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La Terre Pure : une réponse de fond à une question de fond

vendredi 2 mai 2014 par Phap

Table des matières


1§ Nous allons aborder une école bouddhiste peu connue en Occident, alors qu’elle fait partie des écoles les plus populaires dans l’Asie du Grand Véhicule : nous voulons parler de l’école de la Terre Pure. Nous nous centrerons sur sa variante japonaise.

2§ Pour mémoire, rappelons que l’Asie du Grand Véhicule comprend la Chine, la Corée, le Japon et le Vietnam. La Chine a reçu le message bouddhiste à partir du début de l’ère chrétienne ; ce dernier s’est propagé vers l’est par voie de terre (la route de la soie) et par voie maritime. Il a atteint le Japon au VIe siècle.


1. L’angoisse du salut après la disparition du Bouddha Sakyamuni

3§ Il nous semble que l’école de la Terre Pure répond à sa façon à l’angoisse des êtres ordinaires et des criminels, quant à leur « salut » [1].

  • Alors que, après le parinirvana du Bouddha Sakyamuni, le « Petit Véhicule » demande aux individus de s’appuyer sur le Dharma (la Loi enseignée par le Bouddha Sakyamuni) et la Sangha (la communauté) avec une détermination sans faille,
  • le Grand Véhicule soutient que le Bouddha – ou plutôt les Bouddha – continuent d’exercer leur présence bénéfique : ils continuent de venir au secours de tous les êtres : ce qui a disparu aux yeux des êtres ordinaires était un corps apparitionnel, un nirmanakaya, car en vérité le Bouddha Sakyamuni n’est pas né il y a 2,500 ans, il n’a pas eu faim, il n’a pas été malade et il n’est pas mort – il a seulement suscité une apparition qui a montré ces signes, apparition qui n’était qu’un « moyen habile » [2].

4§ Une de ces façons est la production d’une « Terre Pure » de Bouddha. Dans le bouddhisme tibétain, un but du transfert de conscience powa était Dewachen, la Terre de Félicité du Bouddha Amida.
L’idée de la Terre Pure répond à l’angoisse de ne pas naître dans un lieu où retentit la prédication d’un Bouddha : cette angoisse disparaît si l’on espère renaître dans un espace produit par un Bouddha où retentit en permanence la prédication du Bouddha et où sa présence rayonne : espace saturé de la présence agissante d’un Bouddha, où les sens sont en permanence sollicités et comblés par cette présence rayonnante et résonante – vous aurez compris que cet espace constitue précisément ce que les bouddhistes appellent une « Terre Pure ».

5§ La Terre Pure ne doit pas être assimilée au concept de « paradis » des religions monothéistes.
Certes, rien de fâcheux ni de déplaisant n’y survient, au contraire l’environnement et la compagnie en sont infiniment agréables, mais la Terre Pure ne fonctionne pas comme un terminus, comme une destination finale, à la différence des paradis chrétien, musulman ou juif : elle constitue un moyen habile mis en œuvre par un bodhisattva ou un Bouddha pour aider ceux qui y naissent à atteindre l’Illumination, l’Éveil – il ne s’agit donc pas d’y rester éternellement.

6§ L’idée de l’activité secourable des Bouddhas trouve son sommet dans l’idéal du bodhisattva, idéal qui supplante dans l’optique du Grand Véhicule celui de l’arhat du « bouddhisme originel ».
Le bodhisattva s’arrête sur le chemin qui le mène à la bouddhéité parce que sa compassion pour les êtres l’empêche d’aller jusqu’au bout : le vœu du bodhisattva lui fait lier sa progression vers l’Illumination au salut des êtres, ce qui fait qu’il freine sa progression dans la sagesse afin de pouvoir continuer à tourner dans la ronde des vies et morts (samsara) et ainsi de pouvoir continuer à aider les êtres [3] : sa sagesse (prajna) entre en tension avec sa compassion (karuna).

7§ L’angoisse de certains disciples après le parinirvana du Bouddha Sakyamuni est d’autant plus grande que, d’après l’école de la Terre Pure, depuis 552 après Jésus Christ (ou 1052, selon un autre comput), la Loi, le Dharma, est entrée dans une période dite de la Décadence de la Loi mappô (jap.) 末法 [4] :

  • cela signifie que le Bouddha Sakyamuni a disparu, que la réalisation de l’Illumination n’est plus possible en cette vie et que la pratique elle-même n’est plus possible :
  • il ne sert alors de rien d’entrer dans la vie monastique ni de chercher à faire quoi que ce soit pour atteindre l’Illumination.


2. La réponse de la Terre Pure à partir du maître chinois Shandao 善導 (613-681)

Si le bouddhiste ne peut plus atteindre par sa pratique l’Illumination, comment pourrait-il alors espérer pouvoir sortir de son enfermement dans la prison aux barreaux invisibles que constitue le Triple Monde soumis à la Loi de Production Conditionnée ?

8§ Shandao 善導 (613-681), un des patriarches de la Terre Pure, répond sans hésiter : en faisant confiance au Bouddha Amida, dont le nom même signifie qu’il sauve ceux qui sont entrés en relation avec lui ( par le nembutsu 念佛). Citons Shandao [5] :

Parce que ce Bouddha veille seulement sur les adeptes du Nembutsu, qu’il les embrasse et qu’il ne les abandonne pas ,il est appelé Amida [6] Since this Bouddha watches over only the Nembutsu followers, embraces them and does not forsake them, he is called ’Amida.’ [7] 唯觀念佛衆生攝取不捨。
故名阿彌陀佛 [8]

9§ Shandao utilise l’expression : « embrasser sans abandonner » sesshu fusha (en japonais) 攝取不捨. Notre thèse est que cette expression constitue la clé de la doctrine de la Terre Pure, comme nous allons essayer de le montrer maintenant.

10§ Parce qu’il embrasse sans abandonner, le Bouddha Amida dissipe l’angoisse dont nous parlions plus haut.

  • S’il n’abandonne pas, cela veut dire qu’à la mort, son adepte ne sera pas abandonné par le Bouddha Amida : puisqu’il ne l’abandonne pas, il va venir le chercher pour l’emmener dans sa Terre Pure [9].
  • Et une fois le défunt né dans sa Terre Pure, le Bouddha Amida ne va pas l’abandonner, autrement dit il n’aura de cesse que le défunt atteigne l’Illumination.
  • La Terre Pure du Bouddha Amida est donc une terre où l’on naît dans le stade de non-régression, le huitième stade dans la carrière des Bodhisattvas : à la différence du bouddhisme du Vajrayana, mais aussi à la différence d’autres écoles du Mahayana comme l’école She lun, Shandao considère que la Terre Pure du Bouddha Amida est une terre sambhogakaya, elle participe du Corps de Jouissance du Bouddha.

1§ Shandao dit que le nom même « Amida » signifie sesshu fusha en japonais 攝取不捨, « saisir pour ne pas lâcher » (une autre traduction possible que nous proposons).
Shandao n’innove pas en utilisant cette expression : en fait, cette expression se trouve dans un des trois sutra canoniques de la Terre Pure, à savoir le Sutra de la Contemplation 觀無量壽經(kammuryôjubutsukyô en japonais), dans la neuvième contemplation. Citons ce sutra [10])

« Tous ces rayons de lumière brillent partout
dans les mondes des dix quartiers,
embrassant et n’abandonnant pas
les êtres adeptes du nem butsu » [11]
each light shining universally upon the lands of the ten quarters, embracing, and not forsaking, those who are mindful of the Bouddha. [12] 一一光明遍照十方世界。
念佛衆生攝取不捨 。 [13]

© esperer-isshoni.fr, mars 2009
© esperer-isshoni.info, avril 2014

[1pour mémoire, le terme de salut en bouddhisme fait sens en vérité relative, sachant qu’en vérité absolue personne n’est sauvé car il n’y a personne à sauver – il n’y a personne du tout, la personne s’entendant ici comme l’individu « conventionnel ».

[2Voir le Sutra du Lotus qui explicite cette conception.

[3Voir l’étape délicate de la septième des dix étapes de la carrière du bodhisattva.

[4On peut s’étonner de ce que la Loi soit soumise à dégradation. En fait, en tant qu’elle est manifestée dans ce triple monde manifesté par l’impermanence, sa manifestation perd de son efficacité au cours du temps, jusqu’à même disparaître. Il faudra alors qu’un autre Bouddha apparaisse pour remettre en vigueur le Triple Joyau (Bouddha, Dharma, Sangha). Dans le dharmakaya, la Loi échappe à l’impermanence.

[5Hymnes de vénération de la naissance dans la Terre Pure 往生禮讃 (ôjôraisange jap., T. 47, 1980), à partir de sa reprise par Shinran dans le Kyogyoshinshu (KGSS) au n°25 dans la traduction d’Hisao Inagaki.

[6Notre traduction à partir d’Hisao Inagaki

[7Traduction d’Hisao Inagaki

[8KGSS T.83,2646,594a18

[9le Bardo thödol tibétain utilisait l’expression « Terre de Félicité », dewachen, pour la Terre Pure du Bouddha Amida ;

  • il appelait Amitabha le Bouddha Amida ;
  • le transfert de conscience powa permettait de se préparer à cette renaissance dans la Terre Pure du Bouddha Amitabha.

Concernant le nom d’Amida, signalons que le Vajrayana distingue le Bouddha Amitayus du Buddha Amitabha, le premier relevant du sambhogakya tandis que le second ressort du dharmakaya. L’École de la Terre Pure ne semble pas avoir repris cette distinction fonctionnelle entre les deux appellations.

Par ailleurs, le nom le plus utilisé pratiquement en Terre Pure, « Amida », représente le plus petit commun dénominateur des deux noms, ce qui montre qu’en fait la distinction entre Amitayus et Amitabha n’est pas significative en Terre Pure, selon nous.
Pour terminer sur l’histoire complexe de l’étymologie d’Amida, signalons que le chinois a traduit le sanscrit de deux manières : soit par traduction du sens soit par translittération (dernière ligne du tableau ci-dessous).

SanscritChinoisTraduction française
Amitayus 無量壽
Mu ryô ju en japonais
Vie infinie
Amitabha 無量光
Mu ryô kô en japonais
Lumière infinie
Amita 阿彌陀
Amida en phonétique
Amida

Tableau des noms du Bouddha Amida

[10Nous ne reprenons pas la traduction de Jean Eracle, qui est défectueuse ici :

  • en effet, Eracle ne précise pas que ce sont les rayons qui atteignent les adeptes ;
  • par ailleurs, il traduit nen par « penser » : or il faut garder l’indétermination de ce terme, qui a été interprété comme « commémoration », comme « médiation », mais aussi comme « invocation » : c’est ce que fait Hisao Inagaki dans sa traduction anglaise.

Pour mémoire, une nouvelle traduction en français devrait sortir sous la plume de Jérôme Ducor.

[11Notre traduction à partir de celle d’Inagaki

[12Traduction d’Hisao Inagaki

[13T.365,12,343b26


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