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Quand Sigmund FREUD (1856-1939) soupçonne le commandement d’amour du prochain

mercredi 30 avril 2014 par Phap

Sigmund Freud a publié Malaise dans la civilisation – Unbehagen in der Kultur – à Vienne en 1929. Dans ce livre, il fait référence à plusieurs reprises au commandement biblique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » [1]

- 1. Dans un premier temps, nous exposerons l’analyse de Freud (n’oublions pas qu’il est un des trois maîtres du soupçon, avec Nietzsche et Marx). Nous essaierons d’’entendre la pensée de Freud avec la plus grande sympathie possible, afin de lui permettre de développer ce qu’elle cherche à nous dire.

- 2. Dans un deuxième temps, nous reprendrons ce que nous avons entendu de Freud en prenant du recul. Nous relativiserons la pensée de Freud et nous montrerons qu’elle fonctionne dans un contexte qui n’est pas nécessairement universel.


Mais avant de commencer, répondons à la question suivante : pourquoi donner de la publicité à un travail provenant de l’un des trois « maîtres du soupçon » ? Le croyant ne risque-t-il pas de voir ses convictions religieuses déstabilisées par l’analyse décapante de Freud ? Ne vaudrait-il pas mieux pratiquer le silence ?
Nous répondrons en disant que la parole de Freud est sortie de sa bouche, et qu’elle continue de se faire entendre : faire comme si elle n’avait jamais été prononcée, c’est mentir en prétendant être sourd(e).
Par ailleurs, que vaudrait une conviction qui ne peut se maintenir qu’en ignorant les objections ? On peut craindre que son porteur n’ait finalement pas grande confiance en sa capacité à faire face et à répondre à sa critique.

Personnellement, nous croyons que, si le Christ est vraiment le Christ, alors toute expérience humaine, toute tentative de rendre compte de la condition humaine, à partir du moment où elle est honnête – et nous pensons que Freud l’était – peut et même doit être prise en compte par le disciple du Christ, parce que rien de ce qui est humain n’est étranger au Christ, et parce que ne sera sauvé de la condition humaine, de l’expérience humaine universelle, que ce qui sera assumé dans le Christ, repris dans le Christ.


L’analyse menée par Sigmund Freud

La position de Freud : « Aimer son prochain comme soi-même » ou une ruse de l’Eros.

Selon Freud, le commandement de l’amour du prochain est rendu nécessaire parce qu’en vérité l’homme est habité par une agressivité qui l’amène à vouloir asservir, maltraiter et même tuer son congénère : homo homini lupus, l’homme est un loup pour l’homme. Pour contrecarrer cette agressivité, la civilisation (la Kultur en allemand) se sert – entre autres - du commandement de l’amour du prochain ; ce commandement sert à lier « libidinalement » les hommes entre eux, en désactivant son aspect génital et même sexuel (en « inhibant son but » dit Freud). Qu’il soit nécessaire de commander cet amour confirme l’affirmation de Freud que justement « rien n’est plus contraire à la nature humaine » [2].

Freud a mené son analyse avec la conviction que l’histoire universelle est dominée par la lutte de deux « géants », l’instinct de mort (Todestrieb en allemand, on pourrait traduire trieb par « pulsion », plutôt que par « instinct ») et l’instinct de vie – Freud appelle ce dernier « Eros » -, lutte qui se déroule « au dessus des hommes » et qui les dépasse. Eros cherche à unifier l’humanité par le biais de la civilisation – Freud dit ne pas savoir pourquoi, il constate seulement -, qui édicte des commandements destinés à contrer l’agressivité [3].

Freud appelle cette instance légiférante le « surmoi collectif » Kultur Über-Ich, par extrapolation de sa topologie de l’appareil psychologique de l’homme individuel à la réalité méta-individuelle, à la réalité sociale.
Il lui adresse la même critique qu’au surmoi individuel, à savoir de trop demander à l’appareil psychique humain : d’après Freud, le commandement « tu aimeras ton prochain contre toi-même » va trop à l’encontre de la nature humaine, aussi rend-il celui qui s’y essaie malheureux puisqu’il ne pourra pas le réaliser.
Fondamentalement, Freud reproche au Surmoi, collectif comme individuel, de considérer que le Moi, dirigé par le Surmoi, pourrait modeler et canaliser à volonté la libido, comme si cette dernière avait une plasticité qui serait infinie et disponible – ce qui n’est pas le cas d’après Freud.


Notre prise de distance par rapport à l’analyse de Sigmund Freud

Nous recevons l’analyse de Sigmund Freud pour ce qu’elle est, à savoir une tentative de rendre compte de l’origine et de la fonction du commandement "aime ton prochain comme toi-même".
Dans un régime de débat où les positions ne s’excluent pas d’office, nous dirons que c’est une interprétation possible qui n’exclue pas d’autres interprétations. Autrement dit, nous ne recevons pas une prétention à la vérité définitive et absolue de la part de Freud, si tant est qu’il ait eu cette prétention.

En effet, Sigmund Freud découple le commandement de l’amour du prochain du contexte dans lequel il fait sens, à savoir celui d’un peuple (Israël) qui se perçoit comme désiré par celui qu’il appelle Dieu et qui transcende l’histoire et le monde. Ce peuple a la conviction que ce Dieu transcendant est en même temps celui qui est intervenu tout au long de l’histoire d’Israël, poussé par son amour pour le peuple qu’il s’est choisi. L’amour du prochain passe par un autre commandement, qui lui est antérieur chronologiquement et ontologiquement, à savoir l’amour de/pour Dieu. C’est à partir de l’amour de/pour Dieu qu’Israël déploie le commandement d’amour du prochain. - Nous ne développerons pas le contexte du Nouveau Testament.

Freud ne reprend pas cette articulation entre verticalité et horizontalité, entre amour de Dieu (situé symboliquement verticalement – dans la hauteur, régime d’extériorité -, mais aussi dans la profondeur – régime d’intériorité) et amour du prochain (horizontalité, à hauteur des yeux). Sans doute est-ce parce qu’il se refuse à la dimension « verticale », du fait d’une vision purement immanente du monde phénoménal.
Dans cette vision, toute référence à un au-delà, une transcendance, ressort du "chant des nourrices [4]" qui veulent réconforter le nouveau-né : Freud voit dans les religions, ces « discours d’arrière monde » (pour reprendre l’expression de Nietzsche), des subterfuges destinés à tromper l’angoisse de l’homme manipulé et écrasé par des forces cosmiques dont il est un simple pion.
L’homme selon Freud, c’est cet homme fragile, qui, une fois dissipée l’illusion, ne peut lucidement aspirer qu’à se ménager d’humbles moments de jouissance entre le moment de sa naissance et celui de sa mort, en amadouant les instances gardiennes du Surmoi, individuel comme collectif.

Nous n’adoptons pas ce refus méthodologique d’une référence transcendante, au contraire nous posons à l’origine et au fondement une verticalité, entendue dans ses deux sens, pour nous indissociables, (transcendance de la hauteur, immanence de la profondeur).
A partir de là, il nous est possible de déployer le commandement de l’amour du prochain à partir de son milieu de vie, vétéro- comme néo-testamentaire : l’expérience, collective et individuelle, d’être saisi à l’intime par une réalité autre, plus autre que tout autre.

Cependant, nous apprécions Freud en ce qu’il peut aider à sortir d’une vision irénique de l’homme, souvent fondée sur la confusion entre la valeur et le fait, entre ce que nous voudrions que soit l’être humain et ce qu’il est réellement. Son rappel de l’ambivalence de l’être humain, capable du meilleur comme du pire, nous semble précieux : il est heureux finalement qu’un tel contradicteur se soit levé pour dissiper les idéalismes aussi bien religieux qu’humanistes.
Par ailleurs, nous rejoignons Freud quand il constate une tension vers l’unité du genre humain, tension qu’il n’explique pas sauf à l’attribuer à la logique de l’Eros. Que Freud nous autorise à y voir pour notre part une aspiration à la fraternité universelle, celle que chantent l’humanisme comme le christianisme - avec la différence que la fraternité, aux yeux des chrétiens, s’origine dans l’adoption filiale des hommes par le Père en son Fils et dans l’Esprit.


© esperer-isshoni.fr, août 2008
© esperer-isshoni.info, avril 2014

[1il figure dans l’Ancien Testament au Livre du Lévitique (« ancien » selon les chrétiens) et il est repris dans le Nouveau Testament, dans les Évangiles de Matthieu, Marc et Luc.

[2Voir FREUD, Sigmund, Malaise dans la civilisation, traduit de l’allemand par Ch. et J. Odier, Presses Universitaires de France, 1972, p.64
Voir aussi dans la version allemande : SIGMUND FREUD, Studienausgabe, Herausgegeben von Alexander Mitscherlich Angela Richards James Strachey, BAND IX Das Unbehagen in der Kultur (1930 [1929]), FISCHER VERLAG, 1974

[3Voir FREUD, Sigmund, op. cit., p.77-78

[4Voir FREUD, Sigmund, op. cit., p.77-78


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