Esperer-isshoni.info

Lire les chapitres 1 & 2 de Genèse - des clès de lecture

dimanche 27 avril 2014 par Phap

J’entends souvent des chrétiens dire que l’ « Ancien Testament » est difficile à lire. Je vous propose de lire son début afin de lever certaines de ces difficultés.


Table des Matières

1. Avant de commencer à lire : mon point de départ et où je veux aller,

  1. A l’origine et au terme, une expérience, collective et individuelle
  2. Ce que j’attends de ma lecture
  3. Comment je lis
  4. La validation de ma lecture

2. Le(s) récit(s) des origines

  1. Interpréter l’origine : originel et originaire
  2. Interpréter l’acte créateur : un acte de parole
  3. Interpréter l’acte créateur : un acte instaurateur de sens
  4. Interpréter l’acte créateur : un acte gracieux
  5. Interpréter le statut de l’homme : la poursuite de l’acte créateur

Conclusion


§1. Rappelons que ce que les chrétiens appellent « Ancien Testament » désigne un recueil d’ouvrages établi selon une liste précise, appelée « canon ». Cette liste a été fixée de manière définitive au début de l’ère chrétienne par les autorités religieuses : le judaïsme pharisien a son canon, les samaritains en ont un autre, les chrétiens en ont encore un autre. Le canon juif actuel est désigné par l’abréviation TA NA KA, soit

  1. Torah – La Loi, soit les cinq premiers livres, le « Pentateuque » avec la Genèse, l’Exode, les Nombres, le Lévitique, le Deutéronome. [On peut résumer en disant que la Torah dit l’histoire de l’humanité et d’Israël à partir d’Adam jusqu’à la mort de Moïse à l’orée de la Terre Promise]
  2. Nabi – les Prophètes  : [l’histoire va de l’entrée dans la Terre Promise avec le Livre de Josué jusqu’au prophète Malachie et la promesse de l’envoi d’un nouveau Élie]
  3. Ketoubim – les Écrits  : dont les Psaumes, le Cantique des Cantiques

§2. Les premiers chapitres disent les commencements du monde et de l’humanité. Avant d’en parler, je pense qu’il faut préciser mes présupposés de lecteur : comment je conçois le texte ? qu’est ce que j’en attends ? comment je le laisse parler ?


1. Avant de commencer à lire : mon point de départ et où je veux aller - mes présupposés comme lecteur


1.1. A l’origine et au terme, une expérience, collective et individuelle

§3. Je crois que ce texte biblique me fait entrer – comment ? cela reste à préciser – dans une expérience collective et individuelle, celle du peuple d’Israël. Cette expérience est écrite comme expérience de vie avec quelqu’un qui n’est pas lié par les lois du monde, qui est autre que le monde tout en étant celui par qui le monde existe – on peut parler ici de « transcendance » si l’on y tient. Ce quelqu’un, le peuple d’Israël lui a donné un nom personnel en hébreu, qui est devenu un nom commun theos, « Dieu » en grec. Je crois que tel est le but de ce texte biblique : maintenir vive une expérience dans et par un récit, récit qui, reçu dans la foi, fait que l’expérience continue à se déployer.

§4. Je crois que le récit résulte d’un processus d’interprétation de l’histoire collective et individuelle d’Israël, processus étalé sur plusieurs siècles, avec des auteurs et des écoles qui se succèdent, qui tissent des textes en s’inspirant de leurs prédécesseurs ; certains textes rencontrent un écho, d’autres non, selon qu’ils s’inscrivent ou non dans la logique de foi d’Israël, selon qu’ils continuent l’expérience de foi du peuple d’Israël. Au début de notre ère, les autorités religieuses fixent le canon, non pour condamner les écrits qui n’ont pas été retenus, mais pour reconnaître la capacité des livres retenus à rendre compte d’une expérience et à la rendre à nouveau agissante.

§5. Pour moi, l’histoire de la rédaction des textes, entendue comme une archéologie des couches qui la constituent, présente un intérêt secondaire, dans la mesure où ce qui m’intéresse est l’effet de sens que provoque sa lecture dans la communauté croyante dont je fais partie : or la lecture produit son sens à partir d’un texte reçu d’abord comme un tout dans lequel les coutures servent d’abord à unir avant de servir à distinguer les différents matériaux.
Ma lecture est donc celle d’un « grand texte » dans lequel je ne m’interdis certes pas de distinguer des hétérogénéités, des disparités, des tensions – mais elles jouent à l’intérieur de l’effet de sens global que les auteurs ont voulu imprimer au « grand texte » et qui en constitue la trame – les textes de la Bible ne sont pas des patchworks.

§6. Je crois que la Bible, dont fait partie l’Ancien Testament, résulte d’une coopération entre l’homme et un principe inspirateur autre ; les auteurs sont animés par un "souffle" (pneuma en grec) qui vient de loin, d’au delà de ce que nous appelons le créé. En régime chrétien, ce souffle est appelé "Esprit Saint", et je crois qu’il inspire les auteurs et les écoles à l’origine des textes.
De quelle manière ? Je crois que ce travail d’inspiration se fait de manière médiatisée par la culture, l’époque, la mentalité alors courante, quitte ensuite à moduler cela par la capacité de certains auteurs de génie à créer du nouveau. Autrement dit, l’auteur inspiré écrit à partir de son contexte, de ce qu’il vit, de ce qui l’étonne, de ce qui le réjouit ou de ce qui l’attriste, de ce qui le questionne, lui et ses contemporains, et les mots, les images, les valeurs qu’il emploiera proviendront de ce qu’il a sous les yeux tous les jours, de ce qu’il entend tous les jours, des récits venant de l’étranger (Mésopotamie, Perse, Égypte, …) comme des contes qu’il a entendus dans son enfance.

§7. Comme chrétien, je crois que je suis convoqué, ainsi que toute l’humanité, à entrer dans une expérience unique, celle de Jésus Christ, vrai homme et vrai Dieu, Fils unique du Père, né d’une femme sous la loi juive, mort et ressuscité sous Ponce Pilate, élevé à droite du Père.
Et je crois que Jésus vient reprendre l’expérience portée par le peuple juif, en l’accomplissant : celui qu’il appelle son Père est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Et nous sommes tous appelés à entrer dans cette filiation unique avec le Dieu d’Israël que Jésus inaugure sur terre. En ce sens, je lis l’Ancien Testament à partir de cette expérience « christique » - l’expérience de filiation unique que vit le Christ et à laquelle il convie tout homme – expérience « christique » qui, selon ma foi, reprend l’expérience d’Israël en l’exhaussant / l’exauçant.


1.2. Ce que j’attends de ma lecture

§8. Je puis maintenant dire ce que j’attends des premiers chapitres de la Genèse.

Je n’ai pas une attente de type « scientifique » par rapport à eux. S’il s’agit de connaître les dernières théories sur l’apparition de l’univers et de l’être humain, je me tourne vers la paléontologie, l’archéologie, la biologie ou la physique : comme ingénieur, je connais les régimes de représentation scientifiques, leur protocole d’élaboration et les communautés qui les portent, ce qui me permet de les situer par rapport à d’autres régimes de représentation, dont le régime « religieux ». Et précisons que je ne mets la science ni au dessus ni au dessous de la religion : religions comme science sont des systèmes de représentation qui ont chacun leur propre régime de validité en dehors duquel ils ne fonctionnent pas.

[ Attention, je ne dis pas que ces systèmes ne peuvent pas communiquer entre eux. Au contraire ils le peuvent, y compris sur le mode de l’interpellation critique, et même, d’un point de vue axiologique, je dirai qu’ils le doivent, mais selon un protocole à préciser : ce n’est pas le lieu de développer ce point, cela a été fait ailleurs à propos du rapprochement entre deux traditions religieuses, je rappellerai simplement que ce protocole doit être constitué selon moi par une "interface" de type anthropologique]

§9. J’ai déjà précisé positivement, en terme d’expérience, ce que vise la représentation religieuse, je le fais maintenant négativement : la représentation religieuse ne vise pas à dire comment va le ciel, mais comment y aller (pour reprendre Galilée citant Baronius [1]), donc son régime d’élaboration, de légitimation et de validation ne ressort pas du régime « scientifique ».

§10. Pour développer la logique de mes présupposés de départ, rappelons qu’à partir du moment où je considère que l’Esprit Saint s’exprime médiatement, ma position exclut une opération du Saint Esprit du type « court-circuit », avec l’Esprit qui insuffle dans un homme d’il y 2 500 ans des représentations scientifiques développées seulement depuis 500 ans et surtout en Occident : cela ne fait pas sens dans ma position de départ.
[Cette position exclut aussi le court-circuit dans l’autre sens, avec l’Esprit Saint qui prendrait l’auteur inspiré pour lui faire assister aux premiers instants de l’univers].

§11. Mon attente est la suivante : entendre comment le peuple d’Israël raconte les origines du monde et de l’homme dans un récit, avec comme horizon et comme point de départ son expérience de vie avec celui que nous appelons « Dieu ». Et j’attends qu’en entendant ce récit, ma foi, mon espérance et ma charité en ressortent accrues :

  • la visée n’est donc pas d’abord l’accroissement cognitif du système de représentations religieuses dans lequel il se produit et hors duquel il ne fait pas sens,
  • la visée consiste à expérimenter d’abord une plus grande présence (active) à celui que j’appelle « Dieu » et qui est pour moi la présence première et dernière.

Pour le dire autrement, le désir de savoir quelque chose (intellectuellement) est subordonné au désir de connaître quelqu’un (existentiellement) : je ne me satisferai pas d’une production d’explications brillantes dans lesquelles je ne suis pas impliqué comme personne vivante, désirante et patiente, comme personne en quête de l’"ultime", "ultime" dont je dis à la suite d’Augustin que je ne le chercherais pas s’il ne m’avait déjà donné de le connaître.


1.3. Comment je lis

§12. Comment je fais parler ce texte ? L’idée est plutôt de le laisser parler autant que cela est possible, puisque que je crois qu’il est inspiré par l’Esprit : je crois que celui qui est l’ultime pour moi me rejoint à l’occasion de ma lecture du texte inspiré, et qu’il me donne à entendre quelque chose du projet de vie commune qu’il noue avec l’humanité et avec moi à cette occasion.
Parce qu’il est l’ultime envers qui je désire engager le tout de ce que je suis, affectivement, intellectuellement, j’ouvre la Bible « avec crainte et tremblement », comme craint et tremble l’amant(e) qui ouvre la lettre envoyée par l’être aimé. Mentalement, je me déchausse avant d’ouvrir la Bible, tel Moïse qui se déchausse avant de s’approcher du buisson ardent (car c’est une terre sainte que le sol où tu marches, dit la voix).

§13. Je lis, et je n’écarte pas ce que j’entends parce que cela me dérange, que cela contredit mes options idéologiques – je ne l’accepte pas non plus tel quel, mais je prie l’Esprit Saint pour que, dans, à travers et sous mes réactions affectives, intellectuelles, il me guide. Et je suis attentif à la jubilation qui peut naître par moments, en rendant grâce et en veillant à ne pas donner prise à l’auto-complaisance narcissique.

§14. Rappelons que je crois que l’Esprit travaille à travers des médiations : il a travaillé médiatement dans les auteurs « inspirés », it travaille médiatement en moi qui entre en relation avec le texte « inspiré ».
Ces médiations passent par les images que le texte provoque dans, avec et à travers mon imaginaire, elles passent par les théorisations que provoque le texte à partir de mon savoir actuel, elles passent par les désirs et les peurs qui habitent mon affectivité – et seule la foi me permet de dire qu’à travers elles l’Esprit trouve à me faire entrer dans l’expérience christique. Tout ce qui se produira au niveau neuronal, intellectuel et affectif, en moi, pourra donc être interprété à vue purement immanente, en ayant recours aux sciences humaines – et c’est seulement dans l’acte de foi que je pourrai dire : « Dieu m’a parlé », décliné comme : « Dieu m’a invoqué, convoqué et provoqué »,


1.4. Le processus de validation de ma lecture

§15. Quels sont les critères de légitimité et de validation de mes interprétations ?
Je dirais que c’est la capacité du discours que je produis à s’inscrire dans le réseau de sens porté par la communauté croyante dont je fais partie. Est-ce que mon discours donne à la communauté croyante

  • d’entrer toujours plus dans l’expérience éprouvée par la communauté au fil du temps, en permettant à la fois la reprise de ce que la communauté disait déjà (continuité) et
  • en permettant d’aller plus loin dans la compréhension croyante et aimante et « espérante » de ce qui arrive (renouvellement) ?

Autrement dit, la légitimité résultera de la validation par la communauté croyante.


2. Le(s) récit(s) des origines

§16. Une lecture « littérale » doit rendre compte du fait qu’il y a deux récits des origines. Personnellement, j’y vois le fait qu’au long des temps il y a eu coexistence de plusieurs traditions, et j’admire le geste du peuple juif qui n’a pas voulu trancher entre les deux récits en n’en gardant qu’un par exemple, et qui n’a pas non plus essayé de les remplacer tous les deux par une synthèse qui les aurait harmonisés – cela peut être dit aussi, mutatis mutandis du maintien des quatre Évangiles envers et contre toute tentative d’uniformisation.
Le maintien des deux récits, avec une couture grossière (et même ici une absence de couture) montre que la visée n’est pas de produire un récit « rationnel » (au sens où l’Occident entend la rationalité depuis Platon), mais un récit qui fait du sens : sens que produit chacun des récits, et sens supplémentaire qui naît du rapprochement des deux textes et de la tension qui en résulte.
Il y a sans doute sous-jacente l’intuition biblique que le texte épuise ce que l’on peut en dire, autrement dit il faut conjoindre plusieurs façons de dire pour arriver à faire entendre ce que l’on veut dire – comme un faisceau d’indices qui se compensent mutuellement et qui, liés ensemble, arrivent à pointer dans une direction alors que, séparément, ils disent trop peu et trop mal.
Oui, heureuse tension interne à la Bible, qui nous empêche de produire un discours clos sur lui-même, bouclé et figé.

§17. Autre chose admirable : le peuple d’Israël ne choisit pas de dire « ses » commencements, il dit les commencements de l’humanité, d’Adam et d’Eve. Remarquable déprise par rapport à d’autres peuples et tribus pour qui il n’y a d’êtres humains que ceux de leur peuple ou de leur tribu, et qui font commencer l’histoire avec « leur » histoire.
On ne retrouve pas cet ethnocentrisme dans le début de la Torah  : attention donc à équilibrer les textes ethnocentrés (il y en a dans la Bible) avec ce passage décisif de l’Ancien Testament : il situe véritablement le sens de l’élection du peuple d’Israël parmi tous les peuples : cette élection doit s’entendre à partir de la portée universaliste qui anime la Bible dès son lever de rideau : Dieu choisit un peuple parmi tous les peuples, mais c’est pour se faire connaître par tous les peuples, et pas seulement par le peuple d’Israël.


2.1. Interpréter l’origine : originel et originaire

§18. Cela semble acquis mais cela reste toujours à rappeler : le commencement désigne aussi bien l’originel que l’originaire, l’évènement passé aussi bien que ce qui, maintenant encore, agit et se fait sentir :

  • l’originel se tient dans le passé et n’existe plus en maintenant, ou alors seulement à travers ses effets - le jaillissement à un moment du passé de la fontaine, jaillissement dont résulte l’eau que maintenant je puise dans ma cruche ;
  • l’originaire dit le jaillissement continuel de la source, ce qui maintenant encore continue de produire l’effet.

§19. La parole de Dieu créatrice est originelle et originaire, au sens où tout ce qui est dans le temps advient parce que Dieu a dit : « sois ! » - mais ce qu’il a dit, il continue de le dire encore maintenant, sinon nous ne serions plus là. Autrement dit, la création désigne à la fois

  • l’acte de faire surgir à un moment donné du temps des choses (un acte représenté par un point, un acte ponctuel), et en même temps
  • l’acte de maintenir ces choses dans le temps (un acte continuel).

§20. Cette remarque est importante parce qu’elle ne va pas dans le sens d’un Dieu qui crée puis qui s’absente ; elle va plutôt dans le sens d’un Dieu qui ne cesse pas de créer, et d’être présent – par sa parole qui continue de résonner – à ce qu’il crée.

§21. Elle est aussi importante parce qu’en liant indissolublement ces deux aspects de l’origine, on évite deux extrêmes :

  • l’extrême d’un regard « passéiste » qui considère que l’originel est investi du maximum de bonté, de beauté, de vérité, et que ce capital va en s’amenuisant dans le temps – et donc, selon cette logique, il s’agit de revenir à l’origine (comme originel) ; je rejette cette attitude qui, à mon sens, empêche d’accueillir la fraiche nouveauté qui peut surgir dans le présent ;
  • l’extrême d’un regard uniquement tourné vers le surgissement dans le temps présent (l’originaire), et qui, à mon sens, manque l’inscription de ce surgissement originaire dans une trame temporelle qui lui permet de faire sens, au sens littéral du terme : faire sens, c’est indiquer une direction, dessiner une flèche – et pour dessiner une flèche, un seul point ne suffit pas.


2.2. Interpréter l’acte créateur : un acte de parole

§22. Je dis bien que Dieu crée par sa parole : autre remarque lourde de conséquences puisqu’elle intercale un tiers entre Dieu et les choses, elle empêche l’image d’un Dieu qui créerait par émanation d’une partie de lui-même (panthéisme). Ce tiers introduit une distinction entre Dieu et les choses, elle situe en vis-à-vis Dieu et les choses, empêchant ainsi une vision immanentiste de Dieu.

§23. Pendant les dix premiers siècles de l’ère chrétienne, les Pères de l’Église distingueront entre la parole proférée (celle qui se déploie dans le temps et l’espace) et la parole interne à Dieu (la pensée de Dieu, interne à Dieu, hors du temps, éternelle, et qu’exprime la parole proférée dans le temps), tout en les unissant de manière inséparable, comme on peut distinguer les deux côtés d’une pièce sans pouvoir toutefois les séparer.

§24. Par ailleurs, une telle représentation permet – et les historiens des idées l’ont bien repéré – d’assigner un projet de maîtrise des choses à l’homme : si les astres ne sont pas des dieux, mais qu’eux aussi sont du côté du « créé », comme l’homme, alors celui-ci n’a pas à les craindre plus qu’il n’a à craindre d’autres choses créés. Nous développerons cela à propos du statut de l’homme dans la création.


2.3. Interpréter l’acte créateur : un acte instaurateur de sens

§25. L’être humain pense à partir de métaphores sensibles, même si ces métaphores sont ensuite oubliées au cours du processus d’abstraction de la pensée. On ne peut donc pas s’empêcher d’imaginer l’acte créateur comme un acte inscrit dans le temps, avec un « avant » de cet acte : nous ne pouvons pas ne pas nous poser la question : avant donc l’acte créateur, qu’y avait-il (le mode imparfait français implique de soi déjà la temporalité) ? ce faisant, nous pouvons alors être amenés à parler d’une matière informe, « brute », ce que fait la Bible au premier chapitre de la Genèse. Elle parle d’un « tohu bohu », où tout est sens dessus dessous – autrement dit où il n’y a pas d’ordre, pas de direction, pas de sens.

§26. L’acte créateur va consister à une succession de paroles qui vont instaurer de la différence, instauration égrenée sur 6 « jours » et qui se fait sur un mode cumulatif, avec pour point culminant la création de l’homme – nous verrons plus bas ce que nous entendons par « culmination » de la création avec l’homme.

§27. La métaphore du Dieu qui crée à partir de l’informe, du tohu bohu, pose cependant une question : le tohu bohu aurait préexisté à l’acte créateur, et Dieu en aurait eu besoin pour créer.
La métaphore peut nous amener au dualisme, avec deux principes coextensifs et éternels, à savoir la matière informe et Dieu : ce dualisme ontologique peut ensuite verser dans le dualisme axiologique : la matière informe est mauvaise, Dieu est bon – et on aboutit au manichéisme, l’histoire se résumant au conflit entre la matière informe qui aspire à retourner à son état originel ( « avant » l’acte inaugural de création), et Dieu qui veut lui impulser / imposer du sens, de l’ordre, de l’extérieur.
Les Pères l’ont bien senti, qui ont insisté sur des textes bibliques permettant de parler de création « ex nihilo », à partir de rien (aller chercher du côté du livre de la Sagesse, si je me rappelle bien) : ils évitaient ainsi de faire dépendre l’acte créateur d’un principe autre que Dieu.

§28. A mon avis, la problématique résulte de ne pas avoir critiqué la métaphore : nous la critiquerons en rappelant sa limite, celle d’être située de part en part dans le temps.
Or, à notre avis, il ne peut y avoir d’ « avant » de l’acte créateur, de l’acte inaugural, car cet acte inaugural inaugure en particulier la dimension temporelle et les catégories qui vont avec, dont celles de l’ « avant » et de l’ « après ».
Vouloir décrire un avant du temps, cela revient à vouloir sauter hors de son ombre, ce qui est, vous le savez, impossible. Recevons donc la limite de la métaphore, en disant que Dieu crée à partir de son temps à lui, que nous appelons « éternité » ( aion en grec, « éon »), - et nous utilisons ce mot pour ne pas nous taire.

§29. La vision d’un monde créé a des conséquences importantes : cela signifie que ce qui est ne résulte pas du hasard ni d’une nécessité interne au monde, mais d’une volonté instauratrice de sens, d’ordre qui se tient en vis-à-vis du monde. La Bible dit le monde comme ouvert sur un autre et non comme autosuffisant, comme clos – et cette ouverture lui est constitutive, elle est vitale pour lui : que Dieu cesse de parler et plus rien ne tient.

§30. La vision du monde biblique rejoint par d’autres biais la vision antique grecque qui parle du « cosmos », autrement dit d’un monde phénoménal ordonné. Je crois que le juif et le grec rendent compte, chacun à partir de son système de représentation propre (le système religieux juif, le système rationnel grec, pour faire court) d’une admiration et d’un étonnement communs à toute l’humanité :

  • « les choses sont, tiennent, ont une cohérence ; les astres parcourent des orbes régulières, les saisons se succèdent inéluctablement, la graine de blé donne du blé et pas autre chose, etc.. » - geste premier de l’admiration, comme une exclamation joyeuse : « c’est ! » et « c’est bien ! ».
  • Et puis ensuite, mais de manière seconde, toujours seconde, vient l’étonnement interrogatif : « comment cela fait-il que cela soit ? », étonnement à partir duquel peut venir le doute : « cela pourrait ne pas être ? ».

§31. Mais ce qui est premier, c’est la jubilation d’être parmi les êtres et avec d’autres êtres. Et la Bible rend compte dans la Genèse de cette jubilation universelle, qu’éprouve sans doute le bébé de manière plus continuelle que nous, les adultes, éprouvés par le temps.


2.4. Interpréter l’acte créateur : un acte gracieux

§32. Personnellement, j’admire la façon dont le peuple d’Israël a choisi de rendre compte de cette jubilation dans le premier récit de la Genèse  : l’acte créateur ne résulte pas d’un calcul comme dans les récits de création mésopotamiens (les dieux ont besoin qu’on les alimente, qu’on les serve, alors ils créent les hommes) : non, il n’a pas d’explication, il résulte seulement d’une volonté qui, sans explication, sans aucune justification, dit : « que cela soit ! », qui bénit sans raison « soyez, multipliez, croissez » - la bénédiction divine, soit une parole qui fait se tenir et se multiplier dans l’univers.
La Bible évolue ici dans le domaine de la gratuité, de la « grâce », différant en cela des représentations des peuples voisins, même si par ailleurs elle a emprunté à ces représentations.

§33. On voit ici les conséquences d’une telle représentation : ni l’univers ni l’humanité ne sont le fruit du hasard ou de la nécessité, nous sommes constitutivement en dette vis-à-vis d’un autre – mais cette dette est une dette de reconnaissance joyeuse, amoureuse – dette d’amour de celui et celle qui est aimée sans explication, sans justification. « La rose est sans pourquoi », dit le poète.

§34. Que nous ne soyons pas dans le régime de la nécessité, j’en veux pour preuve la répétition du motif : « Dieu vit que cela était bon ». On a comme l’impression que Dieu découvre l’effet de son acte créateur, qu’il est lui-même surpris du résultat – d’une surprise joyeuse, d’une surprise qui fait jubiler.
On pourra dire que la bonté de la création résulte de ce que Dieu la voit bonne. On dira cela afin de sauvegarder la souveraine maîtrise de Dieu sur sa création (et sur lui-même ?), et afin d’éviter de donner à entendre que quelque chose pourrait advenir à Dieu.
Là encore, je dirai que nous évoluons dans la métaphore, et que je ne vois pas comment on peut en sortir, sauf à en invoquer une autre afin de compenser les limites de la première, et dans ce cas, à nouveau il convient de repréciser à chaque fois l’image du Dieu que nous voulons dessiner.
Personnellement, je maintiendrai que Dieu sait que ce qu’il fait surgir par sa parole sera bon « par avance », et en même temps je maintiendrai que Dieu jubile de ce que sa parole réalise effectivement des choses bonnes, en étant conscient de parler à partir de et dans un régime de représentation spatiale et temporelle dont je ne vois pas comment je pourrai m’en abstraire (comment sauter hors de son ombre ? – encore une métaphore).

§35. La répétition du motif : « c’est bon », nous semble entraîner une autre conséquence importante : ce qui est originel et originaire, c’est la très grande bonté de l’ensemble de la création, et la bonté particulière de chacune des choses créées. On voit l’écart de la conception biblique avec les représentations dualistes des manichéens par exemple, ou des tendances lourdes de la philosophie grecque (je pense à la formule soma sema de Pythagore, "le corps comme tombeau") : la matière, le sensible sont bons, dit la Bible.


2.5. Interpréter le statut de l’homme : la poursuite de l’acte créateur

§36. L’homme occupe une place éminente dans le processus de création. Dans le premier récit, il est créé en dernier [2], après que Dieu ait délibéré, ce qu’il n’avait pas fait pour les créatures précédentes :

Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre ! » [3]

§37. La bénédiction de Dieu confère à l’homme la mission de se répandre sur la surface de la terre et de la dominer, et avec elle toute forme de vie aussi bien sur terre que dans les mers ou les airs.

Dieu les bénit et Dieu leur dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! » [4]

§38. Dans le premier récit, c’est seulement après l’apparition de l’homme que le narrateur passe au superlatif :

Dieu vit tout ce qu’il avait fait. Voilà, c’était très bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : sixième jour. [5]

§39. L’homme (comme être humain, anthropos en grec) clôt donc la création en lui permettant d’accéder à l’excellence aux yeux de Dieu. C’est redire le statut privilégié de l’homme dans la création : fait à l’image de Dieu, il est convoqué à dominer, à soumettre le reste des êtres vivants et à dominer la terre. Être fait à l’image et à la ressemblance divine semble signifier ici dominer, soumettre, avoir emprise sur.

§40. Ce caractère privilégié ressort encore dans le récit n°2. Là, l’homme reçoit la mission de cultiver le jardin (le « paradis » en grec) en Éden « pour cultiver le sol et le garder ». Les autres êtres vivants (mais le deuxième récit omet les habitants des eaux) sont créés en fonction de l’homme (anthropos mais aussi Adam en hébreu rerpris en grec), pour qu’il ait une aide :

Le SEIGNEUR Dieu modela du sol toute bête des champs et tout oiseau du ciel qu’il amena à l’homme [6] pour voir comment il les désignerait. Tout ce que désigna l’homme avait pour nom « être vivant » ; [7]

§41. L’homme dans le second récit nomme les êtres vivants, et, notons le, cela ressort de son choix : Dieu laisse l’homme agir, et il semble ne pas savoir à l’avance ce que fera l’homme ; « pour voir comment il les désignerait », dit le texte. Donner le nom, c’est indiquer qu’on est le maître de ce à quoi on donne un nom.

§42. De cette analyse, nous tirerons deux caractéristiques de l’homme en tension.

  • D’une part, l’homme est une créature exceptionnelle, qui prolonge l’agir créateur divin en habitant la terre et en l’humanisant (récit n°1), qui cultive et garde la terre en dominant les autres habitants par sa capacité à symboliser (récit n°2)
  • Mais d’autre part, cette domination est déclinée comme mission : autrement dit l’homme doit rendre compte de cette domination qu’il reçoit d’un autre. L’homme ne se donne pas la mission, il la reçoit. Cette mission revient finalement à mettre en valeur la terre, à la cultiver : la domination est au service de l’acte créateur inauguré par Dieu, acte créateur que l’homme (anthropos) est convié à continuer – et c’est sans doute cela qui permet de parler de l’homme à l’image et ressemblance de Dieu : l’homme est créé à l’image et ressemblance du Dieu créateur, ce qui signifie qu’il fait advenir du nouveau, qu’il a la capacité de s’affranchir du cercle de la répétition du même, à la différence des animaux : pour le dire en formule, les animaux suivent un destin tandis que l’homme doit bâtir un avenir.

§43. L’homme apparaît donc comme le lieu-tenant de Dieu sur terre pour continuer l’œuvre créatrice de Dieu. Mais son excellence ne fait sens que dans la mesure où il s’inscrit dans cette vocation / mission à lui confiée, celle d’habiter la terre.
En dernière analyse, ce qui est très bon dans le récit n°1, ce n’est pas l’homme, c’est la création dans son ensemble, avec l’homme comme sa pièce maîtresse, sa clé de voûte, parce qu’il continue l’acte créateur de Dieu.
L’approche que nous proposons situe l’homme dans un rapport d’intégration au monde et de service de Dieu à l’intérieur du monde : elle lui interdit donc de disposer de la terre et des êtres vivants à sa guise, de manière irresponsable (sans avoir à rendre compte à personne) et à ce titre, elle rejoint le souci écologique de notre temps, qui entend que l’homme rende compte de sa gestion de la terre – aux générations futures, plus qu’à Dieu, faut-il préciser, dans l’optique écologique.


Conclusion

§44. Êtes-vous arrivé(e) jusqu’à la conclusion, cher lecteur, chère lectrice ? La lecture de cet article vous a-t-elle aidé à entrer dans l’Ancien Testament ? Avez-vous commencé à vous familiariser avec quelques clés de lecture qui peut-être vous manquaient ?

§45. Rappelons que je n’impose rien ici, je conçois ma prise de parole comme une proposition, une interprétation possible, qui n’est pas exclusive d’autres interprétations : elle n’est pas non plus exhaustive, mais elle se veut cohérente par rapport à ses présupposés, et elle prétend à un certain niveau de pertinence et de profondeur.

§46. Mon souhait est que vous puissiez entrer toujours plus dans l’expérience biblique, que vous éprouviez une familiarité toujours plus grande avec la Bible, que vous vous sentiez auprès d’elle comme auprès d’un ami, d’une amie.
Pour cela, je fais appel à vos capacités d’appropriation critique de ce que je vous propose : je ne vous propose pas du prémâché, du prêt à penser, je vous propose d’abord une méthode. Cette méthode, je la décline ensuite pour produire un résultat, mais à la limite, il ne compte pas : ce qui compte, c’est que vous vous appropriez la méthode pour vous familiariser toujours plus avec la Bible et pour en être toujours plus transformé(e).
Pour parler en image, ma visée n’était pas d’abord de vous donner du poisson, mais de vous apprendre à pêcher.

§47. L’enjeu de la lecture de la Bible n’est pas mince, il s’agit d’entreprendre un chemin, un voyage, qui peut vous changer. Ce chemin peut changer la figure que vous donnez à l’ultime - et partant la conception que vous avez de l’homme et de l’humanité – et de vous-même.


© esperer-isshoni.fr, octobre 2008
© esperer-isshoni.info, avril 2014

[1« L’intention du Saint Esprit est de nous enseigner comment on va au ciel et non comment va le ciel »
Formule de Baronius, cardinal, oratorien, citée par Galilée (E.N., V, 319,R.,339).
Cf. Galileo Galiléei, 350 ans d’histoire, 1633-1983, Mgr Paul Poupard (dir.), Desclée international, 1983, p.173

[2sauf à dire que Dieu crée en dernier le sabbat, le repos du septième jour, mais cette tradition n’est pas courante en christianisme

[3Genese1,26

[4Genèse 1,28

[5Genèse 1,31

[6Adam en grec au lieu de anthropos comme précédemment

[7Genèse 2,19


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 142 / 88079

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Quand le chrétien parle l’homme  Suivre la vie du site Lire la Bible   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License