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Le moine bouddhiste japonais Nichiren 日蓮 (1222-1282) - "Traité de l’établissement de la Loi droite et de la sécurité dans le pays" 立正安国論

samedi 26 avril 2014 par Phap

Table des matières


1. Cet article est consacré au traité 立正安国論 risshô ankoku ron de Nichiren 日蓮 (moine japonais, 1222-1282). Nichiren a envoyé ce traité au régent 執権 shikken Hôjô Tokiyori 北条時頼 en 1260. Le 28 avril 1253, sept ans plus tôt, Nichiren avait fait son expérience fondatrice.

2. risshô ankoku signifie littéralement : « établissement 立du droit 正– sécurité 安du pays 国 ».

  • La première partie renvoie au religieux : il s’agit de la droite Loi 法 bouddhiste [2] : le mot « Loi » a été retenu par les traducteurs chinois des premiers siècles de l’ère chrétienne pour traduire le sanskrit « Dharma » qui désigne, entre autres, la prédication du Bouddha. La droite Loi, la Loi correcte s’oppose à la Loi incorrecte, la doctrine néfaste [3].
  • La seconde partie renvoie au politique : le pays [4] dont il s’agit ici est le Japon et la sécurité concerne d’abord le pays [5]

3. Le titre du traité : « Établissement de la Loi droite et sécurité dans le pays » articule ordre socio-cosmique [6] et ordre religieux sans préciser le type d’articulation. S’agit-il d’établir la Loi droite pour que règne la sécurité dans le pays ? Ou faut-il établir la sécurité dans le pays afin que règne la Loi droite ? La lecture du Traité montrera que les deux propositions peuvent être soutenues car la Loi dans le pays dépend de la stabilité du pays et inversement, la stabilité du pays dépend du respect de la Loi.

4. L’alliance du politique et du religieux se retrouve dans les destinataires : Nichiren écrit au régent, il n’écrit pas à un haut dignitaire religieux. Pourquoi ? Parce que son programme politico-religieux demande une application par le pouvoir politique, avec une force coercitive : l’établissement de la Loi correcte demande que soit éradiquée la Loi faussée et que les moines dans l’erreur soient exclus.

5. Qui sont ces moines dans l’erreur ? Quelle est cette doctrine fausse ? En quoi faut-il que le pouvoir civil intervienne ? Et quelle est la Loi droite ? C’est ce que nous allons tenter de voir en lisant le Traité de l’Établissement de la Loi droite et de la sécurité dans le pays 立正安国論 risshô ankoku ron de Nichiren.


6. [ Note méthodologique n°1  : notre approche du texte et de la personne de Nichiren se veut non confessante ; nous partons des aspects historiques, sociaux et psychologiques uniquement. Pour autant, nous reconnaissons que d’autres approches sont possibles, confessantes celles-là, qui voient en Nichiren plus qu’un être humain né dans le contexte japonais du 13 e siècle : nous respectons ce point de vue, mais le point de départ de cet article n’est pas celui-là.
Le même principe s’applique aussi pour la doctrine du nenbutsu critiquée par Nichiren : notre approche non confessante nous interdit de prendre part à la controverse, dans un sens comme dans l’autre. En particulier, nous ne faisons pas nôtres les attaques de Nichiren contre Hônen.]

7. [ Note méthodologique n°2  : Nous nous sommes appuyés sur les sources suivantes du texte :

Nous avons bénéficié du dictionnaire anglais-chinois http://www.mdbg.net

Nous citerons le Traité d’après la version en kanbun, en précisant la page et les lignes selon la version numérisée du Taishô Daizôkyô. Les traductions françaises sont de notre fait : le lecteur voudra bien pardonner leur faible qualité : il gagnera à se reporter aux traductions citées plus haut, ou mieux, à l’original en caractères chinois.

C’est l’occasion de rappeler notre dette envers les traductions indiquées plus haut et leurs auteurs : sans eux, nous n’aurions pas eu accès au texte de Nichiren. Qu’ils en soient remerciés.
Il va de soi que notre dette envers l’université de Tôkyô qui a numérisé l’intégralité du canon bouddhiste chinois est sans fin.]

8. [ Note méthodologique n°3  : Nous signalerons entre crochets [ ] nos réactions par rapport aux propos de Nichiren afin que le lecteur puisse distinguer entre les propos de Nichiren et notre interprétation].


La construction du Traité

9. Nichiren a construit son Traité comme un dialogue entre un invité 客 et son hôte, le maitre de maison 主人. Le dialogue se déroule en neuf échanges suivis d’une conclusion de l’invité.

10. Le dialogue comporte un début, une progression et une fin. Il part de la perplexité de l’invité, perplexité qui est résolue à la fin du dialogue selon le déroulé suivant :

  • l’invité est perplexe car il ne comprend pas qu’il y ait tant de troubles dans le pays ; l’hôte montre que cette situation résulte de l’adoption par le pays d’une doctrine bouddhiste néfaste propagée par de mauvais moines (échanges 1 à 3) ;
  • dans l’échange n°4, l’hôte, pressé par son invité, révèle quelle est sa cible : Hônen et la doctrine du nenbutsu exclusif exposée dans son ouvrage, le senchaku shû ;
  • l’hôte devra surmonter l’opposition de l’invité qui s’avèrera être un partisan de la doctrine néfaste : dans l’échange n°5, l’hôte soutient qu’en Chine, les maîtres du nenbutsu n’ont pas compris la place de cette pratique dans l’enseignement du Bouddha Sakyamuni. Il ajoute que la pratique du nenbutsu s’est accompagnée de la ruine de plusieurs dynasties chinoises ; dans l’échange n°6, il rappelle qu’au Japon même, dans le passé, Hônen et sa doctrine ont été réprimés par les autorités religieuses et politiques ;
  • l’invité se rend peu à peu aux arguments de l’hôte. Il lui demande quel remède il propose. L’hôte préconise d’éradiquer du pays la doctrine néfaste et ses partisans (échanges 7 à 8) en insistant sur l’urgence de l’application du remède (échange 9) ;
  • l’invité conclut. Grâce aux arguments scripturaires de son hôte, sa perplexité a laissé la place à la certitude. Il sait maintenant que la doctrine à laquelle il avait donné sa confiance était erronée, il sait qu’il faut la chasser du pays et que, pour ce faire, il doit convaincre à son tour ceux qui ont été dupés comme lui.

11. Le tableau suivant donne le nombre de lignes par échange, sur un total de 475 lignes dans la version du Taishô Daizôkyô

Échange n°1. Pourquoi tant de catastrophes dans un pays protégé par la Loi (bouddhiste) ? [8] 26 lignes
Échange n°2. Les malheurs du pays résultent des attaques contre la Loi droite 83 lignes
Échange n°3. L’apparition de mauvais moines 34 lignes
Échange n°4. L’accusation contre Hônen et sa doctrine du nenbutsu 72 lignes
Échange n°5. En Chine, le nenbutsu n’a pas été compris et il a fait le malheur de plusieurs dynasties 54 lignes
Échange n°6. L’hôte n’est pas le premier moine à poursuivre Hônen 17 lignes
Échange n°7. Un appel à la force du pouvoir public 105 lignes
Échange n°8. Éliminer les calomniateurs en ne leur faisant plus de dons 17 lignes
Échange n°9. Il y a urgence à agir 58 lignes
Conclusion. Agissons ! 9 lignes

12. Les échanges n°7 et n°2 sont les plus longs en termes de nombre de lignes.


Échange n°1. Pourquoi tant de catastrophes dans un pays protégé par la Loi (bouddhiste) ? [9].

13. l’invité décrit un pays troublé où les calamités se succèdent les unes aux autres. Pourtant, toutes les mesures semblent avoir été prises : les diverses écoles bouddhistes sont mobilisées pour éviter les désastres, les trois joyaux 三寶 [10] sont là, alors où est l’erreur 誤 ?

14. La perplexité de l’invité ne résulte pas tant des malheurs du pays que de ce que la Loi du Bouddha ne prévient pas ces maux [11] ? Serait-ce que la Loi (bouddhiste) est inefficace ?

15. [Nichiren n’en fait pas mention mais l’introduction du bouddhisme au Japon a été liée à la question de l’efficacité apotropaïque – la capacité à tenir à distance les mauvaises influences - du bouddhisme pour le pays. Voir notre article shintô 神道 et bouddhisme - un début difficile qui part du point de vue du shintô, la religion autochtone japonaise.
Voir aussi l’introduction de l’école bouddhiste shingon par Kûkai : l’Empereur l’a autorisée entre autres raisons parce que le shingon 眞言 comportait des rituels ésotériques de protection du pays.]

16. L’hôte répondre à son invité en précisant que lui aussi s’est posé la question et qu’il a longuement cherché la réponse dans les Écritures bouddhistes 經文. La réponse qu’il a trouvée est la suivante :

  • les calamités résultent de ce que les hommes de l’époque actuelle se détournent de la Loi droite 正 pour adopter une loi haïssable惡.
  • Les êtres bienfaisants qui protégeaient le pays, les divinités bénéfiques 善神 et les saints hommes 聖人, écœurés, abandonnent le pays 捨國 ;
  • surgissent alors ceux qu’ils tenaient au large, les démons 魔 et les esprits 鬼 mauvais, accompagnés des désastres 災 (tremblements de terre, tsunami) et des calamités 難 (épidémies, famines).

17. [Note 1 : pour nous, « modernes », ce type de raisonnement est étrange : on tombe malade parce qu’on a été contaminé par un virus et non parce qu’un esprit néfaste nous a visité.
Il faut se reporter à l’époque où le monde invisible était considéré comme aussi réel que le monde visible et où les frontières entre les deux mondes étaient poreuses : rien de ce qui arrivait n’était dû au hasard, et si quelqu’un glissait par terre, c’était parce qu’il avait offensé un esprit à un moment ou à un autre – tout ce qui arrivait était voulu par quelqu’un, humain ou non. Dans ce monde « enchanté », la pensée comme la parole recèlaient une force « magique » qui permettait d’agir sur le monde invisible.]

18. [déplacé ailleurs].

19. [Note 2 : en Occident, le bouddhisme est perçu dans le courant culturel majoritaire comme une philosophie avec un but extra-mondain en dehors des contingences matérielles. C’est l’occasion de rappeler que l’Asie attendait aussi de la voie bouddhiste des bénéfices dans cette vie-ci (la tenue à distance des malheurs et, positivement, la prospérité) et dans les vies suivantes (« renaissances » dans les niveaux « célestes ») [12].]


Échange n°2. Les malheurs du pays résultent des attaques contre la Loi droite

20. L’invité demande alors à son hôte sur quelles autorités scripturaires, quels sutras 經 il s’appuie.

21. L’hôte cite des extraits de quatre sutras : le sutra 金光明經 konkômyô ; le sutra 大集經 daijuku (2 citations) ; le sutra 仁王經 ninnô (2 citations) ; le sutra 藥師經 Yakushi.

22. Les citations rendent cet échange n°2 particulièrement long : 83 lignes. En résumé, on y trouve les compléments suivants par rapport au premier échange :

  • les êtres bienfaisants abandonnent le pays parce qu’ils n’y entendent plus la profonde Loi mystérieuse 深妙法, parce qu’ils n’y goûtent plus la saveur du nectar sucré 甘露味 de la Loi droite 正法.
  • Ce faisant, les êtres bienfaisants (les 4 rois 四王- célestes) ont perdu leur pouvoir illuminateur et ne peuvent empêcher l’invasion des mauvais esprits ;
  • parmi les êtres malfaisants, il faut compter les mauvais rois 惡王 et les mauvais moines 惡比丘 qui corrompent la Loi droite 正法 ;
  • comme malheur supplémentaire, il faut inclure la venue de bandits 賊 qui envahissent 侵掠 le pays.
  • il faut aussi ajouter les rivalités intestines dans le gouvernement.

23. Notons la teneur « apocalyptique » des catastrophes décrites par les sutras. Le sutra Ninnô en particulier décrit la conflagration généralisée sous forme de sept calamités 難 : désordres du ciel (calamités n°1 et 2), désordres du feu (calamité n°3), de l’eau (calamité n°4), du vent (calamité n°5), désordres de la terre entraînant le dépérissement de la végétation - et donc l’absence de récoltes et la famine - (calamité n°6), désordres extérieurs (invasions) et intérieurs (guerres civiles) (calamité n°7).

24. Notons auss l’avertissement du sutra Daijuku envers le souverain :

Soit un souverain. Pendant des existences sans nombre 無量, dans sa pratique 修, il a fait des dons 施 [aux 3 joyaux du bouddhisme], il a observé les préceptes 戒 [bouddhistes] et cherché l’intelligence 慧.
若有國土。於無量世修施戒慧。
Il voit ma Loi en passe d’être détruite 滅 [c’est le Bouddha Sakyamuni qui parle] et il ne la protège 擁護 pas.
見我法滅捨不擁護。
Dans ce cas, les graines et les racines de bien sans nombre [qu’il a plantées auparavant dans le champ de Bouddha], tout cela est perdu 滅失
.如是所種無量善根悉皆滅失。 [13]
Le souverain souffrira bien vite d’une grave maladie.
其王不久當遇重病。
A sa mort, il renaîtra au milieu des Enfers地獄.
壽終之後生大地獄中。 [14]


25. Le sutra Daijuku insiste sur la nécessité pour le pouvoir civil de protéger la Loi du Bouddha en ajoutant une menace qui apparaît pour la première fois dans le Traité et qui sera reprise souvent dans le Traité : la menace de tomber dans les Enfers 地獄 après la mort [15].

26. Le sutra Daijuku ajoute que le même sort attend la famille du roi et ses ministres.

27. [A notre avis, la crainte des enfers a été une préoccupation majeure du peuple japonais comme on peut le soupçonner en constatant l’abondance des représentations des enfers d’une part, l’importance de la peur des enfers dans la vie de grands moines comme Hakuin d’autre part].

28. L’hôte conclut en développant ce qu’il disait dans l’échange n°1 : les hommes se détournent de la Loi droite à cause d’une prédication néfaste 邪説 [16] qui les amène à abandonner les Bouddhas 佛 et les sutras 經, à ne plus les protéger 無擁護. Et en retour, ils ne sont plus protégés.



Échange n°3. L’apparition de mauvais moines

29. L’invité devenu rouge de colère ne comprend pas comment l’on peut dire que les trois joyaux 三寶sont délaissés alors que le pays est couvert de temples depuis le gouvernement du prince 上宮太子者[Shôtoku]. Il demande à nouveau à son hôte de se justifier.

30. L’hôte est convaincu qu’à l’époque actuelle les moines sont mauvais et les gouvernants sans discernement :

Les maîtres de la Loi sont des flatteurs 諂 et des pervers 曲, ils brouillent 迷惑 les relations entre les hommes [17].
法師諂曲而迷惑人倫。
Le roi et ses ministres ne distinguent pas le néfaste 邪et le juste 正.
王臣不覺而無辨邪正。 [18]

31. Et l’hôte de citer le sutra Ninnô ainsi que le sutra du Nirvana 涅槃經 [19] (cité deux fois dans l’échange) et le sutra du Lotus 法華經 qui apparaissent pour la première fois - l’hôte dira plus bas que ces derniers sutras constituent le cœur 肝心 de l’enseignement du Bouddha.

32. Les sutra disent en substance la chose suivante :

  1. Les mauvais moines ne poursuivent que le profit matériel, leurs vues sont erronées.
  2. Leurs mauvais conseils provoquent la ruine du Bouddha [des trois joyaux] et du pays et ils font tomber dans les 3 mauvaises voies 三趣 [20] ceux qui les écoutent au moment de leur mort.
  3. L’apparition de ces pseudo moines est voulue par l’époque : une époque mauvaise 惡世 (Sutra du Lotus), l’âge de la copie de la Loi 像法 et non plus l’âge de la Loi droite 正法 (sutra du Nirvana [21]).

33. L’hôte conclut l’échange n°3 sur l’actualité des sutra. Le bien exige que l’on réprimande 誠les mauvais moines 惡侶– nous retrouverons plus loin cette injonction.



Échange n°4. L’accusation contre Hônen et sa doctrine du nenbutsu

34. l’invité s’indigne 猶憤 encore plus. Il ne supporte pas d’entendre son hôte vomir de tels mensonges 吐妄言, et il demande que cessent les généralités : à qui faites-vous référence quand vous parlez des mauvais moines 惡比丘 ?

35. L’hôte répond qu’il vise nommément 法然 Hônen (1133-1212 de l’ère chrétienne), un moine japonais auteur du 選擇集 (選択集 senchaku shû en japonais moderne) [22]. - L’hôte précise qu’Hônen a vécu sous l’empereur retiré [23] 院御宇 Go Toba 鳥羽. Il reviendra sur cette circonstance dans l’entretien n°5.

L’hôte accuse Hônen de démolir 破 de fond en comble la doctrine sacrée 聖教 [du Bouddha] et d’égarer 迷 tous les hommes où qu’ils se trouvent.

36. L’hôte étaye son accusation en citant cinq fois Hônen et son écrit [24]. Résumons.

  1. D’après ces citations, Hônen divise les voies bouddhistes en deux catégories ; il s’appuie pour cela sur l’autorité de maîtres chinois [25] qui divisent en deux les méthodes bouddhistes : 道綽 Daochuo [26], 曇鸞 Tanluan [27] et enfin 善導 Shandao [28] ;
  2. Hônen en déduit qu’il ne faut garder que la pratique de la Terre Pure consistant à invoquer le nom du Bouddha Amida : 念佛 (nenbutsu en japonais) [29] et les 3 sutras de la Terre Pure (du Bouddha Amida) 淨土三部經 Jôdo sambukyô en japonais [30]
  3. Pourquoi cette concentration « exclusive » 專 sur la pratique du nenbutsu, entendu comme l’invocation du nom du Bouddha Amida ? Pour des raisons d’efficacité, dit Shandao repris par Hônen : la discipline exclusive 專修 de la pratique correcte 正行 [du nenbutsu] marche à 100 pour cent alors que les autres ne marchent même pas à 1 pour 1 000 [31].
  4. Hônen cite à nouveau Shandao lorsque celui-ci assimile les tenants des méthodes « mélangées » à une bande de voleurs 群賊 : comme les bandits, ils risquent de faire rebrousser chemin au voyageur [alors qu’il était en route pour atteindre le salut de l’autre côté de la rive, c’est-à-dire la Terre Pure du Bouddha Amida : c’est la parabole du chemin blanc et des deux fleuves, 一白道二河de Shandao, que Nichiren semble supposée connue puisqu’il ne la développe pas].

37. D’après l’hôte, la position d’Hônen aboutit à rejeter les autres Bouddhas et les autres sutras pourtant prêchés eux aussi par le Bouddha Sakyamuni. Pire, cela aboutit à diffamer 罵詈 la Loi correcte , ce qui entraîne la descente immédiate aux enfers 獄誡 à la mort.

38. D’après l’hôte, cela est écrit explicitement même dans les sutra de la Terre Pure : le serment 誓 [32]d’Amida de sauver tous les êtres exclut ceux qui calomnient 誹謗 la Loi droite 正法 ainsi que ceux qui commettent les 5 crimes majeurs 五逆 [33].

39. L’hôte avance ensuite le Sutra du Lotus 法華經, présenté comme le cœur 肝心 de l’enseignement du Bouddha Sakyamuni. Selon un passage cité à trois reprises, celui qui ne croit pas au sutra du Lotus et qui en dit du mal 毀謗, celui-là tombera aussitôt après cette vie dans l’enfer 獄誡 Avici 阿鼻 [34]

40. Et l’hôte de se lamenter : la doctrine erronée de Hônen s’est répandue dans tout le pays, les dons 施 vont uniquement à l’école d’Hônen et les autres écoles dépérissent. Le Bouddha Sakyamuni 迦 [le roi de la doctrine 教主] est oublié de même que le Bouddha Yakushi 藥 [35], au profit du Bouddha Amida 彌陀 (Mida en japonais) [36], ce qui entraîne la défection des saints moines 聖僧 et des divinités bienfaitrices 善神.

41. Et l’hôte de conclure : plutôt que de multiplier les prières, interdisons 禁 cette doctrine de mauvaise augure 凶.



Échange n°5. En Chine, le nenbutsu n’a pas été compris et il a fait le malheur de plusieurs dynasties

42. L’exaspération de l’invité atteint son comble. Il part dans une longue tirage pour défendre Hônen.

43. Il commence par reprendre l’histoire de la doctrine de la Terre Pure à partir du Bouddha Sakyamuni qui a prêché 文説en personne les 3 sutras de la Terre Pure ; en plus des trois moines chinois, l’invité cite Eshin, le superviseur des moines au Japon [惠心僧 [37]. L’invité conclut sur l’efficacité de cette pratique, argument que nous avons déjà entendu avec Shandao : innombrables sont ceux qui ont réussi grâce au nenbutsu à renaître 往生– sous-entendu dans la Terre Pure d’Amida [38].

44. L’invité continue en dressant le portrait d’Hônen : il souligne ses vertus, sa grande érudition, il rappelle que Shandao est apparu à Hônen pour le confirmer dans sa doctrine. Après sa mort, certains n’ont-ils pas vu en lui sinon une manifestation 化身 [39] du bodhisattva Seichi 號勢, - un des deux servants du Bouddha Amida -, du moins Shandao 善導 né une seconde fois 再誕 ?

45. L’invité se demande alors comment son hôte peut en arriver à maltraiter ainsi Hônen et l’école de la Terre Pure. Il semble même sur le point de se lever pour partir.

46. [Nichiren décrit sans doute ce qu’il a réellement vécu pendant ses prédications à Kamakura. Certains de ses auditeurs ont pu réagir avec une indignation à la hauteur sans doute de l’attaque de Nichiren, qu’on peut bien qualifier de frontale.]

47. L’hôte répond point par point.

48. Vous vous référez à l’Honoré Sakyamuni ? Certes, il a prêché les trois sutras de la Terre Pure (du Bouddha Amida) mais il a aussi divisé son enseignement en cinq périodes et distingué entre les enseignements provisoires et les enseignements définitifs [40] - on devine dans quelle catégorie vont tomber les 3 sutras de la Terre Pure, comme la suite le montre effectivement.

49. Vous nommez les trois maîtres de la Terre Pure de Chine ? Mais ils en sont restés aux enseignements provisoires – ce qui implique que pour l’hôte, les 3 sutra de la Terre Pure sont des enseignements provisoires -. Vos trois maîtres de la Terre Pure ne sont donc pas si forts.

50. Hônen ? Non seulement il suit les trois maîtres dans leur erreur, mais en plus il induit une foule de gens en erreur avec sa recommandation de tout abandonner pour le nenbutsu. L’hôte réserve des mots durs à Hônen :

« En vérité, c’est l’ennemi déplorable 怨敵des Bouddhas et des sutras, l’ennemi avéré 讎敵 des saints moines, du peuple et des êtres humains ».
 [41]

51. L’hôte s’appuie sur des annales de l’histoire chinoise pour montrer que ce qui se passait au temps d’Hônen présageait d’une catastrophe politique.

52. En effet, d’après sa lecture personnelle des annales, l’abandon des rites 禮 et l’adoption du nenbutsu (弥陀念仏) ont été suivis de troubles intérieurs et d’invasions qui ont abouti à la chute des dynasties chinoises 周 Chou, 司馬 Sima 唐 et Tang.

53.Or, demande l’hôte, qu’est-il arrivé à l’empereur retiré Go Toba du temps d’Hônen ? L’hôte laisse la question en suspens car son invité connaît cet épisode récent : l’hôte se réfère à la tentative de restauration de l’autorité impériale en 1221, neuf ans après la mort d’Hônen. Le régent Hôjô Yôshitoki 北条 義時 (1163-1224) déjouera cette tentative et l’empereur Go Toba mourra en exil à l’île d’Oki 隠岐 en 1239 [42] .

54. Et l’hôte de lancer un appel à l’action qui rejoint la conclusion de l’échange précédent (n°4) :


« Toutes affaires cessantes, il faut rejeter捨 le néfaste 凶 et revenir vers le bénéfique, couper à sa racine la source du mal. »
唯須捨凶歸善塞源截根矣。 [43]



Échange n°6. L’hôte n’est pas le premier moine à poursuivre Hônen

55. L’échange n°6 est bref (17 lignes).

56. L’invité se montre plus cordial 和. Il confesse son ignorance des Écritures et s’en remet à son hôte. Il s’étonne cependant que son hôte se mette en avant par rapport aux moines bouddhistes 佛家éminents de la capitale 洛 : n’est-il pas le seul à soumettre un rapport 奏 à la Cour ? Ne fait-il pas preuve d’orgueil alors qu’il est un humble 賎身 moine ? [Nichiren dit de lui-même qu’il est d’humble extraction 賎民 sen min].

57. Quel est ce rapport adressé aux autorités ? C’est précisément le Traité que nous avons entre les mains. Nichiren utilise ici un artifice littéraire de mise en abime.

58. L’hôte répond en deux temps. Si ses capacités personnelles sont faibles, il n’en va pas de même de son statut qui lui donne une grande force : sa vie de disciple en fait le fils du Bouddha et il a consacré son activité au roi des sutra – sous-entendu le Sutra du Lotus [44].

59. L’hôte poursuit avec un argument déjà entendu dans l’échange n°2, quoique modifié : il ne s’agit plus du sutra Daijuku mais du sutra du Nirvana, et l’avertissement s’adresse non au gouvernant mais au moine :

Soit un bon moine 善比丘qui voit quelqu’un endommager 壞 la Loi. Il ne bouge pas, il ne réprimande pas le fautif, il ne le chasse pas, il ne l’expulse pas, il ne le punit pas. En vérité, ce moine fait partie des hommes que la Loi du Bouddha 佛法 accuse 怨.
若善比丘見壞法者。置不呵責驅遣擧處。當知是人佛法中怨。
S’il le chasse, s’il l’expulse, s’il le punit , alors c’est mon disciple, c’est un véritable auditeur.
若能驅遣呵責擧處。是我弟子眞聲聞也。 [45]


60. L’argumentation de fond reste la même : ne rien faire contre le mal, c’est participer au mal. L’inaction est aussi une forme d’action. L’hôte n’a donc pas le choix, il se doit d’agir sous peine d’être condamné par la Loi.

61. Ayant montré qu’il ne s’agit pas d’une question d’orgueil personnel, l’hôte passe maintenant au second temps de sa réponse. Il rappelle que des moines prestigieux se sont déjà plaints avant lui auprès de la Cour impériale : pendant l’ère Genin 元仁 (1224-1225), alors qu’Hônen était mort depuis 12 ans, les temples prestigieux du Kôfuku 興福 [46] à Nara 奈良 et du Enryaku 延暦 [47] à Kyôto 京都 ont envoyé à la Cour une série de mémoires 經奏 contre le nenbutsu, avec succès : un édit impérial 勅 a ordonné que les planches d’impression du senchaku shû d’Hônen soient brûlées et le tombeau d’Hônen détruit tandis que plusieurs disciples 門弟 de Hônen, dont 隆觀Ryukan, 聖光Shoko, 成覺Jokaku, 薩生 Sassho ont été condamnés à un exil sans retour [48].



Échange n°7. Un appel à la force du pouvoir public

62. L’échange n°7 est de loin le plus long : 105 lignes.

.

63. L’attitude de l’invité est désormais plus cordiale 和 [49]. Il se dit incapable de décider entre Hônen et son hôte qui est le sot 愚 et qui est le sage 賢. Il a cependant donné raison à son hôte qui accusait Hônen d’avoir lancer le slogan en 4 caractères 四字 “abandonner, fermer, ranger aux oubliettes, jeter [les autres Bouddhas, les autres écrits, les autres écoles] » 捨閉閣抛.

64. L’invité explicite le lien de dépendance entre la stabilité dans le pays 國土安穩– à laquelle il adjoint aussi la paix dans le monde entier 天下泰平 - et la pratique de la Loi par ce même pays de la manière suivante :

  • la présence de la Loi est bénéfique au pays qui sera prospère [et donc en sécurité] ;
  • inversement, la Loi ne peut être florissante et le Bouddha être honoré que dans un pays prospère : si le pays est ruiné et le peuple exterminé, qui rendra hommage 崇 au Bouddha, qui adhèrera par la foi 信 à la Loi ?

65. L’invité poursuit. « Après avoir prié pour la patrie 國家 [50], efforçons nous d’établir la Loi du Bouddha » [51].

66. Et l’invité de demander à son hôte quelles mesures il envisage pour faire disparaître les calamités 消災 et arrêter les désastres 止難.

67. L’hôte répond d’abord avec humilité que si sot 愚 il y a entre Hônen et lui, il s’agit de lui car en aucun cas il n’a la prétention d’être sage [52]. Pour réaliser la stabilité dans le pays et la paix dans le monde, il préconise d’interdire les diffamateurs de la Loi et de promouvoir les moines 侶 qui prennent au sérieux la Loi droite [53]

68. Il s’agit d’une mesure politique, qui requiert le bras armé du pouvoir civil. Le bras armé s’entend ici littéralement, il s’agit de se munir d’épées et de bâtons. Le bras armé est nécessaire pour éliminer ceux qui s’opposent à la Loi droite.

69. L’hôte étaye sa position en recourant à l’autorité scripturaire en citant le sutra du Nirvana (3 fois), le Ninnô Sutra et enfin le sutra du Lotus. Résumons le raisonnement :

  1. tuer un être vivant entraîne une renaissance dans les 3 mauvaises destinées [54]. Pourquoi ? Parce que tout être vivant a en lui des racines de bien 善根.
  2. Il y a cependant des êtres vivants que l’on peut tuer sans que cela entraîne de mauvaises conséquences karmiques. Lesquels ? Ceux qui n’ont pas de racines de bien, les icchantika 一闡提 [55].
  3. Et qui sont les icchantika ? Ceux qui détruisent les racines de bien en eux, en enfreignant les préceptes bouddhistes 破戒 et en calomniant la Loi droite 謗正法.

70. D’autres citations suivent le même raisonnement dans le sens inverse : un don 施 produit toujours des effets karmiques positifs (et non négatifs comme pour l’acte de tuer), sauf quand on donne à un icchantika.

71. [A notre avis, l’hôte – et Nichiren - utilisent le terme icchantika dans un sens analogique. Il ne s’agit pas de dire que le calomniateur de la Loi droite n’a pas la nature de Bouddha en lui, il s’agit de dire que son comportement aboutit à le faire ressembler à un icchantika. Pourquoi ? Parce qu’en calomniant la Loi, il a détruit en lui les possibilités actuelles de devenir Bouddha – il a éradiqué les racines de bien qu’il avait plantées dans ses vies antérieures et en ce sens, il ressemble à l’icchantika qui ne peut pas devenir Bouddha puisqu’il n’a pas la nature de Bouddha.
Il ressemble à l’icchantika mais il n’est pas un icchantika : dans l’avenir, il pourra planter des nouvelles racines de bien, alors que l’icchantika, pris au sens technique, n’a jamais eu et n’aura jamais la possibilité d’en planter.]

72. C’est ce que dit l’hôte d’une autre façon quand il recourt à la citation suivante du Sutra du Lotus :

Soit un homme qui ne croit pas au Sutra [du Lotus] et qui le calomnie. Alors il éradique les racines de bien qu’il a accumulé dans ce monde. A sa mort, il tombera dans l’enfer Avici nécessairement comme le dit le sutra
若人不信毀謗此經。即斷一切世間佛種。乃至其人命終入阿鼻獄已上夫經文顯然。 [56]

73. Voilà qui doit ôter toute appréhension de la part des agents du pouvoir civil : en punissant les icchantika, ils n’encourent aucun fruit karmique négatif. Au contraire, ils bénéficieront de fruits karmiques positifs. Pourquoi cela ? Parce qu’en éliminant les icchantika, ils protègent la Loi droite et prolongent la durée de son existence.

74. [On perçoit ici le jeu de symétrie :

  • dit négativement, le gouvernant qui laisse calomnier la Loi tombe dans les Enfers ;
  • dit positivement, le gouvernant qui réprime les ennemis de la Loi bénéficie d’une rétribution karmique extraordinaire 無量果報 : ainsi le Bouddha Sakyamuni a évité de tomber dans les enfers [57], mieux, il a pu recevoir la rétribution d’un corps de diamant 金剛身 [58] indestructible car dans une vie antérieure où il était un roi du nom de 仙豫 Sen yo, il a fait tuer des brahmanes 婆羅門 qui calomniaient 誹謗 la Loi dans son royaume.]

75. Le Bouddha Sakyamuni révèle même que l’autorité civile laïque – en habit blanc 白衣-,exerce les préceptes bouddhistes quand elle exerce le maintien de la Loi par l’épée et le bâton :

Ils [les laïques, en habit blanc] sont porteurst 持 d’épées et de bâtons. Je dis qu’on peut aussi les appeler porteurs 持 des préceptes [bouddhistes]
雖持刀杖。我説是等名曰持戒。


Le Bouddha Sakyamuni ajoute cependant une phrase qui entre en tension avec les autres citations
de l’échange n°7 :

Même s’ils sont porteurs d’épées et de bâtons, ils ne devraient pas enlever la vie.
雖持刀杖不應斷命。


76. [Pourquoi tout d’un coup cette phrase qui semble remettre en question ce qui précède. Nous y reconnaissons personnellement le résultat de tendances contradictoires à l’intérieur du bouddhisme par rapport à une question difficile : est-il légitime ou non d’exercer la violence sur ceux qui bafouent la Loi sur un territoire bouddhiste, étant bien entendu que cette violence est exercée par l’autorité civile laïque et non par les moines.
Le monarque bouddhiste peut-il exercer la violence contre l’ennemi de la Loi ? [59].].

77. L’hôte souligne le caractère indiscutable des sutras sur lesquels il s’appuie : le sutra du Lotus et le sutra du Nirvana constituent le cœur 肝心 [60] de l’ensemble des enseignements du Bouddha Sakyamuni.

78. Puis l’hôte reprend sa lamentation sur un pays qui ne jure que par le Bouddha Amida, les rites et les sutras de la Terre Pure.

« Que font-ils, sinon détruire le Bouddha 破佛, détruire le Dharma 破法 détruire la Sangha 破僧, - autrement dit les trois joyaux – ? et tout cela à cause du senchaku shû 選擇 [d’Hônen] » s’exclame-t-il ?

79. Il conclut en reprenant la mesure qu’il avait recommandée au début de l’échange : « Nous voulons rétablir au plus tôt la tranquillité sous le ciel [dans le monde entier]. Nous devons éradiquer du pays les diffamateurs de la Loi » [61]


Échange n°8. Éliminer les calomniateurs en ne leur faisant plus de dons

80. L’invité s’inquiète : son hôte n’est-il pas en train de lancer un appel pour tuer les moines calomniateurs ? Or un moine, qu’il soit bon ou mauvais, est d’abord un fils du Bouddha. Agresser un moine, c’est agresser un fils du Bouddha, et donc attenter au père, c’est-à-dire au Bouddha lui-même. Il en va de même pour les dons : du moment que quelqu’un porte la robe de moine 袈裟 kesa, il peut recevoir des dons, qu’il suive 持ou qu’il enfreigne 毀 les préceptes 戒 [monastiques bouddhistes].

81. L’hôte répond qu’il ne demande pas que l’on tue les moines diffamateurs mais qu’on cesse de faire des dons aux mauvais 惡 moines et qu’on les réserve pour les bons 善 moines. D’après lui, le Bouddha Sakyamuni est à l’origine de ce déplacement de l’exclusion physique à l’exclusion économique : il a demandé qu’au lieu de tuer les diffamateurs de la Loi, on cesse de leur faire des dons.

Avant l’enseignement du Bouddha Sakyamuni, leur crime entraînait la décapitation 斬. Grâce à la bienveillance 仁 [du Bouddha], les sutra d’après disent d’arrêter de leur faire des dons.
夫釋迦之以前佛教者。雖斬其罪。能仁之以後經説者。則止其施。(p. 207, colonne c, lignes 1 à 3)




Échange n°9. Il y a urgence à agir

82. L’invité parle d’Hônen comme d’un saint : 聖人 mais il a adopté en fait le point de vue de son hôte. Le slogan en quatre caractères du senchaku shû est la racine de tous les maux ; il faut cesser de faire des dons aux icchantika pour les donner aux moines et moniales [qui le méritent] ; alors, comme pour les exemples de bon gouvernement en Chine, le pays 國 sera en sécurité.

83. L’hôte se réjouit du revirement de l’invité et l’enjoint à rester ferme dans son engagement : il y a urgence car certaines des catastrophes prédites par les différents sutra (Yakushi, Daijuku, Kongomyo, Ninnô) ne se sont pas produites, dont celle de l’invasion. Il faut agir dès maintenant pour l’éviter.

84.[En 1274 et en 1281, l’empire mongol tentera d’envahir le Japon. Le Traité qui date de 1260 semble prévoir à l’avance les évènements qui conforteront Nichiren de la justesse de sa doctrine.]

85. L’hôte avance une autre raison de battre le tambour : il y aussi urgence parce que des êtres sans nombre continuent de tomber dans les filets 綱 de l’erreur qui les conduira dans les flammes des enfers les plus terribles 墮無間之獄. Et l’hôte de citer des extraits de sutra, certains déjà entendus (Lotus, Daijuku, passages cités pour la 3° fois), d’autres nouveaux (Ninnô, Fukyo, Nirvana).

86. Devant ce spectacle, l’hôte s’écrit :

« Et on ne se lamenterait pas ? Et on ne souffrirait pas ? » [62]
豈不愁哉。豈不苦哉。

87. L’hôte – et Nichiren – disent leur détresse devant la situation dramatique de leurs contemporains, situation d’autant plus dramatique qu’elle n’est pas perçue par les intéressés. La compassion bouddhiste pousse ceux qui ont ouvert les yeux à battre le tambour pour réveiller les malheureux. C’est ce que vient de faire l’hôte pour son invité, avec succès.

88. L’hôte passe maintenant de mesures négatives à caractère politique – chasser l’hérésie – à une mesure personnelle de conversion, mesure définie positivement comme l’adhésion au Lotus : l’hôte prie l’invité de se convertir 改 au Véhicule unique 實乘之一善– sous-entendu au sutra du Lotus qui le révèle.
L’hôte continue dans ce registre positif :

Spontanément, les trois mondes [monde du désir, monde de la forme, monde sans forme] deviendront tous une terre de Bouddha. Dans la terre de Bouddha, il n’y a pas de déclin.
然則三界皆佛國也。佛國其衰哉。 [63]



89. [L’hôte fait succéder à l’extrême de l’horreur : la vision d’êtres sans nombre descendant dans les enfers – l’extrême inverse d’un univers devenu entièrement terre de Bouddha par la conversion de tous les êtres au Louts : dans cet univers, la corruption ne peut exister.
Ce qu’il faut éviter, ce qu’on peut désirer : dans les deux cas, l’hôte mobilise des sentiments forts qui poussent à l’action.]

90. [L’hôte propose un programme de transformation qui ne se limite pas au pays mais qui concerne l’univers entier. Il comporte un volet individuel mis au service de la communauté plus large, nationale et aussi universelle. L’hôte – et Nichiren -, partis d’un programme à portée d’abord politique, abordent maintenant les rivages de la mystique – nous n’entendons pas ce terme péjorativement].


Conclusion. Agissons !

91. L’invité avait entamé le dialogue, il le conclut. Après avoir rappelé la gravité de l’enjeu personnel pour chacun : la vie présente et les vies ultérieures, il exprime son revirement : lui qui était partisan de Hônen, luinqui ne retenait qu’Amida et les 3 sutras de la Terre Pure en excluant le reste, il a compris que cette route le menait tout droit aux enfers parce qu’elle injuriait la Loi bouddhiste. Ses doutes 疑ont été levés par les Écritures citées par son hôte, lequel s’avère être un vrai érudit.

92. Passant du plan personnel au plan politique, l’invité reprend ce que disait précédemment son hôte : il y a urgence, il faut faire vite (早 et aussi 速) pour rétablir la paix 泰平 (dans le monde) : alors – retour au plan individuel – chacun goûtera la stabilité 安 (du pays) dans sa vie personnelle et après la mort, il expérimentera encore plus de soutien.

93. Et l’invité de conclure sur un appel à la mission de conversion :

Il n’y a pas que moi qui dois être convaincu / croire. Il faut aussi avertir 誡 autrui de son égarement 誤 [64]
唯非我信。又誡他誤耳


Le converti se sent lui aussi obligé de prêcher, et cela sans tarder : il y a urgence.


Reste maintenant à prendre de la hauteur par rapport au texte de Nichiren. Il faudrait le situer dans le cadre global de sa doctrine et de son temps, mettre en évidence ses présupposés (l’impensé de sa pensée) et le faire jouer par rapport aux autres écoles bouddhistes. Cela reste à faire.

Pour mémoire, cet article part d’une position de chercheur en science des religions et non d’un confesseur de la foi, de quelque religion qu’elle soit. Voir nos remarques méthodologiques en introduction.


© esperer-isshoni.fr, août 2013
© esperer-isshoni.info, avril 2014

[1les titres des échanges sont de notre fait

[2nous ne pratiquons pas la différence entre « bouddhique » et « bouddhiste »

[3La Loi droite peut aussi s’entendre comme la deuxième des 5 périodes de la Loi. Rappelons que, dans le monde Saha qui est le nôtre, tous les phénomènes sont impermanents : la Loi bouddhiste, comme manifestation dans le monde Saha, n’échappe pas à la règle, elle est elle aussi soumise à la décadence qui la mènera à sa disparition. Une tradition décrit la perte d’efficacité progressive de la Loi jusqu’à sa disparition en 5 périodes caractérisées par l’état du Bouddha (présent ou non) et l’état du Dharma / de la Loi du Bouddha (présente, enseignée, pratiquée, réalisée) :

Période Doctrine de la Loi教présente Pratique 行possible Réalisation de l’Éveil 證 possible Buddha présent
在世法 Loi du vivant du Bouddha Sakyamuni O O O O
正法 shôbô Loi droite O O O N
像法 zôbô Loi imitée O O N N
末法mappô Loi en phase terminale (mappô) O N N N
滅法 meppô Loi détruite N N N N

une autre périodisation propose 3 périodes pour la Loi, nous ne la décrivons pas ici.

La tradition chinoise donnait deux dates pour le début de 末法 mappô : 552 A.D. ou 1052 A.D. Dans les deux cas, l’époque de Nichiren se situe dans la Loi en phase terminale mappô. Le Traité fait explicitement référence à la périodisation de la Loi uniquement dans l’échange n°3 en lui accordant peu de place dans l’argumentation. A notre avis, Nichiren privilégie dans son Traité l’opposition entre la Loi droite et la Loi faussée.

[4Nous traduisons le caractère 国 par « pays » plutôt que par Empire ou Royaume

[5il nous semble plus juste de traduire le caractère 安 par “sécurité” que par “paix”, contrairement à ce qui est pratiqué usuellement dans les traductions du Traité. Notre traduction correspond au sens du terme chinois et elle est fidèle au sens que lui donne Nichiren, nous semble-t-il : Nichiren distinguera dans l’échange n°7 entre安穩 – qui concerne le pays– et 泰平 – qui concerne tout ce qui se trouve sous le ciel soit l’univers. La traduction par « paix » correspond plutôt à 泰平, il s’agit de la paix universelle, tandis que la stabilité correspond à 安穩 et elle concerne le pays. La stabilité politique (pas de guerre civile entre factions, des successions impériales et gouvernementales harmonieuses, des récoltes abondantes) est articulée à la paix cosmique (pas de signes inattendus – comètes, éclipses non prévues, .- dans le ciel, pas de tremblements de terre, pas de tsunami 津波, pas d’épidémies, cours régulier des saisons) et réciproquement, mais les deux ne sont pas identiques nous semble-t-il.

[6héritiers de la modernité, nous ne partageons plus cette conception de l’univers où le cosmique / « naturel » et le politico-éthico-social / « culturel » sont interdépendants : une comète dans le ciel indique un changement dans le pouvoir politique ; inversement, un Empereur qui ne s’acquitte pas de son devoir entraîne l’apparition d’une épidémie dans son peuple. L’interdépendance du « naturel » et du « culturel » obéit à des lois que l’être humain peut déchiffrer : c’est le rôle des sciences divinatoires de tous ordres, la plus connue étant l’astrologie qui avait son bureau – son ministère - au sein du gouvernement chinois comme japonais

[7Pour le contenu du Taishô Daizô Kyô, voir : Répertoire du Canon bouddhique sino-japonais d’après l’édition Taishô [shinshû] daizôkyô, compilé par Paul Demiéville, Hubert Durt, Anna Seidel, 2ème édition révisé et augmentée. 1978, 372 p.

[8les titres des échanges sont de notre fait

[9les titres des échanges sont de notre fait

[10le Bouddha, le Dharma, la Sangha (l’Éveillé : la prédication de l’Éveillé, traduite en chinois par la Loi 法 ; la communauté de l’Éveillé

[11– selon nous, l’invité fait aussi allusion à une école non bouddhiste, le confucianisme, quand il parle de ceux qui luttent pour un gouvernement éthique 徳政. Il sera aussi question des annales chinoises, non bouddhistes, dans l’entretien n°5. La problématique reste cependant essentiellement intra-bouddhiste, nous semble-t-il.

[12Nous renvoyons à l’analyse du sociologue Melford E. Spiro dans son ouvrage : Buddhism and Society – A Great Tradition and Its Burmese Vicissitudes, Second Expanded Edition, University of California Press, 1970, 1982, 510 p.
Il distingue trois niveaux de bénéfices bouddhistes : apotropaïques (protection dans cette vie-ci contre les esprits mauvais), kammatiques (accumulation de mérites pour éviter dans les vies suivantes les destinées mauvaises et aller dans les bonnes destinées) et dhammatiques (sortie du cycle de vies et de morts, du samsara).

[13volume 2688 p.204 col. A, lignes 11 à 13

[14p.204 col. a, lignes 17 à 18

[15attention à ne pas confondre l’enfer bouddhiste avec l’enfer des religions monothéistes : on peut rester des millions d’années dans un enfer bouddhiste, on n’y reste pas éternellement.

[16Nous ne traduisons pas 邪 par « hérétique ». Il n’est pas certain que le caractère chinois ait ce sens qui nous semble par trop renvoyer au contexte historique occidental

[17Il s’agit sans doute des 5 relations inter-humaines 人倫 du confucianisme : roi-sujet, père-fils, frère aîné – frère cadet, époux-épouse et ami-ami

[18p.204 col. b, lignes 6 à 8

[19涅槃 : Nirvana en chinois : traduction du son (transliteration) : 涅槃 par opposition à une traduction du sens : 寂滅

[20enfers 地獄, esprits affamés 餓鬼, animaux 畜生

[21Le sutra du Nirvana fait référence à la théorie des âges de la Loi bouddhiste. Voir notre note plus haut

[22titre abrégé de 選擇本願念佛集 senchaku hongan nenbutsu shû « Recueil sur le nenbutsu sélectionné par le vœu primordial »Tome 83, texte n°2608 dans le Taishô daizô kyô

[23système de gouvernement réparti entre un Empereur en fonction et un Empereur qui a abdiqué mais qui continue d’exercer le pouvoir dans sa retraite : 院政 :in sei en japonais

[24Le présent article vise à introduire à une lecture du Traité de Nichiren. Dans un travail ultérieur, il serait intéressant de voir ce que dit Hônen de son côté. Le lecteur intéressé trouvera une traduction française du senchaku shû dans : Hônen, Le gué vers la Terre Pure, Senchaku-shû, traduit du sino-japonais par J. Ducor, Fayard, 2005

[25Hônen se dit fidèle à la lignée des « cinq patriarches » 浄土五祖 ( jôdogoso jap.) de Chine, Tanluan 曇鸞(476-542), Daochuo道綽(562-645) [4], Shandao 善導(613-681), Huaigan懷感 (autour de 600-700 ?) , Shaokang少康 ( ?-805)

[26Daochuo distingue entre la porte de la Terre Pure淨土 et la porte de la voie des saints聖道 (portes qui donnent accès au salut bouddhiste)

[27dans son 往生論注 ôjô ron chû, Tanluan s’appuie lui-même sur le 十住毘婆沙 jûjûbibasha Ron du bodhisattva 菩薩Nargarjuna龍樹 (vers 150 – 200). Tanluan distingue entre la voie 道 de la pratique difficile 難行 et la voie de la pratique facile易行

[28cité à travers son commentaire du sutra de la méditation : 觀無量壽經 Kammuryôju . Shandao distingue entre pratique correcte 正雜et pratique mélangée 雜行

[29Il s’agit de la pratique orale du nenbutsu, 稱念shônen (jap.), à distinguer de la pratique méditative du nenbutsu, dite 觀念 kannen (jap.) : Hônen considère que seule la première est praticable à l’époque actuelle. Pour mémoire, l’invocation du nenbutsu est la suivante : 南無阿彌陀佛 namo amida butsu en prononciation japonaise, qu’on peut traduire par « vénération au Bouddha Amida »

[30le Traité cite le sutra de la contemplation / méditation觀經 et deux autres sutras : nous pouvons préciser qu’il s’agit du sutra de vie infinie 無量壽經 (muryôjukyô jap.) et du sutra d’Amida 阿彌陀經(amidakyô), appelés en abrégé respectivement le Sutra long et le Sutra court

[31豈捨百即百生專修正行堅執千中無一雜修雜行乎。(p.204 col. c, lignes 27 à 28).
Rappelons qu’Hônen a orienté ses recherches en direction de la Terre Pure après avoir trouvé le passage suivant de Shandao dans un écrit du moine japonais Genshin源信 (942-1017) - la Somme de la naissance dans la Terre Pure 往生要集ôjôyôshû ? - :

« Si vous pouvez pratiquer le nenbutsu de manière exclusive comme décrit ci-dessus, continuellement et à chaque instant jusqu’à la fin de votre vie, vous irez naître dans la Terre Pure à dix sur dix et à cent sur cent »


(traduction dans : Hônen, Le gué vers la Terre Pure, Senchaku-shû, traduit du sino-japonais par J. Ducor, Fayard, 2005. p71-72 – cf. version originale dans le Taishô daizôkyô vol.83, n°2608, page 4 colonne b ligne 1). Il s’agit bien d’une recherche d’efficacité.

[32L’école de la Terre pure parle de vœu 願

[33近背所依淨土三部經唯除五逆誹謗正法誓文。(p.205 col. a, lignes19 à 20).
Nichiren fait référence au 18e vœu du Bouddha Amida dans le sutra long qui exclut du salut les auteurs d’un des cinq crimes majeurs. On trouve cependant un passage dans le sutra de la contemplation, l’un des trois sutras de la Terre Pure, où même ceux qui ont commis les cinq crimes majeurs sont sauvés.
Les cinq crimes majeurs 五逆 entraînant la descente directe aux enfers après la mort sont : tuer sa mère, tuer son père, tuer un arhat (un saint bouddhiste), blesser un Bouddha, diviser la sangha (la communauté des bouddhistes)

[34迷一代五時之肝心法華經第二若人不信毀謗此經乃至其人命終入阿鼻獄誡文者也。(p.205 col. a, lignes21 à 23)- d’après la version en japonais moderne, le passage se trouve dans le chapitre du sutra du Lotus intitulé : 法華経 第二巻の譬喩品.

[35l’ « Ainsi-venu » (Tathagata en sanscrit, 如來nyorai en japonais) de l’Est 東方之如來

[36Le Bouddha 佛 de la Terre de l’Ouest 西土 auquel il faut adjoindre les deux servants, les bodhisattva 菩薩 Mahasthamaprapta (sanscrit) Seichi (jap.) 號勢 et Avalokiteshvara (sanscrit) Kannon (jap) 觀世音 – Kannon n’est pas citée nommément dans le Traité. Les trois personnages forment le groupe des Trois vénérés 三尊

[37appelé aussi Genshin 源信(942-1017)

[38cf. l’abondance de la littérature 往生傳 (ôjôden jap.) consacrée à des récits de renaissances dans la Terre Pure d’Amida présentés comme des témoignages authentiques.
Rappelons que la (re)naissance se dit 往生ou aussi 生 . La combinaison des deux idéogrammes 往生 sert à l’école de la Terre Pure pour souligner la réalité du mouvement d’ « aller naître » dans la Terre Pure d’Amida, contre la position idéaliste qui assimile la naissance à un pur évènement mental se produisant à l’intérieur du cœur du pratiquant

[39le corps « apparitionnel », nirmana kaya en sanskrit

[40provisoires - définitifs : 權實. La traduction en japonais actuel propose le couple方便 hôben -真実 shin jitsu. « provisoire » car le Bouddha adapte son propos à l’état peu avancé de son auditoire ; quand les disciples ont atteint le niveau suffisant, le Bouddha Sakyamuni prononce alors sa doctrine véritable, définitive. Rappelons que le sutra du Lotus commence par la révélation de l’enseignement véritable du Bouddha Sakyamuni sur le Pic du Vautour. La parabole des chars dans le même sutra explique ce qu’est un moyen habile / provisoire 方便, un moyen adapté aux enfants de la parabole.

[41誠是諸佛經之怨敵聖僧衆人之讎敵也。(p. 205, colonne c lignes 19 à 20)

[42Le terme réservé pour la mort de l’empereur japonais est 崩御 hô gyo

[43p. 206 colonne a lignes 10-11)

[44弟子生一佛之子事諸經之王。(p. 206 colonne a lignes 16-17)

[45p. 206 colonne a lignes 18-21

[46école bouddhiste Hossô 法相, une des six écoles de Nara

[47école bouddhiste Tendai 天台

[48On trouve des faits similaires datés de 1227 dans l’ouvrage : Hônen, his Life and Teaching, compiled by imperial order, translation historical introduction explanatory and criticial notes by Rev. harper Havelock Coates, M.A., D.D. and Rev. Ryugaku Ishizuka, Kyoto, Chionin, 1925, 955 p.

[49même caractère 和 que pour l’entretien n°6

[50les deux caractères 國家 disent une dimension à la fois nationale et familiale, comme le mot « patrie » dérivé de « père »

[51先祈國家須立佛法。( p 206, colonne b, lignes 8 à 9)

[52L’hôte qualifiera cependant Hônen de « moine sot » 愚侶un peu plus loin (p.207 colonne b ligne 15)

[53禁謗法之人重正道之侶。( p 206, colonne b, lignes 12 à 13)

[54enfers 地獄, esprits affamés 餓鬼, animaux 畜生

[55dans la doctrine bouddhiste du Mahayana (« Grand Véhicule »), l’icchantika est un être vivant dépourvu de la nature de Bouddha. Les écoles bouddhistes s’étaient demandées si de tels êtres existaient, et la plupart avaient répondu que non

[56p. 207 colonne a, l.25 à 27. Cette citation figure deux fois dans le Traité

[57p 206, colonne c lignes 1 à 3, citation du Nirvana sutra

[58p 206, colonne c lignes 19 à 20, citation du Nirvana sutra

[59Sur la question de la violence dans le bouddhisme, voir Faure, Bernard, Bouddhisme et violence, Le Cavalier Bleu, 2008, 174 p.

[60même expression appliquée au seul sutra du Lotus dans l’entretien n°4

[61早思天下之靜謐者。須斷國中之謗法矣 p. 207, colonne b, lignes 16-17)

[62p. 268, colonne b ligne 1

[63p. 268, colonne b lignes 2 à 3

[64p. 268, colonne b ligne 13


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