Esperer-isshoni.info

Après l’arrivée des sciences humaines et sociales au Japon : actions et réactions

lundi 31 mars 2014 par Phap

Nous partons de l’ouvrage : Le Monde comme horizon - État des sciences humaines et sociales au Japon. Sous la direction d’Anne GONON et Christian GALAN. Arles, Philippe Picquier, 2009, 387 p. (ISBN 978-2-8097-0100-5)

Voir : Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2010/1 (TOME 94)


L’ouvrage dresse un état des lieux de la recherche japonaise en philosophie, histoire, anthropologie culturelle et sociologie. Pour chaque discipline, le lecteur trouvera une présentation de son développement au Japon, ainsi que la traduction d’un texte représentatif.


1. Notre recension commencera par des considérations transversales.

Selon notre lecture, deux discontinuités historiques majeures ont marqué ces disciplines :

  • la rupture de l’ère Meiji (1868-1912) puis
  • la dérive militariste, devenue manifeste après l’ère Taishô (1912-1926).

Rappelons que l’État Meiji a entrepris de « moderniser » la société japonaise afin de rendre le pays capable de traiter à égalité avec les puissances occidentales. Dans le cadre de cette refonte de la société, les chercheurs japonais ont été amenés à implanter les nouvelles disciplines occidentales dans l’archipel : pour ce faire, ils ont dû créer un nouveau vocabulaire pour traduire des notions comme « société », « individu », « liberté », qui n’existaient pas en chinois et en japonais.

Cette transformation de la société a provoqué une crise d’identité nationale qui se retrouve dans les romans de Natsume Sôseki (1867-1916), déchiré entre son attirance pour la « modernité » occidentale – rappelons que Sôseki était professeur d’anglais – et son attachement à une société traditionnelle profondément ébranlée par cette « modernité » [1].
La crise a favorisé le développement de la « nippologie », entendue comme un genre littéraire tourné vers le public japonais, qui vise à établir la singularité spécifique du Japon par rapport aux autres nations en évacuant par principe toute analyse critique, en particulier d’ordre historique. Cette « nippologie » peut servir à légitimer une attitude de rejet de l’Occident et de ses valeurs, au nom d’un Japon et d’un Orient originels.
Une attitude opposée a été celle de la servilité par rapport à la pensée occidentale : les chercheurs ont été tentés de faire l’économie d’une pensée propre en se contentant de traduire l’œuvre de tel ou tel penseur occidental, sans se poser la question des conditions de sa réception dans la culture japonaise.

L’autre rupture majeure a résulté de la politique ultra-nationaliste, centrée sur l’exaltation de l’institution impériale, au point qu’on a pu la qualifier de « tennoisme » (de tennô, l’Empereur). Cette politique a connu son épilogue dramatique lors des deux bombardements atomiques d’août 1945. La position des chercheurs de l’époque a varié, du refus (un fait massif du côté des chercheurs d’orientation marxiste) au compromis et même à la collaboration dans la légitimation du « tennoisme » et des « guerres d’agression » du Japon en Asie. Nous utilisons l’expression « guerre d’agression » à dessein : son utilisation a constitué l’un des enjeux des « affaires des manuels (d’histoire) » successives au Japon.
Rendre compte de l’attitude de leurs devanciers et en tirer les conclusions pour le rôle de leur discipline dans la vie publique japonaise actuelle : voici deux points qui figurent sur l’agenda des chercheurs japonais en sciences humaines et sociales.


2. Après ces considérations transversales, notre recension se centrera sur la recherche en philosophie.

L’auteur de ce volet, Jacques Joly, enseigne à l’Université Saint-Thomas à Amagasaki. L’auteur rappelle que le mot « philosophie » n’existait pas en japonais : pour le traduire, les penseurs de l’ère Meiji ont forgé une nouvelle expression à partir de deux « philosophèmes » chinois 哲学 (tetsu gaku en lecture japonaise).

Entre autres caractéristiques de la philosophie japonaise, Joly souligne son attrait pour la pensée comparatiste : la recherche philosophique japonaise n’hésite pas à rapprocher Thomas d’Aquin et le maître zen Dogen, ou le soufisme et le taoïsme.
Cette démarche prête le flanc à l’accusation de naïveté, quand les auteurs qui la pratiquent font l’économie d’une connaissance approfondie des objets ainsi rapprochés et se contentent d’analogies de surface. L’auteur soutient cependant la fécondité de cette démarche, dans la mesure où elle peut servir à dépasser le provincialisme de la pensée et à atteindre à une (relative) universalité : en passant, l’auteur critique une tendance philosophique occidentale qui exclut, par exemple, la pensée indienne, au motif que la seule forme de pensée rationnelle serait celle du logos grec [2].

L’auteur signale aussi l’attrait qu’exerce au Japon l’œuvre comparatiste de Nishida Kitarô (1877-1950), et plus généralement de l’école de Kyôto.
Cet attrait inquiète l’auteur, dans la mesure où, selon lui, Nishida n’a pas perçu les présupposés de sa comparaison entre les conceptualités occidentale et orientale. En suivant l’argumentation d’Ishida Hidetaka reprise par l’auteur [3], Nishida n’aurait pas pris conscience que la langue philosophique qu’il utilisait résultait d’une reconstruction de la « modernité » occidentale à partir de la conceptualité chinoise (cf. l’utilisation mentionnée plus haut des philosophèmes chinois pour traduire le concept occidental de « philosophie »).
Par ailleurs, l’auteur se demande si la promotion indiscriminée de la pensée non « rationnelle » et du relativisme culturel qu’il attribue à Nishida ne favorise pas les entreprises de légitimation de la violence étatique contre les personnes et les peuples [4].
L’inquiétude de l’auteur est accrue par le fait que l’école de Kyôto trouve en Occident un accueil trop favorable selon lui [5] : les institutions universitaires occidentales gagneraient à s’intéresser à d’autres lignes de pensée, sans doute mieux fondées, telles celle de Maruyama Masao [6].

Nous terminerons ce volet en relevant l’appréciation positive de l’auteur concernant l’université jésuite de Sophia à Tôkyô, qu’il qualifie de « Mecque des études du Moyen Âge », ainsi que la mention de Miyamoto Hisao (1945-) dans le domaine de la recherche sur les Pères de l’Église.


En guise de conclusion.

Nous recommandons de lire cet ouvrage collectif : il offre un point d’entrée dans la recherche japonaise en sciences humaines et sociales, nous aidant ainsi à dépasser une vision « provinciale » de ces disciplines pour entrer dans une pensée plus soucieuse de l’universel.

Merci de votre attention


© esperer-isshoni.fr, juillet 2011
© esperer-isshoni.info, mars 2014

[1Nous entourons de guillemets le terme de modernité afin de rappeler son ambivalence : il peut s’entendre comme fait historique et comme valeur idéologique.

[2p. 72

[3p.65. cf. p. 76. L’auteur cite l’article suivant : Ishida Hidetaka. « La “naissance” de la philosophie dans le Japon moderne », in Jean-François Sabouret (sous la dir. de), La Dynamique du Japon. Paris, Éditions Saint-Simon, 2005.

[4p. 78

[5Cf. n.79 p. 81

[6Un projet de traduction de son œuvre est en cours, sous la responsabilité de l’auteur Joly.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 135 / 85348

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Quand le Japonais parle l’homme  Suivre la vie du site Culture générale japonaise   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License