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Le poète japonais Bashô (1644-1694) - La nature et l’art poétique

dimanche 30 mars 2014 par Phap

Bashô, poète

L’Occident connaît surtout les haïkus 俳句 japonais  [1] , cette forme de poésie courte en 5+7+5 « on  » 音 (mot japonais traduit par « syllabes »), à travers les œuvres de Matsuo Bashô  [2] né en 1644 et décédé le 28 novembre 1694 [3].

Citons le haïku sans doute le plus célèbre de Bashô :

古池や furu ike ya an ancient pond un vieil étang
蛙飛込む kawazu tobikomu a frog jumps in une grenouille plonge
水の音 mizu no oto the splash of water le bruit de l’eau  [4]

On perçoit la visée des haïkus : faire naître un sentiment puissant et intense, le plus souvent à propos de la fugacité de la vie. Bashô se sert d’éléments naturels extérieurs pour nous faire éprouver ce qu’il ressent intérieurement. Peut-être le spectacle de cet étang a-t-il provoqué chez cet homme âgé un enlisement dans ses propres souvenirs – et survient le bruit de la grenouille sautant dans l’eau. Bashô revient à la surface, il retourne au présent. Avec un souvenir de plus – l’étang, un instant troublé, retrouve sa morne tranquillité.

Bashô, écrivain de voyage

Bashô a été aussi un écrivain voyageur, comme le montrent ses carnets de voyage. Citons en particulier le passage suivant du "journal de la hotte"  [5] :

Japonais  [6] Anglais  [7] Français  [8]
西行の和哥における、宗祇の連哥における、雪舟の繪における、利休が茶における、其貫道する物は一なり。 "Saigyo’s waka, Sogi’s renga, Sesshu’s painting, Rikyu’s tea ceremony---one thread runs through the artistic Ways Dans les waka de Saigyô, les renga de Sôgi,les peintures de Sesshû, le thé de Rikyû - il n’y a qu’un seul fil qui court à travers leur voie.
しかも風雅におけるもの造化にしたがひて四時を友とす。 And this artistic spirit is to follow zoka 造化, to be a companion to the turning of the four seasons. Et cet esprit artistique consiste à suivre la nature créatrice, à accompagner les quatre saisons.
見る処花にあらずといふ事なし。 Nothing one sees is not a flower, Dans ce qu’on voit, rien qui ne soit fleur
思ふ所月にあらずといふ事なし。 nothing one imagines is not the moon. Dans ce qu’on ressent, rien qui ne soit lune.
像花にあらざる時は夷狄にひとし。心花にあらざる時は鳥獣に 類す。 If what is seen is not a flower, one is like a barbarian ; if what is imagined in not a flower, one is like a beast. S’il n’est de fleur dans ce qui est perçu, on est semblable au « barbare ».S’il n’est de fleur dans ce qui est ressenti, on ressort de l’animal brut.
夷狄を出で、鳥獣を離れて、造化にしたがひ造化に帰れとなり。 Depart from the barbarian, break away from the beast, follow zoka, return to zoka." Quittons le barbare, laissons s’en aller l’animal brut, et suivons la nature créatrice, revenons à la nature créatrice.

Cet extrait nous éclaire sur la conception artistique de Bashô. Bashô entend régler sa poésie sur les phénomènes naturels et leurs variations en fonction des saisons  [9] : là, l’homme peut trouver à exprimer ce qu’il perçoit, ce qu’il ressent. Pour le dire autrement, Bashô conçoit sa poésie comme une correspondance entre le paysage extérieur, celui de la nature changeante, et le paysage intérieur, celui de l’âme qui communie à la nature. C’est à partir de cette correspondance que naît l’émotion esthétique.

De la "Nature" chez Bashô

Encore convient-il de faire jouer le mot "nature" au sens où Bashô l’entend, et non au sens où l’entend la mentalité moderne naturaliste. Nous renvoyons ici aux travaux d’Augustin Berque et de Philippe Descola. Qu’il nous suffise ici de traduire deux propos fort éclairants du professeur David Landis Barnhill dans son interview par Robert D. Wilson :

  • à propos de la nature transformatrice / créatrice zôka 造化 : "« En Occident, nous voyons la nature comme une classification de choses : des arbres, des crapauds, des rochers, etc.. Ou nous la voyons comme un lieu, par exemple un endroit sauvage. En fait, Zôka que je traduis par « le créatif », ne renvoie à rien de cela. Il désigne la vitalité créatrice de la nature, sa tendance, sa capacité à éprouver des métamorphoses merveilleusement belles. Si Zôka n’est ni un lieu ni une classification, ce n’est pas quelque chose d’extérieur à la nature qui la dirigerait ou qui provoquerait l’existence de telle ou telle chose – aussi la traduction par « Créateur » est trompeuse. Zôka est la créativité auto-transformante continue du monde naturel »"  [10]]
  • à propos du barbare 夷狄 i teki : "L’important ici, c’est que l’idée de barbare joue par rapport à ce qu’en Occident nous serions tentés de considéré comme civilisé, comme relevant de l’esprit de raison. Nous avons tendance à associer le barbare à l’état de nature, et à l’opposer à la culture et à la civilisation. Pour Bashô et plus généralement pour l’Asie orientale (aussi dans le taoïsme et le néo-confucianisme), l’état le plus cultivé est identiquement l’état le plus naturel  [11].

[la dernière phrase me fait penser aux jardins japonais : ce qui tient, pour nous Occidentaux, de l’extrême de l’artifice, relève pour les Japonais de l’extrême de la nature, de l’essence même de la nature.]

Pour finir sur un haïku

Bashô a pu accompagner les quatre saisons à la suite de la « nature créatrice » grâce à ses voyages. C’est en voyage qu’il trouvera la mort, et nous allons le quitter sur ce haïku qu’il a composé pendant son dernier voyage.

旅に病で tabi ni yande falling sick on a journey En voyage, malade
夢は枯野を yume wa kareno wo my dream goes wandering mon rêve, dans un lieu désert
かけ廻る kake meguru over a field of dried grass tourne en rond  [12]

© esperer-isshoni.fr, août 2011
© esperer-isshoni.info, mars 2014

[1e terme 俳句 a été forgé par le critique littéraire Masaoka Shiki à la fin du 19e siècle d’après Wikipedia

[2Matsuo : 松尾, le nom de famille - Bashô : 芭蕉, "le bananier" littéralement, un de ses noms de plume ou plutôt de pinceau. Bashô a pris ce nom de poète - haigô 俳号 - après avoir emménagé en 1680 dans un ermitage an 庵 où avait été planté un bananier

[3Nous nous sommes intéressés à lui à la suite de la lecture de l’ouvrage d’Hervé Collet et Cheng Wing Fun, «  Bashô, maître de Haïku  », publié aux Éditions du Cerf en 2011 dans la collection "Spiritualités vivantes".
Voir aussi : Les trois grands du XVIIe siècle : Bashô, journeaux de voyage, traduction intégrale de René Sieffert, Publications orientalistes de France, 1976, 118 p.

[4Notre traduction. Pour une meilleure version, voir ouvrage précité d’Hervé Collet et Cheng Wing Fun p.30

[5笈の小文 oi no kobumi, écrit en 1688

[8Nous traduisons de l’anglais. Pour une meilleure version, voir ouvrage précité p. 34

[9dans le haiku pré-cité, la grenouille renvoie au printemps lorsque les grenouilles apparaissent dans les rizières, c’est un "mot de saison", un kigo 季語

[10Nous traduisons le passage suivant :
"In the West we normally think of nature as a collection of things : trees, toads, rocks, etc. Or we may think of it as a place, such as a wilderness area. Zōka, which I translate as ―the Creative,‖ does not refer to either of those. It is the vitality and creativity of nature, its tendency and ability to undergo beautiful and marvelous transformations. It is not a place or collection of things, nor is it something outside nature that is directing it or bringing things into being—thus the translation of ―the Creator‖ is misleading. Zōka is the ongoing, continuous self-transforming creativity of the natural world"

[11nous traduisons :
"Important here is that ―barbaric‖ refers to what in the West we might consider civilized, particularly the rational will. We tend to associate barbaric with being natural, as opposed to being cultured and civilized. For Bashō and East Asia (Daoism and Neo-Confucianism also), to be the most cultured is to be the most natural."

[12Notre traduction. Pour une meilleure version, voir ouvrage précité p.96


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