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Un religieux chrétien catholique qui enseigne la voie du Bouddha 

vendredi 31 janvier 2014 par Phap

Enseigner le bouddhisme, quel intérêt pour un frère religieux de confession catholique et de religion chrétienne ? Quel intérêt pour son Ordre et pour l’Église ? Voici ma réponse personnelle.

J’ai présenté un mémoire en vue d’obtenir un master en sciences et théologie des religions. Le sous-titre : « La saisie par un autre ou la sortie du régime de la nécessité » disait une reprise anthropologique de l’expérience bouddhiste  [1] annoncée dans le titre du mémoire : « La naissance dans la Terre pure du Bouddha Amida ».

Cette articulation illustre le postulat fondamental de mon enseignement : les religions, dans leurs similitudes et leurs dissemblances, expriment, chacune selon sa manière propre, quelque chose de l’homme, de l’homme religieux plus précisément, et c’est en partant de ce sous-jacent anthropologique qu’un chrétien peut entrer jusqu’à un certain point dans la cohérence d’une autre religion.

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », disait déjà Térence, mort en -159 avant Jésus-Christ. Homo sum : humani nihil a me alienum puto. C’est un choix que je pose au départ.

Je vois trois enjeux dans ce postulat

– Sur le plan universitaire, le postulat rend possible le geste comparatiste, dont il faut bien dire qu’il n’est pas reçu dans l’université française alors même qu’il est reconnu dans les pays anglo-saxons. Selon moi, le geste de comparaison est légitime dans la mesure où il respecte trois conditions :

  1. une connaissance approfondie des religions comparées ;
  2. une analyse de type systémique qui porte sur des configurations, des fonctionnements et non pas sur des éléments statiques considérés isolément ;
  3. enfin, une « interface » anthropologique qui peut, selon notre postulat, jouer le rôle de tiers.

– Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’enjeu est aussi géopolitique : une autre posture pose qu’il n’y a d’hommes qu’en culture. Autant de cultures, autant de types d’hommes. Il y a l’homme occidental, et à côté l’homme confucéen, et à côté l’homme musulman, et à côté l’homme latino-américain, et à côté l’homme orthodoxe, et ainsi de suite. Cette conception qui contient sa part de vérité aboutit à une coexistence des cultures (et de leur expression religieuse) comparable à une juxtaposition de « plaques tectoniques » : les cultures se voient assignées à des aires géographiques avec, à leurs frontières, des zones de frottement, de rupture.

Ma posture anthropologique permet de penser la coexistence non pas sur le mode de la juxtaposition mais celui du « vivre-ensemble » : le modèle n’est plus géologique mais biologique, il s’appuie sur l’analogie avec le vivant défini par sa capacité à évoluer du fait de sa structure interne (ad intra) et des interactions avec son milieu (ad extra). Au lieu d’une identité fixe qui se définit par réaction aux autres, ce modèle promeut une identité en devenir, capable de recevoir des autres et de leur donner en retour. Ce modèle, qui a ses limites lui-aussi, permet de rendre compte des cultures et des religions comme des formes dynamiques en capacité de se féconder mutuellement à l’intérieur d’un espace commun qui évolue lui aussi. Il constitue une alternative à la théorie du clash des civilisations de Samuel Huttington.

– L’enjeu est aussi christologique : dans la mesure où le Verbe s’est fait chair, en régime chrétien, l’anthropologie ne peut pas ne pas déboucher sur une reprise christologique. Jean-Paul II écrivait dans sa première encyclique Redemptor hominis, en date du 4 mars 1979 :

« L’homme, dans la pleine vérité de son existence, de son être personnel et en même temps de son être communautaire et social — dans le cercle de sa famille, à l’intérieur de sociétés et de contextes très divers, dans le cadre de sa nation ou de son peuple (et peut-être plus encore de son clan ou de sa tribu), même dans le cadre de toute l’humanité —, cet homme est la première route que l‘Église doit parcourir en accomplissant sa mission : il est la première route et la route fondamentale de l‘Église, route tracée par le Christ lui-même, route qui, de façon immuable, invariablement passe par le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption. » [n°14] 


S’il est vrai que notre Église a reçu une mission proprement universelle qui lui a valu la note de « catholique », alors sa proposition de salut s’adresse à tous les hommes et à tout l’homme : tout l’homme, avec sa religion concrète. L’homme auquel je suis envoyé par mon Ordre, par l’Église, par le Christ, n’est pas un homme abstrait, il est l’homme concret, avec sa religion propre. Et pour moi, il est cet homme bouddhiste.

À mon sens, il n’y a pas lieu de craindre que la foi chrétienne ressorte obscurcie de cette rencontre, au contraire : l’Église y trouvera une compréhension approfondie du mystère de salut qui se déploie en Jésus-Christ et dont elle vit, elle y trouvera l’occasion renouvelée de rendre gloire à Dieu et de servir le monde. Certes, elle sera déplacée, mais ce déplacement résultera de sa fidélité même à la mission qui la constitue. Semper ipsam, nunquam eadem, soit en français : « Toujours elle-même, jamais la même ».

Et l’Église ne sera pas seule à être déplacée : le bouddhisme le sera aussi, dans la mesure où la rencontre aura bien eu lieu. Il y a là quelque chose de l’ordre du chemin à faire ensemble. Selon la foi chrétienne, cet ordre s’enracine dans l’unité du genre humain qui partage la même origine et la même fin dernière. Comme l’a rappelé le deuxième concile du Vatican dans la constitution dogmatique Lumen Gentium, l’Église joue un rôle de chef de file, elle qui est « dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ».

J’enseigne le bouddhisme. Tout compte fait, cette charge d’enseignement représente cent cinquante heures de cours dont les deux tiers sont consacrés aux religions orientales. Pendant mes cours, je présente le bouddhisme dans l’esprit de la déclaration Nostra Aetate du deuxième concile du Vatican : d’une manière telle qu’un bouddhiste pourra accepter ce que je dis de sa religion et d’une manière telle qu’un chrétien pourra m’entendre sans y déceler ni syncrétisme ni indifférentisme.

Mes frères me lancent parfois, sous forme de boutade, que je vais devenir bouddhiste. Je crois avoir montré que, au contraire, mon geste s’inscrit dans la fidélité à ma vocation à la suite du Christ, dans la forme de vie propre aux frères de mon ordre. Merci de votre attention.


©esperer-isshoni.fr, février 2013
©esperer-isshoni.info, janvier 2014

[1Nous ne pratiquons pas la distinction entre "bouddhiste" et bouddhique", distinction qui a pour elle son ancienneté mais qui ne sert pas à grand chose - nous semble-t-il.


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