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Entrer dans la cohérence d’une autre culture

mercredi 26 mars 2014 par Phap

1§ Nous allons proposer quelques clés pour aider notre lecteur à entrer en relation avec la culture asiatique.

Les limites du propos

2§ Précisons tout de suite les limites de cette démarche.

3§ Nous ne porterons pas notre regard sur la culture sous influence indienne, même si nous parlerons de l’Inde à certains moments. L’aire géographique à laquelle nous nous intéresserons comportera le Vietnam, la Chine, la Corée, le Japon ; nous ne porterons pas nos regards sur l’Inde, le Myanmar, le Cambodge, le Laos ; seront aussi laissés de côté l’Asie océanique (Indonésie, Malaisie, Philipines), la Mongolie et le Tibet.

4§ Par ailleurs, nous traiterons de la culture asiatique (pour éviter de dire la culture « sinisée », qui nous semble mal sonner) à un niveau macroscopique : nous nous attacherons aux lignes de force primaires, sans entrer dans une analyse fine des sous-réseaux qui les constituent.

Pour le dire sous forme imagée, nous affirmerons qu’entre Paris et Rouen, la Seine coule d’Est en Ouest ; cette affirmation n’est plus vraie à basse altitude : par exemple, au niveau de Suresnes, la Seine coule vers le Nord-Ouest.
Nos propositions valent à leur niveau de généralité : les propositions d’un niveau plus fin ne les contredisent pas, elles les complètent, de même que la proposition « la Seine coule vers le Nord-Ouest au niveau de Suresnes » ne contredit pas la proposition « la Seine coule d’Est en Ouest entre Paris et Rouen » : ces deux propositions sont vraies à leur niveau de détail respectif, elles ne deviennent fausses que lorsqu’elles prétendent valoir à d’autres niveaux.

5§ Une dernière remarque sur les limites de notre démarche. Nous éviterons les propositions du type « la culture asiatique est ceci ou est cela », nous ne voulons pas produire de discours essentialiste, nous ne prétendons pas produire devant notre lecteur (lectrice) LA vérité de LA culture asiatique, son ESSENCE intemporelle et éternelle.

6§ Et cela pour plusieurs raisons :

  • Raison 1 : tout d’abord, parce que nous nous refusons à adopter le point de vue de Dieu, seul capable de produire un discours définitif. Nous ne pouvons pas échapper à nos conditionnement, à l’époque et à la culture où nous sommes nés (la post-modernité occidentale), et notre façon de parler de la culture autre ne peut pas ne pas être informée par notre point de départ : nous interrogeons l’autre culture à partir de nos problématiques et de nos catégories propres ; finalement, quand nous parlons de l’autre culture, nous parlons en même temps de la nôtre – que nous le voulions ou non.

    7§ Pour le dire autrement, nous n’avons pas à notre disposition de point de vue neutre, transparent, qui pourrait se laisser informer sans résistance ni déformation par l’objet étudié – tel est notre postulat de départ.


  • Raison 2 Par ailleurs, l’objet – la culture asiatique – embrasse une aire géographique et une période historique si vastes que la poursuite d’un discours exhaustif est en dehors de nos moyens.
  • Raison 3 : Enfin, une culture n’est pas un objet statique, elle croît dynamiquement en fonction de ses logiques internes, mais aussi en fonction des interactions avec les autres cultures : la complexité de ce processus rend plus difficilement lisibles les courants qui constituent la culture d’une aire géographique ou d’un pays.

9§ Ces trois raisons nous font refuser tout discours clos, figé : nous voulons produire un modèle pour rendre compte d’un certain nombre de faits, en prédire un certain nombre d’autres, en sachant que des anomalies existent qui l’infirment. Ce modèle heuristique évoluera en fonction des démentis de l’observation, soit marginalement, soit fondamentalement. Il reste soumis à l’épreuve du terrain, et il n’a pas vocation à « être gravé dans le marbre ».

10§ Redisons-le, nous ne prétendons pas tout dire, nous prétendons seulement repérer des lignes de force qui nous semblent déterminantes dans l’architecture de la culture asiatique [1].
A la personne sur le terrain d’adapter aux personnes et aux situations nos grandes lignes, en sachant que localement elles peuvent même ne pas s’appliquer (cf. notre exemple de la Seine au niveau de Suresnes), ce qui demande une certaine souplesse mentale.


Une forme d’ascèse

11§ A notre sens, pour réussir l’entrée dans une culture, il convient de développer cette souplesse mentale, par une forme d’ascèse de la pensée et de l’affectivité.

L’ascèse consiste à mettre en sourdine nos associations spontanées face à la nouveauté d’une autre culture, associations affectives (« c’est mieux que chez nous », « c’est moins bien que chez nous », « c’est beau », « c’est laid ») et associations intellectuelles (« c’est comme chez nous », « çà fait penser à çà chez nous »).

L’accès à la culture vietnamienne actuelle demandera par exemple de débrayer l’imaginaire hérité de la période coloniale, qui voudrait nous faire retrouver la silhouette au palanquin ou les enfants jouant sur le dos du bulle : le Vietnam se modernise et les scènes de carte postale – les « clichés » - deviennent de plus en plus rares dans la réalité vietnamienne : attention au « Vietnam éternel » quand il vient empêcher de voir le « Vietnam maintenant ».

Travailler de manière « systémique »

12§ Pourquoi conseillons-nous de pratiquer cette ascèse ? Parce que nos associations à partir de ce que nous connaissons déjà sont déclenchées par des détails, des particularités de l’autre culture qui nous « sautent aux yeux ». Or les détails ne disent rien par eux-mêmes, ils ne font sens que pris en réseau dans l’ensemble de la culture. Autrement dit, selon nous, une culture fait système, et le sens résulte de l’interaction entre le détail et le tout. Or il faut du temps et de la patience pour commencer à pénétrer un système.

13§ Par exemple, il ne sert de rien de juger d’un espace traditionnel japonais à partir de ses détails : tatamis, cloison coulissante, table basse. Sinon, on dira : « tiens, ils n’ont pas de chaises ; tiens, ils n’ont pas de murs ; tiens, c’est vide » et puis on conclura : « la maison japonaise est vide et inconfortable – je ne voudrais pas habiter là ».

Non, c’est l’ensemble qui fait système, et si l’on conclut trop vite, on risque de ne pas percevoir la beauté de l’habiter japonais : l’odeur du tatamis, le jeu de la lumière à travers le panneau coulissant, la modularité de l’espace que permet le shôji (le panneau coulissant en papier et bois), etc…

14§ C’est en vivant avec les peuples et leur culture tout en ayant « débranché » (mis en suspens si vous préférez) notre système d’associations intellectuelles et affectives que nous pourrons peu à peu entrer dans le fonctionnement d’ensemble de la culture autre. Les configurations d’éléments se mettront en place progressivement, jusqu’à ce qu’un jour, on se surprenne à dire : « tiens, je commence à comprendre – tiens, je commence à ressentir comme mienne cette forme de vie qui m’avait semblé si étrangère ». Ascèse et patience donc, comme pour l’apprentissage d’une langue étrangère.

15§ Comprenons-nous bien. Je ne dis pas qu’il ne faut pas associer notre bien-connu à l’inconnu de la culture étrangère : je dis qu’il faut maintenir ces associations / comparaisons en arrière plan, et ne pas les entretenir pendant la période d’apprentissage.
Une fois celle-ci passée, on pourra développer des associations et des comparaisons avec notre propre culture ; elles seront alors pertinentes parce qu’elles porteront sur des systèmes ou des sous-systèmes, et non sur des détails isolés.

16§ Question subsidiaire : combien de temps dure la période d’apprentissage ? Je dirais que chez certaines personnes, l’apprentissage n’est pas possible, parce qu’il n’y a pas de « sympathie » / empathie avec la culture étrangère : l’appropriation / assimilation ne se fait pas, et la personne en reste toujours à des détails, éventuellement accumulés, mais qui n’arrivent pas à faire sens, à jouer selon la cohérence propre à la culture autre ; inutile alors d’insister. Si, au contraire, la personne ressent un minimum de sympathie / empathie, la période peut durer plus ou moins longtemps selon sa capacité à se creuser par l’ascèse pour faire place à l’autre culture. Deux maîtres mots donc dans la rencontre d’une autre culture : ascèse et sympathie / empathie.

Se comporter comme un invité étranger

17§ Avant de passer à la suite, une petite aide pour vous aider dans votre ascèse et votre empathie : dites vous que vous êtes comme un(e) invité(e) chez quelqu’un : quand on est invité(e), on ne dit pas : « chez moi, c’est autrement, c’est mieux ». Quand on est invité, on est heureux(se) d’avoir été admis chez l’autre, dans sa maison, on admire les choses qui s’y trouvent et on se réjouit de partager la table et de goûter les plats avec la maisonnée.

Appliquer le principe de réciprocité

18§ Une seconde aide pour vous : si vous vous dites : « c’est vraiment bizarre, ce qu’ils font » ou « c’est vraiment laid, leur goût », pensez à ce que j’appelle le « principe de réciprocité » : il y a symétrie dans la relation, donc si quelqu’un vous semble loin – loin de vous -, dites vous que lui aussi vous trouve loin – loin de lui. Lui aussi s’étonnera de choses chez vous qui vous semblent évidentes.

19§ Nous donnerons comme exemple la rencontre des Portugais et des Japonais au XVIe siècle : Frois a pu écrire que les Japonais faisaient tout à l’envers de « nous » - mais le principe de réciprocité implique que pour eux, les Portugais faisaient tout à l’envers de « nous » : cela se manifeste dans les peintures de l’époque, qui montrent l’étonnement des badauds devant l’accoutrement et les manières des Portugais.

20§ Pour donner un exemple à notre époque, je pense à cette Japonaise à qui je révélais mon mal de tête provoqué par l’apprentissage de sa langue : elle m’a dit qu’elle avait éprouvé ce même mal à la tête pendant des mois, lorsqu’elle avait dû apprendre le français ! Le principe de réciprocité aide à sortir des points de vue unilatéraux, autocentrés, il empêche de faire de son propre point de vue un point de vue absolu.


© esperer-isshoni.fr, octobre 2010
© esperer-isshoni.info, mars 2014

[1nous faisons l’hypothèse que LA culture asiatique existe comme système organisant entre elles les sous-cultures qui la constituent ; pour qui considère qu’une culture est une appellation conventionnelle pour désigner une juxtaposition de sous-cultures indépendantes les unes des autres, notre démarche n’a aucune pertinence


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