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Le confucianisme est-il une morale humaniste ou une religion ?

mercredi 19 mars 2014 par Phap

Table des matières


1§. Nous posons les questions suivantes :

  • quelle est la place dans le confucianisme des questions sur l’au-delà, sur le monde invisible, sur l’origine et la fin (d’où je viens et où je vais) ?
  • Est ce seulement une morale de l’engagement dans le monde ? Il s’agirait d’enseigner comment vivre dans ce monde avec un horizon volontairement limité à sa dimension horizontale, la vie avec les autres dans la société, la vie intime personnelle, en excluant toute référence supérieure, transcendante. Le confucianisme serait alors de l’ordre d’un pur humanisme dont la seule mesure est l’homme et qui exclut toute perspective d’un ailleurs, au-delà ou en deçà.

2§. Selon moi, le confucianisme n’est ni une religion ni un humanisme. Confucius se tient à distance des phénomènes surnaturels, du monde invisible et des questions sur ce qu’il y a après de la mort – mais il situe l’homme à l’intérieur de relations ternaires entre l’homme, la terre et un principe supérieur, le Ciel.

2b§. Pour le dire autrement, l’homme n’est pas la mesure de toute chose dans le régime de pensée confucéen sinon chinois. Ainsi la peinture classique chinoise représente des montagnes, une rivière - la terre-, des nuages - le ciel - et seulement après des figures humaines, pèlerins le long d’un chemin, sages prenant le thé devant un pavillon - l’homme. Ces figures humaines n’occupent pas tout l’espace, on les remarque seulement quand on observe le paysage dans lequel elles sont comme enchâssées.


1. Pas une religion

3§. Occupons nous de nos propres affaires avant de nous occuper du reste, dit Confucius en substance dans l’entretien n°11 du livre 11  :

- Le disciple interroge Confucius sur les esprits : - que convient-il de faire avec les esprits (invisibles) ?
[Rappelons que les Chinois considèrent que coexistent les mondes visibles et invisibles remplis d’esprits (les défunts pouvant devenir des esprits)]

- le maître répondit : si tu n’es pas capable de t’occuper des affaires des hommes, comment serais-tu capable des affaires des esprits.
[Tu ne sais pas gérer les relations avec ton père, de tes frères, de ton épouse – les 5 relations - et tu te préoccupe des relations avec les esprits ?]
- Le disciple revient à la charge : puis-je vous interroger sur la mort ?
Le maître répond : gère déjà ce que tu as maintenant, au lieu de t’occuper de l’après-vie, de la mort.

李路問事鬼神。子曰、未能事人、焉能事鬼。敢問死。曰、未知生、焉知死。

4§. Dans l’entretien n°20 du livre 6, Confucius recommande de tenir les esprits à distance

- Le disciple demande à maître Kong ce qu’est la sagesse (la prudence, le savoir, le discernement, l’intelligence) ?

- Le maître répondit : traiter le peuple avec justice, honorer les esprits [Confucius prend en compte les esprits donc] tout en nous tenant à distance.

樊遲問知。子曰:「務民之義,敬鬼神而遠之,可謂知矣。

5§. Nous retrouvons la même idée que précédemment, mais dite autrement, ce qui nous aide à comprendre encore plus ce que veut dire maître Kong (effet d’accumulation du sens). Explicitons.

  • L’intelligence s’applique aux relation interhumaines et en particulier dans la relation prince sujet (traiter le peuple avec justice) : l’homme intelligent gérera les affaires avec les êtres de chair dans la justice.
  • En ce qui concerne le monde invisible (honorer les esprits), on montrera son respect par des rites. Le caractère chinois (l’idéogramme) du mot « rite » signifie aussi « politesse » : « rite » - horizontal - avec les autres hommes, comme « rite » - vertical - avec les esprits aussi bien que « politesse » envers les esprits comme « politesse » envers les hommes. Tenir la porte pour quelqu’un ou offrir de l’encens à l’esprit désignent la même attitude intérieure, la même vertu. [1]

6§. Le rite permet à l’homme de se tenir à distance des esprits, le rite tient les esprits à distance : moi, l’homme, j’ai fait ce qu’il fallait pour toi l’esprit, j’ai réglé les affaires avec toi par le rituel - donc laisse moi m’investir avec les personnes du monde des hommes.

7§. Confucius n’exclut pas qu’il y ait un monde invisible, qu’il y ait des esprits, mais il tient les choses de l’autre monde à distance par les rites.

8§. Voir aussi l’entretien n°20 du livre 7  : « Le maître ne parlait pas des choses extraordinaires, des prodiges, des choses surnaturelles, il ne parlait pas des actes de violence, il ne parlait pas des êtres spirituels ».

子不語、怪、力、亂、神。


2. Pas un humanisme


Le Ciel comme instance hétéronome qui donne des ordres

9§. La pensée de Confucius apparaît à un Occidental comme pragmatique, mais l’Occidental devra avoir conscience que ce « pragmatisme » n’exclut pas une transcendance, un ailleurs.

10§. Dans les Entretiens, Confucius mentionne à plusieurs reprises le Ciel, un principe supérieur (le ciel est au dessus de l’homme et de la terre) abstrait, sans nom, mais qui semble animé d’une intention même s’il ne parle pas – précisons que le Ciel ne parle pas mais ce n’est pas parce qu’il serait muet (cf. plus bas).

11§. Confucius indique à plusieurs reprises que si les hommes n’ont pas reconnu sa valeur (la carrière politique de Confucius n’a pas été couronnée de succès), le Ciel lui, la connaît.

12§. Confucius dit que le Ciel lui a donné un mandat, un commandement, une mission : rétablir la voie, celle du bon gouvernement qui passe par le développement en soi de la vertu d’humanité. Confucius en est si sûr qu’il dit à deux reprises qu’il ne craint pas ses ennemis humains du fait que le Ciel l’a envoyé [2].

13§. Dans l’entretien n°4 du livre 2, le maître décrit quelle a été sa carrière :

  • à 15 ans, je me dédiais à l’Étude
  • à 30 ans, je me tenais debout, ferme
  • à 40 ans, j’étais exempt de toute confusion
  • à 50 ans, je connaissais le(s) mandat(s) du Ciel [3]
  • à 60 ans, mes oreilles entendaient ce que disait le Ciel [4]
  • à 70 ans, je pouvais suivre les désirs de mon cœur sans « jamais enfreindre le droit » [5], en « étant à l’équerre » - l’instrument de l’équerre permet de tracer l’angle droit de manière juste - « sans sortir de l’épure » traduirions-nous].

    子曰:「吾十有五而志于學,三十而立,四十而不惑,五十而知天命,六十而耳順,七十而從心所欲,不踰矩。」

14§. Il s’agit bien d’un développement personnel comme l’entend l’humanisme, mais ce projet est régulé par une instance extérieure à l’homme, hétéronome : le Ciel qui se fait connaître au travers de ses mandats et qu’il s’agit d’écouter pour s’y ajuster, s’y conformer. La culture de soi aboutit à 70 ans à avoir des désirs conformes, ajustés aux exigences du Ciel – qui n’est pas de l’ordre de l’homme ni aux ordres de l’homme, mais qui au contraire donne les ordres.


Le saint homme, cet idéal supérieur à l’homme de qualité princière

15§. Confucius vise un idéal, l’homme de qualité princière . Au dessus de l’homme de qualité princière se tient le saint homme. Pour Confucius, cet idéal semble hors de portée même si plus tard, les disciples voudront voir en Confucius une figure de l’homme saint.
Développons.

16§. L’entretien n°28 du livre 6 relate l’échange suivant :

- un disciple : maître je voudrais vous exposer le cas suivant : un homme capable d’assister le peuple en son entier ? Peut on dire de lui qu’il a réalisé la vertu d’humanité, qu’il est un homme de qualité princière ?
- Le maître de répondre : assister tous les êtres, c’est être un saint Homme. Même Yao et Shun [les personnages mythiques déjà mentionnés dans le préambule] désiraient y atteindre.

子貢曰:「如有博施於民而能濟眾,何如?可謂仁乎?」子曰:「何事於仁,必也聖乎!堯舜其猶病諸!夫仁者,己欲立而立人,己欲達而達人。能近取譬,可謂仁之方也已。」

17§. Le disciple décrit sans le savoir l’agir de l’homme saint si puissant qu’il peut bénéficier à tout l’Empire. Or, dit Confucius, même les modèles parfaits décrits dans les Cinq Classiques désiraient réaliser un tel pouvoir sans y parvenir.

18§. Nous abordons ici un postulat fondamental de la pensée confucéenne, à savoir la capacité de l’homme vertueux à transformer son entourage : un homme vertueux va « naturellement », « spontanément » rayonner sa vertu au point de transformer son entourage : la famille, le village, la principauté, l’empire. Mais, dit Confucius, si vous êtes capable de transformer tout l’Empire, vous n’êtes pas seulement un « homme de qualité princière », avant cela vous êtes un saint.

19§. Les confucéens considèrent que la vertu est contagieuse, elle est diffusive de soi. Par conséquent, pour eux, la qualité d’un gouvernement se mesure à la vertu des dirigeants. L’efficacité d’un dirigeant ne dérive pas d’abord de son expertise, de son savoir faire technique, mais de sa vertu.
Le responsable local le haut fonctionnaire, le prince doit être exemplaire, disent les confucéens : c’est par le rayonnement de sa vertu qu’il va entraîner les gens autour de lui. C’est sa gravité [ou plutôt celle de sa vertu acquise par l’étude] qui fait que les êtres et les choses vont graviter autour de lui tout naturellement et en ordre comme pour l’étoile polaire et les astres autour d’elle – cf. notre développement plus bas.

20§. Les modernes critiqueront cette vision confucéenne en lui reprochant son idéalisme et son manque d’efficacité lorsque la Chine se verra défaite par l’Occident et le Japon au dix-neuvième siècle. Plus de technicité, plus de savoir-faire, moins de discours moraux, contesteront-ils.

21§. Dans l’entretien n°45 du livre 14, nous retrouvons la définition de l’homme saint vue précédemment, avec en prime un exemple de l’art pédagogique de Confucius : le maître progresse en fonction du désir d’apprendre du disciple qui se montre ici particulièrement exigeant – et à la limite de l’insolence lorsqu’il rétorque par deux fois « est-ce tout ? » à Confucius.

- Un disciple demande ce qu’il en est de l’homme de qualité princière.

- Le maître : quelqu’un qui pratique la culture de soi avec de la déférence.

- Le disciple : Est ce tout ?

- Le maître : quelqu’un qui pratique la culture de soi afin que d’autres puissent vivre en paix.

- Le disciple : Est ce tout ?

- Le maître : quelqu’un qui pratique la culture de soi afin que tous puissent vivre en paix. Quelqu’un qui pratique la culture de soi afin que tous puissent vivre en paix [répétition, bégaiement apparent, comme si le maître se reprenait], même Yao et Shun étaient en défaut par rapport à cela [n’y arrivaient pas, pourrait-on dire simplement]

子路問君子、子曰、修己以敬。曰、如斯而已乎。曰、修己以安人、曰、如斯而已乎。曰、修己以安百姓。修己以安百姓、堯舜其猶病諸。

22§. Notons que les deux entretiens précédents s’appellent et se répondent à distance : bien que figurant dans des livres distincts, ils reprennent le thème de l’homme saint, idéal inaccessible même aux deux personnages mythiques Yao et Shun qui sont cités dans les deux entretiens.


Un idéal pour le coup inaccessible : être comme le Ciel

23§. Confucius situe le Ciel au dessus, et il dit qu’il ne parle pas. Cela ne veut pas dire que la chose au dessus de l’homme et de la Terre soit défaillante : non, le Ciel ne parle pas parce qu’il n’en a pas besoin pour agir et pour conformer comme le montre l’entretien n°18 du livre 17.

24§.

- Le maître : je souhaiterai ne pas parler.

- Le disciple : Si le maître ne parlait pas, nous les disciples, qu’aurions-nous à transmettre ?

- Le maître : Est que le Ciel parle ? Les 4 saisons suivent leur cours, les êtres sont produits en permanence et le Ciel parle-t-il pour autant ?

【十九章】【一節】子曰、予欲無言。子貢曰、子如不言、則小子何述焉。【三節】子曰、天何言哉、四時行焉、百物生焉、天何言哉。

25§. Pour Confucius, la parole est un moyen pour agir, pour ordonner (dans les deux sens de « mettre en ordre » et de « donner des ordres »). Le Ciel n’est pas muet au sens où il n’aurait pas la capacité d’agir. Il est en fait si puissant qu’il n’a pas besoin de parler pour influer sur l’univers tout entier : les quatre saisons se succèdent dans l’ordre, la multiplicité des êtres continue à exister, sans que le Ciel ait besoin de parler (pour donner des ordres, des « mandats »).

26§. Confucius ne peut que soupirer après cet idéal inaccessible à l’homme : être comme le Ciel, diffuser la Vertu sans avoir besoin de parler, en agissant par le fait simplement de se tenir là, à sa place. On retrouve l’idée que la présence de l’homme vertueux suffit à influencer son entourage.

27§. Cet idéal d’un rayonnement par la seule présence [vertueuse] se retrouve avec l’exemple de l’étoile polaire : elle ne bouge pas, apparemment elle ne fait rien qu’être là, mais en étant là, elle fait que les étoiles gravitent autour d’elle. On peut dire que l’étoile polaire a une telle gravité qu’elle n’a qu’à être elle même en se tenant à sa place, au centre, pour que naturellement les étoles gravitent autour d’elle [6].

[27a§. On ne peut pas s’empêcher de penser au "non-agir" des taoïstes [7], non-agir que l’on retrouve précisément dans l’entretien n°4 du livre 15 :
Le maître dit : en gouvernant par le non-agir, Shun a été remarquable. Comment s’y prenait-il ? Il ne faisait que se tenir face au Sud [l’orientation du souverain] dans un maintien inspirant le respect.
子曰、無為而治者、其舜也與、夫何為哉、恭己正南面而已矣。]

28§. Dans la sphère politique, cet idéal aboutit à la figure de l’empereur qui ne fait rien apparemment : le conseil des ministres se tient en présence de l’empereur, invisible derrière le rideau. Par sa seule présence, sans rien dire, il régule le conseil et amène les ministres à chercher le bien commun du peuple plutôt que les intérêts partisans.

29§. Comment faire pour acquérir cette gravité ? Par l’étude pour devenir sincèrement, authentiquement l’homme d’État parfait. Il s’agit de se cultiver pour devenir complètement accordé à son état, état reçu comme un mandat du Ciel, comme l’est devenu Confucius à soixante-dix ans.
Si l’empereur a suffisamment cultivé sa dignité, alors les sujets vont naturellement obéir, le pays sera prospère, les récoltes abondantes, l’impôt juste et l’administration rendra la justice correctement : il y aura la paix et la stabilité dans le pays.

30§. La conséquence pour les confucéens chinois est qu’un empereur qui, par manque de vertu, n’est pas à la hauteur de son mandat le perdra et il deviendra légitime de le renverser. Les confucéens japonais n’en seront pas d’accord.

Merci de votre attention.


© esperer-isshoni.fr, mars 2014

[1Cela signifie aussi que sous un certain rapport, pour les Chinois, il n’y a pas de rupture qualitative entre homme et esprit qui sont tous deux dignes de respect.

[2entretien n°28 du livre 14, n°22 du livre 7, n°5 du livre 9). Voir le n°24 du livre 3 où Confucius apparaît comme une cloche avec son battant extérieur en bois : la langue de Confucius est le battant en bois qui va faire sonne la cloche pour proclamer la Voie – non pas celle des taoïstes mais celle des confucéens

[3expression consacrée de la sinologie française pour désigner les commandements, les missions confiés par le Ciel

[4le travail sur soi avait permis de les déboucher, de les affiner pour qu’elles deviennent capables d’entendre les mandats du Ciel – notre interprétation

[5non pas le droit positif des sociétés humaines mais ce qui est droit en soi, universellement et structurellement

[6Dans l’entretien n°1 du livre 2, Confucius dit : « Qui gouverne par la vertu, il est comparable à l’étoile polaire [北辰 Běi​chén]. Elle reste à la place qui lui est échue et la multitude des étoiles se mettent à sa suite.
子曰:「為政以德,譬如北辰,居其所而眾星共之。」

[7wú​wéi 無為


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