Franck GUYEN

Voyage au Japon 2018 – note sur la situation démographique du pays

lundi 6 août 2018 par Phap

Voir aussi : Voyage 2016 au Japon - Deux notes de voyage


Pendant mon séjour au Japon de l’été 2018 , j’ai été particulièrement intéressé par les articles consacrés à la question démographique dans le quotidien anglophone Japan Time. En voici une synthèse [1]

Avertissement : Nous ne reprenons pas les extrapolations sur l’avenir proposées par ces articles ; les notes contiennent des caractères japonais ; les titres originaux des articles en anglais ne sont pas traduits.


Il meurt plus de Japonais qu’il n’en naît chaque année depuis 11 ans, entraînant une baisse continue de la population japonaise, hors résidents étrangers [2].

La population décline et elle vieillit aussi [3] : comme le dit en formule la revue « 6 mois  », « on vend désormais plus de couches pour les vieux que pour les bébés ».
La part du budget des dépenses publiques consacrée aux seniors entre en concurrence avec celle consacrée à la jeunesse (éducation, assistance des enfants en situation de pauvreté [4], campagnes de santé publique pour les jeunes) [5] ; par ailleurs, de moins en moins d’actifs portent le poids financier d’un nombre croissant d’inactifs âgés dont les pensions s’amenuisent, au point que des personnes âgées incapables de financer leurs besoins commettent des crimes afin d’être pris en charge dans les prisons [6].

Diverses conséquences

Le nombre d’étudiants baissant, il semblerait que des universités régionales soient menacées de faillite [7].

Les villages sont atteints par le vieillissement de leur population. Les jeunes partent faire leurs études dans les grandes villes et ils y restent pour leur vie professionnelle [8] : l’essentiel des naissances se fait désormais dans les métropoles, et non plus dans les villages, même si une femme restant au village aura plus d’enfants statistiquement qu’une femme citadine [9]. Pour résister à cette érosion de leur population, des communes prennent des mesures pour encourager les jeunes à venir s’installer chez elles.

La nature sauvage s’invite dans les villages en voie de désertification : les sangliers et les ours font sentir leur présence de plus en plus, menaçant les récoltes et les personnes [10].

Si l’on vieillit, on meurt aussi, et de plus en plus souvent seul [11] d’autant plus qu’on aura mené une vie de célibataire [12].
Des entreprises se sont spécialisées dans le nettoyage d’appartements dont les occupants ont été découverts en état de décomposition avancée.
Le milieu des pompes funèbres évolue aussi dans le sens d’une plus grande concurrence : l’entreprise Tear fondée par Norihisa Tomiyasu est la seconde entreprise de pompes funèbres du Japon [13]

Le tissu social est entamé par l’apparition d’une lutte non pas des classes, mais des générations : en politique et en économie pour ne parler que de ces domaines, les anciens risquent de bloquer les initiatives des jeunes, et les jeunes peuvent s’impatienter devant la lenteur de leurs aînés encore au pouvoir qui restent sur le modèle de l’ère Shôwa [14].
La génération des enfants des baby boomers, celle des quadragénaires, est décrite comme une « génération perdue » : elle est entrée sur le marché du travail au mauvais moment et se retrouve condamnée à enchaîner les emplois temporaires [15] : trouver à se marier et faire des enfants devient difficile dans ces conditions. A l’opposé, les seniors concentrent la majorité du patrimoine des ménages [16].

L’autre danger est celui d’une culpabilisation des anciens et des jeunes adultes.
Les anciens peuvent se percevoir comme des fardeaux et se suicider – il faudrait ici une étude comparée du suicide par tranches d’âge pour pouvoir étayer notre hypothèse.

10§ Les jeunes sont soumis à une autre forme de culpabilisation, celle de pas faire d’enfants, ou de ne pas en faire assez. Le secrétaire général du PLD (Parti libéral démocrate), Toshihiro Nikai, a ainsi critiqué ceux qui pensaient que c’était heureux de ne pas avoir d’enfants. C’est faire preuve d’égoïsme a-t-il affirmé en substance, c’est en ayant de nombreux enfants qu’on rendra la nation heureuse et prospère. Il a aussi rappelé qu’après la Seconde guerre mondiale, les Japonais n’ont pas hésité à faire des enfants alors que la situation économique était difficile, semblant sous-entendre que les Japonais actuels sont des égoïstes (cf. plus haut) qui privilégient leur confort matériel personnel [17]

Le manque de main d’œuvre

11§ Le gouvernement du premier ministre Shinzô Abe aborde de manière plus sérieuse que Toshihiro Nikai la question démographique : il met en œuvre une politique permettant aux femmes de « briller », c’est-à-dire de mener en parallèle carrière professionnelle et éducation des enfants. Le gouvernement a ainsi promis l’ouverture de crèches qui, pour l’instant, continuent à manquer [18].
Par ailleurs, il faudra aussi sans doute un changement de la mentalité japonaise, encore influencée par une conception traditionnelle du rôle de la femme.

12§ Pour compenser le manque de main d’œuvre, l’âge de la retraite fixée par l’État est progressivement porté à 65 ans tandis que les entreprises emploient des personnes âgées. Ces dernières acceptent de travailler pour continuer de se sentir utiles, mais aussi pour compléter des retraites insuffisantes [19].

13§ L’immigration a aussi été utilisée pour compenser le manque de bras. En 2017, le Japon comptait 2,47 millions d’étrangers, avec 600 000 travailleurs en plus en 5 ans [20]. La tentative du début des années 1990 de faire venir des Brésiliens et des Péruviens d’origine japonaise n’a pas donné les fruits escomptés, l’approche ethnocentrée ayant montré ses limites : les difficultés d’intégration ne proviennent pas d’une différence d’ethnie mais d’une différence de culture si l’on considère que les immigrés de pays de culture sinisée (Vietnam, Corée, Chine) et aussi venant des Philippines apprennent à maîtriser les codes japonais plus facilement que les latino-américains d’origine japonaise [21]

14§ Les travailleurs immigrés ici comme ailleurs peuvent rencontrer des formes d’exploitation : ainsi des stagiaires venus pour se former dans le cadre du programme d’aide technique aux pays émergents de 1993 se retrouvent à effectuer des tâches non prévues par leur contrat, comme par exemple la décontamination de la région touchée par l’accident de 2011 dans la centrale nucléaire de Fukushima [22]. Ici comme ailleurs, ils peuvent être stigmatisés comme les responsables des actes de délinquance.

15§ En particulier, l’immigration chinoise inquiète certains media qui craignent une emprise de la Chine sur le Japon [23] : un étranger sur trois au Japon est chinois, des petites Chinatown apparaissent dans la métropole de Tôkyô tandis que la criminalité organisée chinoise concurrence les mafias japonaises, les yakuzas [24].


© fr. Franck Guyen op, août 2018

[1Nous avons aussi utilisé en complément le numéro n°1430 du 39 mars au 4 avril 2018 de l’hebdomadaire Courrier international et son titre choc : « Le jour où le Japon disparaîtra ». Nous avons aussi utilisé la revue 6 mois n°14 d’automne 2017 / hiver 2018, dont le numéro s’intitule plus sobrement : « L’autre Japon ».
Nous renvoyons également aux pages consacrées à la démographie au Japon des deux atlas suivants :

  • Pelletier, Philippe, Atlas du Japon - Une société face à la post-modernité, cartographie : Carine Fournier, cartographie d’édition : Donatien Cassian, éditions autrement, 2008, 79 p.
  • Scoccimarro, Rémi, Atlas du Japon - L’ère de la croissance fragile, éditions autrement, 2018, 94 p.

Voir, plus ancien, l’article "Démographie - Un vieillissement hyper-inquiétant" de Patrice Piquard dans la revue bimestrielle The Good Life hors série novembre / décembre 2014, p.98-99

[2Cf. Japan Time du 13 juillet 2018, article « Only Tokyo sees significant level of growth : census ». La population au Japon hors résidents s’élève à 125 209 603 habitants, avec une baisse de 374 055 habitants. Il est né 948 396 enfants pour 1 340 774 décès.

Le directeur du Think tank Aoyama Shachu Corp. 青山社中株式会社, Ichiro Asahina 朝比奈 彩, s’inquiète dans son article « Reversing Japan’s demographic nosedive » du Japan Time du 20 juin 2018 : le nombre des naissances a baissé de 40 000 par rapport à l’année précédente 2016 et il s’agit du chiffre le plus bas depuis 1899, date du début des statistiques fiables.
Asahina se dit choqué par le taux de fertilité - le nombre moyen d’enfants par femme entre 15 et 50 ans - de 1,43, alors que le maintien de la population demande un taux de 2,07 en tenant compte de la mortalité avant l’âge adulte. Le taux avait chûté à 1,26 en 2005 avant de remonter à 1,45 en 2015 mais pour baisser à nouveau en 2016 à 1,44 – cf. statistiques du World Bank Group – et maintenant 1,43. Asahina signale que le nombre annuel des avortements tourne autour de 150 000 à 200 000, contre un million dans les années 1950.
Selon Asahina, les Japonais désirent en moyenne avoir plus de deux enfants : il appelle donc à des mesures de soutien.

Le nombre de femmes en âge d’avoir des enfants va chuter à partir de 2018 – cf. Japan Time du 30 juin 2016, article « the business of death has a bright future in aging Japan » de Jason Clenfield

[3Cf. Japan Time du 14 juillet 2018, article « Only Tokyo sees significant level of growth : census » : 27,66% soit près de 30% de la population a 65 ans et plus, 23,57 % a 14 ans et moins.

[4Cf. Japan Time du 27 juin 2018, article « Children of poor, single moms become an underclass in Japan » de Yoshiaki Nohara.
Moins de 50% des mères célibataires touchent une pension alimentaire, elles occupent à 60% des emplois intérimaires sans couverture sociale avec un salaire de 30% inférieur à celui des hommes à travail égal.

[5d’après la revue 6 mois , le budget consacré à la sécurité sociale est passé de 17,7% en 2000 à 32,5 % actuellement. Reste à déterminer la part consacrée aux aînés et celle aux jeunes ; il faudrait aussi comparer avec d’autres pays comme la France

[6d’après la revue 6 mois citant le ministère japonais des Affaires sociales, plus de 16 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Notons que le nombre de personnes sans domicile fixe est estimé à 5 000 à l’échelle nationale

[7à vérifier

[8Cf. Japan Time du 12 juillet 2018, article « Akita provides early look at country’s gray future » de Kiyoshi Takena.
La ville d’Akita 秋田, de la préfecture du même nom est la ville la plus âgée du Japon avec plus d’un tiers de ses habitants âgés de plus de 65 ans. Elle a le taux de mortalité le plus élevé (15,5 morts pour 1 000 habitants) et le taux de natalité le plus bas (5,4 naissances pour 1 000 habitants).

[9cf. Scoccimarro, Rémi, Atlas du Japon - L’ère de la croissance fragile, éditions autrement, 2018, pages 18-19

Cf. Japan Time du 14 juillet 2018, article « Only Tokyo sees significant level of growth : census ».

  • Seule la préfecture de Tokyo et les préfectures environnantes : Saitama, Chiba, Kanagawa, voit sa population augmentée du fait de la migration des jeunes venant des autres préfectures : 28,31% de la pop soit 35 443 084 d’habitants.
  • Les grandes villes régionales continuent de perdre leur population ; la population de 41 des 47 préfectures baisse, avec Hokkaido en tête.
  • Seule Okinawa voit sa population augmentée par excédent des naissances sur les morts.

[10cf. article « La nature reprend ses droits dans Courrier international n°1430 du 39 mars au 4 avril 2018.
Sur l’année mars 2017 – mars 2018, vingt personnes ont été tuées ou blessées par des ours dans la préfecture d’Akita 秋田. Cf. Japan Time du 12 juillet 2018, article « Akita provides early look at country’s gray future » de Kiyoshi Takena.

[11kodokushi , 孤独死 « mourir isolé » - cf revue 6 mois

[1223% des hommes et 14¨% des femmes sont célibataires. Chiffres dans l’article Comment vieillir et mourir du Courrier international n°1430 du 39 mars au 4 avril 2018

[13cf. Japan Time du 30 juin 2016, article « the business of death has a bright future in aging Japan » de Jason Clenfield. Norihisa Tomiyasu 冨安 徳久, le fondateur de Tear Corp ティア dit qu’il a fondé son entreprise de pompes funèbres contre des pratiques d’entrepreneurs qui profitaient de l’état de fragilité de la famille du défunt pour surfacturer les prestations. Il a été le premier à indiquer les prix à l’avance. Son entreprise est n°2 derrière San Holdings Inc 燦ホールディングス株式会社

[14cf. Courrier international n°1430 du 39 mars au 4 avril 2018

[15cf. article de Hiroki Manabe du 27 août 2017 traduit dans Courrier international n°1430 du 39 mars au 4 avril 2018

[1655% du patrimoine des ménages est aux mains des plus de 60 ans. Les 30-39 ans en détiennent seulement 8%. » Chiffres publiés dans 6 mois .
Voir aussi dans Japan Time du 14 juillet 2018, article « Poverty in Japan – Underclass plagued by stagnant wages » de Philipp Brasor et Masako Tsubuku.
L’article mentionne le « problème 7040 », celui des 40 ans logeant chez leurs parents de 70 ans. 66,8% des femmes célibataires quadragénaires vivent chez leurs parents et dépendent de leur retraite

[17cf. Japan Time du 28 juin 2018, article « Not having children is ‘selfish’ : LDP’s Nikai » .
Voir les propos de Toshihiro Nikai 二階 俊博 en japonais : 「子どもを産まない方が幸せじゃないかと勝手なことを考えて(いる人がいる)」
Voir aussi l’article de Justin Mc Curry du 27 juin 2018 : il manquerait actuellement environ 348 000 places en crèche au Japon. L’auteur ne voit pas comment le gouvernement de Shinzô Abe pourra atteindre son objectif de 80% de femmes âgées de 25 à 44 ans engagées dans le monde du travail

[18Voir l’article de Justin Mc Curry du 27 juin 2018 : il manquerait actuellement environ 348 000 places en crèche au Japon. L’auteur ne voit pas comment le gouvernement de Shinzô Abe pourra atteindre son objectif de 80% de femmes âgées de 25 à 44 ans engagées dans le monde du travail

[19Cf. Japan Time du 8 juillet 2018, article « Rose tinted views of ederly workers’ plight » de Philipp Brasor.
D’après la télévision publique NHK citée par le journaliste, la population active est composée à 12,4 % de travailleurs âgés de plus de 65 ans. En 2017, ils étaient 8 millions à avoir plus de 65 ans.

Dans le même sens, voir The Independent du 12 juillet 2018, article « Japanese may soon need to work until 80 as population ages » de Keiko Ujikane, Katsuyo Kuwako and Jodi Schneider, publié le 12 juillet 2016. Les statistiques de l’OCDE indiquent que 21,7 % de la population âgés de plus de 65 ans soit 7 ,3 millions continuaient de travailler en 2015. Une enquête du Japan Institute for Labour Policy and Training a montré que le salaire moyen d’un employé de 61 ans représentait 73 % du salaire qu’il touchait quand il avait moins de 60 ans, soit une baisse de 27 %

Cf. aussi Japan Time du 12 juillet 2018, article « Akita provides early look at country’s gray future » de Kiyoshi Takena.
Dans la préfecture d’Akita, un tiers des entreprises autorisent leurs employés à travailler au-delà de 70 ans. Plus de la moitié des 148 chauffeurs de l’entreprise Asahi Taxi ont 65 ans et plus.

[20cf. Courrier international n°1430 du 39 mars au 4 avril 2018.

[21cf. Scoccimarro, Rémi, Atlas du Japon - L’ère de la croissance fragile, éditions autrement, 2018, pages 76-77

[22Cf. Japan Time du 14 juillet 2018, article « Four firms used foreign trainees for cleanup » de Shusuke Murai

[23Cf. Japan Time du 15 juillet 2018, article «  Media stews over growing chinese numbers in Japan » de Mark Shreiber, analysant le reportage sur les Chinois au Japon paru dans l’hebdomadaire économique Shûkan Diamondo 週刊ダイモンド du 7 juillet 2018.
Actuellement, un étranger sur trois est chinois ; le nombre de Chinois avoisine le million, avec 878 000 résidents chinois et 100 000 chinois naturalisés, contre 560 000 Coréens actuellement. Des « neo Chinatown » apparaissent, s’ajoutant aux Chinatown anciennes – chûka gai 中華街 - de Yokohama 横濱, Kôbe 神戸 et Nagazaki 長崎

[24Sur les yakuzas, やくざ voir l’interview de Jake Adelstein dans la revue 6 mois d’automne hiver 2018 consacrée au Japon


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