Franck GUYEN

Heidegger (1889-1976) - Habiter la terre, sous le ciel, en homme, avec les divinités

mardi 31 juillet 2018 par Phap

Voir aussi Heidegger - L’être pour la mort dans Sein-und-Zeit


Habiter la terre, sous le ciel, en homme, avec les divinités

Table des matières


Nous nous proposons de traiter des racines existentielles de l’ « habiter » d’un point de vue phénoménologique : l’observation de l’ « habiter » fera advenir l’être de l’habiter, être comme toujours donné-avec l’acte existentiel même et jamais sans lui. Nous appuierons notre étude sur la conférence d’Heidegger, intitulée : « Bâtir, Habiter, Penser » ( Bauen, Wohnen, Denken), qu’il a donnée le 5 août 1951 à Darmstadt [1].

Notre travail s’inscrit dans un parcours sur l’architecture religieuse ; il contribuera au « détour » pour découvrir que « l’édifice bâti traduit en formes spatiales les racines anthropologiques, existentielles et spirituelles les plus universellement exprimées, mais rarement avec autant d’efficacité qu’en architecture [2] ».

Nous procèderons en deux temps :

  • Dans un premier temps, nous établirons la pertinence de la pensée d’Heidegger par rapport à l’architecture religieuse ;
  • dans un deuxième temps, nous développerons la pensée d’Heidegger concernant l’articulation entre le Wohnen (que nous traduirons par « habiter ») et le Bauen (que nous conserverons sans le traduire, pour respecter la polysémie du terme allemand – cf. infra).

Du point de vue de la méthode, nous nous permettrons de citer les termes allemands à côté de leur traduction. Nous voulons ainsi permettre au lecteur d’apprécier les résonances propres à la langue d’Heidegger, en deçà des altérations induites par la traduction ; ainsi, le terme « Bauen » signifie à la fois « bâtir » et « cultiver », si l’on se souvient que Bauer désigne le paysan en allemand. Ce double sens du mot ne se trouve pas dans le français « bâtir ».

Notre parti pris alourdit certes la lecture, mais il rappelle que la pensée d’Heidegger nous est étrangère – étrangère au sens où elle ressort d’une autre culture, d’une autre langue. De plus, nous pouvons espérer un surplus de sens de la confrontation des deux langues, qui dira quelque chose en plus que chacune des deux séparément ; nous pensons en particulier que le dispositif aidera à retrouver le sens originel et principiel des mots habituels du langage, dont l’usure a fait oublier le jaillissement originel de sens qui a présidé à leur naissance.

Nous citerons le texte d’Heidegger d’après la traduction française de Préau ; nous aurons aussi recours à l’édition allemande de Pfullingen (références complètes dans la bibliographie). Nous indiquerons en premier le numéro de page de la traduction française, puis en deuxième, séparé par le caractère « / », celui de l’édition allemande.


I. Pertinence de la pensée d’Heidegger par rapport à l’architecture religieuse


a) Pertinence par rapport à un parcours d’architecture

La conférence de Heidegger prononce une seule fois le terme « Architektur », pour désigner ce derrière quoi se cache (sich verbirgt) la tekne grecque. Heidegger utilise le plus souvent Baukunst (littéralement « art de construire »), éventuellement allié à Ingenieurbau (« construire d’ingénieur » littéralement) [3], pour désigner ce que nous traduisons par « architecture ».

Pour Heidegger, ces termes ne disent pas l’essentiel (wesentlich), ils cachent l’être de l’ « habiter » (das Wohnenwesen) sous l’ « habituel », le « gewöhnlich  » : l’habituel fait que nous ne voyons plus le pont que nous traversons quotidiennement, il nous fait oublier l’élan entre les deux rives, l’entre deux entre ciel et terre – il nous fait oublier que nous nous acheminons vers « le dernier pont » [4] - le « dernier pont » renvoie de manière métaphorique à la mort de l’homme.

Nous retrouvons ici une articulation fondamentale de l’anthropologie heideggerienne : l’homme comme cet être menacé par l’oubli, qui fait qu’il n’entend plus l’appel de l’être, alors qu’il va vers la mort.
Les hommes sont les mortels, les Sterbliche, la mort ne s’entendant pas dans son sens habituel d’évènement survenant de l’extérieur ou de cessation du processus biologique : les animaux ne meurent pas, dit Heidegger, ils périssent, tandis que seul l’homme peut (vermag) mourir : lui seul vit dans l’horizon permanent de son existence qu’est la mort, comme « possibilité la plus propre, absolue, certaine et comme telle indéterminée, indépassable » [5] de ne pas être, mort qui accompagne chacun de ses pas sur cette terre et sous le ciel – en ce sens, on peut dire que l’homme ne cesse jamais de mourir [6]. Cette possibilité, l’homme peut l’oublier, l’occulter – elle ne cesse pas cependant de le constituer en être.

10§ Heidegger vise à l’essentiel, aussi cherche-t-il par-delà ce qui se joue sur l’avant-scène vordergründig [7], il vise l’arrière-plan que peut occulter le Baukunst, l’architecture.
Heidegger parle d’essentiel, de wesentlich, ce qui a trait à l’être ; il utilise aussi le mot ursprünglich : ce qui se tient à l’origine et qui jaillit encore maintenant, à la fois originel et principiel, l’arche grecque.
L’architecture porte dans son étymologie même la double valence : arche renvoie à l’être, tandis que tektonikoi renvoie au bâtisseur, au charpentier, à l’homme de l’art et à ses multiples activités (Tätigkeiten) : notre travail vise à établir la première valence, l’ursprünglich, à la suite d’Heidegger.

11§ Dans cette visée, la « technicité » de l’architecture, ses règles de calcul, son traitement par l’ « ingénieur », viennent toujours en second, comme moyens ; le Baukunst, pris en lui-même et pour lui-même comme fin, ne fait pas droit à l’ « appel » (Zuspruch) de l’être qui convoque l’homme, il agit comme le bavardage en boucle sur les ondes : il dit l’homme en situation de maîtrise, l’homme qui met-la-main-sur ; il vient de l’oubli, il fait taire l’être. Non pas que ce dernier soit rendu muet, incapable de parler - simplement il se tait, il fait silence.

12§ Le parallèle avec le bavardage n’apparaît pas par hasard : pour Heidegger le langage [8] est toujours ce qui nous parle (Zuspruch) en premier : l’homme est dominé par le langage qui lui parle en premier et qu’il fait parler, pour le bavardage ou pour faire advenir l’être.

13§ En écoutant ce que dit la langue allemande, Heidegger fait parler le mot « Bau  » dans Kunstbau : il y entend le sens originel – ursprünglich - d’ « habiter ». Ce sens originel est à contredistinguer des sens seconds dans lesquels il se déploie (entfaltet sich), : le cultiver (pflegen) et l’édifier / ériger (errichten). Tel est le sens véritable (eigentlich Sinne) du mot Bauen, que l’homme a oublié. Pour le dire autrement, à l’origine principielle de l’architecture se tient l’ « habiter », entendu comme concept « ontologico-existential ».


b) Pertinence par rapport à un parcours d’architecture religieuse

14§ Le Bauen de l’architecture dit l’être, dans la mesure où, selon l’étymologie de Heidegger, Bauen s’homologue à Sein  [9] : l’être de l’homme consiste à habiter, autrement dit nous sommes en habitant (Wohnenden). Heidegger précise la situation de l’homme : l’homme est ce mortel (sterblich) qui habite sur la terre (auf der Erde) et sous le ciel (unter dem Himmel). Nous entendons ici l’écho de l’archétype premier selon Mircea Eliade, le haut et le bas avec la tension entre les deux, tension qui se noue dans l’homme. L’homme habite sur cette terre qu’il laboure avec peine, et il regarde vers le ciel. De quel droit regarde-t-il vers le ciel, alors que sa peine le requiert de garder ses yeux tournés vers le sol ? demande Heidegger [10].

15§ La réponse permet de relier Heidegger à la dimension religieuse de notre parcours, dans la mesure où Heidegger a recours aux champs sémantiques du divin (Gott) et du sacré (Heilig) : l’homme fait partie des Quatre, la Terre, les mortels (l’homme), le ciel et les divins Göttlichen. Par Göttlichen, Heidegger entend les « messagers de la Divinité Gottheit », par la puissance « sacrée » (heiligen) de laquelle le Dieu Gott se manifeste ou se retire [11].

16§ Heidegger utilise le mot « heilig » [12], pour désigner le sanus (le sain) plus que le sanctus (le saint, le sanctifié/ sanctifiant) : les mortels, dans le « non salut » (Im Unheil), privés de salut, attendent « le salut qui s’est dérobé à eux » (des entzogenen Heils) [13]. L’attente fait partie de la caractérisation des Sterblichen, des mortels : l’homme est capable de reconnaître la présence ou l’absence des « divins », et cela l’habilite à attendre dans l’absence reconnue. (Par absence, il faut sans doute entendre l’absence du Dieu, par qui viendra le salut).

17§ L’attente fait écho à ce « lever les yeux vers le ciel ». Le ciel fait apparaître Dieu, dira plus loin Heidegger [14] ; en levant les yeux vers le ciel, l’homme se mesure à ce qui n’est pas à portée de sa main, à partir de la terre où il a les pieds enfouis. Pendant que ses pieds le portent vers la mort – vers le retour à la terre -, l’homme espère et attend la venue des Göttlichen.

18§ Terre, ciel, mortels et divins : les Quatre sont pensés distinctement, mais il faut penser dans le même mouvement la simplicité (Einfalt) des Quatre, simplicité qu’Heidegger appelle le Quadriparti (Geviert ). Les mortels – qui peuvent la mort comme mort – font advenir le Geviert , parce qu’ils habitent – parce qu’ils laissent la place, qu’ils préservent la place du Geviert  [15]. C’est ce que nous allons voir maintenant.


II. Articulation entre Wohnen et Bauen


a) Bauen comme laisser-habiter (Wohnen lassen)

19§ Contrairement à un mode de pensée « économique » [16], - qui fait l’économie de penser l’être -, Heidegger fait précéder le Bauen de l’habiter : « C’est seulement quand nous pouvons (vermögen) habiter que nous pouvons (können) bâtir [17] ». La distinction allemande entre les deux « pouvoirs », perdue dans la traduction, fait sens : il y a le pouvoir (vermögen) d’habiter, qui renvoie à une négociation, une reconnaissance qui autorise, qui habilite : le Geviert , en appelant l’habiter ici, habilite, autorise ; il y a le pouvoir (können) bâtir, qui désigne la possibilité matérielle, « physique » au sens d’un développement naturel [18].

20§ Heidegger appuie sa proposition sur la maison, Hof, que l’ancien habiter du paysan de la Forêt a « bâti » - le français dissocie « paysan » et « bâti », contre l’allemand : bäuerliches Wohnen baute [19]. L’habiter précède le bâtir de la maison, puisque que « ici » se tient, se dresse le « pouvoir », Vermögen, d’introduire le Geviert dans les choses comme la maison. Ce pouvoir appelle au bâtir, au Bauen.

21§ Le Bauen, en érigeant la maison de l’habiter paysan de la Forêt Noire, produit le lieu (Ort) où le Geviert peut entrer [20] : la maison, comme chose (Dinge), rassemble [21] le Geviert en ce lieu qu’elle aménage pour lui, elle fait entrer le Wohnen en aménageant de la place (schonen) pour le Geviert . Les Quatre s’assemblent dans la chose (Dinge) qu’est la maison :

  • la terre porte, nourrit et abreuve la maison,
  • le toit de la maison laisse le ciel changer, tantôt neigeux, tantôt venteux,
  • le « coin du Seigneur » (Herrgottswinkel), les « endroits sanctifiés » dans la maison, geheiligten Plätze, attendent les Göttlichen ;
  • là se déroulent les rites de passage, naissance et mort, par où va le mortel [22].

22§ Le bâti fait monter à l’expression ce qui se tenait là encore inarticulé, il fait naître et tenir le lieu là où quelque chose cherchait à se dire [23].
« Là où il n’y avait rien » comme le langage le dit justement, la maison de la Forêt Noire fait venir à l’expression ce qui maintenant se dit comme la source fraîche, l’ombre du versant, le sommet de la colline et le ciel qui change sous la vigilance du paysan.

23§ Heidegger récapitule sa pensée du Bauen dans la formule :

« L’être du Bauen est le laisser-habiter (Wohnenlassen) ». Le Bauen produit (hervorbringt) le bâti (Bauten) pour le Geviert  : il l’amène (herbringen) dans le bâti, et il place le bâti devant nous (vorbringen) comme lieu [24].

24§ Quant à l’habiter, le Wohnen, son être simple est le « ménager » (Schonen) du Geviert  [25] : ce « ménagement » est le trait fondamental du Wohnen, ce que le langage disait déjà : Wohnen dérive de wunian, qui signifie « être content, mis en paix, demeurer en paix » (zufrieden sein, zum Frieden gebracht, in ihm bleiben ) [26]. La signification du « ménager » est donc positif, le ménager consiste à laisser le Geviert revenir à son être (zurückbergen), en l’entourant d’une protection, en le mettant en sécurité à l’intérieur (einfrieden) [27].


b) Le berger de l’Être

25§ Le Wohnen, comme fondamentalement un ménager du Geviert , reprend pflegen, le deuxième sens de Bauen. Pflegen dit le laisser-croître de ce qui croît de soi-même, en veillant sur sa croissance. Wohnen reprend cette vigilance soucieuse, pour la porter à un niveau plus élevé en même temps que plus originaire et principiel.

26§ Nous rencontrons ici une structure porteuse dans l’œuvre d’Heidegger, concernant l’être de l’homme. Sein und Zeit disait déjà en 1927 que l’homme (le Dasein [28]) est cet étant qui porte le souci de l’être ; plus proche de « Bauen, Wohnen, Denken » dans le temps, la Lettre sur l’Humanisme de 1946 déclarait :
« L’homme est le berger (Hirt) de l’Être » [29].

27§ À l’homme, parmi tous les étants, échoit la part de garder (wahren) la vérité de l’Être, de la protéger (hüten) : il le peut en ce que, selon l’esprit de cette Lettre, il est le « voisin de l’Être » : la proximité dit la capacité à entendre l’appel, en même temps qu’elle dit la séparation : l’homme est un étant et non l’Être. Parmi les étants, l’homme entend l’appel de l’Être, et cette capacité le constitue pour se tenir parmi les étants comme le berger de l’Être.

« .. il habite (wohnt) dans la proximité de l’Être.
L’homme est le voisin (Nachbar) de l’Être » [30].

28§ Si l’on se souvient que Nachbar renvoie à Bauen [31], nous retrouvons les deux premiers termes de notre conférence, Wohnen et Bauen. La conférence Bauen, Wohnen, Denken déploie ce qui était latent dans la Lettre : l’homme est le berger de l’Être en ce qu’il habite, et qu’habitant, il bâtit et cultive (baut) : il préserve l’Être (entendu ici comme un ménager de l’être du Geviert ) en ce qu’il séjourne près des choses [32].

29§ Le voisinage de l’Être, renvoyant à la distance, trouve à se dire dans le lever les yeux vers le ciel de «  Dichtersch... », plus profondément il se dit dans le « déracinement » (Heimatlosigkeit) de l’homme [33] : l’homme ne peut habiter que dans la mesure où il se pense sans patrie, ou plutôt comme ayant perdu sa patrie si l’on veut respecter le terme allemand : cette perte rejoint une perte vue plus haut, celle des mortels qui savent que le salut leur est dérobé (des entzogenen Heils), qu’ils l’ont perdu.

30§ Pour Heidegger, ce qui fait perdre, ce qui dérobe, ce qui soustrait, ressort des diverses façons dont l’oubli s’exerce : bavardage (Gerede), opinions (Meinen). L’homme doit apprendre à penser ce que l’oubli voile, le cachant mais en même temps le révélant en négatif ; l’homme doit s’éprouver (erfahren) comme ayant perdu la patrie – comme étant dans la perte de la patrie, et se tenant là, il peut (vermag) alors habiter :
Dès que l’homme, toutefois, considère bedenkt le déracinement - Heimatlosigkeit - celui-ci déjà n’est plus une misère.
Justement considéré et bien retenu, il est le seul appel qui invite les mortels à habiter. der einzige Zuspruch, der die Sterblichen in das Wohnen ruft. [34]

31§ Habitant le bâti (Bauten), l’homme « se sent chez lui » [35] (ist .. zu Hause – on pourrait traduire plus littéralement « est à la maison ») : les bâtis hébergent, abritent l’homme qui habite auprès d’eux :
«  Die (...) Bauten behausen den Menschen. Er bewohnt sie (..). » [36]

32§ Heidegger souligne qu’habiter ne se réduit pas à un « avoir un intérieur dans un logement », au sens où l’habiter est un séjourner auprès des choses – Aufenthalten bei den Dingen – le be(i)- Wohnen renvoie à ce « bei den Dingen ».
Au « à la maison », zu Hause, correspond le sentiment de se sentir chez soi (heimisch) ; à l’opposé, l’unheimisch est ce dans quoi l’homme est poussé lorsqu’il se laisse entraîner dans le bavardage et se croit maître du langage (Sprache) [37] : il n’entend plus l’être qui se tait, et se perd dans la ronde des étants.


Conclusion

33§ Nous voulons maintenant reprendre l’essentiel de la pensée d’Heidegger d’un point de vue chrétien – ce faisant, nous n’entendons pas faire violence à la pensée d’Heidegger : nous ne prétendons pas qu’Heidegger ait eu une démarche croyante ; nous ne prétendons pas non plus que sa pensée puisse être récupérée sans reste à l’intérieur d’un cadre chrétien [38].

34§ Récapitulons d’abord le parcours : Heidegger dit l’être de l’homme (Menschsein) comme cette convocation, cet appel (Zuspruch) à l’habiter (Wohnen). Le Bauen, bâtir et cultiver, constitue la réponse de l’homme qui produit le bâti (Bauten) où peut entrer la simplicité des Quatre - terre, ciel, les « divins » et les mortels - dans l’espace ainsi ménagé de la chose du genre du lieu.

35§ Quant au mal, pour Heidegger, il consiste à faire taire l’être en se prétendant le maître de la puissance qui naît de l’appel qui vient de la simplicité des Quatre : l’habiter (Wohnen) déchoit alors en un « loger », indifférent aux Quatre, oublieux des Quatre.

36§ Nous entendons un écho d’une telle articulation de l’être humain comme habitant, dans le premier récit de création de la Génèse : l’homme apparaît non pas comme jeté dans ce monde, mais comme créé par Dieu ; il a la mission d’habiter la terre, comme le soutient Paul devant les Athéniens :

« À partir d’un seul homme il a créé tous les peuples pour habiter toute la surface de la terre ;
il a défini des temps fixes et tracé les limites de l’habitat des hommes ;
c’était pour qu’ils cherchent Dieu ; peut-être pourraient-ils le découvrir en tâtonnant, lui qui, en réalité, n’est pas loin de chacun de nous. » (Ac 17,26-27)

37§ Dieu n’est pas loin de l’homme qui est appelé à le chercher. L’homme dans la Bible est cette créature unique en ce qu’elle se tient sur la terre comme créature orientée constitutivement vers Dieu : les pieds dans la glaise, debout sur cette glaise dont son corps est tiré et se nourrit, avant d’y retourner, les yeux levés au ciel, où là il veut être, poussé non par une démesure prétentieuse, mais par un appel en lui qui vient de plus profond que lui, l’appel qui vient de l’image et ressemblance, et qui le constitue comme homme.

38§ La démesure survient de manière seconde quand l’homme oublie l’appel et rapporte tout à sa propre mesure, cherchant alors à tout avoir sous la main - y compris ce qui ne peut pas se posséder mais qui ne peut que se donner, le ciel, l’être divin.

39§ Homme donc, habitant de la terre, mais aussi homme exilé en cette terre, sans patrie : l’Épître à Diognète [39] dit le chrétien comme cet homme habitant près de la maison, cette maison où il n’est pas chez lui.
40§ Nous retrouvons un écho de la perte de la patrie (Heimatlosigkeit) : notons cependant que l’accent ne porte pas tant sur la blessure de la perte passée que sur l’espérance de la maison à venir, au « ciel » ; cette espérance de l’habiter au ciel ne discrédite cependant pas l’habiter terrestre, dans la mesure où le chrétien remplit les devoirs de membre d’une famille et d’une société, comme le rappelle l’Épitre.

41§ Pour terminer, nous voudrions ouvrir un chantier, celui du parler. L’habiter se décline comme Bauen, mais aussi comme Sprechen [40] : Rappelons le parallèle entre les cathédrales et les « sommes théologiques » établi par Panowsky, qui montrait les rapports d’homologie entre la construction architecturale et la construction théologique [41].

42§ Il nous semble que, pour s’exprimer dans le registre biblique, l’homme habite le monde en y construisant des ponts et en y cultivant la terre, mais aussi en le parlant, comme le montre le second récit de la création dans la Genèse. Il faudrait analyser plus finement l’articulation du « mais aussi ». Cela pourra faire l’objet d’une étude ultérieure.


Bibliographie

Martin HEIDEGGER

  • Sein und Zeit, traduction française de Emmanuel MARTINEAU, Authentica, 1985
  • Sein und Zeit, Max Niemeyer Verlag Tübingen, Siebzehnte Auflage, 1993
  • Lettre sur l’humanisme, Über den Humanismus, trad. Roger MUNIER, Aubier, Éditions Montaigne, Paris, 1957
  • Essais et conférences, trad . par André PRÉAU, préfacé par Jean BEAUFRET, Les Essais LXC, NRF Gallimard, 5e édition, 1958
    • Bâtir, habiter, penser, p.170-193
    • ...L’homme habite en poète.. , p.224-245
  • Vorträge und Aufsätze, Günther Neske, Pfullingen, 1954

Voir aussi

  • Jean GREISCH, Ontologie et temporalité, esquisse d’une interprétation intégrale de Sein und Zeit, Epiméthée, PUF, 1994

    © esperer-isshoni.fr, avril 2007
    © fr. Franck Guyen op, juillet 2018

[1Cf. Essais et conférences, trad . par André PRÉAU, préfacé par Jean BEAUFRET, Les Essais LXC, NRF Gallimard, 5e édition, 1958, n.1. p. 187

[2Extrait du descriptif du cours « Architecture religieuse : anthropologie, phénoménologie » donné par le père Bernard Klasen à l’I.A.S. de l’I.C.P. pendant l’année universitaire 2006-2007.

[3p. 190/160. Préau traduit Ingenieurbau par « construction technique ».

[4p. 181/155

[5Cf. Sein und Zeit, traduction française de Emmanuel MARTINEAU, §52.
Nous n’ignorons pas l’évolution de la pensée de Heidegger entre Sein und Zeit et la présente conférence : cf infra. Cette évolution n’invalide pas la cohérence qui anime la pensée.

[6p.177/150. Voir aussi Sein und Zeit, traduction française de Emmanuel MARTINEAU, §48 :

« La mort est une guise d’être que le Dasein assume dès qu’il est. ’Dès qu’un homme vient à la vie, il est assez vieux pour mourir ‘ ».

Il faudrait ajouter qu’il ne cesse de renaître. On peut remarquer que, dès Sein und Zeit, Heidegger a développé le Sein-Zum-Tode, l’être pour-la-mort du Dasein – mais qu’il s’est peu attaché à l’être-pour-le-commencement.
- Voir la critique de Jean Greisch dans son livre Ontologie et temporalité, esquisse d’une interprétation intégrale de Sein und Zeit, Epiméthée – PUF – 1994 p. 355

[7p. 174/148

[8Les ressources du français permettent de distinguer, comme l’allemand, entre le « langage » Sprechen (la capacité humaine à parler), et la « langue » Sprache (une réalisation en histoire du langage pour une culture, une ethnie donnée). Il n’est pas sûr qu’Heidegger ait veillé à cette distinction.

[9p.173/147

[10Cf. « L’homme habite en poète .. » Dichterich wohnent der Mensch p.232-233. Heidegger lit Hölderlin qui précise la prétention de l’homme : « moi aussi, c’est ainsi que je veux être ».

[11Cf. 177/ 150.

[12Rappelons que l’allemand heilig désigne à la fois le sacré et le saint, à la différence du français qui distingue à la suite du latin les deux concepts.

[13p. 178/151

[14p. 237/197

[15Nous pouvons lire ici la notion de retrait, de réserve, mutatis mutandis.

[16p.237/198

[17p. 191/161

[18Pour une articulation précise entre können et vermögen, voir « Que veut dire ‘penser’ »Was heisst denken » (1952) p. 151/129.

[19p. 191/161

[20Les choses peuvent être du genre « lieu ». Pour le pro-duire, voir infra. Heidegger précise que le lieu donne une place (einräumt) au Geviert en ce qu’il l’admet (zulassen</i<) et qu’il l’installe (einrichten). (cf. p.188/159)

[21Heidegger prend appui sur le sens ancien de Dinge, qui désigne le lieu où s’assemble la communauté pour prendre des décisions – cf. p.181 et la note 3 ibid.

[22p. 191-192/161

[23Voir aussi la description phénoménologique du pont par Heidegger p. 180-181/152-153. Le pont fait les rives, et non l’inverse : « c’est le passage du pont qui seul fait ressortir les rives comme rives » (p.180/152).

[24p. 190/160

[25« Ménager le Quadriparti : sauver la terre, accueillir le ciel, attendre les divins, conduire les mortels, ce quadruple ménage est l’être simple de l’habitation »
„Das Geviert zu schonen, die Erde zu retten, den Himmel zu empfangen, die Göttlichen zu erwarten, die Sterblichen zu geleiten, dieses vierfältige Schonen ist das einfache Wesen des Wohnens“(p. 189-190/159).

[26p. 175/149

[27p. 175/149. Noter une interpolation de la traduction française en p.177/150 : « Les mortels habitent de telle sorte qu’ils ménagent le Quadriparti, le laissant revenir à son être [nous soulignons] ». Le texte allemand dit seulement : « die Sterblichen wohnen in der Weise, daß sie das Geviert in sein Wesen schonen »

[28Heidegger n’utilise pas le terme Dasein dans « Bauen, Wohnen, Denken ». On trouve une occurrence de ce terme dans p. 226/189, traduit en français par « condition humaine ».

[29Citons plus largement :
« L’homme n’est pas le maître de l’étant der Herr des Seienden, il est le berger de l’Être der Hirt des Seins..(..). Il gagne l’essentielle pauvreté du berger dont la dignité repose en ceci : être appelé par l’Être lui-même à la sauvegarde Wahrnis de sa vérité ». (Lettre sur l’humanisme, Über den Humanismus, trad. Roger MUNIER, Aubier, Éditions Montaigne, Paris, 1957 p.105 ; voir aussi ibid. p. 73)

[30Lettre sur l’humanisme, p.105

[31p. 172/146. Nachbar comme Nachgebauer, Nach correspondant à Nah, « près ».

[32« L’habitation comme ménagement préserve verwahrt le Quadriparti dans ce auprès de quoi les mortels séjournent sich aufhalten : dans les choses ». p 179/151

[33p. 193. La Lettre traduit plus littéralement : « absence de patrie » (Lettre, p.93). Cette dernière traduction manque cependant l’idée de perte, contenue dans losigkeit.

[34p. 193/162.

[35p. 171/145

[36p. 171/145. Préau traduit : « Ces bâtiments donnent une demeure à l’homme. Il les habite.(..). »

[37p.172/146. Préau traduit « étranger », on pourrait traduire « non familier »

[38En particulier, nous pouvons nous demander comment articuler en régime chrétien la simplicité des Quatre, le Geviert, par rapport à Celui que nous appelons Dieu.

[39« Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s’acquittent de tous leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère ». (À Diognète, trad. par Henri Irénée Marrou, Sources Chrétiennes, 33 bis, 1951, V,5 p.63.

[40Nous nous écartons ici de l’Heidegger de «  Bauen, Wohnen, Denken », qui part sur la piste du penser Denken, plutôt que du parler : cf. p. 193/162. Nous sommes plus proches ici d’Über den Humanismus, qui parle du langage comme « la maison de l’être » – die Sprache ist das Haus des Seins (cf. en particulier Über den Humanismus p. 81)

[41Nous connaissons la critique d’Heidegger concernant la théorie de Panowsky. Nous ne la retenons pas ici.


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