Esperer-isshoni.info

La prière du Rosaire - « à Jésus par Marie »

mardi 29 mai 2018 par Phap

La prière du rosaire ou « à Jésus par Marie » [1]


Table des matières


La pratique du rosaire

1§. Plutôt que de se lancer dans les abstractions, partons de la méditation du mystère des noces de Cana proposée dans le livret des Équipes du Rosaire [2]. Nous avons auparavant préparé le lieu en y installant une statue de la Vierge à l’enfant, avec une fleur et une bougie.

2§. La pratique lie intimement Marie à son Fils : la méditation commence par une lecture d’évangile, elle comprend un Notre Père [3] et se termine par un Gloria [4]

3§. Le mystère médité s’enracine dans la geste du Christ, ici un évènement de sa vie publique. Les 10 clausules insérées après le « Je vous salue Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus [la clausule], votre enfant, est béni » permettent de se rappeler l’évènement de la vie du Christ que l’on médite pendant la récitation des dix ave (salutations).

4§. Le rosaire comporte 4 chapelets composés de 5 mystères. En priant le Rosaire, on suit le Christ de sa conception à sa résurrection au travers des 4 x 5 = 20 mystères auxquels on associe Marie, comme le montre le tableau ci-dessous !

Période dans la vie de JésusLes 5 mystèresLe type de chapelet
De la conception à l’âge de raison annonciation, visitation, nativité, présentation et recouvrement chapelet des mystères joyeux
Ministère public baptême, Cana, prédication, transfiguration, eucharistie chapelet des mystères lumineux [5]
Passion à Jérusalem Gethsémani, flagellation, couronne d’épines, portement de croix, crucifixion chapelet des mystères douloureux
Résurrection Résurrection, ascension, pentecôte, assomption, couronnement chapelet des mystères glorieux


L’histoire du rosaire

5§. Le chapelet est traditionnellement associé à l’ordre dominicain et l’on représente souvent saint Dominique recevant à genoux le chapelet des mains de l’enfant Jésus et de sa mère.

6§. La légende dit en effet que la Vierge serait apparue au fondateur de l’ordre des prêcheurs (synonyme de dominicains) à Dominique Núñez de Guzman (vers 1170-6 août 1221) et lui aurait donné le rosaire comme arme pour vaincre les cœurs des cathares. Lors de la bataille de Muret du 12 septembre 1213 qui opposait les barons du Nord au comte de Toulouse et au roi Pierre II d’Aragon, Dominique aurait prié (et/ou fait prier) le rosaire pour la victoire des croisés, victoire non plus spirituelle mais militaire ici.

7§. Cependant, il faudra attendre un chartreux, Dominique de Prusse (env. 1384-1460) [6] pour que le rosaire commence à prendre sa forme définitive avec la division en 3 chapelets et une clausule par salutation(ave).
Le chartreux Dominique de Prusse influencera le dominicain Alain de la Roche (vers 1428-1475), un propagateur zélé de la prière du Rosaire et un grand fondateur de confréries du Rosaire.

8§. Le pape dominicain Pie V (1504-1572) officialisera la forme définitive de l’Ave Maria avec sa seconde partie : « Sainte Marie, Mère de Dieu [7], priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen. » en 1568.
9§. Pie V considèrera que la prière du Rosaire a contribué à l’importante victoire navale de Lépante le 7 octobre 1571 sur la flotte ottomane et il instituera audit jour la fête locale de Notre Dame des Victoires. Après plusieurs changements successifs, elle deviendra une fête universelle sous le nom de Notre Dame du Rosaire.

10§. Le 16 octobre 2002 enfin, le pape Jean-Paul II (1920-2005) a promulgué le chapelet lumineux dans la lettre apostolique Rosarium Virginis Mariae, comblant ainsi un manque dans la série des mystères de la vie de Jésus.


La spiritualité du rosaire

11§. La prière du Rosaire s’inscrit dans la spiritualité mariale qui nous semble tenir dans une formule toute simple que l’on retrouve au fronton de la basilique de Lourdes : « À Jésus par Marie ».
Elle dit bien que l’adoration du Fils constitue la visée tandis que la vénération de la mère en est le moyen.
De fait, Marie comme toutes les mères n’a pas d’autre désir que de voir son enfant aimé et loué, et sa plus grande joie comme mère est sans doute de nous voir prendre l’enfant Jésus dans nos bras et nous extasier.

12§. Cette spiritualité suscite des réserves auprès de chrétiens qui craignent que le culte rendu à Marie, de légitime quand il joue dans le registre de la dévotion, devienne illégitime quand il tourne en adoration : l’adoration est réservée en régime monothéiste au Dieu créateur en dehors de l’ordre du créé, ce qui n’est pas le cas de Marie.
Ces mêmes chrétiens sont renforcés dans leur crainte par un sensationnalisme et un sentimentalisme superficiels : le cœur n’étant pas atteint en profondeur, comment pourra-t-il être converti par ce type de dévotion ? se demandent ces chrétiens.

13§.
Le pape Paul VI (1897-1978) avait pris en compte ces préventions dans ses propos du 21 novembre 1964 lors de la promulgation de la constitution dogmatique Lumen Gentium au concile de Vatican II :

Par-dessus tout, Nous désirons qu’on fasse clairement ressortir comment Marie, humble servante du Seigneur, est tout entière ordonnée à Dieu. et au Christ, notre unique Médiateur et Rédempteur [8]
Nous désirons également que soient bien montrés la vraie nature et les buts du culte mariai dans l’Eglise, spécialement là où se trouvent de nombreux frères séparés, de façon que tous ceux qui ne font pas. partie de la communauté catholique comprennent que la dévotion à Marie, loin d’être une fin en elle-même, est an contraire un moyen essentiellement destiné à orienter les âmes vers le Christ, et ainsi. à les unir au Père, dans l’amour de l’Esprit Saint [9]

Le pape Jean Paul II déclare avoir éprouvé lui-même de l’appréhension par rapport à la piété mariale, appréhension qui sera levée grâce à sa lecture du Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge de Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716).
Voici ce que Jean Paul II écrit dans sa lettre adressée à la famille des monfortains en date du 8 décembre 2013, jour de l’Immaculée Conception [10]

Moi-même, au cours des années de ma jeunesse, j’ai tiré un grand bénéfice de la lecture de ce livre, dans lequel "j’ai trouvé la réponse à mes doutes", liés à la crainte que le culte pour Marie, "en se développant excessivement, finisse par compromettre la suprématie du culte dû au Christ".
Sous la sage direction de saint Louis-Marie, je compris que si l’on vit le mystère de Marie dans le Christ, ce risque n’existe pas. En effet, la pensée mariologique du saint "est enracinée dans le Mystère trinitaire, et dans la vérité de l’Incarnation du Verbe de Dieu"

14§. Nommé évêque, le futur pape Jean Paul II avait pris pour devise : « Totus tuus ego sum » : « je suis tout à toi ».
Dans la lettre aux montfortains citée plus haut, il précise le sens de la devise :

Comme on le sait, dans mes armoiries épiscopales, qui sont l’illustration symbolique du texte qui vient d’être cité, la devise Totus tuus s’inspire de la doctrine de saint Louis-Marie Grignion de Montfort.
Ces deux mots [11] expriment l’appartenance totale à Jésus à travers Marie : "Tuus totus ego sum, et omnia mea tua sunt", écrit saint Louis-Marie ; et il traduit : "Je suis tout à vous, et tout ce que j’ai vous appartient, ô mon aimable Jésus, par Marie, votre sainte Mère" (Traité de la vraie dévotion, n. 233) . [12]


Conclusion

15§. La prière du Rosaire peut être dite en famille, en petits groupes, sans que la présence d’un prêtre ou d’un docteur en théologie soit requise. En la pratiquant, on entre dans une démarche de confiance en Jésus qui nous a donnés sa mère au pied de la croix :

Près de la croix de Jésus se tenaient debout sa mère, la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala.
Voyant ainsi sa mère et près d’elle le disciple qu’il aimait, Jésus dit à sa mère : « Femme, voici ton fils. » Il dit ensuite au disciple : « Voici ta mère. » Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui.
Évangile de Jean 19,25-27

16§. Avec le père Eyquem (1916-1990), fondateur des Équipes du Rosaire, prions Marie de venir habiter chez nous afin que notre maison soit le lieu de la rencontre avec Jésus :

Vers toi, je lève les yeux,
Sainte Mère de Dieu ;
Car je voudrais faire de ma maison
Une maison où Jésus vienne,
Selon sa promesse,
Quand plusieurs se réunissent en son nom.
Tu as accueilli le message de l’ange
Comme un message venant de Dieu,
Et tu as reçu, en raison de ta foi,
L’incomparable grâce
D’accueillir en toi Dieu lui-même.
Tu as ouvert aux bergers puis aux mages
La porte de ta maison
Sans que nul ne se sente gêné
Par sa pauvreté ou sa richesse.

Sois Celle qui chez moi reçoit.
Afin que ceux qui ont besoin
D’être réconfortés le soient ;
Ceux qui ont le désir de rendre grâce
Puisse le faire ;
Ceux qui cherchent la paix, la trouvent.
Et que chacun reparte vers sa propre maison
Avec la joie d’avoir rencontré Jésus lui-même,
Lui, le chemin, la vérité, la vie.

Oui, vraiment, à Jésus par Marie.


© fr. Franck Guyen op, mai 2018

[1Cet article fait suite à l’intervention de 45 minutes auprès d’une fraternité laïque dominicaine le samedi 6 mai 2018.

[2Livret : Les Mystères du Rosaire, disponible à : Les Équipes du Rosaire, 222 rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris.

L’édition 2013 du livret propose pour chaque mystère :

  • sur la page de gauche : les intitulés du mystère et du chapelet ; un passage d’Évangile ; une méditation ; des intentions ; le fruit du mystère
  • sur la page de droite : une fresque de Giotto et les dix "clausules" (voir plus bas pour la signification de ce terme)

[3« Notre Père qui êtes au Cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensé et ne nous laisse par entrer en tentation mais délivre nous du mal »

[4« Gloire au Père, au Fils et au Saint Esprit, comme il était au commencement, maintenant et toujours »

[5Le pape Jean-Paul II a promulgué le chapelet lumineux le 16 octobre 2002 dans la lettre apostolique Rosarium Virginis Mariae

[6ou Adolphe d’Essen (vers 1350-1439) ?

[7« Mère de Dieu », theotokos en grec, titre donné à Marie au concile œcuménique d’Ephèse en 431

[8Pour l’expression « unique médiateur », voir 1 Tim 2,5-6a : .

Car il n’y a qu’un seul Dieu, un seul médiateur aussi entre Dieu et les hommes, un homme : Christ Jésus, qui s’est donné en rançon pour tous.

Voir aussi dans le sens de l’exclusivité le passage de Jean 14,6 :

Jésus lui [à Thomas] dit : « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi.

Le titre de « Marie corédemptrice » avait été proposé au concile de Vatican II, pour ne pas être proclamé au final : Paul VI, avec les pères conciliaires, a promulgué le titre de « Marie mère de l’Église ».

[9extrait de l’article : « La bienheureuse Vierge Marie au Concile œcuménique de Vatican II » de Michel Sales s.j. dans la revue NRT – Nouvelle revue théologique - 107/4 (1985) p.507 disponible sur Internet.
Michel Sales a tiré la citation du pape Paul VI du livre : JEAN XXIII - PAUL VI, Discours au Concile, Paris, Centurion, 1966, p. 187

[10dogme promulgué le 8 décembre 1854 par le pape Pie IX (1792-1878)

[11« mots » plutôt que « paroles » dans la traduction française officielle erronée ici

[12extrait de la lettre de Jean-Paul II adressée à la famille des monfortains en date du 8 décembre 2013, au n°1
Pour le texte de Grignon de Montfort, voir Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge

À noter : Jean Paul II considère que la personne à qui l’on promet le don total de soi est l’« aimable Jésus », à la suite de ce qu’écrit Grignon de Montfort au n°233.
Grignon de Montort écrira autre chose au n°179 du même traité :

Oh ! qu’un homme qui a tout donné à Marie, qui se confie et perd en tout et pour tout en Marie, est heureux ! Il est tout à Marie, et Marie est tout à lui.
Il peut dire hardiment avec David : Haec facta est mihi : Marie est faite pour moi ;
ou, avec le Disciple bien-aimé : Accepi eam in mea. Je l’ai prise pour tout mon bien,
ou, avec Jésus-Christ : Omnia mea tua sunt, et omnia tua mea sunt : Tout ce que j’ai est à vous, et tout ce que vous avez est à moi.

Le don du tout est fait ici à Marie, dans une reprise christologique et dans un échange réciproque. Les approches du n°233 et du n°179 du Traité de la vraie dévotion à Marie ne s’excluent donc pas.

Le n°266 du Traité nous semble effectuer la synthèse des n°233 et 179 : ici, la formule Tuus totus s’adresse à la « chère Maîtresse », Marie, et non l’ « aimable Seigneur », Jésus, mais c’est pour demander à Marie qu’elle donne son cœur à la place de celui du suppliant, afin que Jésus puisse y descendre comme il l’a fait à l’Incarnation. Il s’agit bien de trouver Jésus par Marie aussi bien au n°233 qu’au n°266 et la contradiction entre un Totus tuus à Jésus et un autreTotus tuus à Marie n’est qu’apparente : les deux sont situés à des niveaux différents.

266. Vous vous humilierez profondément devant Dieu. Vous renoncerez à votre fond tout corrompu et à vos dispositions, quelques bonnes que votre amour-propre vous les fasse voir. Vous renouvellerez votre consécration en disant : Tuus totus ego sum, et omnia mea tua sunt : Je suis tout à vous ma chère Maîtresse, avec tout ce que j’ai.
Vous supplierez cette bonne Mère de vous prêter son cœur, pour y recevoir son Fils dans ses mêmes dispositions. Vous lui représenterez qu’il y va de la gloire de son Fils de n’être pas mis dans un cœur aussi souillé que le vôtre et aussi inconstant, qui ne manquerait pas de lui ôter de sa gloire ou de le perdre ; mais si elle veut venir habiter chez vous pour recevoir son Fils, elle le peut par le domaine qu’elle a sur les cœurs ; et que son Fils sera par elle bien reçu sans souillure et sans danger d’être outragé ni perdu : Deus in medio ejus non commovebitur.
Vous lui direz confidemment que tout ce que vous lui avez donné de votre bien est peu de chose pour l’honorer, mais que, par la sainte communion, vous voulez lui faire le même présent que le Père éternel lui a fait, et qu’elle en sera plus honorée que si vous lui donniez tous les biens du monde ; et qu’enfin Jésus, qui l’aime uniquement, désire encore prendre en elle sa complaisance et son repos, quoique dans votre âme plus sale et plus pauvre que l’étable, où Jésus ne fit pas difficulté de venir parce qu’elle y était.
Vous lui demanderez son cœur par ces tendres paroles : Accipio te in mea omnia. Praebe mihi cor tuum, o Maria !

Benoît XVI citera ce passage dans son homélie du dimanche 1er mai 2011 à l’occasion de la béatification de Jean Paul II. Nous citons le passage de Benoît XVI :

la devise « Totus tuus » , qui correspond à la célèbre expression de saint Louis Marie Grignion de Montfort, en laquelle Karol Wojtyła a trouvé un principe fondamental pour sa vie : « Totus tuus ego sum et omnia mea tua sunt. Accipio Te in mea omnia. Praebe mihi cor tuum, Maria – Je suis tout à toi et tout ce que j’ai est à toi. Sois mon guide en tout. Donnes-moi ton cœur, Ô Marie » ( Traité de la vraie dévotion à Marie , nn. 233 et 266).