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La toute-puissance de Dieu : une question disputée

vendredi 11 mai 2018 par Phap

Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : puissance et faiblesse dans l’hindouisme, les traditions chinoises et le bouddhisme - de la mystique à la politique à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris.
L’article reprend l’intervention de deux heures du 2 mai 2018.


Table des matières


1§. Nous partirons ici de la tradition chrétienne en nous exprimant sur un mode confessant. Nous voulons faire entendre une voix chrétienne qui parle en son nom propre, sans chercher à exclure les lecteurs d’autres traditions.

2§. Depuis le commencement du cycle Asie-Occident 2017-2018, nous recherchons un fil conducteur. La difficulté provient pour une part de l’ampleur du thème qui peut être abordé sous plusieurs angles : celui de la tradition religieuse, mais aussi ceux des sciences humaines et sociales, la psychologie, la sociologie, l’anthropologie.
La difficulté provient sans doute aussi d’un positionnement ambivalent par rapport à la notion de puissance. Il y a un arrière-plan informulé de valeurs contradictoires qui rendent la réflexion instable : la puissance est-elle bien ou mal, ou est-elle neutre et tout dépendra de celui qui va l’exercer ?

3§. Pour le monothéisme chrétien, nous prendrons comme fil conducteur le thème de la toute-puissance de Dieu [1].
En monothéisme, Dieu est couramment présenté comme tout_puissant : El shaddai en hébreu, pantocrator en grec (pan : « tout » ; krator : celui qui commande). Ainsi, la figure du Dieu tout-puissant est convoquée dans l’argumentaire de notre cycle.

4§. Cet attribut provoque cependant un certain malaise que j’ai retrouvé pendant une messe conventuelle : là où le missel demandait de lire : « Dieu tout-puissant » et : « Jésus Christ notre seigneur », le président de la célébration a dit respectivement : « Dieu tout miséricordieux » et : « Jésus Christ notre frère » [2].

Quel est ce malaise ? D’où vient-il ? Y aurait-il une conversion à vivre par rapport à cette notion de toute puissance ? Voilà le fil conducteur de cet article.
La méthode
5§. Nous procéderons en trois parties :

  1. On peut dire que Dieu est tout-puissant : comme Dieu créateur, il est à l’origine de la vie et de la mort ; le Christ comme Fils co-créateur participe de cette toute-puissance
  2. On ne peut pas dire que Dieu est tout-puissant : l’histoire du peuple élu comme celle du Fils bien-aimé est marquée par une défaite traumatisante, respectivement l’Exil et la Passion, deux lieux que les croyants ont été contraints de réaménager ;
  3. Il faut dire que Dieu est plus puissant que nous ne le croyons - nous sommes en dessous de la vérité quand nous disons qu’il est tout-puissant – ; inversement, il faut dire aussi que nous sommes plus impuissants que nous ne le croyons : il y a une radicale impuissance humaine et il y a une radicale puissance divine.

6§. La division en trois parties suit la démarche scolastique explicitée par Thomas d’Aquin (1225-1274), reprenant Denys l’aréopagite [3].

  1. Le parcours passe par la via positiva, la voie « kataphatique » : parce que ce monde a été créé par Dieu, je peux y trouver une image de la toute-puissance de Dieu, par analogie ou par extrapolation. Il est possible d’affirmer quelque chose du Dieu créateur à partir de sa création car elle porte en elle une trace, une empreinte de l’activité divine.
  2. Cela dit, Dieu ne relève pas de l’ordre du créé. En disant que Dieu est tout puissant, je fais une approximation en l’assimilant à quelque chose de l’ordre du créé, lui qui n’est assimilable à rien. Nous nous retrouvons alors dans la voie apophatique, la via negativa : Dieu est indicible et il convient de nier toute affirmation positive de Dieu quand elle se veut définitive et absolue. Dieu étant au-delà de tout, quoi que je dise, je serai toujours en dessous de la vérité.
  3. Dieu est tout-puissant en fait de manière suréminente – via eminentia -, il l’est d’une manière inimaginable pour les créatures que nous sommes, constitutivement engagées dans le temps et l’espace par notre corporéité. Sa toute-puissance s’exerce d’une manière qui ne peut que nous surprendre parce qu’elle dépasse tout ce que nous pouvons croire ou espérer.


1. Dieu est tout-puissant


1.a. La figure du Dieu tout-puissant dans l’Ancien testament  [4]

7§. La toute-puissance est un attribut exclusif du dieu monothéiste. En polythéisme, le panthéon est dominé par la divinité la plus puissante : Zeus / Jupiter pour l’Antiquité en Europe, la déesse solaire Amaterasu au sommet du panthéon des kami (divinités) au Japon – mais cette divinité la plus puissante n’est pas toute-puissante : elle n’est pas à l’origine du monde qui lui préexiste, et elle doit tenir compte des divinités en dessous d’elle : celles-ci la conseillent et à l’occasion s’opposent à elle. Le pouvoir est ici partagé.

En monothéisme, Dieu est le seul et unique créateur du monde, et de ce fait il a tout pouvoir sur elle : tout ce qui est est par lui et rien ne peut être sans lui.

8§. Dans le second récit de Genèse, Dieu crée comme un potier : il façonne la glaise puis il anime l’objet ainsi modelé en y insufflant un souffle de vie. On retrouve cette idée dans le psaume 104 où le Dieu créateur est aussi un Dieu provident qui donne aux êtres non seulement leur substance mais aussi leur subsistance.

Tous comptent sur toi pour leur donner en temps voulu la nourriture : tu donnes, ils ramassent ; tu ouvres ta main, ils se rassasient.
Tu caches ta face, ils sont épouvantés ; tu leur reprends le souffle, ils expirent et retournent à leur poussière. Tu envoies ton souffle, ils sont créés, et tu renouvelles la surface du sol.

9§. Dieu est à l’origine de la mort dans le psaume : que Dieu retire son souffle, et l’être animé devient inanimé, il redevient glaise, poussière sans vie. La mort est définie ici comme l’acte de Dieu retirant son souffle de l’être vivant.

10§. En lisant le début de Genèse, on a l’impression que la mort provient d’un poison inhérent au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, indépendamment de toute action propre de Dieu, mais dans la suite, Dieu empêche l’homme d’accéder à l’arbre de vie en expulsant le premier couple du jardin d’Eden et en en barrant l’accès.

11§. Auteur de la création, il peut la défaire dans des déluges d’eau ou de feu [5], sachant qu’à chaque fois il préserve un petit reste de justes à partir duquel l’histoire est relancée.

12§. Maître de l’histoire, il contraint ceux qui s’opposent à sa volonté. Dans le livre de l’Exode, le pharaon génocidaire refusait de laisser partir le peuple hébreu au désert pour y célébrer le culte sur la montagne sainte. Dieu envoie alors un ange exterminateur qui pénètre dans chaque maison et y exécute le premier né de l’homme et du bétail ; les seules maisons dans lesquelles il n’entre pas sont celles des Hébreux dont les linteaux des portes ont été enduits de sang. Cette dernière plaie d’Égypte fera plier enfin Pharaon. Ce même pharaon, regrettant sa décision, s’était lancé à la poursuite des Hébreux pour les tuer : il périra noyé dans la mer avec son armée.

13§. Dans le Nouveau testament, Paul écrira dira que la création est soumise à l’empire de la mort « de par l’autorité de celui qui l’a livrée » , c’est-à-dire Dieu. Si Satan a pu exercer son empire de péché et de mort sur la création, c’est parce que Dieu l’a laissé faire [6]

14§. Rien n’échappe à Dieu, aucun endroit ne lui est inaccessible : même dans la mort, il peut nous rejoindre. S’il y a une mort biologique, naturelle, il y a aussi une mort « spirituelle », représentée traditionnellement par un lieu de tourment souterrain, l’enfer. L’Apocalypse parle de la seconde mort pour la désigner.

15§. À la différence des enfers hindous ou bouddhistes où l’on n’y reste que le temps d’écluser les fruits de ses mauvaises actions, l’enfer monothéiste est un endroit dont nul ne peut sortir. Quand Dante Alighieri (1265 1321) visitera les enfers en compagnie de son guide Virgile, il trouvera, écrit sur la porte des enfers : Lasciate ogni speranza, voi ch’entrate - « Laissez toute espérance, vous qui entrez ».

Ainsi, même après la mort physique, on est encore sous la juridiction divine qui peut nous expulser vers l’étang de soufre, là où le feu ne s’éteint pas et où le ver ne meurt pas [7].

16§. La figure de Dieu devient ici hallucinante : il est cette puissance intrusive qui voit tout, sait tout, y compris dans le secret des chambres, des cœurs, des consciences. Aucun écart de conduite ne lui échappe, au for externe comme au for interne. Les pensées, les mouvements les plus intimes du cœur lui sont transparents.
On peut comprendre la terreur que les sermons sur la colère de Dieu, sur sa justice, sa vengeance, son châtiment, ont pu faire naître chez leurs auditeurs. Le malaise que nous avions signalé en introduction a sans doute une partie de son origine dans une telle interprétation de la toute-puissance de Dieu.

17§. Bien noter : le monothéisme n’est pas le seul à porter une figure terrible de la divinité. Les polythéismes ont promu des sacrifices humains comme on l’a vu pour les Phéniciens ou les Aztèques. Cependant, on trouve dans les religions monothéistes un potentiel d’effroi qui leur est propre – et symétriquement aussi un potentiel de réconfort et de consolation qui leur est tout aussi propre : si Dieu peut me rejoindre même après la mort, cela veut dire qu’il peut me tirer du gouffre du néant, qu’il peut me libérer des forces du mal, qu’elles soient extérieures ou intérieures [8]

Jésus de Nazareth tout-puissant dans le Nouveau testament

18§. Jésus pose des « miracles » impressionnants dans les Évangiles (rappelons que le mot grec pour « miracle », dunamis, en latin virtus, peut aussi se traduire par « acte de puissance »). Il domine les démons comme les maladies, il maîtrise les éléments (il marche sur la mer, il calme les vents), il domine la mort puisqu’il redonne vie à Lazare et au fils de la veuve de Naïn [9]. Au désert, il nourrit une foule en multipliant miraculeusement pains et poissons. Tous ces actes de puissance renvoient à ceux de Moïse et Élie et font de Jésus le nouvel Élie et le nouveau Moïse.

19§. Puissant en actes, Jésus l’est aussi en paroles.
Il interprète de manière neuve et puissante la Torah, au point que les gardes envoyés pour l’arrêter en plein jour au Temple seront subjugués par son autorité [10]. Il donne même l’impression de se situer au-dessus de la Loi mosaïque, comme s’il n’était pas tenu par elle, comme s’il en était le maître : il guérit le jour du sabbat, il remet les péchés, il se substitue même au Temple de Jérusalem [11].
Il renouvelle le culte et l’alliance en donnant un nouveau lieu de culte, un nouveau sacrifice d’expiation et de communion ; il promet la vie éternelle en celui qui croit en lui.

20§. La puissance étonnante de Jésus émerveille les foules, mais elle suscite aussi la controverse : cette puissance provient-elle de Dieu ou du diable ?
Certains, au vu de son apparent mépris de la Loi juive, considèreront qu’il est possédé de Belzébul. Les disciples de leur côté en viendront à croire non seulement qu’il est habité par l’Esprit de Dieu, mais bien plus, qu’il est le Fils de Dieu depuis l’éternité, co-créateur avec Dieu. L’évangile de Jean décrit cette relation de filiation comme une participation à la nature divine : le Verbe était Dieu, il était tourné vers Dieu et il était Dieu.

21§. Dieu est bien tout-puissant, et cela se manifeste fondamentalement dans sa capacité à donner la vie et à la reprendre.


2. Dieu n’est pas tout puissant


2.a) une toute-puissance divine problématique sur le plan théorique
22§. Sur le plan théorique, la toute-puissance divine peut conduire à des paradoxes comme celui-ci : si Dieu est tout-puissant, il doit pouvoir faire le mal, sinon il n’est pas tout-puissant.
Autre exemple de paradoxe : Dieu dit : « l’adultère est une mauvaise chose qu’il ne faut pas commettre » ; mais si Dieu est tout-puissant, il peut dire demain : « l’adultère est une bonne chose à laquelle il est permis d’aspirer ». S’il peut tout, il peut appeler bien ce qui était mal, et mal ce qui était bien, à son gré.
Dans cette optique de valorisation absolue de la volonté divine, bien et mal sont sans consistance propre, ils sont ce que Dieu veut qu’ils soient.

23§. Contre cette optique qui a été celle des nominalistes, l’école de pensée dite « réaliste » considère que le mal est une défaillance dans le bien, l’être, qui est premier [12]. Par conséquent, Dieu, comme être pur, est sans défaillance, il ne peut donc participer d’aucune manière au mal sans se démentir lui-même.
Dans la ligne de pensée réaliste, pouvoir commettre le mal indique non pas une plus grande liberté mais au contraire une liberté entravée, limitée, défaillante. Par ailleurs, l’être, le bien, la création ont une réelle consistance qui ne peut être tordue à volonté : Dieu est tenu par sa parole qui a donné des lois à sa création.

24§. Pour répondre à l’inquiétude d’une supposée restriction imposée à la volonté de Dieu, le réaliste dira que Dieu est certes tenu par sa parole créatrice, mais c’est parce qu’il a voulu être tenu par elle. Allant plus loin, nous soutiendrons que la volonté de Dieu d’être tenu par sa création et ce qui va lui arriver contre son gré à lui, est paradoxalement le signe de sa toute-puissance, qui n’est pas celle que nous imaginons.


b) Une toute-puissance problématique dans l’Ancien testament

Les démentis de l’histoire sainte
25§. L’histoire originelle de la création est problématique : si Dieu est tout puissant, comment se fait-il que le plan de création ait déraillé ? Comment le serpent a-t-il pu contrecarrer le projet divin ? Comment la mort et la douleur et la haine ont pu entrer dans le monde si elles ne faisaient pas partie de l’ordre des choses voulu par lui ?

26§. Si on regarde maintenant l’histoire concrète du peuple élu de Dieu, on constate qu’elle est traversée par des catastrophes majeures :

  • en -721 avant Jésus-Christ, Ninive, le voisin très puissant, détruit le royaume du Nord, le royaume de Juda, et déporte sa population.
  • Le royaume du Sud, le royaume d’Israël, subsiste jusqu’en -587 avant Jésus Christ ; à cette date, une autre puissance mésopotamienne, Babylone, renverse le royaume du Nord, détruit le premier Temple de Jérusalem et déporte lui aussi la population.

27§. La conscience juive sera marquée au fer rouge par cette dernière catastrophe qui inaugure le temps de l’Exil.
Bien plus tard, suite à la première révolte juive contre l’occupant païen romain, les légions de Titus dévasteront Jérusalem et incendieront le second Temple en +70 après Jésus-Christ.
La seconde révolte entre 132 et 135 sera emmenée par Simon Ben Koshba, un temps reconnu comme le Messie chargé d’établir la domination d’Israël sur les nations. Elle entraînera une répression romaine encore plus terrible et les juifs se verront interdire d’habiter à Jérusalem à perpétuité.

28§. L’élection divine ne semble pas garantir une vie tranquille et sans souci, au contraire : Israël frôle l’extinction à plusieurs reprises, la dernière en date étant le programme d’extermination systématique des juifs par le régime national-socialiste (nazi en abrégé) allemand [13].

29§. Pour un croyant juif, la question sera d’arriver à maintenir la figure du Dieu tout-puissant face aux calamités qui frappent son peuple.

Un premier réaménagement : la théologie de la rétribution divine
30§. On soutiendra que Dieu a voulu les malheurs de son peuple. Les prophètes juifs diront en substance :
Nos malheurs résultent de nos manquements à l’alliance au mont Sinaï : nous avons spolié la veuve, l’orphelin et l’émigré, nos juges n’ont pas été impartiaux, nous avons entretenu des relations adultères avec les autres nations et leurs dieux, aussi Dieu a-t-il appliqué les pénalités prévues et nous en payons le prix.

31§. Dieu est bien le maître de l’histoire, responsable de ce qui nous arrive en bien comme en mal. Pour nous punir, il a envoyé le babylonien Nabuchodonosor, mais une fois la punition effectuée, il a envoyé le perse Cyrus pour libérer Israël et lui permettre de retourner dans la Terre promise.
Le prophète Isaie fait ainsi de Cyrus le messie (en hébreu), le christ (en grec) de Dieu [14], celui qui le représente sur la terre et qui est investi par lui de sa puissance : Cyrus, sans le savoir, est l’instrument de la volonté divine.

32§. Cette théologie de l’histoire permet de préserver l’image de la toute-puissance divine, mais elle ne permet pas de lever tous les problèmes.
En effet, d’après cette théologie vétérotestamentaire, si le peuple de Dieu respecte la Loi mosaïque, il bénéficiera de la bénédiction divine et sera prospère ; qu’au contraire il l’enfreigne et il encourt la malédiction divine.
33§. Or le roi Josué était un roi juste : il a restauré la Torah, imposé le lieu de culte unique au Temple de Jérusalem et détruit le temple de Bethel en Samarie ; il a réinstauré le culte monothéiste dans le peuple et lutté contre les cultes polythéistes sur les montagnes. Et pourtant ce roi juste a trouvé la mort dans la bataille de Megiddo (Armageddon en grec) contre le pharaon en -639 avant Jésus Christ.

Un second réaménagement : la fin des temps consacrant la toute-puissance de Dieu
34§. Un second aménagement vient compléter le premier.
Dieu certes donne l’impression de ne pas intervenir en faveur de son peuple élu, mais c’est parce qu’il réserve la victoire définitive à la fin des temps. À vue humaine, la nation élue est rabaissée, mais à la fin des temps, Dieu l’établira au-dessus des nations : nous sommes simplement dans le temps de la patience de Dieu qui travaille souterrainement et invisiblement l’histoire jusqu’au jour où il manifestera son Messie : ce dernier rétablira pour toujours les droits de Dieu et de sa nation sainte sur toutes les nations et sur toute la création.
35§. Ce sera un règne de justice et de paix, où la mort aura été définitivement expulsée : Dieu aura alors réalisé son plan établi de toute éternité et qui avait commencé à se réaliservau jardin d’Eden : ce dernier sera réouvert à une création restaurée dans son intégrité originelle. Dieu pourra alors entrer dans son repos du septième jour, le shabbat de la fin des temps.

36§. Pour le moment, nous sommes dans le temps de l’histoire humaine, de la germination, de la floraison et de la fructification. Ce n’est pas encore le temps de la récolte qui aura lieu de toutes les façons : Dieu aura le dernier mot et non pas le mal et la mort.
Ce qui se tient à l’origine se tiendra à la fin, l’entre-deux dramatique provoqué par la défiance de la créature humaine envers Dieu n’empêchera pas la fin heureuse de l’histoire, le happy end : « Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent de nombreux enfants » , ici il s’agit des noces de Dieu avec sa création.

c) Une toute-puissance problématique dans le Nouveau testament

37§. Le Christ, l’élu de Dieu, investi de toute la puissance de Dieu pour établir le royaume de justice et de paix de la fin des temps, est arrêté, ligoté, outragé, torturé, et il meurt misérablement du supplice infligé aux esclaves, aux moins-que-rien.
Jésus est mort d’une mort lente, exposé à la risée des passants d’autant plus qu’il devait être nu sur la croix. Quant à sa communauté qu’il avait patiemment formée, elle a fui en tous sens et se terre chez elle.

41§. La mort de Jésus sur la croix, apparemment abandonné de Dieu, pose question. Soit Dieu n’est pas tout-puissant puisqu’il laisse mourir sur la croix celui qu’il a acclamé comme son Fils bien aimé. Soit il est tout-puissant, mais alors celui qui est en train de mourir s’est trompé et il a trompé son monde, il n’est pas le Fils de Dieu.

42§. De fait, la messianité, la filiation du Christ ne s’imposent pas. Jean le Baptiste lui demandera s’il faut attendre un autre Messie :

Or Jean, dans sa prison, avait entendu parler des œuvres du Christ. Il lui envoya demander par ses disciples : « Es-tu ‹Celui qui doit venir› ou devons-nous en attendre un autre ? »
Jésus leur répondit : « Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ; et heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! »
Matthieu 11, 2-6

43§. Jean le Baptiste attend une venue en gloire du Messie avec son et lumière imposants. Or Jésus pose des actes au retentissement limité : il guérit et exorcise ici ou là, mais ni la maladie ni la mort ni le mal n’ont disparu de la surface de la terre. Le déploiement du règne de Dieu par Jésus semble sans doute bien lent à Jean.

44§. Les premiers chrétiens pensaient que Jésus ressuscité allait revenir instaurer le Royaume de Dieu de leur vivant [15]. Ils ont sans doute été désarçonnés quand les premiers disciples sont morts les uns après les autres. Où est donc le Royaume annoncé par le Messie si la mort et le mal sont toujours là ? Jésus est-il bien le Messie, le Christ annoncé dans l’Écriture sainte ?

45§. Pour un croyant chrétien, la question sera de maintenir la figure de Jésus Christ, Fils de Dieu, investi de la toute-puissance divine, alors que la réalité historique semble la démentir.

Premier réaménagement : Jésus a voulu ce qui lui arrivait
46§. On soutiendra que le Christ a certes subi la Passion, mais cela n’a été possible que parce qu’il a voulu la subir. D’après les Évangiles, Jésus, en pleine possession de ses moyens, sachant ce qui allait lui arriver et qui allait le livrer, a accepté de renoncer à sa liberté et à sa vie : personne ne lui a imposé quoi que ce soit qu’il ne l’ait d’abord accepté.

Et voici, un de ceux qui étaient avec Jésus, portant la main à son épée, la tira, frappa le serviteur du grand prêtre et lui emporta l’oreille. Alors Jésus lui dit : « Remets ton épée à sa place, car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. Penses-tu que je ne puisse faire appel à mon Père, qui mettrait aussitôt à ma disposition plus de douze légions d’anges ? Comment s’accompliraient alors les Écritures selon lesquelles il faut qu’il en soit ainsi ? »
Matthieu 26, 51-54

47§. Lors de son arrestation au jardin de Gethsémani, Jésus n’est pas impuissant, au contraire : en acceptant d’être ligoté, il montre qu’il est encore plus puissant que s’il avait mobilisé les dix légions d’anges à sa disposition pour être délivré. Celui qui est fort et qui n’exerce pas sa force est encore plus puissant que celui qui est fort et qui exerce sa force.

48§. Jésus veut sa Passion car telle est la volonté de son Père. Les chrétiens ont compris cette volonté en méditant la figure du « serviteur souffrant » d’Isaïe [16], une figure du juste unique dans l’Ancien testament : les Psaumes contiennent des figures de justes qui subissent la violence des méchants ; réduits à l’impuissance, ils attendent de Dieu et de lui seul le rétablissement de leur droit bafoué par les méchants, mais ce rétablissement se fait contre les méchants et à leurs dépens.
49§. Le serviteur souffrant d’Isaïe est une figure unique en ce que le rétablissement du droit du juste ne se fait pas contre eux mais pour eux : ce qu’aura enduré le serviteur souffrant vaudra justification pour les méchants qui, devant le serviteur relevé et glorifié par Dieu, reconnaîtront sa justice et glorifieront Dieu.

50§. Les chrétiens, quand ils rendront compte du scandale de la croix, reprendront cette figure unique : Jésus est volontairement passé par l’épreuve de la croix car il savait que c’était le moyen choisi par le Père pour réconcilier avec lui la création et l’humanité.

51§. Dieu a pris ce moyen pour restaurer la confiance de l’homme en lui, pour que l’homme retrouve, par-delà le visage défiguré d’un Dieu jaloux de sa divinité et qui ne veut pas la communiquer, qui ne veut pas donner le meilleur de ce qu’il a à sa créature, la vraie image de Dieu, celle d’un Dieu aimable qui veut tout donner et se donner lui-même.

52§. Ce moyen voulu par Dieu, rappelons-le, est d’accepter et d’assumer le visage d’un homme réduit à l’impuissance, outragé, bafoué, transporté comme un paquet d’une puissance terrestre à l’autre, sanhédrin, prétoire, puis endurant une mort lente sous les quolibets des passants. Là se déploie la vraie puissance de Dieu, non pas la puissance qui en impose, comme l’avait imaginée Jean le Baptiste, mais celle qui permet de vaincre la défiance de l’homme envers une toute-puissance divine mal comprise.

Second réaménagement : le déjà là et pas encore
53§. En complément du premier aménagement, on pourra soutenir que la toute-puissance de Dieu est déjà déployée en un point du temps et de l’espace, dans la personne de Jésus Nazareth, le Christ, mort à cause des fautes des hommes et ressuscité par Dieu pour que les hommes aient accès à la vie éternelle, à la vie divine trinitaire.
En sa personne, le mal et la mort sont déjà définitivement vaincus, la mort ne peut plus trouver de prise dans ce corps maintenant passé dans la gloire du Père. En lui, le Royaume de Dieu est établi définitivement.

54§. Déjà là dans la personne du Christ ressuscité, le salut n’est cependant pas encore là à l’échelle de l’univers : la puissance salvifique qui se déploie à partir du Christ n’a pas encore atteint son extension totale et nous vivons dans le temps de son déploiement.

56§. Les chrétiens peuvent désormais comprendre la résurrection à la fois comme l’événement attendu de clôture de l’histoire à la fin des temps et aussi comme un processus qui a déjà commencé en le Christ et en tous ceux qui confessent sa mort et sa résurrection : les croyants goûtent dès leur vivant à la puissance de résurrection du Christ [17].


3. Dieu est tout-puissant de manière suréminente


3.a. Nous sommes plus impuissants que nous ne le croyons.
57§. Humains, trop humains [18], nous devons convertir notre image de la toute-puissance de Dieu et de son Messie.

Cette image est trompeuse, comme on le voit pour Pierre qui compte sur ses propres forces. En suivant Jésus de Nazareth pendant son ministère public en Galilée et en Judée, Pierre est sans doute enthousiasmé par la puissance de la parole et des actes de Jésus. Il se déclare prêt à le suivre jusque dans la mort, promesse qu’il ne pourra pas tenir : dans la cour du prétoire, il niera par trois fois faire partie des disciples de Jésus.

59§. Pierre a dû apprendre jusqu’où allait sa fragilité et jusqu’où allait la puissance du Christ ressuscité ; Pierre a appris à ne plus faire confiance à sa propre force mais à une force qui vient d’ailleurs, qu’il ne maîtrise pas et qui le dépasse – le Ressuscité lui apparaît sans qu’il s’y attende et alors que la maison était fermée -. Alors Pierre pourra exercer le pouvoir qu’il a reçu du Christ à la manière du Christ et non pas à la manière des hommes au cœur tordu par le péché [19]

60§. Sur le plan spirituel, cela correspond à ce que disait un jésuite dont le nom m’échappe [20] : Dieu ne peut pas nous donner de grâces autant qu’il voudrait, non pas de son fait mais du nôtre.
Personnellement, je comprends cette formule de la manière suivante : notre cœur malade userait mal des dons divins, y trouvant par exemple prétexte à se glorifier soi-même et à brutaliser les autres, aussi Dieu ne peut-il pas nous donner autant qu’il le voudrait [21]. On constate dans la vie de tous les jours comment un collègue de travail, promu à un poste de responsabilité, devient insupportable : la recherche et l’exercice du pouvoir semblent capables de révéler les aspects sombres du cœur humain.

61§. De fait, d’après la Bible, il y a, profondément inscrit en nous, quelque chose de tordu [22] qui nous rend incapable d’obéir totalement à Dieu ; quelque chose de l’ordre de l’auto-centrage, de l’amour de soi désaxé qui mène au mépris des autres et de l’Autre.

62§. Dans le Nouveau testament, la lettre de Paul aux Romains dit la radicale impuissance de l’homme à se laisser mouvoir par les inspirations divines [23]

63§. Je veux faire le bien, je veux dire quelque chose de gentil à quelqu’un et au final je lui donne une gifle ; j’aspire à la paix, à l’amitié, je ne veux pas céder à la colère, à la jalousie, et pourtant ces dernières prennent le dessus sur moi, me laissant un sentiment d’amertume, de regret, de culpabilité.

64§. Voulant obéir à Dieu, je me découvre partagé, déchiré ; je fais l’expérience paradoxale de la coexistence en moi d’une aspiration vers le haut et en même temps d’un désir de me rouler dans la fange, d’abîmer ce qu’il peut y avoir de potentiel de bonté et de beauté dans le monde, en moi et autour de moi.
65§. Le Christ sera celui qui nous rachètera, nous qui sommes « vendus au péché », qui nous libérera, celui qui rendra droite la partie tordue de notre cœur, qui nous justifiera, qui nous ajustera pour que nous devenions capables d’obéir à Dieu : la puissance de la résurrection atteint son apogée dans la transformation du cœur de l’homme, tordu, malade, compliqué, changé en un cœur droit, simple, palpitant de la vie divine.

67§. La radicale impuissance de l’homme a été présentée en relation avec la condition pècheresse de l’homme.
On peut compléter cette approche morale par une autre qui part de l’incapacité physique, ontologique de l’homme à participer de soi à la vie divine.

68§. Paul dira [24] qu’il s’agit de passer de l’ordre psychique, animal, à l’ordre spirituel, inspiré, « pneumatique » : Adam est l’homme animal, animé par le souffle de vie, tandis que le nouvel Adam est un homme inspiré, animé par l’Esprit saint, le souffle non seulement vivant mais vivifiant [25].


3.b. Dieu est plus tout-puissant que nous ne le croyons.
70§. Nous pensons la toute-puissance en termes humains, trop humains, à l’instar de Pierre lors de sa confession. Pierre attribue à Jésus des titres éminents de Messie, de Fils de Dieu, titres que Jésus accepte mais il enchaîne aussitôt sur la première annonce de sa passion et de sa résurrection.
Pierre réagit violemment : pas question que cela arrive, pas question que tu souffres et que tu meurs. Autrement dit, Pierre n’arrive pas à concevoir le paradoxe d’une suprême puissance se manifestant dans, à travers et sous une suprême impuissance.

72§. On retrouve une réaction semblable de Pierre dans l’évangile de Jean quand il refuse de se laisser laver les pieds par Jésus [26] : pas question que le maître prenne la place de l’esclave. Jésus lui répondra que c’est la seule façon pour lui d’avoir part à sa puissance : tu dois te laisser faire, tu dois laisser faire et m’accepter dans cette position volontaire de serviteur humble – et c’est à cette condition que tu pourras être le pasteur de mon Église.

73§. En christianisme, la toute-puissance véritable se traduit dans l’oubli de soi au service des autres et de l’Autre ; non pas « je me sers des autres » ou « je suis servi par les autres », qui serait ce que notre nature altérée nous fait imaginer spontanément, mais au contraire, « je me mets au service des autres », et en particulier des plus petits.

74§. Dans la foi chrétienne, l’homme doit convertir son image de la toute-puissance en regardant la croix : là, un homme est crucifié, réduit à l’impuissance, bras et pieds cloués, entouré de criminels et lui-même relégué au rang de criminel. Et pourtant c’est là que se déploie la toute puissance de Dieu, là où personne n’aurait pu l’imaginer, ni les hommes, ni les anges.

75§. La toute-puissance de Dieu se manifeste dans la capacité de Dieu à nous rejoindre malgré nos enfermements, nos dénigrements du monde, des autres et de nous-mêmes, malgré nos manques d’amour, de confiance envers la création et envers son Créateur.
Quand la carapace blindée est transpercée, celui qui en fait l’expérience voit le potentiel de beauté et de bonté que Dieu a mises dans sa création et il est traversé par le désir que ce potentiel se réalise, que ce qui est en puissance passe « en acte », comme diraient les scolastiques : lui aussi aspire au repos du septième jour, quand Dieu sera tout en tous après que Jésus ait vaincu toutes les puissances dont la dernière, la mort [27].

Concluons notre conclusion sur ce qui vainc la mort : l’amour.

76§. L’Ancien testament disait déjà dans le Cantique des cantiques que l’amour est plus fort que la mort :

Car : Fort comme la Mort est Amour ; inflexible comme Enfer est Jalousie ; ses flammes sont des flammes ardentes : un coup de foudre sacré.
Les Grandes Eaux ne pourraient éteindre l’Amour et les Fleuves ne le submergeraient pas. Si quelqu’un donnait tout l’avoir de sa maison en échange de l’amour, à coup sûr on le mépriserait.

77§. L’hymne à l’amour dans la lettre aux Corinthiens dans le Nouveau testament ne dit pas autre chose :

Quand je parlerais en langues, celle des hommes et celle des anges, s’il me manque l’amour, je suis un métal qui résonne, une cymbale retentissante. Quand j’aurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et de toute la connaissance, quand j’aurais la foi la plus totale, celle qui transporte les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien.
../.. À présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face. À présent, ma connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme je suis connu. Maintenant donc ces trois-là demeurent, la foi, l’espérance et l’amour, mais l’amour est le plus grand.

1 cor 13, 1-13

78§. Qu’est-ce qui passe dans l’éternité ? La foi, les charismes divers, le renoncement jusqu’à vendre tous ses biens pour les pauvres, jusqu’à donner son corps en holocauste aux flammes ? non.
Seul le poids d’amour de nos actes passera dans l’éternité et, de fait, c’était prévisible puisque Dieu est amour.
Et l’amour de Dieu, l’amour qui est Dieu, se donne à voir par excellence sur la croix où Dieu donne son Fils au monde.


© fr. Franck Guyen op, mai 2018

[1Signalons notre dette envers le livre suivant :
Dieu et son image - Ébauche d’une théologie biblique par Dominique Barthélemy, éditions du Cerf, [Première édition : 1964], 2011, 256 p.

[2Aparté lié à l’anniversaire des cinquante ans de mai 68 en France : mon frère qui présidait la messe avait vécu les années 1968 avec leur déboulonnage des statues du Commandeur. Nul doute qu’il s’agissait d’une période exaltante de fraternité, de communion, d’une parenthèse enchantée dont le souvenir remplit nos aînés de nostalgie. Cependant, s’ils ont balayé tout ce qui semblait représenter les figures d’autorité et de puissance, ils avaient été structurés par elles, ce qui explique sans doute leurs incompréhensions devant les générations d’après qui vivent sur le sol ras d’une agora dépouillée des statues de grands hommes.

[3dans De potentia q 7 a 5 ad 2

Et ainsi, selon la doctrine de Denys on emploie de trois manières ces affirmations à propos de Dieu
a) Affirmativement : pour dire que Dieu est sage ; ce qu’il faut dire de lui, parce qu’il y a en cela une ressemblance de la sagesse qui découle de lui ;
b) parce que cependant il n’y a pas en Dieu une sagesse telle que nous la comprenons et la nommons, elle peut être réellement niée, pour dire : Dieu n’est pas sage.
c) A nouveau parce que la sagesse n’est pas niée de Dieu parce que lui-même manquerait de sagesse, mais parce qu’elle est en lui de manière superéminente qu’on le dit et le comprend, c’est pourquoi il faut dire que Dieu est super sage.

[4Notre point de vue est chrétien.

[5Voir dans Genèse l’épisode du Déluge ou celui de la destruction des régions de Sodome et Gomorrhe

[6

Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu : livrée au pouvoir du néant - non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée - , elle garde l’espérance, car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu.
Romains 8,19-23

[7

Si ta main entraîne ta chute, coupe-la ; il vaut mieux que tu entres manchot dans la vie que d’aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas. Si ton pied entraîne ta chute, coupe-le ; il vaut mieux que tu entres estropié dans la vie que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne Et si ton œil entraîne ta chute, arrache-le ; il vaut mieux que tu entres borgne dans le Royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas.
Marc 9,43-48

[8Dans le psaume 139, la toute-puissance de Dieu est source d’émerveillement pour le croyant :

SEIGNEUR, tu m’as scruté et tu connais, tu connais mon coucher et mon lever ; de loin tu discernes mes projets ; tu surveilles ma route et mon gîte, et tous mes chemins te sont familiers. Un mot n’est pas encore sur ma langue, et déjà, SEIGNEUR, tu le connais. Derrière et devant, tu me serres de près, tu poses la main sur moi. Mystérieuse connaissance qui me dépasse, si haute que je ne puis l’atteindre !
Où m’en aller, pour être loin de ton souffle ? Où m’enfuir, pour être loin de ta face ? Je gravis les cieux, te voici ! Je me couche aux enfers, te voilà ! Je prends les ailes de l’aurore pour habiter au-delà des mers, là encore, ta main me conduit, ta droite me tient.
J’ai dit : « Au moins que les ténèbres m’engloutissent, que la lumière autour de moi soit la nuit ! » Même les ténèbres ne sont pas ténébreuses pour toi, et la nuit devient lumineuse comme le jour : les ténèbres sont comme la lumière !
C’est toi qui as créé mes reins ; tu m’abritais dans le sein maternel. Je confesse que je suis une vraie merveille, tes œuvres sont prodigieuses : oui, je le reconnais bien. Mes os ne t’ont pas été cachés lorsque j’ai été fait dans le secret, tissé dans une terre profonde. Je n’étais qu’une ébauche et tes yeux m’ont vu. Dans ton livre ils étaient tous décrits, ces jours qui furent formés quand aucun d’eux n’existait.
Dieu ! que tes projets sont difficiles pour moi, que leur somme est élevée ! Je voudrais les compter, ils sont plus nombreux que le sable. Je me réveille, et me voici encore avec toi.

Psaume 139

[9

Or, Jésus se rendit ensuite dans une ville appelée Naïn. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule. Quand il arriva près de la porte de la ville, on portait tout juste en terre un mort, un fils unique dont la mère était veuve, et une foule considérable de la ville accompagnait celle-ci.
En la voyant, le Seigneur fut pris de pitié pour elle et il lui dit : « Ne pleure plus. »
Il s’avança et toucha le cercueil ; ceux qui le portaient s’arrêtèrent ; et il dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, réveille-toi. » Alors le mort s’assit et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère.
Tous furent saisis de crainte, et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous et Dieu a visité son peuple. » Et ce propos sur Jésus se répandit dans toute la Judée et dans toute la région.
Luc 7,11-17

[10Jn 7,47

[11Dans Luc 17,11-19, Jésus demande à dix lépreux d’aller se présenter au Temple pour faire constater leur guérison, comme le demande la Torah. Alors que les dix se mettent en route, l’un d’eux, un Samaritain, rebrousse chemin et revient vers lui. Jésus s’écrit alors : « Il n’y a que lui pour être revenu. Où sont les neuf autres ? ». Autrement dit, en sa personne, il est le Temple définitif et véritable.

[13Aparté : quand la Bible décrit les tribus d’Israël exterminant d’autres tribus – Jébuséens, Moabites, Cananéens -, sur l’ordre de Dieu, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une image inversée de ce qu’a été la véritable histoire d’Israël, celle d’un peuple persécuté et exterminé

[14Is 45,1

[15La première lettre aux Thessaloniciens, sans doute le document écrit chrétien le plus ancien, présente ainsi la seconde venue du Christ :

Nous ne voulons pas, frères, vous laisser dans l’ignorance au sujet des morts, afin que vous ne soyez pas dans la tristesse comme les autres, qui n’ont pas d’espérance. Si en effet nous croyons que Jésus est mort et qu’il est ressuscité, de même aussi ceux qui sont morts, Dieu, à cause de ce Jésus, à Jésus les réunira.
Voici ce que nous vous disons, d’après une parole du Seigneur : nous, les vivants, qui serons restés jusqu’à la venue du Seigneur, nous ne devancerons pas du tout ceux qui sont morts. Car lui-même, le Seigneur, au signal donné, à la voix de l’archange et au son de la trompette de Dieu, descendra du ciel : alors les morts en Christ ressusciteront d’abord ;
ensuite nous, les vivants, qui serons restés, nous serons enlevés avec eux sur les nuées, à la rencontre du Seigneur, dans les airs, et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur. Réconfortez-vous donc les uns les autres par cet enseignement.
1 Thessaloniciens 4,13-18

[17On trouve cette idée dans la lettre de Paul aux Colossiens :

Ensevelis avec lui dans le baptême, avec lui encore vous avez été ressuscités puisque vous avez cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts.
Col 2,12

Et aussi :

Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; c’est en haut qu’est votre but, non sur la terre. Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.
Colossiens 3,1-4

[18pour reprendre une expression de Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900) dans un autre contexte

[19Les fils de Zébédée devront eux aussi passer par l’épreuve de la passion et de la résurrection du Christ pour passer d’une conception du pouvoir comme domination à celle du pouvoir comme service :

Alors la mère des fils de Zébédée s’approcha de lui, avec ses fils, et elle se prosterna pour lui faire une demande. lui dit : « Que veux tu ? » - « Ordonne, lui dit-elle, que dans ton Royaume mes deux fils que voici siègent l’un à ta droite et l’autre à ta gauche. »
Jésus répondit : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? » Ils lui disent : « Nous le pouvons. » Il leur dit : « Ma coupe, vous la boirez ; quant à siéger à ma droite et à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder : ce sera donné à ceux pour qui mon Père l’a préparé. »
Les dix, qui avaient entendu, s’indignèrent contre les deux frères. Mais Jésus les appela et leur dit :
« Vous le savez, les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit votre esclave.
C’est ainsi que le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. »
Matthieu 20, 20-28

[20Saint Louis de Gonzague (1568-1581) peut-être ?

[21On peut trouver un parallèle dans le premier film de la trilogie du Seigneur des anneaux : lorsque Frodon propose à la reine des Elfes, Galadriel, de se charger de l’anneau du pouvoir absolu, celle-ci est tentée de le prendre et l’on entrevoit ce qui se serait passé si elle y avait cédé.
Cf. en anglais The mirror of Galadriel

[22à entendre sur le plan moral mais même aussi physique

[23

Nous savons, certes, que la loi est spirituelle ; mais moi, je suis charnel, vendu comme esclave au péché. Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, je suis d’accord avec la loi et reconnais qu’elle est bonne ; ce n’est donc pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui habite en moi.
Car je sais qu’en moi - je veux dire dans ma chair - le bien n’habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais.
Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n’est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi.
Moi qui veux faire le bien, je constate donc cette loi : c’est le mal qui est à ma portée.
Car je prends plaisir à la loi de Dieu, en tant qu’homme intérieur, 23 mais, dans mes membres, je découvre une autre loi qui combat contre la loi que ratifie mon intelligence ; elle fait de moi le prisonnier de la loi du péché qui est dans mes membres.
Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort ?
Grâce soit rendue à Dieu par Jésus Christ, notre Seigneur !
Me voilà donc à la fois assujetti par l’intelligence à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché.
Romains 7,14-25

[24voir :

L’homme laissé à sa seule nature [psychique en grec, animale en latin] n’accepte pas ce qui vient de l’Esprit de Dieu. C’est une folie pour lui, il ne peut le connaître, car c’est spirituellement qu’on en juge. L’homme spirituel [pneumatique en grec] au contraire, juge de tout et n’est lui-même jugé par personne.
1 Cor 2,12-16

.

[25Signalons les deux Pentecôtes dans les Évangiles : les Actes des Apôtres décrivent le don de l’Esprit après l’Ascension, tandis que l’ évangile de Jean montre Jésus ressuscité soufflant sur ses disciples lors du soir du premier jour de la semaine (Jn 20,19-22)

[26cf. Jn 13, 1-17

[271 Cor 15,25-28


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