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Puissance et faiblesse (2) : monde chinois et christianisme – aspects politique et mystique

samedi 24 février 2018 par Phap

Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : puissance et faiblesse dans l’hindouisme, les traditions chinoises et le bouddhisme - de la mystique à la politique à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris.
L’article reprend l’intervention du 14 février 2018.


Table des matières


1§. Je voudrais faire écho en tant que théologien chrétien à ce que nous venons d’entendre sur le monde chinois, en particulier confucéen et taoïste. Je proposerai 4 points de rencontre.
2§. Je développerai chacun de ces points en partant d’un énoncé « neutre » de sciences humaines applicable aussi bien au monde sinisé qu’au monde christianisé. Cet énoncé en termes anthropologiques, historiques, sociologiques et/ou psychologiques sera décliné dans le système de référence chinois et dans le système de référence chrétien.
Les sciences humaines jouent ici le rôle d’ « interface » entre les traditions spirituelles et nous empêchent de partir dans des comparaisons directes trop rapides.

3§. J’ai retenu des interventions précédentes l’inflexion au cours du temps du confucianisme par le pouvoir politique, ce qui l’a transformé en idéologie au service des puissants ; j’ai aussi retenu sa remise en question au 19e siècle par la modernité occidentale et ses canonnières ; en même temps, le choc avec la modernité a déclenché une critique en interne qui a refondé le confucianisme en revenant aux origines [étant entendu que ce retour est toujours une reconstruction].
Concernant le taoïsme, je retiens son éloge de la faiblesse : ce qui se donne comme faible est en fait fort.


1. une idéologie au service du pouvoir

L’interface anthropologique
« Une spiritualité peut, au fil de son histoire, s’infléchir dans le sens d’un discours prônant l’obéissance au pouvoir en place, empêchant la critique et dénonçant toute contestation, au nom d’une tradition qu’il s’agit de transmettre à l’identique sans la remettre en question.

« Ce gauchissement historique repose sur une confusion entre l’ordre moral, spirituel, religieux d’un côté et l’ordre politique de l’autre, engendrant une collusion entre la hiérarchie politique et la hiérarchie spirituelle.

« L’idéologie favorise le double discours, à usage interne et à usage externe, l’hypocrisie où ce qui est affiché n’est pas ce qui se tient derrière, le contreplaqué où la mince couche extérieure en bois noble masque l’aggloméré prédominant. Les virtuoses de l’idéologie excellent à jouer avec les codes de la spiritualité pour justifier l’injustifiable, conforter le puissant et abaisser le faible.

Sa déclinaison chinoise
4§. - Dans le monde chinois, le confucianisme a servi d’instrument de sélection de l’administration impériale. La synthèse néo-confucéenne de Zhu Xi, surnommé le Thomas d’Aquin de l’Asie, a été la norme indépassable de la Chine, les étudiants étant censés la répéter sans en dévier.
Les puissants ont pu trouver dans la mise en avant des quatre relations hiérarchiques (prince – sujet, père -fils, frère aîné – frère cadet, époux – épouse) le moyen de consolider leurs droits d’une part, d’inculquer aux subalternes l’obéissance à leurs devoirs d’autre part.

5§. Les élites mandarinales marquaient du mépris pour ce qu’elles percevaient comme des formes religieuses dégradées, les religions du village, mais aussi le bouddhisme. On sait que Matteo Ricci et ses confrères jésuites s’étaient d’abord habillés en bonzes pour prendre langue avec la Chine ; s’étant rendus compte du mépris dans lequel les lettrés tenaient les bonzes, ils avaient alors renoncé à la robe monastique pour l’habit des lettrés confucéens.
Lao Zi dénonçait déjà ces lettrés si polis, experts en rites, qui attendent qu’on leur retourne la politesse, faute de quoi ils étaient prompts à manier le bâton [1].

Sa déclinaison chrétienne
6§. - En Europe, le christianisme, d’abord assimilé à une secte « infâme, ennemie du genre humain » et à ce titre persécuté, s’est retrouvé promu religion d’État par un revirement imprévisible.
Déjà en 313 par l’édit de Milan, Constantin (272 - empereur en 306 – 337) avait autorisé le culte chrétien sur l’Empire, interrompant ainsi les persécutions. On sait qu’à titre personnel, l’Empereur Constantin soutenait la religion chrétienne de ses subsides, finançant en particulier l’érection du Saint-Sépulcre à Jérusalem.
En 380, un autre Empereur, Théodose (347- empereur en 379 - 395), avait déclaré le christianisme religion d’État unique dans l’édit de Thessalonique : les cultes publics aux divinités de la cité (Jupiter, Mars, Vénus, ..) étaient interdits, de même que les cultes privés « païens » (dieux lares, dieux du foyer).

7§. Le christianisme devenant le « ciment idéologique » pour l’Empire, il fait alors l’objet de la supervision impériale qui voudra que soit définie la foi chrétienne : lors des conciles [2], les théologiens, les patriarches, réunis aux frais de la couronne, doivent dire ce qu’il faut croire et ce qu’il ne faut pas croire. Les conclusions des conciles sont ensuite promulguées par l’autorité impériale qui sanctionne toute déviation grâce à son bras séculier.

8§. L’interaction entre les hiérarchies religieuse et politique a connu des hauts et des bas dans l’histoire européenne. À certaines périodes l’une a pu l’emporter sur l’autre, à d’autres, un compromis entre intérêts bien compris a permis aux deux pouvoirs de coexister relativement harmonieusement.

9§. Il faut distinguer ici entre l’Orient et l’Occident chrétiens. Dans l’Empire byzantin, qui a duré jusqu’à la chute de Constantinople en 1453, le pouvoir civil avait conservé sa cohérence issue de son histoire longue d’Empire Romain « païen » : le Basileus, l’Empereur Romain d’Orient, est acclamé par les corps civils constitués, armée, Sénat, comme l’homme providentiel choisi par Dieu pour gouverner l’Empire, avant d’être sacré par le patriarche de Constantinople. On a pu parler d’un « césaropapisme » pour qualifier un pouvoir temporel s’inféodant l’institution ecclésiastique patriarcale.
10§.

Il n’en allait pas de même en Occident, où les invasions barbares avaient jeté bas la structure politique romaine. Lors du sacre, l’Empereur reçoit sa charge du Pape qui d’une certaine façon « fait » l’Empereur, ce que ne pouvait prétendre le patriarche de Constantinople. L’absence d’un droit civil consistant est à l’origine de la tension entre le pouvoir temporel et le pouvoir religieux en Occident ; après une première phase où la structure civile semblera prendre la main sur la structure ecclésiastique (le pouvoir temporel désignant les évêques, abbés et même le pape), la hiérarchie ecclésiastique affirmera son indépendance (libertas ecclesiae) et sa souveraineté sur la hiérarchie politique grâce à ce qu’on a appelé la réforme grégorienne, du nom du pape Grégoire VII (1020 - pape en 1073 – 1085) [3].

11§. On peut illustrer cette revendication avec la "Donation de Constantin" : d’après ce document qui est en fait un faux, l’Empereur Constantin, guéri miraculeusement de la lèpre par le pape Sylvestre, lui aurait remis l’imperium sur l’Empire Romain d’Occident ainsi que les États pontificaux. Constantin se serait ensuite retiré dans l’Empire Romain d’Orient, laissant le champ libre au pape.

12§. Indépendamment de cette donation, l’Église a revendiqué pour elle la supériorité du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel, ce qui donnait au Pape le droit de juger de tout sans pouvoir être jugé par personne de cette terre ; à l’Église l’auctoritas, l’origine du pouvoir, à elle la charge de déléguer la potestas, le pouvoir temporel, au souverain, sachant que si elle fait le souverain, elle peut aussi le défaire : ainsi au synode de Rome en 1076, le pape Grégoire VII excommuniera l’Empereur Henri IV et surtout, fait inouï, il déliera ses sujets du devoir de lui obéir.

13§. La réforme grégorienne, en arrachant l’institution ecclésiale à la société civile, voulait faire échapper l’Église aux séductions de la société et lui permettre d’interpeller les puissants au nom de l’Évangile. La mise en place d’une organisation pontificale supranationale centralisatrice, la concentration de biens et de pouvoirs, ont cependant abouti à ce que la hiérarchie ecclésiastique reproduise en son sein les travers de la société civile dont elle voulait s’émanciper : népotisme, corruption, attrait pour la gloire des hommes, intolérance à tout ce qui peut remettre en question la distribution des richesses et des pouvoirs en sa défaveur.

14§. Au niveau des doctrines, la synthèse du dominicain Thomas d’Aquin (1225-1274), qui rencontra d’abord de l’hostilité, finit par devenir la théologie officielle de l’Église catholique sous le nom de « thomisme », norme interprétative de la foi chrétienne dont il était peu sûr de s’écarter et à laquelle il était bon de rapporter toute affirmation chrétienne.

15§. Quittant le domaine de l’histoire pour l’Écriture sainte, on peut trouver chez Paul une légitimation théologique de l’obéissance aux autorités :

Que tout homme soit soumis aux autorités [exousia potestas] qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui. 2 Ainsi, celui qui s’oppose à l’autorité se rebelle contre l’ordre voulu par Dieu, et les rebelles attireront la condamnation sur eux-mêmes.
3 En effet, les magistrats [arkontes, principes] ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu ne pas avoir à craindre l’autorité ? Fais le bien et tu recevras ses éloges,
4 car elle est au service de Dieu pour t’inciter au bien. Mais si tu fais le mal, alors crains. Car ce n’est pas en vain qu’elle porte le glaive : en punissant, elle est au service de Dieu pour manifester sa colère envers le malfaiteur.
5 C’est pourquoi il est nécessaire de se soumettre, non seulement par crainte de la colère, mais encore par motif de conscience.
6 C’est encore la raison pour laquelle vous payez des impôts : ceux qui les perçoivent sont chargés par Dieu de s’appliquer à cet office. 7 Rendez à chacun ce qui lui est dû : l’impôt, les taxes, la crainte, le respect, à chacun ce que vous lui devez. [4]

On peut lire ce texte comme une sacralisation du pouvoir temporel : comme il est donné par Dieu, désobéir au souverain c’est désobéir à l’ordre – à la hiérarchie – voulus par Dieu.
Paul a sans doute la vision de la Pax Romana, d’un empire romain maintenu en paix par le souverain : son exercice de la justice civile permet au peuple de vivre en paix et en particulier de pratiquer sa religion sans être inquiété. Paul ne se pose pas ici la question du souverain temporel qui outrepasse son pouvoir en prétendant régir ce qui est de l’ordre du religieux.


2. quand la spiritualité critique elle-même son idéologisation

L’interface anthropologique
« Une tradition morale, spirituelle, religieuse, propose des valeurs fondées sur un plan qui peut inclure l’ordre politique et social mais qui ne s’y réduit pas.

« L’idéologie propose une interprétation réductrice, partielle et partiale, de la tradition et ne peut se maintenir qu’en étouffant les autres lectures possibles de ladite tradition.
" Périodiquement, des voix s’élèvent surgies de nulle part pour proposer d’autres interprétations non conformistes de la tradition. Parlant au nom des sans-voix, des faibles, elles critiquent les comportements d’accaparement des puissants, leur insensibilisation à la misère des autres ».

Sa déclinaison chinoise
16§. - En confucianisme, le pouvoir est un mandat reçu du Ciel que l’on conserve par la vertu et que l’on perd par la recherche du profit : la relation hiérarchique n’est pas que descendante, le Prince a des droits sur ses sujets, mais il a aussi des devoirs envers eux : réciproquement, le sujet a certes des devoirs envers son prince, mais aussi des droits. Quand le Prince se comporte de manière indigne d’un Prince, il n’est plus prince et peut être traité comme un vulgaire criminel.

17§. Mencius dira que la valeur suprême est le peuple, et si un souverain, par son incapacité, provoque la misère du peuple, alors il doit être changé – Mencius ira même jusqu’à dire que si les esprits protecteurs des grains et du sol s’avèrent incapables de protéger les récoltes, il faut aussi les changer [5]. Cela signifie que le puissant doit rendre compte de sa façon de gérer son pouvoir qui ne lui est pas confié inconditionnellement.

18§. Confucius ne visait pas à former des hauts-fonctionnaires, des diplomates, des hommes politiques accomplis, il plaçait au-dessus de la réussite sociale le perfectionnement moral : le disciple préféré de Confucius ne disposait que d’un bol de riz par jour. Pour Confucius, il valait mieux préserver son intégrité morale quitte à connaître l’indigence, plutôt que connaître l’affluence en s’étant compromis avec des hommes de peu.
19§. Au long de l’histoire impériale chinoise, des mandarins ont pris leur pinceau pour critiquer la corruption des courtisans de la cour impériale et la misère qui en résulte dans le peuple, en acceptant d’en payer le prix.

Sa déclinaison chrétienne
20§. - L’Ancien testament nous montre des prophètes surgis de nulle part qui interpellent la caste sacerdotale et l’institution royale d’Israël au nom de l’honneur de Dieu : « Vous prétendez obéir à Dieu alors que vous ne recherchez que votre intérêt propre, vous vous comportez comme les puissants des autres nations et vous attirez sur vous et sur le pays la colère divine » proclament-ils avec véhémence.

Les prophètes rappelleront le droit des petits : orphelin, veuve, immigré et demanderont que les juges ne se laissent pas acheter par les puissants. Ils reflètent le souci de Dieu pour les faibles que la société aurait facilement tendance à maltraiter.

21§. Dans le Nouveau testament, le Christ s’occupe des gens rejetés aux marges : pestiférés, collaborateurs de l’occupant romain, prostituées. La bonne société lui reprochera ces fréquentations, ce à quoi il répondra que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob n’accède pas qu’un seul petit soit perdu : c’est pour cette raison qu’il a envoyé son Fils sur terre afin qu’il recherche la centième brebis perdue.
22§. La parabole du riche et de Lazare [6], mais aussi celle du riche insensé [7], rappelent au riche que les biens matériels ne passent pas l’obstacle de la mort : la réussite sociale n’en est pas une si elle aboutit à perdre la valeur suprême, la vie éternelle. L’idée n’est pas de condamner la richesse en soi, mais son accumulation ici-bas, dans l’indifférence au démuni.

On trouve dans l’histoire européenne des exemples de riches sensés qui se sont laissés interpellés par la critique évangélique : je pense à Nicolas Rolin (1376-1462), chancelier de Philippe le Bon, et son épouse, Guigone de Salins (1403-1470), qui ont utilisé une partie de leur fortune pour fonder et doter les Hospices de Beaune en 1443 en faveur des miséreux.
23§. Jésus distingue nettement les deux ordres, temporel et spirituel, les deux royaumes, terrestre et céleste, lorsqu’il est pris à parti par les Pharisiens :

S’étant postés en observation, ils envoyèrent à Jésus des indicateurs jouant les justes ; ils voulaient le prendre en défaut dans ce qu’il dirait, pour le livrer à l’autorité [arke principatus] et au pouvoir [exousia potestas] du gouverneur [hegemon, praesidium].
Ils lui posèrent cette question : « Maître, nous savons que tu parles et enseignes de façon correcte, que tu es impartial et que tu enseignes les chemins de Dieu selon la vérité. Nous est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César ? »
Pénétrant leur fourberie, Jésus leur dit : « Faites-moi voir une pièce d’argent. De qui porte-t-elle l’effigie et l’inscription ? » Ils répondirent : « De César. »
Il leur dit : « Eh bien ! rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Luc 20,20-25

Face à Pilate qui lui demande s’il est roi, Jésus répondra que son royaume – sa royauté n’est pas de ce monde :

Jésus répondit : « Ma royauté n’est pas de ce monde. Si ma royauté était de ce monde, les miens auraient combattu pour que je ne sois pas livré aux Juifs. Mais ma royauté, maintenant, n’est pas d’ici. »
Jean 18,36

24§. Lors de la crise iconoclaste qui a secoué la chrétienté byzantine de 723 à 843, si le patriarche et la hiérarchie ecclésiastique ont suivi la volonté impériale d’interdire la vénération des images, le peuple et les moines ont résisté victorieusement. Le césaro-papisme byzantin avait donc lui aussi ses limites. Plus tard, les tentatives d’union avec Rome menées par les basileus échoueront, là aussi à cause des résistances des moines et du peuple.
En Occident, des femmes charismatiques issues du peuple sauront faire entendre leur voix au plus haut niveau pour interpeller les puissants au nom de Dieu : Catherine de Sienne ou Jeanne d’Arc par exemple.


3. Quand la modernité force à bouger

L’interface anthropologique
25§. “La modernité s’est imposée sur l’ensemble du globe comme vision du monde et comme valeur. Elle est porteuse de l’idéal du progrès : l’être humain, en exerçant sa raison, est toujours plus capable de maîtriser ce qui lui arrive et de se donner un avenir, à la différence des animaux qui reçoivent un destin.

26§. “Ce projet suppose de ne rien accepter qui ne soit d’abord passé par le tribunal de la raison : l’ancienneté ne suffit pas à légitimer une pensée ou une pratique. Le projet moderne repose fondamentalement sur la vision d’un être humain devenant majeur, autonome, renonçant à s’appuyer sur des instances hétéronomiques extèrieures qui ont pu être utiles pendant son enfance mais qui doivent maintenant s’effacer (cf. Kant et sa definition de l’Aufklärung, des Lumières).

27§. “Les différents champs du savoir (politique, économique, physique) s’autonomisent par rapport aux champs de la morale et de la religion et n’acceptent plus d’être régulés par eux. Ainsi Nicolas Machiavel (1469-1527) dressera le portrait politique ideal d’un prince mû uniquement par l’objectif de l’unification de l’Italie, cette fin bonne justifiant des expedients que la morale réprouve – mais pour Machiavel, la morale et la religion n’ont pas à dicter la conduite du politique qui a sa fin propre.

28§. “Ce nouveau paradigme déstabilise les formes de pensée et d’organisation politiques traditionnelles qui sont menacées dans leur existence même. Après une phase initiale de déni où les tenants de l’ancien régime ont pu essayer de bloquer le changement et de revenir en arrière, ils ont dû faire le deuil de leur position dominante et tenter de se refonder prenant en compte les acquis de la modernité sur le plan du savoir (démarche scientifique) et de la politique (démocratie). La réinterprétation à frais nouveaux a pu s’appuyer sur une revisitation du passé originel, afin de retrouver un élan vital, une intuition originelle que la gangue déposée siècle après siècle avait fait sans doute perdre de vue.”

Sa déclinaison chinoise
29§. - Le nouveau confucianisme tentera de montrer que les valeurs de démocratie et de science ne sont pas incompatibles avec la doctrine confucéenne. Il relèvera les points d’accroche du confucianisme originel avec la pensée démocratique et le pragrmatisme scientifique. Enfin, il montrera qu’il peut contribuer à une civilisation mondiale équilibrée qui ne serait pas uniquement déterminée par le point de vue occidental.

Sa déclinaison chrétienne
30§. - Les penseurs chrétiens ont pu argumenter que les avancées modernes – en particulier les droits de l’homme – sont nées sur le terreau préparé par le christianisme.

Le retour à la pensée des pères de l’Église des premiers siècles a permis de redécouvrir la vitalité et la créativité de la pensée chrétienne naissante, quand il s’agissait de formuler la foi chrétienne dans les categories de la philosophie grecque.

Le Concile de Vatican II a été l’occasion d’un repositionnement de l’Église catholique. On sait qu’à la question d’un journaliste qui demandait pourquoi un nouveau concile, le pape Jean XXIII serait alors allé à une fenêtre qu’il aurait ouverte en disant : "pour que l’air entre". Cette réponse pouvait s’entendre dans un sens spirituel (l’air, c’est l’Esprit saint qui fait toute chose nouvelle), mais aussi dans un sens pratique : il s’agit en ouvrant la fenêtre d’entendre ce que le monde a à dire à l’Église.

Le concile Vatican II a en particulier promulgué en 1965 deux déclarations qui, chacune dans leur genre, manifeste que l’Église catholique a fait le deuil d’une position dominante :

  • Nostra Aetate, la declaration des relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, reconnaît dans les religions non-chrétiennes un rayon de la vérité qui illumine tout homme – étant entendu que pour les pères de l’Église, la plenitude de la vérité repose en Jésus Christ et dans son Église. Il n’est donc plus possible de dire simplement que la religion chrétienne dans sa variante catholique est la seule vraie et que toutes les autres sont fausses doctrinalement et perverses moralement.
  • Dignitatiis Humanae, la déclaration sur la liberté religieuse, affirme le droit de tout homme à choisir librement sa religion et à la pratiquer en privé et en public, dans le respect de l’ordre public. Elle condamne tout pouvoir politique qui voudrait contraindre ce choix qui s’origine dans la dignité même de l’homme, créature que Dieu a dotée d’une dignité inaliénable et infrangible. Les États animés par une idéologie athée (l’URSS à l’époque) n’ont donc pas le droit d’empêcher les chrétiens de pratiquer, mais aussi les pays où la religion catholique est religion d’État (l’Espagne franquiste par exemple) ne peuvent pas s’en prévaloir pour persécuter ou interdire les autres confessions chrétiennes.


4. La vraie force dans la faiblesse

L’interface anthropologique
« 31§. Celui qui est uni au principe originel, celui qui se tient au principe, peut avoir l’air faible, obscur, alors qu’en réalité il réside là où se trouve la vraie force.
« Celui-là peut même vaincre la mort. »

Sa déclinaison chinoise
- Le Dao est souvent compare à l’eau : elle se tient en bas, elle est insipide, fade, plate, et pourtant rien ne l’arrête et elle entame tout. Fluide, elle s’adapte sans résister au terrain.
De même, le saint taoïste semble idiot, il n’a pas d’opinion, il ne brille pas dans ses paroles, et pourtant, dit Lao Zi, ne rivalisant avec personne, il se retrouve à la tête de l’Empire [8].
Mieux, identifié au Dao, il ne peut être entamé ni par la griffe du tigre, ni par la corne du rhinoceros ni par l’épée du soldat : la mort ne pouvant trouver de place en lui, il est immortel.

Sa déclinaison chrétienne
« 32§. - Le Christ est totale disponibilité à la volonté du Père, obéissant aux moindres motions de l’Esprit saint : il est cet homme parfait né d’en haut qui est comme le vent, dont on ne sait ni d’où il vient ni où il va [9]. Cette obéissance le rend libre par rapport aux normes sociales et religieuses de son temps, en particulier par rapport aux prescriptions de la Torah, de la Loi juive, ce qui le mènera à sa condamnation à mort par les autorités politiques et religieuses de son temps. L’extrême abaissement sera suivi d’une élévation au-dessus de toutes les puissances, souterraines, terrestres et célestes.
Les chrétiens ont vu dans la geste du troisième serviteur souffrant d’Isaïe [10] une préfiguration de l’abaissement et du relèvement du Christ. Reprenant les événements historiques de plus loin encore, ils ont discerné un mouvement d’abaissement qui a commencé avant le temps, dans le sein même de Dieu, quand le Christ s’est vidé de sa condition divine afin de devenir semblable aux hommes dans leur faiblesse mortelle, et, ressuscité par le Père, d’entraîner dans son relèvement la création toute entière soumise au pouvoir de la mort [11].


© fr. Franck Guyen op, février 2018

[1Voir Lao Zi, La voie et sa vertu, n°38

[2Nicée en 325, Constantinople en 380-381, Éphèse en 431, Chalcédoine en 451 pour les conciles de la première moitié du premier millénaire

[4Romains 13,1-7

[5Voir Mencius

[6

19 « Il y avait un homme riche qui s’habillait de pourpre et de linge fin et qui faisait chaque jour de brillants festins. 20 Un pauvre du nom de Lazare gisait couvert d’ulcères au porche de sa demeure. 21 Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses ulcères.
22 « Or le pauvre mourut et fut emporté par les anges au côté d’Abraham ; le riche mourut aussi et fut enterré. 23 Au séjour des morts, comme il était à la torture, il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare à ses côtés. 24 Alors il s’écria : ‹Abraham, mon père, aie pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre le supplice dans ces flammes.›
25 Abraham lui dit : ‹Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu ton bonheur durant ta vie, comme Lazare le malheur ; et maintenant il trouve ici la consolation, et toi la souffrance. 26 De plus, entre vous et nous, il a été disposé un grand abîme pour que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ne le puissent pas et que, de là non plus, on ne traverse pas vers nous.›
27 « Le riche dit : ‹Je te prie alors, père, d’envoyer Lazare dans la maison de mon père, 28 car j’ai cinq frères. Qu’il les avertisse pour qu’ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture.›
29 Abraham lui dit : ‹Ils ont Moïse et les prophètes, qu’ils les écoutent.› 30 L’autre reprit : ‹Non, Abraham, mon père, mais si quelqu’un vient à eux de chez les morts, ils se convertiront.› 31 Abraham lui dit : ‹S’ils n’écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu’un ressuscite des morts, ils ne seront pas convaincus.› »
Luc 16,19-31

[7

15 Et il leur dit : « Attention ! Gardez-vous de toute avidité ; ce n’est pas du fait qu’un homme est riche qu’il a sa vie garantie par ses biens. » 16 Et il leur dit une parabole : « Il y avait un homme riche dont la terre avait bien rapporté. 17 Et il se demandait : ‹Que vais-je faire ? car je n’ai pas où rassembler ma récolte.› 18 Puis il se dit : ‹Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en bâtirai de plus grands et j’y rassemblerai tout mon blé et mes biens.› 19 Et je me dirai à moi-même : ‹Te voilà avec quantité de biens en réserve pour de longues années ; repose-toi, mange, bois, fais bombance.› 20 Mais Dieu lui dit : ‹Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie, et ce que tu as préparé, qui donc l’aura ?› 21 Voilà ce qui arrive à celui qui amasse un trésor pour lui-même au lieu de s’enrichir auprès de Dieu. »
Luc 12,15-21

[8Voir Lao Zi, La voie et sa vertu, n°20 et n°22

[9

7 Ne t’étonne pas si je t’ai dit : ‹Il vous faut naître d’en haut›. 8 Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. »
Jean 3, 7-8

[10

13 Voici que mon Serviteur réussira, il sera haut placé, élevé, exalté à l’extrême. 14 De même que les foules ont été horrifiées à son sujet - à ce point détruite, son apparence n’était plus celle d’un homme, et son aspect n’était plus celui des fils d’Adam - , 15 de même à son sujet des foules de nations vont être émerveillées, des rois vont rester bouche close, car ils voient ce qui ne leur avait pas été raconté, et ils observent ce qu’ils n’avaient pas entendu dire. 53:1 Qui donc a cru à ce que nous avons entendu dire ? Le bras du SEIGNEUR, en faveur de qui a-t-il été dévoilé ? 2 Devant Lui, celui-là végétait comme un rejeton, comme une racine sortant d’une terre aride ; il n’avait ni aspect, ni prestance tels que nous le remarquions, ni apparence telle que nous le recherchions. 3 Il était méprisé, laissé de côté par les hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, tel celui devant qui l’on cache son visage ; oui, méprisé, nous ne l’estimions nullement. 4 En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, ce sont nos douleurs qu’il a supportées, et nous, nous l’estimions touché, frappé par Dieu et humilié. 5 Mais lui, il était déshonoré à cause de nos révoltes, broyé à cause de nos perversités : la sanction, gage de paix pour nous, était sur lui, et dans ses plaies se trouvait notre guérison. 6 Nous tous, comme du petit bétail, nous étions errants, nous nous tournions chacun vers son chemin, et le SEIGNEUR a fait retomber sur lui la perversité de nous tous. 7 Brutalisé, il s’humilie ; il n’ouvre pas la bouche, comme un agneau traîné à l’abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent : elle est muette ; lui n’ouvre pas la bouche. 8 Sous la contrainte, sous le jugement, il a été enlevé, les gens de sa génération, qui se préoccupe d’eux ? Oui, il a été retranché de la terre des vivants, à cause de la révolte de son peuple, le coup est sur lui. 9 On a mis chez les méchants son sépulcre, chez les riches son tombeau, bien qu’il n’ait pas commis de violence et qu’il n’y eut pas de fraude dans sa bouche. 10 Le SEIGNEUR a voulu le broyer par la souffrance. Si tu fais de sa vie un sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours, et la volonté du SEIGNEUR aboutira. 11 Ayant payé de sa personne, il verra une descendance, il sera comblé de jours ; sitôt connu, juste, il dispensera la justice, lui, mon Serviteur, au profit des foules, du fait que lui-même supporte leurs perversités. 12 Dès lors je lui taillerai sa part dans les foules, et c’est avec des myriades qu’il constituera sa part de butin, puisqu’il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort et qu’avec les pécheurs il s’est laissé recenser, puisqu’il a porté, lui, les fautes des foules et que, pour les pécheurs, il vient s’interposer.
Isaie 52,13 – 53,12

[11

5 Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus Christ : 6 lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. 7 Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, reconnu à son aspect comme un homme, 8 il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. 9 C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom, 10 afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, 11 et que toute langue confesse que le Seigneur, c’est Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père.
Philippiens 2,5-11


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