Franck GUYEN

Figures dominicaines – Antonin (1389-1459)

jeudi 15 février 2018 par Phap

Version numérisée de :

  • Saint Antonin de l’Ordre de Saint-Dominique, Archevêque et Patron de Florence, par le R. P. D.-A. Mortier du même Ordre. SOCIETE SAINT- AUGUSTIN, Desclée, De Brouwer et Cie, Imprimeurs des Facultés Catholiques de Lille - 1896 [31 p., 93 mm x 144 mm]

Les illustrations n’ont pas été reprises


En guise d’avertissement


Table des matières


Saint Antonin


I. LE PETIT POSTULANT

FLORENCE est la ville des fleurs, des arts et des saints. Gracieusement assise sur les bords de l’Arno, dans lequel se mirent ses dômes, ses palais et ses tours ; au centre d’une vallée qui l’embaume de ses parfums et l’enrichit de ses fruits ; entourée de collines qui semblent disposées par la Providence comme les gradins d’un cirque d’où ses admirateurs puissent contempler de haut la magnificence de son panorama ; peuplée d’une race déliée de corps et d’esprit, active, intelligente, débordante d’aspirations généreuses, mais si turbulente et si volage qu’elle ne put jamais les réaliser, comme ces arbres chargés de fleurs qui n’arrivent pas à nouer leurs fruits ; mère féconde d’artistes incomparables : peintres, sculpteurs, orfèvres, architectes, qui, dans tous les styles et à tous les degrés, de Fra Angelico à Michel-Ange, ont entassé les chefs-d’œuvre dans ses temples, ses palais, ses couvents : cette ville, couronnée de toutes les gloires humaines, a reçu de DIEU, comme à pleines mains, les grâces de la sainteté. C’est une terre de saints : les Jean Gualbert, les Catherine de Ricci, les Philippe de Néri, les Marie-Madeleine de Pazzi, les Marie Bagnesi, les Sept Fon¬dateurs des Servites et tant d’autres sont nés à Florence. Mais, entre tous, à raison de l’influence prodigieuse qu’il a exercée sur elle, saint Antonin est resté le saint de Florence. Le sillon creusé par lui dans les cœurs est si profond que ni les siècles, ni les révolutions n’ont pu le combler. Il est tou¬jours pour Florence San Antonino Benedetto !

Il y naquit, en 1389, dans une famille bourgeoise. Son père, Nicolas Pierozzi, était notaire de la Seigneurie. De son [p.4] vrai nom, il s’appelait Antonio, mais il était si petit, si frêle, si délicat, qu’on lui donna le diminutif câlin d’Antonino. Il avait, de corps, juste ce qu’il fallait pour habiller de chair unie âme, et ce peu d’étoffe n’était pas bon ! Sa mignonne figure aux traits si fins, si doux, si spirituels, annonçait un tempérament maladif. Par contre, c’était un souffreteux d’une intelligence d’élite et d’une volonté d’acier. Ce qu’il voulait, dût-il briser son corps, il le faisait. Si le fourreau était usé, la lame était forte.

Pieusement élevé par sa mère, ardent à l’étude comme à la prière, Antonin, dès l’âge de seize ans, demanda l’habit de saint Dominique.

En ce temps-là, le Bienheureux Jean Dominici, — un des grands réformateurs du quinzième siècle, — bâtissait aux portes de Florence, à mi-côte de la colline de Fiesole, un couvent dédié à saint Dominique. C’est lui que le jeune homme va trouver. Il lui raconte sa vie, ses aspirations, ses goûts, ses études. Jean Dominici l’écoute et le regarde. Et de voir dans un corps si frêle une générosité si grande, l’émeut jusqu’aux larmes. Mais la bonne volonté ne suffit pas. Fondant un couvent de stricte observance, il a besoin d’hommes capables de la porter. Comment imposer des jeûnes, des abstinences, des veilles, toute une vie de rigoureuse austérité à une nature si délicate ? Il refuse. Antonin insiste, supplie, importune. Voyant qu’il portait un gros livre sous le bras, Jean Dominici lui demande ce qu’il étudie. C’était un livre de droit canon. « Eh bien ! lui dit-il en forme de conclusion, apprenez-le, et quand vous pourrez me le réciter en entier de mémoire, vous serez reçu. »

C’était lui dire poliment adieu. Lejeune homme ne l’entendit pas ainsi, et, souriant aimablement, il dit au Prieur : Au revoir !


II. — LE NOVICIAT.

MOINS d’un an après, Antonin, qui était doué d’une prodigieuse mémoire, se présentait, son gros livre sous le bras, au Bienheureux Jean Dominici. Il n’avait pas grandi ; son corps était aussi frêle, sa figure aussi maladive. Le Prieur l’interroge au hasard du livre et reste stupéfait de l’entendre réciter mot à mot les longues et indigestes formules du droit. II y avait là une preuve de volonté peu commune et un signe éclatant d’intelligence supérieure. Jean Dominici, qui se connaissait en hommes, en est tellement frappé, qu’il oublie l’extérieur du petit postulant, l’accepte et lui donne l’habit religieux. Le couvent de Fiesole n’étant pas terminé, c’est à Cortone qu’Antonin est envoyé pour se former à la discipline dominicaine.

A cette époque, toute une famille de saints, née des larmes et des sacrifices de sainte Catherine de Sienne, travaillait à la réforme de l’Ordre de Saint-Dominique. La peste noire, les troubles du grand schisme, les guerres sans cesse renaissantes avaient dépeuplé les couvents, et le petit nombre de religieux qui les occupaient s’étaient relâchés de l’austérité première. Sur ces ossements, qui lentement se desséchaient, l’Esprit de DIEU avait soufflé. Une armée d’hommes à la foi vive, au cœur généreux, au zèle intrépide, se levait dans l’Ordre des Prêcheurs. A la tête de ces braves marchait Raymond de Capoue, Général de l’Ordre, le confesseur, le disciple et l’enfant bien-aimé de sainte Catherine de Sienne. Nous avons vu à Fiesole un des plus illustres pionniers de cette œuvre, Jean Dominici, dont la puissante énergie contribua largement à la cessation du schisme. A Cortone, Antonin a la bonne fortune de trouver un autre saint comme maître des novices, le Bienheureux Laurent de Ripafratta. C’était l’homme de Dieu, simple, droit, pur comme un ange, dur à [p.6] lui-même, indulgent pour les autres, menant sur terre, dans la mortification, l’étude et la prédication, une vie toute céleste. A telle école, Antonin, déjà si bien disposé, ne pouvait se perfectionner. Dans son maître, il voyait la règle vivante en action ; il n’avait qu’à imiter. Aussi, l’impression qu’il en reçut fut si profonde, que bien des années plus tard, apprenant sa mort, il écrivit aux religieux qui l’avaient assisté, une lettre débordante d’admiration et de reconnaissance. Après un an de noviciat, Antonin fit sa profession solennelle et retourna à Fiesole. Voulant faire marcher de pair la rigueur de l’observance et la science de la vérité, Jean Dominici avait créé dans son couvent un collège pour les études. Nul ne fut plus ardent que saint Antonin dans l’amour de l’un et de l’autre. Dominicain, il voulait réaliser dans sa vie l’idéal de son Père saint Dominique : être pauvre, chaste, obéissant comme lui, mais, dans la même mesure, savant et zélé comme lui. Et pendant les années de son noviciat, il se livra à l’étude avec toute la force de son intelligence, convaincu que jamais il n’en mettrait assez au service de DIEU.


III. — SAINT-MARC.

SES études terminées, ordonné prêtre, notre saint, dont toute l’ambition se bornait à être le premier au labeur et le dernier à l’honneur, fut choisi pour diriger diverses communautés. Sa piété, sa science, sa gravité, ne lui permettaient pas de se dérober. Rome, Naples, Sienne, Fiesole, l’eurent successivement comme Prieur ; et partout, l’homme de DIEU, malgré sa jeunesse, sut, par sa bonté et sa prudence, tout en travaillant à la réforme, — œuvre ordinairement ingrate, — se concilier tous les cœurs et mériter toutes les confiances. Ce qu’il demandait à ses frères, le premier il le faisait, et si la faiblesse humaine tardait à le suivre, il savait [p.8] y condescendre, tenait compte des premiers pas en avant, et, au besoin, se contentait d’un moindre bien s’il ne pouvait avoir le meilleur.

Les Florentins étaient jaloux. Plus la réputation de saint Antonin allait grandissant, plus ils voulaient le posséder à eux seuls. Le couvent de Fiesole étant trop éloigné à leur gré ; celui de Sainte-Marie-Nouvelle n’ayant pas embrassé la réforme, ils résolurent d’offrir à leur concitoyen une maison au milieu d’eux. Cosme de Médicis s’interposa auprès du Pape Martin V, et il fut convenu que les moines Silvestrins qui occupaient un monastère dédié à Saint-Marc, se retireraient ailleurs, et le laisseraient aux Dominicains réformés. Cette convention fut confirmée par Eugène IV, et, en 1436, saint Antonin, élu premier prieur de Saint-Marc, en prit solennellement possession. Il avait quarante-sept ans.

Le monastère était délabré, l’église en ruines ; la restauration s’imposait. Cosme de Médicis fut le caissier, saint Antonin l’architecte. Mais, à l’encontre de ce qui arrive d’ordinaire, les plans de l’architecte n’étaient jamais assez grandioses ni assez somptueux pour le caissier. Habitué à la splendeur de ses palais, riche, et le montrant volontiers, Cosme voulait bâtir à son saint ami un vaste et confortable monastère. Le petit Prieur fut intraitable. Il fit le plan, donna les mesures et en surveilla l’exécution pour éviter les surprises luxueuses de son caissier. Les lieux réguliers : l’église, le chapitre, le réfectoire, la bibliothèque, ont cependant grand air, mais les cellules, saint Antonin me pardonne ! — sont à peine habitables. Basses, écrasées par la voûte, étroites au point qu’un lit et une table les remplissent, et pour fenêtre, une ouverture cintrée à peine haute de 0,60 et large de 0,40, un vrai trou… Ce n’était pas certainement le style de Cosme le [p.9] Magnifique. La cellule du saint Prieur n’était pas plus vaste que celle des religieux, et ce n’est pas sans émotion qu’on en franchit le seuil, quoiqu’elle soit profanée aujourd’hui, comme tout le couvent de Saint-Marc, par ordre d’un gouvernement que les souvenirs les plus sacrés et les plus glorieux n’ont pu arrêter dans ses sacrilèges spoliations.

Le 6 janvier 1442, Eugène IV consacrait en grande pompe la nouvelle église de Saint-Marc.


IV. - L’AMI DE CŒUR.

LA simplicité, la pauvreté, la pénitence dirigèrent saint Antonin dans la construction de son couvent, mais bientôt, par instinct, en vrai fils de Florence, l’artiste se dévoila.

Il y avait avec lui au noviciat un jeune frère, né à Fiesole. On l’appelait Fra Giovanni, mais les saints et les hommes lui ont donné le nom de Fra Angelico. C’était une âme simple et pure, rêveuse et mystique, de celles qui passent à travers le monde sans en sentir le contact, l’effleurant à peine du bout de leurs ailes. Les deux novices s’étaient pris de vive amitié. Blessés au cœur du même amour de DIEU, ils avaient les mêmes goûts, les mêmes combats et les mêmes aspirations. Cette tendresse mutuelle les suivit dans la vie, malgré l’éloignement de la séparation. Plus les sens sont contenus, plus le cœur garde la fraîcheur de la jeunesse et l’enthousiasme du dévoûment [sic], comme ces fleurs qui, à l’abri des rayons brûlants du soleil, conservent, sous une ombre tamisée de lumière, l’éclat de leur coloris et l’arome [sic] de leurs parfums. Fra Angelico n’était cependant ni un savant, ni un prédicateur : ses aptitudes différaient complètement de celles de son [p.10] saint ami. Sa vie se passait dans la contemplation des choses célestes, mais ce qu’il voyait en dedans, sa main d’artiste l’exprimait merveilleusement au dehors.

A peine élu Prieur de Saint-Marc, saint Antonin appela son ami près de lui et le chargea d’orner de peintures le couvent qu’il bâtissait. Fra Angelico en fit un paradis. Sur les murs du cloître, des lieux réguliers, des cellules, se déroule une théorie de saints dont la splendeur éblouit. De corps, ces saints n’en ont que l’ombre, mais quelle grâce dans la draperie, quelle richesse de coloris, quelles figures ! C’est au ciel qu’il les a vues, ces figures à travers lesquelles les âmes passent.... On dit qu’il peignait à genoux : si l’on veut comprendre sa peinture, c’est à genoux qu’il faut la regarder. Le saint Prieur dut être content. Pendant que son ami peignait ses madones et ses saints sur les murs, il s’efforçait de les peindre dans les âmes. Prêcher, confesser, diriger les consciences, était sa vie de tous les instants. Nul ne venait à lui sans être éclairé et fortifié. Il possédait, à un rare degré, les deux qualités maîtresses d’un directeur : la science et la prudence. Tellement que, dans Florence et au loin, on l’appelait communément Antonin des Conseils. Les affaires les plus délicates affluaient à sa cellule, et c’était merveille de voir le saint Prieur, toujours bon et souriant, ne rebutant personne, écoutant les pauvres comme les riches, dirimer d’un mot une question épineuse, terminer des procès, apaiser des discordes et donner à chacun, avec justice, douceur et fermeté, le grand bien de la paix.

Florence vivait de lui ; à ce point que Cosme de Médicis, voulant jouir plus facilement de sa conversation, lui demanda une cellule dans son couvent. Et ce grand homme allait souvent se retremper dans la foi et l’amour de DIEU près de son saint ami.
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V. — ŒUVRES DE ZÈLE.

LE Prieur de Saint-Marc était ce que nous appelons aujourd’hui un homme d’œuvres. Aussi, est-il curieux de le voir fonder ou développer, en plein quinzième siècle, des œuvres que nous croyons avoir été inventées de nos jours.

La plus importante, à coup sûr, est la fondation des catéchismes de persévérance. A cette époque, l’abandon dans lequel se trouvait la jeunesse était déplorable. Laissés à eux-mêmes, errant dans les rues, adonnés à tous les vices, les j enfants, même ceux des plus riches familles, ne savaient de DIEU, des mystères de la foi, des obligations de la morale, que fort peu de chose. Leur bagage intellectuel était très léger, et certainement plus d’un Florentin d’alors, comme plus d’un Italien de nos jours, mettait la madone bien au-dessus du bon DIEU. Le Prieur de Saint-Marc s’émut d’un tel délaissement. Si les blasphèmes se multipliaient, si les mœurs étaient corrompues, si les haines divisaient les familles, il l’attribuait, à juste titre, à l’ignorance des vérités religieuses.

Un essai de catéchisme avait été tenté : sous l’impulsion d’un saint moine, quatre compagnies, composées d’hommes de bonne volonté, s’étaient partagé la ville, et, chaque dimanche, donnaient aux enfants des leçons de catéchisme. Excellente idée, mais, faute d’une direction éclairée et prudente, l’œuvre végétait. Saint Antonin se mit à la tête. Tous les dimanches, il réunissait les enfants et les jeunes gens et leur expliquait les mystères de la foi. Sa parole était si claire, sa bonté si attrayante, qu’il sut, tout en les instruisant, séduire et charmer ses auditeurs quelque peu volages. Au besoin, pour les distraire et les reposer, il se mêlait à leurs jeux et leur apprenait à s’amuser d’une manière honnête.

Ce catéchisme de persévérance eut un merveilleux succès. Toute la ville voulut le suivre, et ce que le saint homme disait [p.13] aux enfants, dans une langue presque maternelle, était écouté avec ravissement. Ce fut une vraie mission.

Les résultats en furent si consolants et si durables, que saint Antonin put établir solidement une dévotion qui lui était chère : l’adoration nocturne ; non pas que l’on exposât le Saint-Sacrement, — la liturgie ne le permettait pas, — mais, le samedi et la veille des fêtes, les confrères des quatre compagnies instituées par lui, se réunissaient dans leurs églises respectives. Toute la nuit, on priait, on chantait, on méditait, on se flagellait. C’étaient les saintes veilles des premiers chrétiens dans les sombres galeries des catacombes et plus tard dans les somptueuses basiliques. L’homme de DIEU était l’âme de ces réunions. Sa parole ardente, ses exemples de vertu, sa vie austère, tout contribuait à entraîner les cœurs. Décidément Florence avait un maître, et ce maître, ce n’était pas Cosme le Magnifique avec toutes ses richesses, c’était le petit Prieur de Saint- Marc avec sa pauvreté et, — ce qui donne aux saints le sceptre du monde, — l’amour de DIEU jusqu’au mépris de soi.


VI. — L’ARCHEVÊQUE.

SUR ces entrefaites, l’Archevêque de Florence, Barthélemy Zabarelli, vint à mourir. C’était un beau poste vacant : riche bénéfice, résidence agréable, titre décoratif, situation puissante. Les concurrents ne manquèrent pas. Même dans l’Eglise, l’ambition a ses entrées. Les demandes plus ou moins patronnées affluaient à Eugène IV, au point qu’il en était écœuré. Cosme de Médicis, d’autre part, et la Seigneurie réclamaient un vrai Pasteur, non un mercenaire. Le Pape restait perplexe : neuf mois s’étaient écoulés sans qu’il trouvât son homme.

En ce temps-là, Fra Angelico, appelé à Rome par Eugène [p.14] IV, décorait d’admirables fresques la chapelle de Saint-Laurent, au Vatican. Le Pontife aimait autant le religieux qu’il admirait l’artiste. Souvent, pour se distraire de ses graves occupations, il allait le trouver dans son atelier et s’entretenait avec lui. Un jour, il arrive le front soucieux, l’air inquiet, comme accablé de lassitude. Fra Angelico, simple et familier, lui dit : « Très Saint Père, vous êtes triste, qu’avez-vous donc ? » Et le Pape de raconter ses ennuis pour l’Archevêché de Florence : « Je ne trouve point d’Archevêque. » — « Eh bien, réplique l’artiste, moi j’en ai un, c’est Fra Antonino, le Prieur de Saint-Marc. » — « Fra Giovanni, répond Eugène IV, c’est le Saint-Esprit qui parle par ta bouche. » Le lendemain, il réunit le Consistoire et proclame Fra Antonino Archevêque de Florence.

Le plus surpris fut saint Antonin. Il était alors en visite comme vicaire-provincial dans les couvents de Toscane ; son premier mouvement fut de s’enfuir ; il comptait sans son neveu. A Florence, sa nomination avait été accueillie avec enthousiasme, et la famille du saint n’était pas la dernière à s’en réjouir. Mais on le connaissait. Dès la première nouvelle, Piero, son neveu, partit à la hâte pour le garder à vue. Il était temps, car l’homme de DIEU s’apprêtait à passer en Sardaigne. Prisonnier de son neveu, il écrivit au Pape, le suppliant de revenir sur cette nomination. Oh ! c’était sincère ! Le Pontife refusa net. Saint Antonin ne perd pas courage ; une seconde fois il réclame et supplie. Eugène IV répond en lui intimant l’ordre de rentrer dans son couvent de Fiesole et d’y attendre ses ordres. Il fallut obéir, et le saint homme, la nuit, comme un voleur, sans passer par Florence, rentra à Fiesole.

Sa présence fut trahie. Le lendemain toute la ville accourait pour le saluer et le féliciter. Il ne pouvait retenir ses [p.15] larmes : « DIEU m’est témoin, disait-il, que je n’ai point désiré cette charge et que j’ai tout fait pour l’éviter. » Et, en effet, une troisième lettre de supplications avait été envoyée à Eugène IV. Cette fois, la réponse fut que, sous peine d’excommunication, il eût à se soumettre. Le saint homme se soumit. Il fut sacré par le Père Lorenzo, Dominicain, évêque d’Achaja, assisté de Monseigneur Benozzo Federighi, évêque de Fiesole, et de Monseigneur Donato de Médicis, évêque de Pistoie.

Le 12 mars, fête de saint Grégoire le Grand, qui tombait en 1446 le deuxième dimanche de carême, le nouvel Archevêque quitta Saint-Dominique de Fiesole et se rendit aux portes de Florence dans le couvent de San Gallo. Le lendemain, le clergé et les membres du gouvernement vinrent le chercher. C’était une brillante cavalcade : la foule encombrait les rues, les maisons étaient ornées de draperies et de fleurs, mais lui, toujours humble, refusa de monter à cheval, et vêtu de son habit religieux le plus pauvre, à pied, il se rendit à la cathédrale.

Le peuple qui, le plus souvent, voit juste dans les choses de DIEU et a le flair de la vraie vertu, criait : « Voici le saint ! »


VII. — AU PALAIS.

IL fallait s’y résoudre : en sortant de sa cathédrale, ce n’est pas dans sa petite cellule de Saint-Marc que l’Archevêque dut se rendre, mais dans un splendide palais. Jamais les portes ne s’en étaient ouvertes devant un prélat si pauvre ! En peu de jours, il sut faire de ces escaliers de marbre, de ces salons luxueux, un couvent d’observance. Toute richesse disparut : tapisseries, œuvres d’art, bibelots, vaisselle de prix, furent soigneusement remisés. Pas de domestiques superflus, [p.16] le nécessaire pour le service, et des religieux pour l’assister et continuer avec lui sa vie monastique. Rien de changé dans sa tenue : même robe, même chape d’étoffe grossière. Dans cet immense palais, il s’était créé une cellule étroite dans le style de Saint-Marc, avec une table, un lit, une chaise. Sur son lit, il y avait une couverture si étriquée, si misérable, qu’un gentilhomme en eut pitié et lui en donna une autre plus belle et plus chaude. Elle fut vite vendue et le prix donné aux pauvres. Ce gentilhomme la retrouva dans une boutique de fripier, la racheta et la reporta au serviteur de DIEU, qui se hâta de la revendre. Cette couverture fut achetée, donnée et revendue trois fois. Son attelage surtout était superbe ; un petit mulet, rien de plus ! Ni valets, ni laquais, ni carrosses. Les écuries des hauts archevêques de Florence en avaient honte ! Moine il était, moine il restait, à ce point qu’il avait gardé la clé de sa cellule à Saint-Marc, non sans espoir de retour.

Si Piero comptait sur son oncle l’Archevêque pour être grand seigneur, il avait tort....

Cette vie de mortification n’empêchait pas saint Antonin de se donner aux affaires de son diocèse. Et de voir ce petit homme, si frêle de santé, ajoutant encore à sa débilité naturelle par ses pénitences volontaires, mener de front la conduite d’un diocèse et les travaux intellectuels les plus considérables, est si extraordinaire qu’il avait, sans nul doute, à sa disposition une force supérieure de grâce sur laquelle la faiblesse du corps n’a pas prise. Ses journées étaient remplies. L’étude, la prédication, l’administration, les audiences prenaient la majeure partie de son temps. Son palais s’ouvrait à tous. C’était la maison du Père et tous ses enfants s’y trouvaient chez eux. Les pauvres étaient accueillis avec le même sourire bienveillant que les riches, et, souvent, plus d’un [p.18] haut personnage dut attendre que le saint homme eût consolé de simples mendiants. Comme il avait raison ! L’âme du dernier des pauvres ne veut-elle pas autant que l’âme du premier des rois ? Le même sang divin les a rachetées.

Le travail l’occupait mais ne le dominait point. Au milieu de l’agitation des affaires, il gardait le calme, la paix de l’union à DIEU, et trouvait moyen de faire ses oraisons. Si le jour n’y suffisait pas, il prenait sur le repos de ses nuits. Il dormait peu. Chaque nuit, en toute saison, il se rendait à pied à la cathédrale pour assister à l’office de Matines. Une fois qu’il pleuvait à torrents, ses familiers le suppliaient de ne pas sortir, « Restez, leur dit-il, mais je dois donner l’exemple. » Et il partit. Ni à l’aller ni au retour, il ne reçut une goutte d’eau. L’Ange du Seigneur avait veillé sur lui.


VIII. — A L’ŒUVRE.

LA situation de l’Eglise de Florence était déplorable.
Grâce aux guerres incessantes de la République, aux divisions haineuses des partis, aux ravages du schisme, la discipline du clergé avait fléchi. Si les Ordres religieux, malgré la sauvegarde de leur règle, s’étaient relâchés, à plus forte raison le clergé séculier. Le luxe, la mollesse, la tiédeur, s’étaient glissés partout. Il fallait une main ferme pour faire remonter le courant qui emportait à la dérive prêtres et fidèles.

Saint Antonin n’était pas homme à reculer. Donnant l’exemple d’une vie austère, il avait le droit de la demander aux autres. Il prêcha la réforme par la parole et par ses actes. Un jour, dans une cérémonie solennelle, il vît un prêtre qui portait sa chevelure comme les séculiers. Il l’appelle, lui reproche sa conduite, et d’un coup de ciseaux, coupe les boucles parfumées. Le pauvre tondu faillit en mourir de honte.
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« Allez maintenant, lai dit le saint homme en le regardant avec tendresse, et soyez bon prêtre. » Il le fut. Tous, cependant, n’acceptaient pas ses remontrances aussi volontiers.

L’un d’eux, cité à son tribunal et sûr de la sentence, voulut la prévenir. Il prend un poignard, entre comme un furieux dans le, cabinet de l’Archevêque et le frappe avec rage. Le saint homme était assis et lisait ; il put se détourner et le poignard s’enfonça dans le dos de son siège. L’assassin voyait rouge ; il le crut frappé à mort, cloué à son fauteuil, et, pris d’épouvante, il s’enfuit. Il entre en coup de vent dans la première maison qu’il trouve ouverte, criant qu’il a tué l’Archevêque. Une vieille femme l’habitait. « Comment ! s’écrie-t-elle, tu as tué le saint, misérable ! » Et, prenant un bâton, elle l’en frappe à tour de bras. Il se sauve et se réfugie dans le couvent des Franciscains. Ces bons Pères le reçoivent avec charité, le convertissent, et saint Antonin, loin de se venger, les remercie et pardonne au coupable, qui prit l’habit de saint François.

Les Italiens ont dans les églises un grand laisser-aller. Ils y sont chez eux, prennent leurs aises, causent, rient par groupes, en famille. Sans avoir la raideur française, fille légitime du jansénisme, on pourrait désirer plus de respect et moins de familiarité. Si DIEU n’est pas pour le chrétien un maître dont on baise la férule, il n’est pas non plus un camarade que l’on tutoie. C’est le Père, et vis-à-vis d’un père l’amour, même le plus tendre, est toujours respectueux. Un jour, entrant dans sa cathédrale, l’Archevêque voit un rassemblement de curieux autour d’une jeune mariée. On criait, on riait comme dans une place publique. Le saint homme en est indigné. Il entre à la sacristie, fait un fouet de cordes et se met à chasser tout ce peuple en frappant les plus récalcitrants. « Sortez d’ici, criait-il, vous faites de ce temple une [p.20] caverne de brigands ! » Ce fouet, cette parole vibrante, ce visage irrité, firent tant d’impression que tous, même la mariée, prirent la fuite.

Les joueurs surtout eurent à subir l’impétuosité de son zèle. C’était une plaie sociale à Florence. Malgré les défenses de l’Eglise, malgré les lois de l’Etat, prêtres et laïques se livraient à cette passion dévorante. Contre les prêtres, l’Archevêque usait d’un remède énergique : il confisquait leurs bénéfices et les distribuait aux pauvres. Vis-à-vis des laïques, la répression devenait plus délicate. A son instigation, les magistrats firent des lois plus sévères. C’était peu pour son zèle. Quand il connaissait le lieu où les joueurs se réunissaient le plus souvent et en plus grand nombre, il y allait lui-même ; et si profonde était la vénération qu’il inspirait, que sa présence seule suffisait à les disperser. Il dut agir une fois avec plus de vigueur. C’était dans une maison de haute noblesse, les joueurs s’y trouvaient nombreux, l’enjeu était considérable. L’Archevêque s’y rend, entre dans la salle au plus fort de l’agitation : les dés, les cartes, tout marchait au milieu des rires et des blasphèmes. Le saint se précipite sur les tables, les bouscule, les renverse... L’un des joueurs riposte par des insultes et lève la main pour le frapper ; elle n’eut pas le temps de retomber : à l’instant il perd la parole et expire quelques heures après.

L’esprit de DIEU qui poussait saint Antonin le protégeait visiblement, et les miracles qu’il opérait lui donnaient sur son peuple une puissante autorité.


IX. — SES RAPPORTS AVEC L’AUTORITÉ.

L’ARCHEVEQUE de Florence, en raison même de sa haute situation, avait à traiter avec le pouvoir civil de la République et le Pape. Vis-à-vis des magistrats de Florence [p.21] et vis-à-vis du Pape, saint Antonin, tout en rendant à chacun ce qui lui était dû, sut garder la plus grande indépendance de caractère, cette sainte liberté des enfants de DIEU.

Né en république, il était républicain ; né du peuple, il voulait une république franchement libérale, estimant que la tyrannie de plusieurs est plus à craindre que la tyrannie d’un seul. Par instinct, il était contraire aux familles patriciennes qui rêvaient d’accaparer le gouvernement et d’asservir le peuple. Rêve qui ensanglanta plus d’une fois les rues de Florence et contre lequel Savonarole, fils du couvent de Saint-[p.22]Marc, lutta jusqu’à la mort. Jamais saint Antonin, quoique ami des Médicis, ne favorisa leurs projets ambitieux. Rigide défenseur des droits du peuple, il se montrait intraitable quand il s’agissait des droits de l’Eglise.

Deux prêtres de mauvaises mœurs sont arrêtés par ordre des magistrats. Au lieu de les faire conduire à l’Archevêque clandestinement, selon l’usage, pour éviter le scandale, on leur lie les mains, et, en plein jour, on les traîne nu milieu des huées de la populace au palais de l’Archevêque. Ce douloureux spectacle le piqua au vif. Les magistrats avaient outre-passé leurs droits, foulé aux pieds l’immunité ecclésiastique, déshonoré le clergé. L’homme de DIEU mit d’abord les deux coupables en liberté, jugeant que la honte qu’ils avaient subie suffisait à leur châtiment. Puis, il se rend au tribunal, reproche amèrement aux magistrats l’inconvenance et l’injustice de leur conduite, et leur déclare qu’ils ont encouru l’excommunication réservée au Pape. Ils furent atterrés. Humblement ils s’excusent, implorent leur pardon et supplient l’Archevêque de demander au Saint-Père l’absolution de leur faute. Il l’obtint. Mais le scandale ayant été public, la réparation dut être publique. Un sac de pénitent sur le dos, la corde au cou, ils se présentèrent devant l’Archevêque à la porte de la cathédrale, et là, à genoux, en présence de toute la ville, ils reçurent l’absolution. Les faibles purent se convaincre qu’ils avaient un défenseur.

Le trésorier du Pape, envoyé à Florence par Nicolas V pour régler quelques affaires en litige, fut jeté en prison et retenu comme otage. C’était, du même coup, porter atteinte au droit des gens, dans la personne d’un ambassadeur, et au droit ecclésiastique, dans la personne d’un clerc. Le gouvernement s’était mis en fâcheuse posture. Qu’allait faire l’Archevêque ? Il était absent. A la première nouvelle de l’attentat, [p.23] il rentre dans Florence, et excommunie le chef de la République et ses complices. Malgré cette sentence, ce magistrat a l’audace de se rendre à la cathédrale pour assister à la messe. L’Archevêque présidait. Dès qu’il le voit, il se lève de son trône, fait cesser les chants, interrompre la messe, et ordonne à l’excommunié de se retirer. Il obéit, mais le saint homme n’était pas satisfait. Il se rend au palais de la seigneurie et reproche aux membres du gouvernement l’injure qu’ils ont faite au Pape. L’un d’eux s’emporte et le menace de lui enlever son Archevêché. « Vous me rendriez un grand service, répond l’homme de DIEU, et je vous en serais profondément reconnaissant. » — « Je vous jette par la fenêtre, » réplique le magistrat fou de colère. — Faites, mon ami, dit l’intrépide prélat, il y a si longtemps que je désire le martyre ! » Avec un homme de cette trempe il n’y avait qu’à s’incliner.

Trois fois il fut député comme ambassadeur extraordinaire de la République auprès du Pape. La première fois, il ne s’agissait que de complimenter l’empereur Frédéric III arrivé à Rome pour son sacre ; le Pontife s’y refusa, alléguant son état de santé. En réalité, ces flatteries le tentaient peu, et il fut heureux de ce prétexte pour s’en dispenser. Les deux autres ambassades regardaient l’avènement au trône pontifical de Callixte III et plus tard de Pie IL II s’agissait de féliciter ces Pontifes et de traiter avec eux les affaires de son diocèse et de la République. Le but était sérieux, le saint homme accepta. L’altière République de Florence ne devait pas être fière du train de son ambassadeur ! Ni chevaux, ni carrosses, aucun luxe de vêtement : son petit mulet comme monture, son costume religieux le plus pauvre comme parure, voilà l’ambassadeur ! Encore, un jour qu’il arrivait aux portes de Rome, donna-t-il sa chape à un mendiant. Aussi, en voyant au milieu des splendeurs de la cour Pontificale ce petit vieil[p.24]lard si pauvrement vêtu, si humble de tenue, si absorbé en DIEU, on se le montrait en demandant son nom : « L’Archevêque de Florence, le saint ! » Sa sainteté ne nuisait pas à son habileté dans les affaires, et ses compagnons pouvaient écrire à la Seigneurie que son ambassadeur faisait merveille et avait conquis l’estime et la sympathie universelles.

Ses discours au Pape, à travers les images pompeuses qui tiennent au goût de l’époque, sont pleins de tact et de finesse. Callixte III et Pie II étaient des personnages auxquels il était délicat de faire des compliments. Un saint surtout pouvait éprouver quelque embarras. Et c’est chose merveilleuse de voir saint Antonin tourner les difficultés ; d’un compliment faire une leçon, et tracer à Pie II, par exemple, dans un langage magnifique, le portrait d’un vrai Pape.

Cette sainte indépendance ne nuisait pas à l’estime que l’on avait pour sa personne, et depuis longtemps Nicolas V avait dit en plein consistoire : « Je crois que l’Archevêque de Florence est aussi digne d’être canonisé de son vivant que saint Bernardin de Sienne après sa mort ! »


X. — LE BON PASTEUR.

LES tournées épiscopales de saint Antonin n’étaient pas plus luxueuses que ses ambassades. Monté sur son mulet, accompagné d’un secrétaire et d’un domestique, il visitait son diocèse. Il allait partout, dans les plus humbles hameaux, porter la bénédiction de sa présence.

Dans les villages écartés, un peu sauvages, loin des villes, en dehors de tout mouvement intellectuel, la superstition, fille de l’ignorance, s’étalait au grand jour. Les prêtres eux-mêmes n’avaient pas ou toute la science ou tout le zèle nécessaire pour éclairer et diriger les âmes. La tâche était délicate, souvent aride, pour l’homme de DIEU. Mais, à force [p.25] de bonté, d’indulgence, et quelquefois aussi de fermeté, il parvenait à arrêter les blasphèmes, ramenait à la pratique des sacrements. Ce que ses prières et, au besoin, ses menaces, n’obtenaient pas, la vue de ses miracles l’arrachait aux plus récalcitrants.

Dans une de ses tournées, on lui signale, une usine où les ouvriers, à demi sauvages, ne pensaient à DIEU que pour blasphémer. L’Archevêque s’y rend, se mêle à ces malheureux, leur parle avec douceur et les exhorte à penser au salut de leur âme. Il est accueilli par des huées et des blasphèmes. Le saint se retire, mais, en partant, il maudit le fer qu’ils travaillaient. On active le brasier, on frappe à coups redoublés, rien n’y fait ; le fer rougi au feu n’est plus malléable ; tout travail est interrompu. Le directeur de l’usine, stupéfait, court après l’Archevêque et implore son pardon. Le saint homme se laisse fléchir ; revient à l’usine, bénit le fer, et, à sa voix, le travail recommence. Les cœurs ne furent pas plus durs que le fer : bénis par l’Archevêque, les ouvriers changèrent de vie et devinrent bons chrétiens.


XI. — CHARITÉ.

AUSTERE à lui-même, rigide défenseur des droits de l’Eglise, réformateur intrépide de la discipline, saint Antonin avait un cœur de père pour les malheureux. Sa charité était inépuisable. Ce qu’il avait, même les choses les plus nécessaires à la vie, il le donnait sans compter, sans penser à sa personne. Revenus de la mense, bénéfices, aumônes, tout coulait entre ses mains jamais fermées. Il disait souvent que l’évêque n’est pas le propriétaire mais le dispensateur de ses biens, dont les pauvres doivent avoir la meilleure part. Ce principe, il l’appliquait dans toute sa rigueur.

Un jour, pendant que son barbier lui faisait sa toilette, un [p.26] pauvre demande l’aumône pour l’amour de Dieu. « Donnez un pain, » dit l’Archevêque à son domestique. Or, il n’y avait que trois pains dans la huche. Arrivent deux autres pauvres, les deux pains sont donnés. Et le barbier rasait toujours. « Monseigneur, lui dit-il, si vous continuez, je crois bien que vous dînerez d’eau claire. » — « C’est ce que nous verrons, maître Piero, répond en riant le saint homme ; je vous invite à dîner avec moi. » — « Alors, réplique le barbier très peu flatté, je ferai maigre chère. » L’heure venue, on se met à table, le couvert était sur la table, rien de plus. Dans un coin, le domestique se tenait silencieux : « Allez à la huche, lui dit l’Archevêque, et apportez du pain. » Il y va en maugréant contre les pauvres, ouvre la huche : elle était pleine de pains frais... Maître Piero ne riait plus.

Sa réputation de charité était si grande qu’on cherchait à en abuser. Un brave homme se dit un jour : « J’ai de beaux fruits, je vais les offrir à l’Archevêque ; il m’en donnera certainement un bon prix. » Le saint, qui lisait au fond des cœurs, accepte les fruits et dit seulement : « DIEU te le rende ! » C’était peu pour le paysan ; quelques écus auraient mieux fait son affaire, et il s’en allait de fort mauvaise humeur. Saint Antonin le rappelle. Il écrit sur une feuille de papier ces mots : « DIEU te le rende ! » met cette feuille dans le plateau d’une balance, et, dans l’autre plateau, les fruits apportés, puis il pèse les deux. La feuille de papier, devenue lourde comme une masse de plomb, fait pencher le plateau, et le saint homme dit au paysan : « Tu vois que tes fruits ne valent pas ce « DIEU te le rende ! » ; je t’ai donné plus que tu ne m’as apporté : va en paix ! » Ce miracle fit tant d’impression qu’il est devenu la caractéristique de saint Antonin, que l’on représente ordinairement une balance à la main.

Sa charité lui inspira la fondation d’une œuvre admirable, [p.27] digne de saint Vincent-de-Paul. Il savait que les plus pauvres ne sont pas toujours ceux qui tendent la main. Il y a le pauvre honteux, élevé dans l’aisance, dont la fortune s’est écroulée ; le ruiné, qui ne descend pas dans la rue, dissimule son indigence, et dévore à la dérobée le morceau de pain qui lui reste. Cette grande misère, c’est chez elle qu’il faut aller pour l’atteindre, en connaître l’angoisse et la soulager sans qu’elle ait à rougir. Le saint homme y pourvut. Il fonda la société des Bons hommes de Saint-Martin. Choisis dans les hautes classes de la République, ils devaient, grâce à leurs relations, recueillir des aumônes, rechercher les pauvres honteux et les secourir à domicile avec discrétion.

C’était une vraie société de saint Vincent-de-Paul, en plein quinzième siècle. Elle eut un prodigieux succès. Régie par des statuts de la plus haute sagesse, honorée par l’adhésion des familles patriciennes, enrichie par leur générosité, elle a consolé, pendant plusieurs siècles, d’innombrables infortunes. Même après sa mort, saint Antonin resta le Père des pauvres.


XII. — LE DOCTEUR.

Il resta également le maître des intelligences. La parole passe, l’écrit demeure. Esprit d’élite, d’une érudition très nourrie, saint Antonin composa plusieurs ouvrages : une Somme théologique, des chroniques, des opuscules de piété ; et, si nous y ajoutons ses lettres, nous aurons l’œuvre complète du saint docteur. Avant tout, il est moraliste. Si, dans sa Somme théologique, il s’occupe du dogme, c’est pour y puiser ses principes de-morale. En quatre tableaux successifs, qui forment les quatre parties de son ouvrage, il montre au premier plan l’âme humaine, dans sa noblesse primitive, sa destinée immortelle, ses dons, ses puissances. Puis, sur ces coups de pinceau étincelants de lumière, il jette l’ombre du [p.28] péché : ses causes, ses désordres, ses hontes ; c’est la seconde partie. Poursuivant sa route, il le suit dans toutes ses ramifications, en montre la laideur dans toutes les conditions où l’homme peut se trouver, traçant à chacun, d’une main sûre, la ligne du devoir vis-à-vis de DIEU, de soi-même et d’autrui ; et il termine en indiquant le chemin qui, seul, ramène l’âme égarée et déchue à sa noblesse primitive : la grâce de DIEU, les dons du Saint-Esprit et la dévotion filiale envers la Sainte Vierge. Quarante-six sermons sur la Mère de DIEU mettent le sceau final à cette œuvre magistrale.

Même dans ses Chroniques, qui sont un des premiers essais d’histoire universelle, saint Antonin reste moraliste ; ce qu’il suit dans l’histoire des peuples, ce qu’il voit et montre du doigt, c’est l’action souveraine, directrice et bienfaisante de la divine Providence. Mais, c’est surtout dans ses lettres et ses opuscules de piété que l’homme de DIEU se révèle tout entier, « Pour bien vivre ! » c’est le titre d’un petit traité où, en quelques pages, il indique, avec simplicité et sûreté, la manière de vivre chrétiennement : Combattre ses vices, — en ce temps-là on en avait encore, aujourd’hui on n’a guère que des défauts, — acquérir la vertu, sanctifier ses actions. Saint Antonin connaissait le cœur humain, mettait le doigt sur ses plaies, et avait la rare science de les guérir.


XIII. — LA GLOIRE.

SAINT Antonin a soixante-dix ans ; pendant cinquante- quatre ans, simple religieux, Prieur, Archevêque, il n’a vécu que pour DIEU, s’oubliant toujours pour ne penser qu’à la gloire de son Maître et au salut des âmes. Sa vie austère, sa science, sa charité, ont attiré sur lui tous les regards, excepté les siens. Plus sa réputation grandit, plus il se fait petit. A chacun son tour, DIEU, pour lequel il s’est humilié, va le glorifier.
[p.30]
La fièvre le saisit, fièvre qui lentement le consume à petit feu. Sur l’ordre des médecins, on transporta l’auguste malade dans une villa de la mense épiscopale, située aux portes de Florence. Il savait qu’il allait y mourir.

Le 1er mai 1459, il demanda le Saint Viatique et l’Extrême-Onction. Puis, toujours humble, il réclama la faveur d’être enseveli sans aucune pompe dans le caveau de ses Frères à Saint-Marc. Le pauvre du CHRIST n’avait rien à laisser en héritage. « Vendez, dit-il, tout ce que j’ai, et vous en donnerez le prix aux pauvres. » Son mobilier fut estimé quatre écus : c’était tout.

Vers la fin de la journée, ses forces diminuant, il fait venir les religieux de Saint-Marc. C’est au milieu d’eux qu’il veut mourir. Ils entourent son lit et commencent la récitation des Matines que le saint suit pieusement. Lui-même entonne les Laudes avec une telle suavité que tous fondent en larmes... La nuit se continue ; lentement le saint Archevêque agonise. Ses lèvres s’entr’ouvrent ; souriant à la Mère de DIEU qu’il a tant aimée, il dit : « Sancta et immaculata Virginïtas, quibus te laudibus efferam, nescio !  » et il expire.

Ce jour même, le Pape Pie II entrait dans Florence. A l’annonce de la douloureuse nouvelle, il ne put retenir ses larmes. Par ses ordres, le corps du saint Archevêque, richement vêtu, fut porté triomphalement à la cathédrale, puis à Saint-Marc ; et le Pontife, voulant saluer une dernière fois l’homme de DIEU et lui rendre hommage, se mit sur le passage, du cortège. Canonisé par Adrien VI en I523 » saint Antonin repose, depuis lors, sous l’autel qui lui est dédié dans son église de Saint-Marc, honoré de DIEU et toujours aimé de son peuple de Florence.


APPROBATION DE L’ORDRE.

Nous avons lu par ordre du T. R. Père Provincial la notice intitulée : Saint Antonin, de l’Ordre de Saint-Dominique, Archevêque et Patron de Florence, composée par le R. P. A. MORTIER. Nous l’avons jugée digne de l’impression.

  • Fr. A. GARDEIL, des Fr. Prêc., Régent des Études.
  • Fr. A MATHIEU, des Fr. Prêc., Prédicat. Général.

IMPRIMATUR.
Parisiis, die 7 martii 1896.
Fr. R. BOULANGER,
Ord. Praed. - Prior Provinc.


fr. Franck Guyen op, février 2018


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