Franck GUYEN

Figures dominicaines - Pie V (1504-1572)

mercredi 3 janvier 2018 par Phap

Version numérisée de :

  • Saint Pie V, Pape, de l’Ordre de Saint-Dominique, par le R. P. Louis BOITEL, du même Ordre. Société Saint-Augustin, Desclée de Brouwer et Cie, Imprimeurs des Facultés Catholiques de Lille, 1901 [31 p.]

Les gravures n’ont pas été reprises


En guise d’avertissement


Table des matières


[APPROBATION
Cette partie est absente de l’exemplaire que j’ai numérisé.]


I. UN ÉLU.

UN jour de mai 1518, deux Dominicains italiens sortaient de Bosco. Près d’une maison isolée au milieu d’une petite vigne, quelques brebis paissaient. A la vue des religieux, le jeune berger qui les gardait accourut au bord de la route. Il pouvait avoir 13 ou 14 ans. Sa figure était à la fois virginale et énergique, et ses yeux, tout vifs d’un désir contenu, regardaient droit. Il voulait et n’osait parler. Les voyageurs, souriant à cette demande silencieuse, s’arrêtèrent, la conversation s’engagea, et l’enfant parla du trop plein de son cœur. « Il était né le 17 janvier 1504 et s’appelait Michel Ghisleri. Tout petit, ses parents lui avaient appris à aimer DIEU, et d’année en année, cet amour grandissait. DIEU ! il le priait sans cesse, et bien souvent il en oubliait son troupeau. Il aimait aussi beaucoup lire... Ah ! s’il pouvait être comme eux !.. . »

Dans cette franchise et cette foi ardente, les dominicains entrevirent une vocation sérieuse. Pourquoi désespérer ? Comme d’autres, il pourrait étudier, devenir prêtre, peut-être dominicain ; ils l’emmèneraient même tout de suite avec eux si sa famille y consentait. Ravi, il les conduisit à ses parents. Pauvres, mais issus d’une famille noble expulsée de Bologne en 1445, à la suite d’une révolution municipale, ils avaient gardé de leurs ancêtres une foi profonde et une grande dignité de vie. Ils connaissaient les saintes ambitions de leur fils et les eussent favorisées si leur indigence le leur avait permis. Accepter les offres inattendues des missionnaires, c’était si hâtif et, en apparence, si peu paternel ! L’enfant supplia, les dominicains répondirent de tout ; enfin, les parents se décidèrent et confièrent leur Michel à ces deux anges du Ciel. Du reste, il n’allait pas très loin, à 2 lieues 1/2 de Bosco, et l’on irait le voir à Voghéra, par les beaux jours de fête.


II. — PETIT NOVICE. VOGHÉRA ET VIGEVANO.

PRESENTE par ses nouveaux amis, le postulant improvisé fut reçu cordialement au couvent de Voghéra. Alors, les jours heureux rêvés dans la solitude des champs, près du petit troupeau paternel, commencèrent pour lui. Comme ces calices d’or réservés aux saints mystères, et qu’un vin vulgaire n’a jamais remplis, son intelligence et son cœur s’ouvrirent, vierges encore, à toute vérité et à toute vertu. La première année fut consacrée à [p.4] l’initiation religieuse et littéraire. Revêtu de l’habit de l’Ordre, il fut envoyé à Vigevano. C’était un couvent réformé, de stricte observance, où la rigueur de la discipline dominicaine s’alliait à de fortes études philosophiques. ll y resta deux ans et y fit profession pour le couvent de Voghéra, le 18 mai 1521, entre les mains du P. Jacobini de Vigevano.

En ce temps-là, c’était la coutume, au jour de la profession religieuse, de quitter son nom de famille pour prendre celui du lieu de sa naissance. « De quel pays êtes-vous ? demanda le prieur » au Fr. Michel Ghisleri. De Bosco, répondit-il. Bosco ?... Personne ne connaît ce nom-là... Puisque vous êtes des environs d’Alexandrie, vous vous appellerez désormais Fr. Michel Alexandrin. 1

Il était le premier étudiant de Vigevano, et son couvent le considérait déjà comme une de ses gloires futures. Or, il y avait à Bologne, auprès du tombeau de saint Dominique, un couvent d’études générales, illustré par les leçons du B. Albert le Grand et de saint Thomas. Il était resté digne d’eux. La place du Fr. Michel était là. Quatre ans, il y étudia la théologie à la source limpide et profonde de « la Somme », et y contracta avec un besoin de clarté, de justesse, de fermeté dans la doctrine, cette passion intellectuelle pour saint Thomas qui ne se démentit jamais et qui est le caractère des mâles esprits. Les bancs ne devaient pas retenir plus longtemps ce jeune docteur que professeurs et élèves saluaient comme un maître. On lui confia une chaire de philosophie.et cet Aristote de 22 ans sembla du premier coup égaler le Stagyrite, dont il savait si bien mettre la doctrine abstruse à la portée de ses élèves, que partout où ils enseignèrent après lui, à Reggio, à Ravenne, à Pavie, on les reconnut à la simplicité et à la rigueur de leur méthode.


III — PRÊTRE ET DOCTEUR.

CEPENDANT, il n’était pas encore prêtre. Mais l’heure unique entre toutes ne tarderait pas. Il avait à peine 24 ans, lorsque, pour le bien de l’Ordre, pour sa propre perfection et pour le salut des âmes, ses supérieurs l’appelèrent au sacerdoce. Il en fut effrayé. Lui, si indigne, prêtre ! Il supplia qu’on détournât de lui cet honneur redoutable. La sincérité même de son refus prouvait son mérite et on lui fit le précepte formel d’avancer. Sûr alors de la volonté de DIEU, il s’offrit à l’onction sainte qui fait les prophètes et les prêtres de JESUS-CHRIST.

L’histoire ne nous a pas conservé son hymne d’actions de grâces, mais elle nous dit que, cette première joie sacerdotale, il voulut en faire part à sa famille, qu’il n’avait pas revue depuis dix ans. N’était-ce pas justice qu’elle fût récompensée du sacrifice qu’elle avait fait de lui ? Qui,-mieux que cette démarche du cœur, au lendemain de ses noces saintes, prouverait aux siens que ses nouveaux frères du cloître ne leur avaient rien pris de son affec[p.5]tion ? Il alla donc dire sa première messe à Bosco, au cher pays natal. Hélas ! Bosco ne put le recevoir. Cette église où il aurait tant prié, où DIEU lui avait dit : « Viens, suis-moi, » n’était plus qu’une ruine noircie. Sacrificateur sans autel, il demanda l’hospitalité à l’église de Sezzadia, à une lieue 1/2 de Bosco. Ses parents et ses amis l’y suivirent, reçurent la communion de ses mains, et la suavité de ce banquet, plus mystérieux encore à raison des terreurs de la guerre, embauma pour toujours l’âme du jeune prêtre.

Après ces quelques jours de bonheur donnés à sa famille, le Fr. M. Alexandrin revint au couvent, où il fut chargé du cours de Théologie. Il avait trop le sens des choses divines pour ne pas se souvenir que ceux-là seuls que DIEU inspire parlent de DIEU comme il faut. Aussi donnna-t-il [sic] à la prière une part plus grande dans ses journées laborieuses. C’était de son crucifix et du tabernacle que lui venaient ses lumières. Austère par nature, il mêlait, dit un de ses biographes, « les épines du Calvaire-à celles de la scolastique. » Il n’usait même pas des dispenses très légitimes que les Constitutions accordent aux lecteurs, et eût volontiers souhaité que tous fissent comme lui, sans en « excepter ces chaînes volontaires. > Il était le plus assidu à tous les exercices du chœur, le plus recueilli, le plus fidèle au silence, père des docteurs comme des prédicateurs. Son application en était plus intense et son travail plus productif. Rester oisif sût été pour lui un crime de lèse-intelligence, étudier sans prier, une puérilité. Humble sans bassesse, il était digne sans morgue, affable sans familiarité. Tous étaient pour lui des frères à qui il donnait sincèrement le meilleur de son cœur. Il avait même, dit-on, le mot pour rire en récréation, mais fin, charitable et de bon ton. Cette grande âme n’était petite par aucun endroit.


IV. - PRIEUR.

UNE sagesse si précoce, une régularité si vaillante, tempérée de prudence pour les autres, le désignaient pour le commandement. Aussi, très jeune encore, fut-il choisi comme prieur par son propre couvent de noviciat, Vigevano. Cette nouvelle charge, si importante en elle-même, ajoutée à celle de lecteur, en eût effrayé d’autres. Il les mena de front avec la plus grande aisance. Sa santé était délicate, mais il la gouvernait avec une si sage hygiène qu’elle ne se refusait à rien. Jeûne, abstinence, assistance au chœur de nuit et de jour, pénitences secrètes, autant de friandises pour le fervent prieur. Ce qu’il s’imposait à lui-même, il l’exigeait des autres, et ne dispensait jamais du chœur à moins d’une nécessité extrême. Il poussait avec la même fermeté les religieux à l’étude, dont il était le premier saintement passionné. Pour ménager leur temps et sauvegarder leur liberté d’esprit, il permettait rarement, aux jeunes surtout, de sortir du couvent. Les distractions de la rue, les visites, les aspirations [p.6] prématurées à la direction, lui semblaient absolument contraires nu travail de la pensée comme à la ferveur de la prière. Il les proscrivait sans pitié.

Cependant, les religieux aimaient leurs cloîtres et s’y trouvaient heureux. En frère prévoyant, en administrateur habile, le prieur voulait que rien ne leur manquât au couvent. Eglise, lieux réguliers, jardins, bibliothèque, tout y était à souhait et, comme ensemble, ils n’eussent certainement pas mieux trouvé dans le monde, La propreté, surtout, y était une vertu cardinale. « J’ai toujours aimé la pauvreté, disait-il, jamais la malpropreté. > L’action du Père Alexandrin ne se confinait pas dans le couvent. Prieur et professeur, il était aussi Frère prêcheur. Comme son Père saint Dominique, il annonçait DIEU à tout venant. Sa parole, vibrante de foi, réveillait les consciences, tour à tour consolante et vengeresse. Les fidèles aimaient ce langage sincère et souvent, du pied de la chaire, passaient au confessionnal. Là non plus, il ne se refusait à personne. Les riches s’y agenouillaient, les pauvres aussi. Et quand ils n’y venaient pas, il allait A eux. Le gouverneur de Milan, entr’autres, ne voulait se confesser qu’à lui, mais sans se déranger. C’était le confesseur qui devait aller à Milan, c’est-à-dire à 7 lieues de Vigeyano. Il faisait ce trajet à pied, sans jamais se refuser à ce service ni accepter aucun adoucissement au voyage, que le saint homme de marquis lui offrait, sans aucun doute.

Les communautés religieuses aussi recherchaient sa direction spirituelle et profilaient de son habileté administrative, Il trouvait du temps, du dévoûment pour tout et son nom était en bénédiction dans la contrée.


V. — INQUISITEUR. 1543.

PROFESSEUR depuis 16 ans, prieur pour la quatrième fois, il n’avait pas encore quarante ans, lorsqu’une voie nouvelle, plus brillante mais redoutable, fut ouverte à l’ardeur de son zèle.

Luther bataillait toujours contre le Pape. L’archange rebelle triomphait en Allemagne et, par ses lieutenants, dans plusieurs autres contrées de l’Europe. La Suisse, en particulier, était en pleine insurrection des esprits. De la Suisse, l’erreur pénétrait en Italie et gagnait la Lombardie. Paul III veillait cependant. Plus d’une fois il avait envoyé des inquisiteurs qui n’avaient pas su, ou n’avaient pas pu arrêter l’ennemi. En 1542, il avait établi, à Roche même, une commission permanente de cardinaux, chargée, de surveiller les endroits contaminés et d’y enrayer la Réforme. > Or, au mois de mai 1543, se tenait à Parme un Chapitre de l’Ordre. Le Fr. Ghisleri en faisait partie. Le Pape demanda aux Capitulaires de lui désigner un d’entre eux, le plus digne, pour cette nouvelle croisade. Comme intermède aux discussions administratives et pour rehausser l’éclat de leurs sessions, les Chapitres généraux dominicains ont une séance d’honneur, dans laquelle, [p.7] devant des invités de marque, un des leurs soutient une thèse théologique. Dans celui de Parme, on choisit trente propositions, les plus attaquées par les novateurs, et on chargea le Fr. Ghisleri de les défendre. Il le fit avec tant de science, tant d’amour de l’Eglise et du Pape, que, d’un vote unanime, l’assemblée le présenta au choix du Souverain Pontife. Il fut agréé et nommé Inquisiteur de la foi en Lombardie. Il fixa sa résidence a Côme, se rendit rapidement, mais sûrement, compte du-milieu où il devait agir, et commença. Il allait trouver les suspects d’hérésie, causait avec eux et les écoutait avec une patiente bonté. Intrépide, il entrait dans les maisons, dans celles mêmes qui se fermaient à son approche, voyait d’un coup d’œil ou devinait ce qui s’y passait, et s’il y laissait toujours une crainte salutaire, il y ramenait souvent la vérité, la vertu et la paix. Il aimait à tout voir par lui-même. Néanmoins, en homme expérimenté, il ne négligeait aucun avis du dehors ; il avait même, très probablement, son service de renseignements. Un jour, il apprend que des ballots de livres hérétiques sont entrés par contrebande de Suisse en Lombardie. Momentanément tel libraire les a en dépôt, mais des voyageurs doivent les placer dans d’autres villes qu’on lui signale. Aussitôt, l’inquisiteur fait saisir les volumes incriminés. Le marchand paie d’audace et se plaint aux grands vicaires. Pour affirmer leur autorité, ceux-ci lui donnent raison. Fr. Michel riposte en les excommuniant, eux et tous détenteurs ou colporteurs des livres. — Des bureaux de l’évêché et de l’arrière-boutique du libraire, la lutte descend dans la rue. Des enfants, dressés par les meneurs, poursuivent à coups de pierre l’inquisiteur ; une fois même, il est obligé de se réfugier chez un de ses amis, le comte Odescalchi. Il y trouve de grands seigneurs qui le méprisent. Les pierres du ruisseau lui sont douces, leurs menaces ne l’empêcheront pas de faire son devoir. « Si vous continuez, lui dit l’un d’eux, je vous jette dans un puits. — DIEU y pourvoira. » répond le Frère, Irrités, ils le dénoncent au duc de Gonzague, gouverneur de Milan. (Ce n’était plus le pénitent.) Celui-ci, naturellement, prend leur parti et fait savoir à l’inquisiteur qu’il ait à comparaître le lendemain devant lui. Il y avait plus de dix lieues de Côme à Milan, le duc escomptait-il la distance pour condamner sa victime sans l’entendre ? C’était peu connaître Ghisleri. L’inquisiteur part le soir, fait ses dix lieues en une nuit, et le lendemain parait à l’audience. Le gouverneur, déçu, lui lance un regard furieux et passe sans lui adresser la parole. Par hasard, le Fr. Michel aperçoit un de ses amis dans l’escorte ; d’un mot, il le prie de demander son audience. L’ami revient presque aussitôt, et lui dit de fuir tout de suite, on va le mettre en prison. « Je les attends, » dit l’inquisiteur. Personne ne vint. — Ne voudraient-ils pas, peut-être, traiter directement avec le Pape ? En homme d’action, il se décide à l’instant et part lui-même pour Rome. Il y arrive un soir et va frapper à la porte de Sainte-Sabine. Le prieur, qu’il n’avait pas prévenu, le reçut assez froidement. « Qu’est-ce qui vous amène à Rome ?. Vous [p.8] venez vous faire élire Pape ? Vous vous figurez, sans doute, que les cardinaux ne pensent qu’à vous ? — Je viens à Rome pour les devoirs de ma charge et je vous demande seulement une cellule pour moi et une botte de foin pour ma mule. »

Le lendemain, il rendit compte de sa conduite aux commissaires de l’inquisition, qui l’approuvèrent et le louèrent de son intelligente fermeté.

Parmi eux, se trouvait le cardinal Caraffa. C’était un grand esprit, un zélateur, qui sentait vivement le besoin de réformes dans l’Eglise et cherchait quelqu’un pour les tenter avec lui. En entendant le Fr. Michel, il comprit qu’il était son homme, il l’aima et lui voua une de ces rares amitiés d’âge mûr, dans lesquelles le charme extérieur a peu de part et dont la tendresse vigoureuse n’a qu’un mot : travailler et souffrir ensemble.

Il le lui prouva. Deux chanoines se disputaient l’église de Coire, un bénéfice considérable ! Leurs familles, très puissantes, prenaient part à la querelle et la ville était en feu. Qui envoyer pour rendre justice sans exaspérer les partis ? Immédiatement, Caraffa proposa le Fr. Michel : le succès était certain. Oui, mais Coire était un repaire d’hérétiques, et les hérétiques n’étaient pas tendres pour l’inquisiteur. L’inquisiteur et Caraffa ne s’en tourmentaient guère. Au moins, par précaution, devait-il quitter son habit : il n’y aurait pas assez de boue pour lui dans les rues. « Jamais, dit le Fr. Michel, jamais je ne déposerai mon habit. Je ne puis trouver une meilleure occasion de mourir pour l’Église. Si je meurs, je veux que ce soit en dominicain. » Et il partit ! En quelques jours il mit l’affaire au clair, interdit l’un des deux prétendants, un indigne, conféra l’église à l’autre, et l’agitation, désormais sans prétexte, tomba d’elle-même.

A Bergame, ce fut bien autre chose. L’évêque, apostat dans son cœur, enseignait à mots couverts et perfides les dogmes nouveaux à ses ouailles. Il allait faire un éclat et passer publiquement au protestantisme avec ses adhérents, lorsque l’inquisiteur, qui le surveillait, le prévint et le cita à son tribunal. L’évêque fit l’innocent et en appela à Rome. Entre temps, il ameuta ses partisans et les lança contre le couvent des dominicains, en pleine nuit. Le Fr. Michel passe rapidement dans l’église, se recommande à Notre-Seigneur au tabernacle, escalade la clôture et se sauve à travers champs. Il se perd. Heureusement, il rencontre une cabane de paysans. Au point du jour, il reprend sa route, arrive à Rome et va de nouveau frapper à Sainte-Sabine, qui, cette fois, lui est plus hospitalière. Le lendemain, il fait son rapport aux commissaires, et l’évêque, condamné, est interné au château Saint-Ange.

Sur ces entrefaites, le P. Théophile Thoméo, dominicain et ’ commissaire de l’inquisition, mourut. Le général de l’Ordre s’empressa de présenter ses religieux les plus méritants pour lui succéder. Caraffa, une seconde fois, appuie le Fr, Michel et le fait élire. Ce n’était pas assez. La nouvelle charge de son protégé le fixant à Rome, il voulut qu’il logeât dans son propre [p.9] palais, près de son appartement privé, où il aurait ses entrées libres, sans prévenir et sans faire antichambre. C’était presque la vie commune à deux, avec sa liberté d’allures toujours digne, ses échanges de vues sans réticence, ses labeurs partagés et le charme unique de deux âmes sacerdotales liées ensemble à la ’ plus sainte des causes.

Il ne faudrait pas croire que cette guerre à l’hérésie fût toute de force et de justice impitoyable. Ghisleri était l’ouvrier de l’Eglise, mais l’Eglise est toujours mère, même quand elle frappe ; il était prêtre et savait comment DIEU traite avec respect les consciences ; il était dominicain, et il savait avec quelle fermeté douce saint Dominique prêchait les esprits égarés. Sans doute, pour lui, la vérité catholique était la loi suprême, et il ne reculait pas devant la mort de l’hérétique s’il la jugeait nécessaire à la conservation sociale ; mais avant de s’y décider, le croira-t-on ? il épuisait toutes les industries d’une paternelle miséricorde. Ce malfaiteur intellectuel qu’il venait, sous la pression publique de l’opinion catholique, de faire incarcérer, il allait le voir, causait avec lui, répondait à ses difficultés, lui adoucissait les duretés légales, le soignait de ses mains, s’il était malade, et, lorsqu’il en avait converti un, quelle joie ! il laissait là tous les autres, l’invitait à sa table, le suivait après sa mise en liberté, l’aidait de son puissant appui, et le plus souvent aussi de sa bourse, sans compter.

L’un de ces réhabilités est resté célèbre dans l’histoire dominicaine. Il s’appelait Sixte de Sienne. Il était jeune, il était riche, il était intelligent, professeur déjà renommé à 30 ans. Mais il était Juif. Deux fois il s’était converti au catholicisme, deux fois, entraîné par ses passions et par les menaces de ses coreligionnaires, il était revenu au judaïsme. A la seconde fois, la justice, des hommes se montra sévère : jugé comme relaps, il fut condamné à mort. Cependant, l’inquisiteur, si ferme d’ordinaire à faire exécuter les décisions du tribunal, n’était pas tranquille. Un pressentiment surnaturel, plus encore que la pitié d’un grand esprit pour une si belle intelligence, lui disait que cette sentence n’était pas voulue de DIEU. Il osa demander au Pape de surseoir à l’exécution : à tout prix, il voulut sauver cet infortuné. C’était l’heure de la grâce efficace. Sixte, touché du saint acharnement de l’inquisiteur, éclairé d’une lumière victorieuse, abjura le judaïsme une troisième fois. Fr. Ghisleri, certain de sa persévérance, s’attacha comme un père à cet enfant de tant de larmes. Sixte ne fut plus ingrat. Il étonna les plus fervents par sa fidélité intelligente à tous ses devoirs de catholique et son humilité à pleurer ses erreurs passées. Pour suivre de plus près son sauveur, il entra dans l’Ordre de Saint-Dominique et y rendit de grands services par sa connaissance des Saintes Ecritures et ses aptitudes à la controverse avec les Juifs.

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VI. — « TU MENS. »

L’INQUISITEUR recourait quelquefois à des expédients troublants. Un jour, un franciscain prêchait dans une église de Rome. Etait-ce coutume de l’époque ou originalité personnelle ? il s’interrompait de temps en temps et lisait, durant cette pause oratoire, les lettres critiques ou louangeuses qu’il recevait sur sa prédication. Tout à coup, comme il en ouvrait une, il pâlit étrangement. « Tu mens, lui disait-on, tu ne crois pas ce que tu enseignes. » Un coup de tonnerre ne l’eût pas étourdi davantage. Ses lèvres tremblaient, sans parole et sans voix. Il descendit de chaire, laissant son auditoire stupéfait. A peine rentrait-il dans sa cellule qu’un inquisiteur y entrait avec lui. Que signifiait ce trouble du sermon ? Le pauvre prédicateur avoua (on s’en était bien aperçu) qu’il avait été déconcerté par la lettre, mais que sa foi était intacte et son enseignement irréprochable. Il en fit la preuve exigée, séance tenante. Le tentateur, ému de tant de sincérité, l’embrassa. « Ne craignez rien, lui dit-il ; si jamais. L’on vous inquiète, venez à moi, je Vous soutiendrai. »

Le prédicateur était lé Fr. Peretti, plus tard Sixte-Quint ; l’inquisiteur, le Fr. Michel Ghisleri, le futur Pie V. Avant de monter sur le trône pontifical, le premier gardait les pourceaux, l’autre, les brebis. Egaux aux plus grands Papes, tous deux hommes de foi et de génie, ils bravèrent la popularité de leur époque et de l’histoire pour rendre libre et sainte l’Eglise de DIEU.


VII. — ÉVÊQUE ET CARDINAL.

SON étoile montait dans le ciel et la Providence, en le donnant ainsi en spectacle à la catholicité entière, lui ouvrait les avenues du pouvoir suprême. Le pape Jules III mourut le 25 mars 1555, et après le règne de 21 jours de Marcel II, le cardinal Caraffa fut élu sous le nom de Paul IV. Fr. Ghisleri le remplaça dans sa charge de commissaire général de l’inquisition. Le nouveau Pape fit plus. C’était dans l’essence même de son âme qu’il voulait l’anoblir, et pour cela, il en fit un évêque. Si humble qu’il avait voulu fuir le sacerdoce, Fr. Michel pouvait encore bien moins se résigner à l’épiscopat. Il supplia, à genoux, en larmes, qu’on lui épargnât cet honneur. Mais Paul IV tint bon et le sacra lui-même évêque de Nébi et de Sutri. Le nouveau pontife partit aussitôt pour son diocèse. Pendant trois ans, il lutta contre l’inertie ou le mauvais vouloir des habitudes prises, réforma les abus et rétablit un courant de vraie vie catholique dans son Eglise. Quand il put se dire que tout était bien, il crut pouvoir rappeler au Pape qu’il avait accompli sa mission et mérité de rentrer dans son couvent. « Votre couvent ? lui dit le Pape, je vous riverai aux pieds de telles chaînes, que vous perdrez toute possibilité d’y rentrer. » L’allusion était transparente : [p.11] Paul IV voulait le faire cardinal. il avait même fixé sa nomination au prochain consistoire, mais, contre toute attente, il n’en fut pas question. « Nous sommes sauvé, » disait Ghisleri, en se frottant les mains. Il n’était pas sauvé du tout. Le 15 mars 1557, le Pape le comprit dans une nouvelle promotion et le créa cardinal de Sainte-Marie sur Minerve, titre qu’il quitta un moment pour celui de Sainte-Sabine et qu’il reprit ensuite. De plus, après l’avoir nommé inquisiteur, commissaire, commissaire général de l’inquisition, il l’institua inquisiteur général. Toutes les questions de doctrine, dans le monde entier, ressortissaient à son tribunal personnel.et tous les inquisiteurs de toute nation dépendaient de lui. Après le Pape, qui, du reste, s’en rapportait à lui, il était le chef absolu de cette Sûreté générale du dogme catholique.

Alors, les cardinaux, électeurs du Pape et cousins du roi, formaient, autour du Pontife romain, une vraie cour. Comme des princes du sang, ils avaient leur train, leur représentation obligée, et une étiquette presque aussi sacrée qu’une cérémonie liturgique. La maison du nouveau cardinal fut d’une simplicité -extrême. Aussi peu de domestiques que possible, tous choisis entre mille, soumis à une discipline austère, comme des convers dominicains. Il les prévenait en les prenant : ils devaient se conduire comme dans un couvent. Mais quelle bonté ! Quelle attention à ne pas les surcharger, à se rendre lui-même, évêque et cardinal, les services qu’il pouvait leur épargner ! Quelle sollicitude, lorsqu’ils étaient malades, à mettre à leur disposition médecins, gardes, remèdes !

Et ses parents ? Chez le cardinal Alexandrin, le fils, le frère, le parent, furent toujours affectueux jusqu’à la tendresse. Mais l’homme d’Eglise, le moine, l’inquisiteur, l’évêque, le cardinal, furent inaccessibles à toute ombre de népotisme. Il l’écrivit à sa’ nièce Pauline en termes très clairs : « Ma chère nièce, lui disait- il, il ne faut pas vous enorgueillir d’avoir un oncle cardinal, ni espérer que jamais il se servira de sa charge pour vous enrichir et vous faire sortir de votre condition... Dites à votre beau-frère Gilbert qu’il ne compte pas davantage sur quelque bénéfice. S’il se conduit bien, je l’aiderai, mais qu’il en soit persuadé, je n’accorderai rien à la faveur : tout au mérite et à la vertu. »


VIII. — DISGRÂCE.

Ainsi, plus grand que les honneurs, maître de lui-même et des sentiments les plus impérieux de la nature, le nouveau cardinal était tout à DIEU et tout au Pape. DIEU et le Pape allaient mettre sa fidélité à l’épreuve. Paul IV, son père et son ami, mourut le 15 août 1559. Ses vertus, ses bienfaits, son gouvernement réparateur ne préservèrent ni sa mémoire, ni sa famille, ni ses amis, des vengeances politiques et de la mobilité populaire. Les Médicis, rivaux des Caraffa, avaient eu à souffrir sous le dernier pontificat. Les représailles furent promptes et [p.12] sanglantes. On croyait même le cardinal Alexandrin très menacé. Il n’en parut rien d’abord. Non seulement Pie IV ne lui retira aucune de ses charges, mais il le transféra de son petit évêché de Sutri à celui de Mondovi, beaucoup plus important. On eût donc pu croire l’orage disparu. Comme des coups de vent, plusieurs incidents survinrent qui le ramenèrent et le firent éclater. Afin d’assurer à son gouvernement l’appui des familles puissantes, Pie IV crut habile de créer cardinaux Frédéric de Gonzague, âgé de 21 ans, et Ferdinand de Médicis, âgé de 13. Il en parla aux cardinaux dans son dîner de couronnement et voulut, à table même, avoir leur avis définitif. Tous approuvèrent, excepté le cardinal Alexandrin. Décider des affaires de l’Eglise à table lui semblait déplacé. Comment ? quand le Concile de Trente venait de décréter qu’on n’appellerait aux charges ecclésiastiques que des hommes intelligents, vertueux et d’un âge mûr, on proposait pour cardinaux des enfants, incapables non seulement de résoudre, mais même de comprendre des questions si élevées, des enfants qui, demain peut-être, jetteraient la pourpre aux orties pour s’amuser et se marier ? Les cardinaux, tout à l’heure si empressés à dire oui, baissaient la tête, et l’un d’eux, le cardinal Farnèse, murmurait qu’il donnerait volontiers sa fortune pour avoir eu le courage de ce Frate. Le Pape sembla, pour le moment, renoncer à ses favoris, mais plus tard, vaincu par les doléances de leurs parents, il donna aux deux jeunes gens le chapeau de cardinal. Le Fr. Michel dut accepter le fait accompli, mais ’non sans protester à l’occasion. Les deux nouveaux cardinaux se crurent obligés de le faire remercier : « Vous ne me devez rien, dit-il, j’ai voté contre. »

Le Pape, pour plaire au roi de France, Charles IX, proposait d’enlever la légation d’Avignon au cardinal Farnèse et de la donner au cardinal de Bourbon. L’inquisiteur sentit son sang remuer à une pareille hérésie diplomatique. Enlever le gouvernement d’un pays envahi par le protestantisme à un cardinal tout dévoué à l’Eglise catholique romaine pour le confier à un autre apparenté à des protestants, c’était presque une trahison. Pie IV ne dit rien, mais fut froissé. Il rencontrerait donc toujours sur son chemin ce mentor intraitable ? Il ne pouvait nier son désintéressement ni la vérité de ses observations, mais l’importance qu’il avait prise dans le Sacré-Collège lui faisait ombrage et sa présence dans son propre palais le gênait. Quelque chose d’humain se passa en lui. Il restreignit les pouvoirs de l’inquisiteur et retira au cardinal son appartement au Quirinal.

Fr. Ghisleri reçut le coup en homme de cœur et en saint. Pas un mot, pas une plainte, même à ses amis les plus sûrs. II précipita son déménagement et envoya ses malles en avant à Mondovi, oubliant déjà la susceptibilité des passions humaines dans la pensée de pouvoir enfin s’occuper de son diocèse. Il allait quitter Rome, lorsqu’une crise de gravelle, d’une violence extrême, le mit en quelques jours à l’agonie. La mort pouvait venir ; il y pensait chaque jour et l’avait défiée plus d’une fois.
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Il l’attendait, aussi prêt à partir pour le Ciel que pour Mondovi.

Sa dernière volonté était d’être enterré dans son église de la Minerve, et déjà il avait composé son épitaphe. Contre toute attente, il guérit, sa convalescence fut rapide et bientôt il eut recouvré sa santé ordinaire. Pie IV eut-il conscience du vide que cette mort eût créé ? Céda-t-il aux instances des autres cardinaux et surtout de son neveu, le cardinal Borromée ? Toujours est-il qu’il revint sur sa décision et défendit au cardinal Alexandrin de quitter Rome désormais sans sa permission.

L’histoire ne mentionne pas s’il lui rendit ses appartements cardinalices. Il en eût eu besoin, cependant, car ses bagages n’avaient pas fait un heureux voyage. Des brigands les avaient arrêtés, et meubles, vases sacrés, manuscrits, tout était perdu. Il regretta surtout ses manuscrits. Il y avait là des documents précieux pour l’histoire de l’Eglise et pour sa propre justification. Mais DIEU savait qu’il n’avait pas démérité et il allait le prouver au monde entier, en faisant de lui la tête et le cœur visibles de son Eglise.


IX. — NOUS AVONS UN PAPE.

LA mort, qui avait épargné le cardinal, n’épargna pas le Pape. Consolé et fortifié par la présence de saint Charles Borromée et de saint Philippe de Néri, Pie IV rendit son âme à Dieu, le 9 décembre 1565.

Le Conclave se réunit quelques jours après pour lui donner un successeur. Le plus en vue des candidats était sans aucun doute le cardinal neveu. Il avait pour lui son nom, les 45 cardinaux créés par son oncle, et, malgré ses 28 ans, une réputation méritée de prudence et de sainteté. Il déclina toutes les propositions, et ne se sentant pas l’élu de la Providence, il le chercha sincèrement et énergiquement ailleurs. Son choix tomba d’abord sur le cardinal Morone. Légat du Pape au Concile de Trente, plus d’une fois chargé des affaires les plus épineuses, il s’était toujours montré supérieur à sa situation. Digne, de mœurs très pures, aucune ombre n’avait passé sur sa vie privée. Mais, il y en avait une sur sa foi. A tort, il est vrai, il avait été suspecté de protestantisme, et enfermé au Château Saint-Ange.

Le cardinal Alexandrin, sondé, se déclara résolument contre cette candidature. C’est lui qui avait justifié Morone et lui avait rendu les bonnes grâces de Pie IV, il n’y mettait, par conséquent, aucune personnalité. Mais le Pape et l’Église ne font qu’un ; La foi de l’Église doit paraître à tous immaculée, celle de Morone avait été soupçonnée. Il refusa, et, à cause de lui, la majorité des cardinaux.

Borromée proposa le cardinal Sirlet. C’était un saint et un savant. Mais il était toujours dans ses livres, et ce qu’il fallait à l’Eglise, c’était un homme d’action. Lui aussi fut écarté.

Alors les cardinaux Borromée, Morone et Sirlet se dirent : [p.14] Pourquoi pas le cardinal Alexandrin lui-même ? Sa foi, certes est intacte, sa vie, austère, son intelligence des affaires, incomparable, son dévouement à l’Eglise, absolu jusqu’au martyre. Tous trois crurent à une inspiration de la Providence. Il y avait’ bien une objection sérieuse et qui visait personnellement le cardinal Borromée. Son candidat avait été le confident intime, et si l’on peut dire, la créature de Paul IV, d’un Caraffa. Ne vengerait-il pas, à son tour, son ami sur les partisans du dernier pouvoir ? Borromée connaissait trop le cardinal Alexandrin, il lui savait l’âme trop grande pour penser même à de pareilles représailles. Il en répondait. C’était donc chose entendue. Ils convertirent à cette nouvelle candidature les plus influents de leurs partisans et se rendirent tous dans la chambre de leur élu. Il priait et cherchait, lui, quel était l’élu du Seigneur, bien loin, comme Marie à Nazareth, de songer à lui-même. Il les regardait tout étonné. Lui qui, si sincèrement, s’était cru indigne du sacerdoce, plus indigne encore de l’Épiscopat, comment accepterait-il d’être Pape ? Non, jamais. Les cardinaux ne lâchèrent pas prise. Ils prièrent, supplièrent, firent appel à sa foi, à son dévouement à l’Église, à la volonté divine manifeste. - Rien n’y fit. Alors, ils le prirent par les bras, le traînèrent dans la chapelle de l’élection et commencèrent l’adoration. Ce que voyant, les autres cardinaux restés indécis se joignirent à eux, mais non sans crainte et tremblements, disent les chroniques. Lui, protestait toujours. Enfin Dieu fut le plus fort. Sous l’action déterminante de l’Esprit-Saint, le cardinal sentit sa volonté rebelle se soumettre, son trouble fit place à une impression de force et de sécurité, et comme mû délicieusement par un autre qui parlait en lui, il prononça le mot sacramentel : « Nous acceptons. » Les acclamations éclatèrent et les cardinaux le portèrent devant la Confession de saint Pierre et devant le Saint- Sacrement. Là, il se-fit en lui comme une détente de tout l’être, il se mit à prier DIEU avec des cris suppliants et des larmes. Ce ne fut qu’un instant. Cette nature énergique se ressaisit, l’âme redevint maîtresse du corps, et pendant que, de la Loggia, on annonçait à la foule : Nous avons un Pape, le Pape disait à DIEU : Me voici.

La nuit suivante, malgré sa maladie, il dormit onze heures de suite, ce qui ne lui était jamais arrivé.

Le cardinal Borromée avait raison de ne pas douter de sa grandeur d’âme. En souvenir de son prédécesseur, il prit son nom et s’appela Pie V. Aussi bien, fidèle à l’amitié, il mettra sa gloire à réhabiliter la famille des Caraffa et élèvera un tombeau superbe à Paul IV à la. Minerve.


X. — A L’ŒUVRE.

LE peuple romain n’était pas plus rassuré que les cardinaux sur les suites de cette élection. Les plaisanteries par lesquelles il essayait de se donner du courage, furent rapportées au [p.15] nouveau Pape. « Je ferai en sorte, répondit-il, qu’ils soient plus affligés de ma mort que’ de mon avènement. »

Et il se mit à l’œuvre. A tout seigneur, tout honneur. En vrai successeur de Pierre, il commença- par les pauvres. Le cri de la plèbe antique : « Du pain et des jeux, » saluait les Papes comme les empereurs, et les Papes répondaient en jetant à la foule sur la place de Saint-Pierre des poignées de monnaie. On se précipitait, on criait, on se blessait, on se tuait. Pie V changea cela. Administrateur habile plus que remueur des masses, il fit rechercher toutes les familles pauvres et leur distribua de larges aumônes. A son avènement, le Pape donnait, sur sa cassette, un grand dîner aux cardinaux et aux ambassadeurs. Pie V supprima le dîner et les mille pièces d’or passèrent aux pauvres. « DIEU, disait-il, ne me demandera pas compte d’un dîner que je n’aurai pas offert, mais des pauvres que je n’aurai pas secourus. »

En passant, le lendemain de son élection, à travers la foule des pauvres, il reconnut le paysan qui l’avait caché dans sa chaumière, cette nuit où il fuyait Bergame. Il s’approcha de lui, l’embrassa, et lui fit donner mille écus d’or pour-marier ses deux filles.
Parmi les pauvres, il était fier de compter sa famille. Le Pape se montra toujours très affectueux et très simple avec tous ses parents ; il les aida souvent, mais sans jamais vouloir les faire sortir de leur condition : à l’Eglise ce qui était à l’Eglise ; Il donna 500 écus à chacune de ses deux nièces. A l’un de ses -neveux, il accorda un poste de capitaine de police à Rome. Hélas ! pour être neveu d’un Pape, on n’est pas sans faiblesse. Le capitaine commit je ne sais quelle incartade, et n’osant l’avouer, l’aggrava par un mensonge. Pie V le fit venir, une chandelle était allumée sur une table. « Avant que cette chandelle ne soit éteinte, lui dit le terrible oncle, il faut que vous ayez quitté Rome et le territoire pontifical. » Le neveu partit et prit du service en Espagne. Il se battit en héros à Lépante, reçut de Philippe II une gratification de 5000 ducats, et le pardon de son oncle, sans doute.

Pie V éleva, il est vrai, un, autre de ses neveux à la dignité cardinalice. Mais loin de vouloir en cela l’enrichir, c’est avec lui qu’il prépara la fameuse Bulle Admonet (2 avril 1567), en vertu de laquelle tout cardinal, en recevant le chapeau et en élisant le Pape, fait serment de ne jamais aliéner une parcelle du domaine de Saint-Pierre. Depuis trois siècles, toutes les protestations des Papes contre les invasions et les spoliations du territoire pontifical s’appuient sur cette Bulle, elle aussi intangible.

Avons-nous besoin de dire que la cour romaine elle-même, jusqu’au dernier des palefreniers, dut se plier à la réforme ? La maison du Pape fut ce qu’avait été la maison du cardinal, pieuse, régulière, bien dressée ; a l’aise, mais surveillée dans ses finances. Les bureaux des différents ministères furent réorganisés et les prélats de carrière n’avancèrent plus qu’au mérite. Ordre aux [p.16] tribunaux de ne pas rendre des services, mais des arrêts. « Quand » on vous recommande une cause, disait-il aux juges, défiez-vous, voyez si elle est juste. Balance égale pour tous, et si un des plateaux doit pencher, que ce soit celui des pauvres et des accusés sans défense. »

Rome s’assainissait. Selon une parole célèbre, les bons commençaient à se rassurer, les méchants à trembler. Les femmes du petit, du demi et même du grand monde qui étalaient quelquefois, dans des palais somptueux, le luxe de leur immoralité, n’échappèrent pas à sa pureté vengeresse. La crainte problématique de plus grands désordres ne l’arrêta pas. « Quelqu’un sortira de Rome, dit-il, ou elles, ou moi. » Et ce ne fut pas lui qui sortit.

Les brigands non plus ne lui firent pas peur. Il les terrorisa, au contraire, par les châtiments les plus sévères. Les vols et les coups de poignard devinrent beaucoup moins fréquents et moins audacieux. Une bande cependant tenait toujours la campagne romaine, son chef déjouait toutes les ruses de la police pontificale et la narguait jusque dans les rues de Rome. L’occasion s’offrit d’en finir. Un paysan vint trouver le Pape et lui dit : « Voulez-vous que je vous le livre ? — Comment ferez-vous ? — « Rien de plus simple. Il me regarde comme son ami et vient souvent chez moi. La première fois qu’il y viendra, je l’enfermerai et je préviendrai vos gens. — « Jamais, s’écria le Pape indigné, je ne permettrai un tel manquement à la parole donnée. Si DIEU veut nous débarrasser de ce bandit, il saura bien nous fournir d’honnêtes moyens. » DIEU, en effet, le récompensa. Le brigand, ayant appris le refus magnanime du Pape en fut touché. En galant homme, il fit remercier Pie V et lui promit de quitter Rome et le territoire pontifical. Jamais plus on ne l’y revit.
Le zèle de la maison de DIEU dévorait ce Pontife véritable. Il en purifiait les abords, mais voulait surtout en orner l’intérieur, en renouvelant l’esprit sacerdotal dans toute l’Église. Le Concile de Trente, à peine fermé, avait édicté, dans ce but, des réformes d’une sagesse inspirée. Pie V, qui, sous les pontificats de Paul IV et de Pie IV, avait été, quoique à distance, une des lumières de ce concile, s’appliqua à leur exécution. Il fit composer le Catéchisme de la Doctrine Chrétienne, qui porta à tout le peuple chrétien la substance de ses enseignements et de la foi. Il exhorta les Evêques à construire des Séminaires, récompensant le zèle des uns, excitant les hésitations des autres, punissant même de peines sévères les opposants et les critiques stériles.

A la jeune milice du CHRIST et aux aînés du sacerdoce, il donna deux livres de prières, qui furent comme leur théorie sainte dans l’exercice du culte divin : le bréviaire et le missel. L’un et l’autre avaient été tour à tour augmentés, diminués, maniés et remaniés par des mains inhabiles au caprice de chaque diocèse. La tentative récente d’un cardinal avait augmenté [p.17] le désarroi. Pie V commanda, dirigea et se fit obéir. Par respect pour la vénérable antiquité, quand il la reconnut bien établie et méritante, il permit aux diocèses et aux ordres religieux dont la liturgie remontait au moins à deux cents ans, de les garder. Les autres, il les abolit.

La prière officielle catholique était ainsi fixée dans une souple uniformité. Pour la purifier à la fois des scories de la musique profane, la soutenir et lui donner des ailes, les papes Marcel II et Pie IV avaient chargé Palestrina de composer 3 messes d’un style vraiment religieux. Pie V, alors cardinal Ghisleri, les avait trouvées si à son goût, qu’il nomma le grand artiste Maître de la Chapelle pontificale à perpétuité.


XI. — PIE V ET LES ORDRES RELIGIEUX. LE CARDINAL BORROMÉE.

PIE V ne travaillait pas seul à la réforme prudente, progressive et ferme des abus. La Providence lui envoyait en temps opportun de saints évêques et de vrais religieux qui le secondaient dans cette tâche aussi ingrate souvent que sublime. Le plus connu d’entre eux est saint Charles Borromée. Ensemble, ils avaient été dans les conseils de Pie IV, quoiqu’avec des fortunes diverses, et Pie V lui devait en grande partie son élection. Ils s’estimaient et s’aimaient, unis, semble-t-il, plus par un même dévouement à l’Église que par des affinités naturelles.

Or, il y avait à Milan un couvent d’Humiliés, fondé au XIe siècle. Cet ordre avait été, pendant quatre cents ans, l’honneur de la ville et l’édification de l’Église. Malheureusement sa ferveur avait diminué, et par une suite nécessaire, le nombre de ses religieux. Les cent cinquante qui restaient pour quatre-vingt-quatorze couvents vivaient en bourgeois, et en bourgeois fainéants, des rentes accumulées par les services de leurs ancêtres et par l’estime des fidèles. Pie V essaya de sauver cette épave d’un passé sacré. Il chargea le cardinal Borromée de la Réforme. Mais l’arbre était pourri jusqu’aux moelles et n’avait plus de sève même pour des feuilles. Aux premières insinuations l’Ordre entier se révolta. Borromée insista doucement, paternellement. Inférieurs et supérieurs n’en crièrent que plus fort à l’injustice. Leur déchéance était si profonde qu’ils en avaient perdu le sens de l’honneur. Un de leurs défroqués offrit de tuer l’odieux réformateur, et ils acceptèrent. Tous les soirs, le cardinal faisait la prière en commun, dans sa chapelle. Menteur et traître. Farina en obtint l’accès, et, profitant du recueillement de tous, tira sur le prélat, à une distance de quatre pas. Le saint fut atteint, la balle traversa son rochet, mais, par miracle, ne lui fit qu’une contusion légère et retomba près de lui. Il n’en continua pas moins la prière, répétant les paroles du CHRIST : « Que votre [p.18] cœur ne se trouble pas et ne craigne rien. » Puis, il rentra dans ses appartements.

Le coupable s’était enfui ; il ’avait même quitté la ville et le bon cardinal eût désiré qu’on ne l’inquiétât pas. Mais Pie V ne l’entendit pas ainsi. Il mit en mouvement toute la police de l’archevêque et réclama de Philippe II l’intervention active de ses agents. On sut bientôt que Farina était en Savoie. Le duc Philibert, averti, le fit arrêter et livrer à la justice de Milan. Il fut condamné à mort. Impuissant à le sauver de la main des hommes, le cardinal voulut au moins le réconcilier avec la justice divine. II pria tant pour son meurtrier que le misérable se convertit et demanda publiquement pardon de son crime, heureux d’expier par la mort ce qu’il appelait lui-même un parricide.

Pie V alla plus loin. L’attentat n’était pas l’aberration d’un individu, mais le forfait de l’Ordre entier qu’il avait connu et voulu. Le Pape résolut d’effacer cet ordre indigne du livre de vie. Les promesses des supérieurs, l’intercession de l’archevêque de Milan, ne le désarmèrent pas. Dans une bulle solennelle, il décréta que l’ordre des Humiliés n’existait plus. La vengeance divine était avec le Pape, et jamais plus, depuis, personne n’essaya de ressusciter cet ordre de son tombeau méprisé.

Les autres Ordres religieux, grâce à DIEU, étaient restés plus dignes de leurs fondateurs. Il les passa cependant au crible, les appuyant de son autorité dans leurs essais de réforme, les ramenant d’office aux observances primitives et, quand ils étaient pauvres, les aidant sans calculer. Sainte Thérèse trouva en lui un soutien tout-puissant. Préludant à ce que tenterait trois siècles plus tard un de ses plus illustres successeurs, il réorganisa avec une sage délicatesse le Tiers-Ordre de Saint-François, l’émondant des pratiques vieillies, et lui en suggérant d’autres plus adaptées à son action sociale du moment.

La Compagnie de Jésus, dans ses collèges comme dans ses résidences, fut l’objet de sa particulière bienveillance. Il vénérait son Général, saint François de Borgia. Le lendemain de son avènement, au cours de sa procession triomphale à travers les rues de Rome, il fit arrêter le cortège en face du Gésu, et, devant la foule qui battait des mains, il embrassa le Jésuite et, en lui, toute la Société. C’est le B. Canisius qu’il chargea de réfuter, par la plume, en Allemagne, les erreurs, et les calomnies des protestants. La liste serait longue des faveurs qu’il leur octroya. Plusieurs, il est vrai, lui ont fait un reproche de n’avoir pas compris la grâce de leur fondateur et d’avoir voulu leur imposer l’office choral. D’abord, en principe, le Pape n’est-il pas juge de l’inspiration même des fondateurs d’Ordre ? Et puis, y mit-il vraiment cette insistance âpre et jalouse qu’on lui prête ? Il est permis de ne pas le croire, puisque pouvant, de pouvoir ordinaire, les y astreindre, il ne le fit pas. Il semble plus juste de dire que la prière commune, étant à cette époque jugée plus parfaite et essentielle pour tous les religieux, il ne la crut pas absolument incompatible avec le ministère de l’enseignement [p.19] même le plus occupé. C’était une gloire nouvelle dont il voulait couronner un Ordre qui, dès son berceau, en avait déjà tant d’autres. A-t-on fait la preuve du contraire ? Où est l’injure ?
[p.20]
Entre tous, et c’est un suprême honneur, il aima son Ordre, l’Ordre de Saint-Dominique. Il en porta toujours l’habit, même sur le trône pontifical. Il en aimait l’esprit apostolique et pénitent, les observances, le culte, le zèle pour l’étude. Sainte-Sabine le revoyait fréquemment. C’était sa solitude inspiratrice, son temple, son paradis. — Est-ce à dire qu’il ménageait les Dominicains ? Non, certes. Il ne se lassait pas de les rappeler à I la ferveur primitive, et c’est sous son pontificat et par ses ordres que les couvents revinrent à l’observance parfaite, qui avait failli sombrer au grand schisme d’Occident et durant la peste noire. Lui aussi fut justement appelé le Pape du Rosaire. Par trois bulles, coup sur coup.il accorda aux Confrères des indulgences de choix et ne cessa, pendant tout son règne, de promouvoir cette dévotion, gloire héréditaire de la famille dominicaine. On sait comment la Sainte Vierge l’en récompensa.

Élevé dans l’étude de saint Thomas, il en recommanda la : doctrine dans deux bulles solennelles. Il ordonna la réédition de ses œuvres, et cette édition est restée la plus complète jusqu’à celle de Léon XIII. Il rendit la fête de saint Thomas obligatoire dans tout le royaume de Naples, et à Naples même, combla d’indulgences la chapelle du couvent de Saint-Dominique, où l’on vénère le Crucifix qui dit au grand docteur : « Vous avez bien écrit de moi, Thomas. »

N’avait-il pas eu, lui aussi, son miracle du Crucifix, de ce crucifix qu’il avait sur sa table de travail ? Il en baisait souvent les pieds. Des misérables les frottèrent d’un poison subtil dans l’espoir odieux que ses lèvres y puiseraient la mort. Un jour, donc qu’il approchait sa bouche, les pieds du Sauveur se retirèrent, se refusant obstinément à sa ferveur. Ils ne reprirent leur place qu’après avoir été soigneusement essuyés. Lequel des deux miracles prouve, de la part de DIEU, le plus d’amour ?

De cet attachement à son Ordre il voulut laisser un monument immortel dans un couvent qui fût tout de lui et tout à lui, dans le lieu qu’il aimait le plus, à Bosco. Il aimait tant son Bosco ! Le moindre souvenir de sa jeunesse le touchait jusqu’aux larmes. Encore enfant, il s’était amusé à regarder un paysan planter une vigne. Cet âge est sans pitié. « C’est bien de la peine perdue, avait-il osé dire, ça ne donnera jamais rien de bon. » Or, un jour, quand le petit Ghisleri fut devenu Pape, il vit arriver chez lui, un tonnelet sur l’épaule, son paysan de Bosco. « Eh bien ! cette vigne, elle en donne tout de même du vin, et du bon. Avouez, Saint Père, que ce jour-là au moins vous n’avez pas été infaillible. » Le Pape le serra dans ses bras.

Donc, dans son amour intense du sol natal et de ses habitants, il se fit un point d’honneur que son couvent ne ressemblât à aucun autre, plus riche encore de biens spirituels que de marbre et d’or. Profès, étudiants, convers, lieux réguliers, église, vases sacrés, reliques, blibliothèques [sic], privilèges et indulgences intangibles, tout y était prévu, assuré pour un avenir indéfini.

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Simple et solennelle à la fois, cette charte pontificale et dominicaine, datée du 1er août MDLXVI [1566], signée : Moi, Pie, évêque de l’Eglise universelle, était, faveur inouïe, fermée d’une boule d’or.

Ce couvent et son église ont une page brillante dans nos annales françaises et dominicaines. ». C’est au couvent de Bosco que Napoléon Ier établit son quartier général dans la campagne d’Italie ; c’est de son clocher qu’il surveillait ses troupes à la bataille de Marengo. Deux fois, il donna l’ordre écrit de les respecter et de n’en pas enlever une pierre. Vétérans, officiers, obéirent, se demandant, sans doute, quel était cet homme que l’Empereur estimait plus qu’un DIEU.

C’est aussi à Bosco que se formèrent en partie les novices qui, avec le P. Lacordaire, restaurèrent en France l’Ordre Saint-Dominique. C’est là que mourut et que reposa pendant vingt-cinq ans le corps du B. Piel, « corps chéri d’une âme chère encore. » Tous en emportèrent un souvenir inoubliable, et, dans une lettre le P. Lacordaire s’écriait : « O Bosco, un temps viendra où nous ne reposerons plus sous tes cloîtres, où nous ne nous agenouillerons plus dans ta pieuse église sauvée par des soldats français, où nous ne verrons plus autour de toi ta brillante et profonde ceinture de saules et de peupliers, où nous suivrons plus le cours des innombrables ruisseaux qui arrosent tes prairies, où nous laisserons sous ta garde nos chers morts mais, ô Bosco, la patrie elle-même ne nous fera pas oublier ton hospitalité, ta piété, l’accroissement que nous avons reçu de toi, la joie et l’union que tu nous a données, et avant de mourir notre œil te cherchera de loin entre le ciel et la terre. »


XII. — LUTTES CONTRE LES PROTESTANTS.

EN FRANCE.
ON ne l’a pas oublié, lorsqu’il était inquisiteur, Pie V avait énergiquement combattu le protestantisme. Grâce à lui, l’Italie en avait été en partie préservée. La France, terre essentiellement catholique, se défendait aussi vigoureusement contre l’erreur antinationale. Elle était entamée cependant. Fils naturel de l’orgueil de l’esprit et des passions des sens, le protestantisme y avait pénétré par les couches supérieures, plus cultivées et plus voluptueuses. Le peuple était réfractaire ; il lui était néanmoins difficile de ne pas suivre ses maîtres, de sorte que ma nation était livrée à la guerre civile, les catholiques obéissant à Charles IX et à Catherine de Médicis, les réformés, à des princes de sang royal chez qui la haine religieuse pouvait bien ne servir que l’ambition dynastique. Pie V aimait la France, il devinait elle le ferme appui de l’Eglise romaine et souhaitait fortement la défaite des protestants. Personne ne s’y trompera, il n’était pas pour les demi-mesures. La première, l’unique chose néces[p.23]saire, pour les peuples comme pour les individus, était la vérité religieuse, catholique ; le reste ne valait que dans la mesure où il servait le catholicisme. De plus, il voyait les protestants à l’œuvre, brûlant les églises et les couvents, massacrant les prêtres et les religieux. A la force de la révolte il opposait la force du droit, mais franche, sans merci, jusqu’à extinction. Dans les 89 lettres qu’il a écrites sur les affaires de France, il ne s’en cache pas : la douceur peut convertir les individus, elle ne fait qu’encourager les partis. Aussi, il envoyait à Charles IX non seulement des secours en argent, mais des troupes bien armées, et c’est à elles que les catholiques, après les victoires de Jarnac et de Saint-Denys, durent celle de Moncontour. Pie V espérait la victoire définitive « de DIEU sur ses ennemis ». Il n’était pas sans appréhension, cependant. Charles IX et sa mère étaient catholiques sincères, mais aussi ils étaient rois, et voulaient l’être de tous les Français. Leur foi, moins intransigeante que celle du Pape, s’accommodait mieux de concessions, de colloques, de tentatives d’arrangements, payées quelquefois avec l’argent du Pape ! On négociait même, en dessous, des mariages avec des hérétiques, de Marguerite de Valois, par exemple, avec Henri de Navarre, et jusqu’à celui du duc d’Anjou avec Elisabeth d’Angleterre.

Le Pape soupçonnait bien, sous les coquetteries royales avec les protestants, des intrigues plus profondes. Quand il les connut, il en fut accablé. Il eût passé sur le manque de procédés et de reconnaissance, mais sur l’injure faite à la foi ! II protesta que jamais il ne légitimerait ces mariages, et il tint parole. Le mariage du Béarnais avec la sœur du roi ne fut béni que par le successeur de Pie V, et, malgré des habiletés équivoques, Henri IV dut abjurer publiquement le protestantisme et donner des gages aux catholiques de France pour en devenir le roi. Ce fut la victoire posthume de Pie V !

EN. ANGLETERRE ET EN ÉCOSSE.

Les affaires de France touchaient par un endroit à- celles d’Angleterre et d’Ecosse. Quand Pie V monta sur le trône pontifical, Marie Stuart, fille des Guise et veuve de François II, catholique et Française, avait déjà fait les premiers pas dans sa destinée sanglante. A la fin du XVIe siècle, comme sa sœur de France à la fin du XVIIIe, elle devait montrer combien les yeux d’une reine peuvent contenir de larmes. Un échange touchant de lettres s’établit aussitôt entre la jeune reine et le Pape. Marie Stuart parle de son entrée en Ecosse, du témoignage qu’elle a rendu à sa foi en faisant dire la messe dans son château, des murmures du peuple fanatisé, des prédications de Knox, qui l’appelle une Jézabel et qu’elle brave en pleine réunion publique. Le Pape la félicite de sa foi, lui recommande la fermeté, la prudence, et lui promet le secours de DIEU, pour qui [p.14] elle combat. Dans une autre lettre, elle lui annonce la naissance de son fils, qui sera élevé dans la religion catholique, quoi qu’il arrive, même si elle est obligée de l’envoyer en Angleterre, comme la révolution grandissante le lui prie déjà impérieusement. Elle lui raconte ses infortunes conjugales, les obsessions dont elle est l’objet, les prétentions jalouses d’Elisabeth, son emprisonnement, sa fuite, sa vie errante, traquée par les grands, méprisée par la populace ; elle en appelle aux rois de France et d’Espagne. Pie V la console, fait appel à sa grandeur d’âme, à sa foi, et lui montre, à elle aussi, le Ciel. Il essaie d’opérer une diversion en favorisant un appel aux armes des catholiques anglais, il presse le roi de France, que sa politique de bascule et les protestants français empêchent d’agir, il presse Philippe II, qui, lentement, prépare un effort que la Providence ne bénira pas.

Alors, Pie V, que ’rien ne déconcerte, se lève pour Marie-Stuart en face d’Elisabeth, et par la Bulle Regnavit in excelsis du 25 mai 1570, l’excommunie en face du monde entier.

L’anathème ne changea rien pour le moment. Elisabeth, omnipotente, continua son œuvre de sang et de ruines, et bientôt le catholicisme n’eut plus de nom en Angleterre et en Ecosse. La punition viendra plus tard. Elisabeth mourra, folle de désespoir ; mais auparavant, l’invincible Armada aura sombré dans les flots. Pie V, enfin victorieux à Lépante, sera descendu dans sa tombe glorifiée par des miracles, et son âme bienheureuse, penchée sur l’échafaud de Fotheringay, attirera Marie Stuart au Ciel.


XIII. LES TURCS.

LE Turc et le protestant, voilà les deux ennemis de Pie V ; les empêcher de nuire, la grande pensée de son pontificat. Aussi quand La Vallette, plus heureux que Villiers de l’Isle- Adam, mais aussi découragé que lui, eut repoussé de Malte les vaisseaux de Soliman, le Pape se lève-t-il avec vaillance pour lui affirmer son admiration, sa confiance et le maintenir à son poste. Il lui envoie 50.000 écus d’or, impose au clergé du royaume de Naples le dénier de la Croisade et lui équipe des ouvriers à qui il permet de travailler même le dimanche après la messe. A sa demande, Philippe II d’Espagne lève 7.000 Calabrais, et cette armée de travailleurs, confondue avec les habitants de la ville, obéissant à l’intrépide gouverneur, relève les ruines de Malte, et reconstruit en quelques mois une ville nouvelle.

Il était temps. Les Turcs avaient repris la mer et croisaient en vue de la ville, cherchant où l’attaquer. Mais les approches et les remparts étaient bien gardés, et ils eurent peur. Brusquement, ils se portèrent sur Scio et la prirent à l’improviste, le jour même de Pâques. Ils entrèrent dans la cathédrale pendant la messe, hurlant et massacrant. Arrêtés un instant devant l’autel par la majesté de l’évêque, ils reculèrent, refoulant avec eux hors [p.25] du temple la foulé affolée. L’évêque, Justiniani, le gouverneur, son frère et les principaux habitants de la ville furent mis aux fers et envoyés à Caffa. Seuls, les deux jeunes fils du prince, âgés de 10 et 12 ans, furent gardés en otages. C’étaient deux belles recrues pour l’islamisme. On essaya donc de leur faire abjurer le catholicisme. Les deux jeunes princes résistèrent à toutes les séductions, à toutes les tortures, et ne répondirent à leurs bourreaux que par le signe de la Croix. Au plus jeune, on demandait seulement de lever la main, en signe d’obéissance au sultan. Le pauvre enfant, déjà dans les frémissements de l’agonie, serrait sa petite main contre son cœur, et protestait qu’il était chrétien. Enfin, ces deux martyrs expirèrent, bénissant DIEU et demandant leur père.

A cette nouvelle, Pie V poussa un cri d’horreur. Mais, chez lui, la douleur tendait immédiatement à l’action. Charles IX avait un ambassadeur à Constantinople. Le Pape demanda au roi de France d’intervenir en faveur des prisonniers. Le roi fut assez heureux pour obtenir leur délivrance et leur retour en Italie. L’évêque, ne pouvant vivre loin de sa chère île, y revint pour consoler et soutenir son troupeau. Mais, l’âme meurtrie par la vue de tant de sacrilèges, le vieil apôtre quitta une deuxième fois Scio, pour laquelle il ne pouvait plus rien, et revint en Italie, où le Pape lui donna un évêché digne de son rang et de ses services.

La prise de Scio n’était qu’un heureux coup de main. Soliman préparait une nouvelle expédition qu’il dirigeait contre la Hongrie.

Pie V était aussi actif que lui. Il envoyait des subsides à Maximilien, exaltait son courage, lui cherchait des alliés et des soldats. Mettant sa confiance en DIEU plus que dans les princes et leurs armées, il ordonna un Jubilé. Rome et toute la chrétienté se mirent en prières. Soliman lui-même en fut épouvanté. « Je crains plus les prières de ce Pape, disait-il, que toutes les troupes de l’empereur. » Cette campagne, pour laquelle on avait fait, de part et d’autre, un immense effort, se termina prématurément, par la mort subite de Soliman au milieu de ses troupes, en pleine marche sur Vienne. Sélim, son successeur, plus ami du sérail que du champ de bataille, conclut une trêve de huit ans avec Maximilien ; les Turcs reprirent le chemin de Constantinople, et l’univers chrétien reposa une fois encore, mais non sans crainte. C’était prudent. Personnellement, Sélim se fût peut-être contenté des banalités du harem et du fumet de ses vins ; mais il avait autour de lui les généraux et les vétérans des guerres paternelles. Fanatiques autant que braves, ils commençaient à s’agiter et saluaient leur sultan du cri : La guerre ! Mort aux chrétiens ! La guerre fut décidée et Chypre, la proie choisie. Venise, Pie V, Philippe II envoyèrent à son aide leurs flottes coalisées, Mais l’amiral de Philippe, Doria, hautain- et rebelle, perdit tout. A peine en mer, il se sépara brusquement’ de ses collègues, annihilant par sa défection même la tentative de secours. Chypre [p.26] n’avait plus qu’à mourir. Ses deux villes principales, Famagouste et Nicosie, après une lutte de onze mois, s’effondrèrent dans les flammes. Une fois’ encore, le Turc avait vaincu.

LÉPANTE. 7 OCTOBRE 1571.

Qu’allait-il advenir ? L’ennemi était rentré à Constantinople pour réparer ses pertes et préparer de nouvelles victoires, mais une partie de sa flotte tenait toujours la mer et menaçait les unes après les autres les petites iles méditerranéennes. Fallait-il donc désespérer de la patrie chrétienne ? Pie V n’y songea pas un instant. Tant de désastres et tant de sang provoquaient sa foi et son courage. La flotte chrétienne s’était disloquée, il chercha à la rallier. Il écrivit au roi d’Espagne et lui dit tout haut ce que la chrétienté entière disait tout bas, à savoir, que ses hésitations et l’égoïsme hautain de son lieutenant avaient fait échouer la campagne. Il fallait réparer et donner l’exemple. Philippe II baissa la tête et promit tout ce que le Pape voulut.

Maximilien allégua la nécessité de défendre ses propres Etats et subordonna son acceptation à celle du roi de Pologne, que ses malheurs intimes et la préoccupation du Russe paralysaient.

La France elle-même, la fille aînée de l’Eglise, la nation brave entre les plus braves, assourdie par le bruit de ses luttes religieuses, n’entendait plus l’appel du Pape, et son gouvernement, nous l’avons dit, préférait avoir un ambassadeur à Constantinople.

La grande âme de Pie V était confondue, presque irritée, par cette indifférence des fils des Croisés. II marcha quand même. Il à promit des vaisseaux et, n’ayant pas assez de marins pour les armer lui-même, il enrôla des étrangers. Il pressa Venise et Madrid de hâter les préparatifs. A cette colossale entreprise, il fallait une direction d’ensemble. Pie V la- prit ; il vit tout, organisa tout, fixa tout, jusqu’aux contingents de troupes et au nombre de galères. Mais, cette flotte, qui la commandera ? Va-t-on diviser encore le commandement et se réduire, comme dans la dernière campagne, à une impuissance misérable ? Il faut un généralissime. Qui prendre ? Pie V se réserve ce choix. Il préférerait un prince de Savoie, mais il sacrifie ses goûts et impose don Juan, frère naturel de Philippe II. A lui, et à lui seul, les commandants du Pape, de Venise et d’Espagne devront obéir. Enfin, le traité de ligue offensive et défensive contre les Turcs est signé, plus de 200 galères armées de milliers d’hommes sont .3 réunies à Messine. C’est l’heure de DIEU, maintenant. DIEU ! le saint Pape n’a pas attendu jusque-là, certes, pour le mettre de la ligue. Jamais, il n’a commencé la moindre de ses actions sans prier. Aujourd’hui, après avoir humainement tout prévu, c’est de la prière qu’il espère le salut. Il jeûne, passe les nuits devant l’autel ; il crie vers DIEU commet saint Dominique : « Mon Dieu, mon Dieu ! qui sauvera les chrétiens ? » Il implore Notre-Dame [p.27] du Rosaire, qui a détruit les hérétiques à. la bataille de Muret, et appelle tous les fidèles à supplier avec lui Marie, au nom de ses joies, de ses douleurs et de ses gloires.

Il était plein d’espoir. « J’adjure votre maître, disait-il à l’envoyé de don Juan, d’avoir confiance en DIEU et de faire vite. Et à Colonna ! « Hâtez-vous, ne craignez rien, je vous le promets, vous vaincrez. »

La flotte chrétienne quitte Messine le ,15 septembre 1571. La croix est arborée sur tous ses mâts, et sur ses voiles déployées le monogramme du CHRIST brille entre les armes de Venise, d’Espagne et de l’Eglise. Tous sont animés de l’ardeur du martyre, et [p.28] les vagues portent au loin les murmures des prières et des saints cantiques. Quelques galères d’avant-garde explorent la mer et cherchent l’ennemi. Tout à coup, elles s’arrêtent : le voici ! le voici ! Il mouille près des côtes de Morée, près d’Actium, dans le golfe de Lépante (Corinthe). Le reste de la flotte, prévenu, s’avance et se range en bataille. Les Turcs, un peu surpris, prennent aussi rapidement leurs dispositions. Nous ne décrirons pas ce spectacle, sublime et terrible comme une tempête de feu et de sang : ni les marins chrétiens, à genoux avec leurs chefs, implorant le divin Crucifié, pour qui ils vont mourir, ni les cris des musulmans, ni l’impétuosité des galériens chrétiens, à qui l’on a promis la liberté s’ils remportent la victoire, ni les angoisses de la bataille un instant incertaine ; des deux côtés, il faut vaincre ou mourir. Après cinq heures d’un duel acharné, les Turcs cèdent, se débandent et fuient dans les ténèbres, qui les sauvent à peine d’une ruine complète. Les flots se sont refermés sur 30.000 des leurs, et les chrétiens chantent à DIEU, qui vient de faire pour eux de grandes choses, le cantique de Moïse, sur cette mer vraiment rougie du sang ennemi.

Nous sommes au soir du 7 octobre 1571. Les Confréries du, Rosaire sont en procession dans les rues de Rome, répétant comme un cri de guerre le nom de Marie. Pie V dans sa chambre traite les affaires de l’Eglise avec ses secrétaires. Tout à coup, il se lève et court à la fenêtre. Le regard perdu dans l’espace, il semble contempler une apparition étrange. « Laissons les affaires et prions DIEU, dit-il, notre armée remporte la victoire ! »

Cependant, les jours passent et aucun bulletin officiel n’arrive. Serait-ce l’hallucination d’un rêve ardent ? Non, certes. Aussitôt après la bataille, le généralissime avait bien envoyé un messager, mais la mer mauvaise l’avait empêché d’aborder. Plus heureux, un autre officier, expédié par le commandant vénitien, était arrivé, et Venise avait célébré son triomphe par des fêtes solennelles. On n’en savait rien à Rome ! Octobre finissait, rien.. Enfin, une nuit, le messager arriva au Quirinal. Malgré l’heure, le Pape le fit entrer ; par son ordre, toute sa maison vint entendre la bonne nouvelle et rendre avec lui grâces à DIEU, qui- avait enfin sauvé son peuple.

Au lever du soleil, toutes les cloches de la ville sonnèrent, et les églises, plus encore que les rues et les places, s’emplirent - d’une foule transportée de joie, criant ses vivats à DIEU, à Marie, au Pape, à l’armée !

Pie V exultait de cette explosion de foi et de reconnaissance.,] Mais sa haute intelligence, ouverte à toutes les nobles idées, comprenait que ces catholiques enthousiastes étaient Romains jusqu’à la moelle des os. Il résolut d’associer, dans un même hommage au vrai DIEU, la Rome ancienne et la Rome nouvelle. Il déféra le triomphe à Colonna, et voulut que cette apothéose patriotique se déployât dans toute son antique splendeur. Marc- Antoine Colonna, escorté de ses compagnons d’armes, de toute [p.29] la noblesse romaine, du clergé et d’une foule immense, monta au Capitole. Mais, chrétien sincère autant que vaillant soldat, son Capitole, à lui, c’était le Vatican. Il s’y rendit pour faire hommage à Pie V de cette gloire qui, tout entière, venait de lui. Il s’agenouilla devant le Pape, celui-ci le prit dans ses bras, et dans cette étreinte de leurs âmes, ces deux sauveurs se firent le serment de lutter ensemble et toujours pour la défense de la foi.

Ce serment, Pie V le garda. Déjà la foule, distraite, avait oublié Lépante, les flottes victorieuses s’étaient séparées sans poursuivre le vaincu. Lui, voulait en achever la ruine. Dans la paix, il prépara de nouveau la lutte, réforma les cadres de la ligue, amassa des trésors de guerre, et chercha aux Turcs des ennemis jusqu’au fond de l’Asie et de l’Afrique.


XIV. — LA MORT.

Mais DIEU trouvait que « son Christ de la terre » avait assez fait pour la Rédemption des âmes. Il l’appelait, lui aussi, des luttes indécises de ce monde au triomphe éternel. Une crise violente de son terrible mal, jointe aux angoisses des dernières années, l’avait épuisé ; il se consumait et s’éteignait chaque jour, comme ces durs morceaux de chêne qui ont longtemps éclairé et chauffé nos appartements de leurs flammes et dont les étincelles s’évanouissent graduellement dans la nuit. Bientôt, il ne quitta plus sa chambre, essayant vainement d’appliquer aux affaires sa belle intelligence mourante. Le bruit s’en répandit dans Rome et la ville en fut troublée. Malgré tout, elle était fière de son Pape. Plus d’une fois, peuple, nobles, ecclésiastiques, avaient passé par ses verges, mais sous cette main qui ne tremblait devant personne, l’ordre, la paix, la sécurité étaient revenus. Allait-on perdre sitôt ces biens si appréciés ? Le bruit des larmes de son peuple monta jusqu’au cœur du Pontife. Il en fut ému, et, voulant lui donner en retour un dernier témoignage de sa paternelle affection, il fit annoncer aux Romains qu’il leur donnerait une fois encore sa bénédiction, de la loggia des grands jours. La foule accourut à l’heure fixée, et quand le patriarche, sa longue barbe blanche baignée de larmes, étendit sa main sur ses enfants, plus d’un s’offrit à DIEU pour lui !

Cet effort héroïque de l’âme sur le corps parut avoir dompté le mal. Le Pape put de nouveau s’occuper un peu des affaires de l’Eglise et son entourage se reprit à espérer. Pie V ne se fit pas illusion, il allait mourir. Mais, de même que, avant d’aller voir DIEU, il avait voulu revoir son peuple, il voulut aussi revoir ses saints de Rome. Malgré ses médecins et ses amis, il annonça qu’il ferait à pied le pèlerinage des sept basiliques. Il sortit de son palais, soutenu par les cardinaux et entouré de milliers de- fidèles. Pâle et tremblant, il allait lentement, lentement. A chaque instant, on craignait qu’il ne tombât. Son air était si pénétré, sa prière si recueillie ! Tout le monde pleurait. A une station de [p.30] ce véritable chemin de croix, il rencontra Colonna. Le triomphateur se jeta à ses pieds, le suppliant d’accepter au moins une litière. Lui-même serait si fier .de le porter ! Pie V refusa. « Celui qui m’a donné de commencer, dit-il, me donnera d’achever » Il continua sa marche jusqu’à Saint-Jean-de-Latran. Là, il eut une nouvelle défaillance. Après quelques instants il se ranima, et refusant toute voiture, il reprit ses visites d’adieu, qu’il acheva enfin, mourant, anéanti. Quelques jours se passèrent, jours de martyre, longs comme des siècles pour tout autre malade. Le saint Pape en adoucissait les heures douloureuses en se faisant lire la Passion de Notre-Seigneur, se découvrant au nom de JESUS, ou demandant qu’on le découvrît quand sa main défaillante refusait ce service. Le 30 avril, il désira recevoir l’Extrême-Onction. A l’issue de la cérémonie, il appela près de lui quelques cardinaux, le Maître Général des Dominicains, et leur fit ses dernières recommandations. Il regrettait de n’avoir pas été jugé digne de voir la ruine complète de l’Islamisme, et conjura les cardinaux de lui choisir un successeur selon le cœur de DIEU. En parlant des Turcs et de l’Église.il s’était animé, et montrant le Ciel dans un geste de suprême espérance, son bras, tendu par l’effort, s’était un peu découvert. Aussitôt, il ramena la manche de sa tunique, gardant jusque dans la mort le respect virginal de son corps. Peu à peu, sa prière devenait plus haletante, ce n’était plus qu’un soupir entrecoupé ; on suivit encore cette dernière invocation de la Doxologie pascale :

Quaesumus, Auctor omnium,
In hoc paschali gaudio,
Ab omni mortis impetu
Tuum defende populum.
 [1]

Et l’on n’entendit plus rien : cette âme vaillante qu’aucun choc ennemi n’avait désarmée, était remontée à DIEU. On était au 1er mai 1572, Pie V était, âgé de 68 ans et avait régné 6 ans, 3 mois et 23 jours.

Pendant quatre jours, Rome fut toute où était Pie V, à Saint-Pierre, où l’on avait descendu son corps. C’étaient des cris, des larmes, des prières, des adorations ; chacun voulait avoir quelque chose de lui. Les funérailles furent royales, et lorsqu’on l’eut déposé dans la chapelle Saint-André, la foule stationna longtemps, comme si elle n’eût pu s’en séparer.

Pie V, on le sait, avait désigné l’église des Dominicains, à Bosco, pour sa sépulture. Il s’y était fait construire : un modeste tombeau, mais DIEU réservait à sa dépouille sanctifiée de plus grands honneurs terrestres. Sixte-Quint (Frère Peretti), son deuxième successeur, qu’il avait protégé, sacré évêque, créé cardinal, voulut lui témoigner sa reconnaissance et lui éleva à Sainte-Marie-Majeure, un mausolée digne de lui. Le 9 janvier 1588 eut lieu la translation, que le Pape présida lui-même. Les 1triomphes des funérailles se renouvelèrent. Après 16 ans la [p.30] mémoire du Pontife était vivante encore et sa personne regrettée. Des révolutions ont passé, on a bâti d’autres tombes à des hôtes illustres, aucune n’a fait oublier celle du grand Pape, Pie V a tenu sa parole : « Les Romanis [sic] ont plus regretté sa mort que son avènement.

Dans la même chapelle, en face, par une dernière délicatesse de sa reconnaissance, repose Sixte-Quint. L’artiste l’a sculpté en relief sur sa pierre tumulaire, il est à genoux, il regarde Pie V et il implore. C’est un symbole. Toutes les misères et toutes les gloires sont venues s’agenouiller avec lui, plus de 70 miracles ont répondu à leurs supplications, et les lèvres fermées du Pontife ont consolé plus de tristesses que ses justes sentences n’avaient trompé de faux espoirs. Cent ans après sa mort, le 29 avril 1672, Clément X proclama Pie V Bienheureux, et le 22 mai 1712, le 3 pape Clément XI le mit au rang des saints.

C’était -la suprême et infaillible consécration de cette vie immortelle. Le jour même de la mort de Pie V, sainte Thérèse s’était écriée tout en larmes : « Pleurons, mes sœurs, l’Eglise vient de perdre son très saint Pasteur ». Le sultan Sélim, au contraire, avait dit à ses officiers : « Rien de meilleur ne pouvait nous arriver. » Et il avait ordonné trois jours de fêtes solennelles.

Ainsi, aux deux pôles du bien et du mal, la sainte et le tyran rendaient hommage à ce Pape qui avait été à la fois humble devant DIEU jusqu’à vouloir déposer la tiare, fier devant les hommes jusqu’à réprimander les rois, pieux comme un moine, brave comme un chevalier, redoutable aux malfaiteurs intellectuels, miséricordieux avec tous les repentirs. Dans la région intermédiaire et moderne de la neutralité religieuse et de l’indifférentisme politique, cette illustre mémoire reste plus contestée. Les uns ne comprennent plus l’intransigeance de sa foi, les-autres, l’impérative autorité de son gouvernement. Pas plus que le pied des passants n’a entamé le marbre de son tombeau, la dent de la critique passionnée n’a rien enlevé à la sincérité de sa vie. Quand le libre examen et la libre négation auront produit, par la parole et par le fait, en religion, en philosophie, en politique, leurs derniers fruits de mort, on reconnaîtra que l’incorruptible Pontife avait du bon. Alors, les justifications de la mouvante histoire, comme les baisers des fidèles sur ses pieds bénis, donneront tout son lustre et toute sa taille à ce soldat de DIEU, à ce héros de la papauté.


fr. Franck Guyen op, janvier 2018

[1Créateur des hommes, daignez, en ces jours remplis des allégresses de la Pâque, préserver votre peuple des assauts de la mort – traduction sur lesite de l’abbaye de Saint-Benoît


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