Franck GUYEN

Figures dominicaines - Catherine de Ricci (1522-1590)

mercredi 3 janvier 2018 par Phap

Version numérisée de :

  • Sainte Catherine de Ricci du Tiers Ordre régulier de Saint Dominique, Par le R. P. Louis Boitel, des Frères Prêcheurs. Société Saint-Augustin, Desclée de Brouwer et Cie, Imprimeurs des Facultés Catholiques de Lille, 1897 [31 p.]

Les gravures n’ont pas été reprises


En guise d’avertissement


Table des matières

I. — QUE SERA CETTE ENFANT ?
II. — LE CRUCIFIX D’ALEXANDRINE.
III. — PRATO. DIEU LE VEUT.
IV. — INTIMITÉS DIVINES.
V. — OBÉISSANCE HÉROÏQUE.
VI. — CHANGEMENT DU CŒUR, ÉPOUSE DU CHRIST.
VII. — STIGMATES.
VIII. — JÉSUS OU CATHERINE ?
IX. — COMPASSION.
X. — QUI DE VOUS M’ACCUSERA DE PÉCHÉ ?
XI. — UNE MÈRE !
XII. — SŒUR PRÊCHERESSE.
XIII. — VENI, SPONSA. [1]
XIV. — PRÉSENCE RÉELLE.
XV. — HONNEURS SUPRÊMES.
APPROBATION DE L’ORDRE.


I. — QUE SERA CETTE ENFANT ?

LE 23 avril 1522, le palais Ricci, à Florence, était en fête. Une petite fille y naissait, qui devait donner à la noble famille plus d’illustration que la longue suite des ancêtres, plus de gloire civique que le maniement des affaires publiques, plus de richesses que le grand commerce. A son baptême, on la nomma Alexandrine, et dès ce moment, DIEU prit possession d’elle pour toujours. La présence divine rayonnait à travers le corps de l’enfant, qu’elle enveloppait d’une douce lumière et d’une grâce angélique. Tout en distinguant la tendresse maternelle, qu’elle payait d’un sourire plus aimant, Alexandrine passait, heureuse et sans pleurer, aux bras de tous ceux que sa gentillesse charmait. En même temps que ses sens, son intelligence s’ouvrait, mais surtout aux choses célestes. A cet âge où, pour enivrer de joie une mère chrétienne, l’enfant n’a qu’à joindre les mains et balbutier le nom de JESUS, la nôtre montrait déjà une inclination impérieuse pour la solitude et la prière. Elle avait, à quatre ans, une dévotion préférée, précise, absorbante, la Passion du Sauveur. Dans ses précoces méditations, elle reproduisait avec un sens étonnant les différentes scènes de ce drame mystérieux. Au jardin des Oliviers, elle levait vers le ciel ses mains suppliantes ou tombait par terre anéantie, chez Pilate, elle tendait ses épaules à la flagellation, au prétoire, sa blonde petite tête à la couronne d’épines, sur le Calvaire, ses pieds et ses mains aux clous, et expirait dans un soupir plein de larmes.

Comme un bouton qui s’ouvre montre sa fleur naissante, Alexandrine enfant laisse entrevoir Catherine :

« Un beau lys « du Thabor » plein des pleurs du Calvaire. »


II. — LE CRUCIFIX D’ALEXANDRINE,

LE lys répandait autour de lui son parfum. Le père d’Alexandrine, les domestiques eux-mêmes, attirés à la fois et contenus, ne l’approchaient qu’avec respect, comme s’ils eussent vu un ange à ses côtés. Tous étaient ravis. Bientôt un nuage passa sur leur bonheur. A cinq ans, Alexandrine [p.4] demanda à son père de la mettre au couvent. Qu’y cherchait- elle ? Plus d’amour ? Sans doute, à peine âgée de quelques mois, elle avait perdu sa mère, mais son père était là, et quand il la prenait dans ses bras, elle sentait son cœur battre plus vite et plus fort. Et puis, par une faveur trop rare, celle qui remplaçait .sa mère était une grande âme et un cœur tendre ; la mourante lui avait légué l’amour de sa fille, et Fiammetta Diacetta était une vraie mère pour Alexandrine. Alors pourquoi les quitter ?

Il y avait à Florence un monastère de Bénédictines dont une Ricci était abbesse. L’enfant y fut reçue avec une maternelle tendresse. Chaque jour, à chaque instant, c’était un assaut de caresses et d’attentions aimables. Alexandrine n’y était pas insensible. Cependant, elle avait soif d’autre chose. Au couvent comme à la maison, la Passion du Sauveur remplissait seule son cœur. Elle prenait sur ses nuits pour réciter le Rosaire, et sur ses récréations pour contempler le Sauveur en croix. Un crucifix de la chapelle avait pour elle un attrait irrésistible. Cachée derrière un rideau, elle passait des heures entières, à genoux, à le regarder, à lui parler. Elle eût voulu l’étreindre et le baiser. L’image elle-même en était émue. Plus d’une fois, on vit ses yeux s’abaisser vers l’enfant et sa bouche s’ouvrir comme pour lui répondre. Les religieuses, témoins secrets de ces communications divines, en ont transmis le souvenir à leurs sœurs moins favorisées, et bien des générations-se sont agenouillées devant le crucifix miraculeux, qu’on appelle encore maintenant le Crucifix d’Alexandrine.


III. — PRATO. DIEU LE VEUT.

APRES quatre ans passés chez les Bénédictines, quatre ans qui ne furent pas d’une paix-sans mélange, Alexandrine rentra dans sa famille. La joie fut grande à son retour. Tout le palais était sur pied pour la recevoir. Touchée d’un si cordial accueil, la tendre enfant se promit bien de rendre à tous bonheur pour bonheur. Elle tint parole. Chaque matin, avant le lever de son père, elle entrait discrètement dans sa chambre, l’embrassait, voyait si tout était à son gré et s’en allait, le laissant charmé de tant de grâce.

Avec sa belle-mère, c’était le même empressement, rendu plus agréable encore par une intimité féminine et religieuse plus grande. Fiammetta était très pieuse. Penser à DIEU parler de lui avec Alexandrine, chercher ensemble les moyens de lui plaire, elle ne voyait rien au-delà. Volontiers elle demandait des conseils à sa fille et lui ouvrait sa conscience [p.6] franchement, affectueusement. « Alexandrine, disait-elle, c’est ma Directrice spirituelle. » Cette directrice avait neuf ans ! Est-il besoin d’ajouter que ses frères et sœurs la chérissaient et ne pouvaient se passer d’elle ? Gracieuse et enjouée, elle se prêtait à leurs désirs, consolait leurs petites peines, prévenait les fautes de leur étourderie, se rendait, en un mot, nécessaire à leur bonheur, toujours incomplet si elle ne le partageait pas.

Cependant, il y avait en elle plus qu’un père, plus qu’une mère, plus qu’un frère et plus qu’une sœur, et celui-là réclamait, non pas sa part d’Alexandrine, mais Alexandrine tout entière. Certes, c’était lui qu’elle aimait dans chacun des membres de sa famille, mais cet amour ne suffisait plus à DIEU. Il voulait cette jeune âme plus exclusivement a lui, et de nouveau, l’attirait fortement vers la solitude. Comme le faon des sables, elle aspirait de loin l’air frais qui lui venait des vives fontaines des cloîtres ; elle eût voulu s’y plonger, mais aucun des couvents visités ne répondait à son idéal. Qu’était-ce donc que ce mirage d’oasis qui s’enfuyait sans cesse ? C’était la vie religieuse ; elle allait l’atteindre, mais à travers quelles difficultés !

Un matin, elle vit entrer dans la cour du château deux religieuses vêtues de blanc sous un ample manteau noir. Le sang lui reflua subitement au cœur en même temps qu’une voix lui disait : « Voici ton Ordre. » Qui sont ces religieuses ? Des Dominicaines. D’où viennent-elles ? De Prato, de ce cher Prato où elle-même passe chaque année de si douces vacances. Pourquoi n’irait-elle pas visiter leur couvent et même y faire un petit séjour ? Les Sœurs n’ont qu’à le demander à son père. Plus avisées, les Dominicaines n’osent pas. — Oh ! elle osera, elle. Oui, mais le père refuse net. — Elle a un oncle, le Père Timothée Ricci, Dominicain et confesseur du couvent. C’est providentiel. De retour à Prato, les religieuses lui racontent l’incident et lui demandent de la part de sa nièce d’intercéder pour elle auprès de son père. Le saint homme accepte et prend occasion d’une visite de famille pour hasarder la requête. — « Mais c’est donc un complot ? » Non, Alexandrine n’ira pas. Le bon ambassadeur, jurant peut-être qu’on ne l’y reprendrait plus, rentra à Prato déçu et humilié. Mais l’enfance est tenace et inventive... La Supérieure des Dominicaines est une femme du grand monde, alliée aux premières familles et très influente à Florence. Ce que la foi et l’affection n’ont pu obtenir, les exigences sociales l’emporteront aisément. La Prieure, elle aussi, fait sa demande, et, de guerre lasse, pour ne pas la froisser, le père laisse aller sa fille, mais pour dix jours seulement, c’est entendu.

[p.7] C’était une vraie victoire pour la pieuse enfant, qui croyait aller au Paradis ; pour les religieuses, qui la reçurent comme un présent du Ciel. Un souffle prophétique passa même sur la communauté, et une des Sœurs, transportée, s’écria en la voyant : « Voici notre petite Prieure ! »

Les jours se suivirent pleins d’une allégresse grandissante, si bien qu’au dixième, quand un de ses frères vint la chercher, la postulante déclara qu’elle ne partirait pas. « DIEU voulait qu’elle fût religieuse à Prato, elle y était, elle y restait. » Raisonnements, larmes, menaces, rien n’y fit. A cette nouvelle, le comte de Ricci entre en fureur, fait atteler et vient lui* même reprendre sa fille. Même réponse, même refus. — A la fin cependant, par respect pour l’autorité paternelle et sur le conseil des religieuses, l’enfant céda, mais en exigeant la promesse formelle d’un prochain retour.

Une fois en possession de sa fille, le père ne se pressa pas de tenir ses engagements. Ne lui avait*elle pas elle-même manqué de parole ? Alors une autre autorité entra en scène et affirma son droit, son droit de vie et de mort. Alexandrine tomba malade et en peu de jours fut à toute extrémité. Que faire ? N’avait-elle pas dit à son père, un jour qu’il pleurait sur sa petite main défaillante : « Mon père, j’ai vu N.-S., il avait un anneau, il me l’a mis au doigt et m’a dit que je devais être Dominicaine et son épouse. Laissez-moi partir, je guérirai, vous verrez. » Pour ne lui rien refuser, le père promit, et subitement sa fille fut guérie. Evidemment, DIEU avait entendu la promesse et, fût-on un Ricci, on ne manque pas impunément de parole à DIEU. L’enfant partît donc, reçut quelque temps après l’habit dominicain des mains de son oncle et prit le nom de Catherine, en l’honneur de sainte Catherine de Sienne.

Etait-ce enfin le port ? Oui, mais troublé par l’orage. Les religieuses étaient fières d’avoir une petite sainte pour compagne, seulement, cette petite sainte de onze ans, elles la voulaient à leur taille, sage, aimable, obéissante, régulière, emboîtant le pas dans la pieuse ornière commune. Ce n’était pas la manière de DIEU, dont l’Esprit ravissait à chaque instant Catherine. Extase, sommeil mystique, transports, cris de joie, larmes d’amour, etc... Qu’était-ce que tout cela ? De belles et bonnes choses sans doute, mais, qui troublaient l’ordre plus beau encore de la communauté. On en vint très vite à se repentir de l’avoir reçue ; le Père Timothée Ricci lui-même se promettait bien de ne plus s’occuper de vocation religieuse, puisque celle de sa propre nièce tournait si mal. La pauvre novice s’humiliait, pleurait, suppliait qu’on ne la [p.8] renvoyât pas. Elle tâcherait de se tenir et de faire comme tout le monde. On ne voulait rien entendre. Que ferait-on d’une malade, d’une idiote ? Enfin, par charité, on la reçut à la profession, mais avec des préventions dont plusieurs ne désarmèrent jamais.


IV. — INTIMITÉS DIVINES.

LA profession religieuse est le don réciproque de l’âme à DIEU et de DIEU à l’âme. En elle et par elle se réalise ce mystère d’intimité surnaturelle que chante l’Épouse des Cantiques : « Mon Bien-Aimé est tout à moi et je suis toute à Lui. » Cette parole, toute âme religieuse la redit souvent ; ce mystère, elle le sent de temps en temps, toujours, hélas ! d’une manière confuse, interrompue et inquiète. Pour Catherine, c’était la vie habituelle, pleine et sûre d’elle-même. Une image, une fleur, le souvenir d’une grâce, un regard jeté sur le tabernacle, un rien la faisait entrer en extase et l’y maintenait des heures entières ; témoin son extase de la Passion qui durait 28 heures, du jeudi à midi au vendredi à 4 heures du soir. Et cela de 1542 à 1554 !... Immobile, la figure pâle ou rayonnante, les yeux et les bras tendus vers le Bien-Aimé invisible, elle le suivait pas à pas et cœur à cœur dans toutes les stations de son long sacrifice. Des mains princières et curieuses la tiraient en tous les sens pour s’assurer du prodige ; elle parcourait avec des rois les jardins du couvent, se croyant avec les Rois-Mages et les conduisant aux pieds du Roi JÉSUS. Elle oubliait, dans sa contemplation, les Majestés terrestres, qui, du reste, ne s’offensaient pas de leur transformation mystique.

Sous l’action divine, la pierre et l’ivoire s’animaient, parlaient, aimaient. Le 21 août 1542, Catherine eut à la chapelle, après la communion, une extase de deux heures. Revenue à elle, mais toute pleine encore de la grâce eucharistique, elle rentrait dans sa cellule, lorsqu’elle s’entendit appeler : « Ma sœur, mon Épouse, » disait la voix. Catherine regarde et n’en peut croire ses yeux. Le crucifix qui surmontait son petit autel se penchait en ayant vers elle. Craignant qu’il ne tombe, elle se précipite. O miracle d’amour ! les bras d’ivoire s’enlacent autour de son cou, et, sur son front, le front du crucifié s’appuie. Ils sont là, immobiles dans l’ineffable étreinte. La compagne de Catherine, Madeleine Strozzi, entre, voit et donne l’éveil. La Prieure vient, la communauté vient le confesseur et le Prieur des Dominicaines viennent et contem[p.10]plent, stupéfaits, le prodige. Dans le silence de tous, JÉSUS disait à Catherine : « Ce crucifix, je veux qu’il soit l’instrument de mes plus grandes miséricordes. Va, dis à ta Supérieure de le faire porter en procession trois fois autour du couvent. Ceux qui le verront seront sauvés. » Et trois jours de suite, la sainte, humble héraut du CHRIST, porta la relique divine dans tout le monastère, et avec elle, la guérison aux malades et la ferveur aux tièdes.


V. — OBÉISSANCE HÉROÏQUE-

CEPENDANT, la science et la prudence veillaient ! La vie de Catherine était extraordinaire, d’accord, mais quelle en était la cause ? DIEU, le démon ou quelque maladie inconnue ? Chacun disait son mot et prenait ses précautions. Le confesseur, fatigué de cette agitation des âmes, résolut d’y mettre ordre. Catherine disait qu’elle voyait la Sainte Vierge avec l’Enfant-JÉSUS, sainte Madeleine, saint Thomas d’Aquin :" pour un peu, le ciel tout entier... Eh bien ! qu’elle crachât sur ces apparitions fantastiques, sûrement elles s’évanouiraient pour toujours. Le commandement était formel, l’obéissance, pleine d’angoisses. Catherine était si certaine de la réalité de ses visions ! Mais, coûte que coûte, elle obéirait* A quelques jours de là, l’apparition si attendue et si redoutée eut lieu. La Sainte Vierge tenait l’Enfant-JÉSUS sur ses bras et plusieurs saints de l’Ordre l’entouraient. Catherine, éperdue, hésitait. « Faites, mon enfant, lui dit Marie, faites ce que l’obéissance vous commande. Et la pauvre enfant, pour plaire à son DIEU, lui jeta à la face la suprême injure. L’apparition resta, et, dans une claire lumière intérieure, comme une première récompense de son obéissance, Catherine vit que cet enfant, sur les bras de Marie, était le Seigneur. La Vierge, se penchant vers elle, le lui remit entre les bras, comme à une grande sœur, et ils se caressaient, semblables à deux enfants sous le sourire d’une même mère.


VI. — CHANGEMENT DU CŒUR, ÉPOUSE DU CHRIST.

CE n’était qu’un prélude. L’amour divin, avec une pureté et une profondeur infinies, comprend toutes les formes et toutes les tendresses de l’amour humain, qui n’en est qu’une étincelle sombre et froide. Père, frère, ami de l’âme religieuse [p.12]J.-C. en est aussi l’époux, et c’est sous cette forme souveraine qu’il voulait se donner à Catherine et l’attirer à Lui. Il la préparait en la purifiant. Souvent elle lui demandait de transformer son esprit et son cœur, au fond lointain desquels il lui semblait apercevoir encore les images enchanteresses des choses terrestres. Un jour, elle se sentit subitement inondée d’une lumière très limpide, Comme une rupture d’entraves se fit dans sa volonté, et, dans son cœur de chair, une réaction violente suivie d’un bien-être indicible. Tout entière, corps et âme, elle était couverte par l’ombre de l’Esprit-Saint. C’était le moment des épousailles divines.

Le 15 avril 1542, toujours repoussée et toujours renaissante, la vision reparut. JÉSUS, Marie, saint Thomas d’Aquin, sainte Marie-Madeleine, étaient devant Catherine. La Sainte Vierge lui prit la main et la présenta à son Fils.JÉSUS tira de son doigt un anneau et le mit au doigt de Catherine en disant : « Ma fille, reçois cet anneau ; porte-le comme un gage de mon serment et la preuve que tu seras toujours mienne. » La vision disparut, le signe de l’alliance resta, toujours visible aux yeux de Catherine, visible aussi, par intervalles, pour d’autres, principalement pour les âmes pures. Un homme du monde, Filippo Salviati, admirateur affectueux et dévoué de Catherine, refusait obstinément a y croire. La sainte lui apparut pendant son sommeil, lui dit qu’elle venait lui montrer son anneau et lui laisser une preuve sensible de son authenticité. Et, lui donnant son anneau à baiser, elle lui piqua la lèvre avec le chaton. Filippo, saisi, s’éveilla en sursaut. Pendant plusieurs mois, la douleur fut très aiguë. Il crut alors, et pour longtemps.


VII. — STIGMATES.

L’AMOUR crée la ressemblance. A force de regarder l’être aimé, l’ami s’en imprègne, se transforme avec une suave inconscience à son image et le reproduit dans son langage, sa tenue, parfois jusque dans les traits du visage. Surtout quand l’un des deux amis est infiniment supérieur à l’autre, quand il veut, d’une volonté amoureusement implacable, en faire un autre lui-même, la ressemblance peut aller presque jusqu’à l’identité. Depuis son enfance, nous l’avons vu, Catherine méditait sur la Passion de JESUS. A mesure que son imagination et sa puissance d’aimer grandissaient, l’image du Crucifié tant aimé se gravait en elle. Par-dessus tout, J.-C. lui-même tant de fois vu, tant de fois reçu dans [p.13] l’Eucharistie, tant de fois réellement et personnellement serré contre son cœur, JESUS la travaillait, la modelait à son image. C’est lui qui, posant ses mains sur ses mains, ses pieds sur ses pieds, son cœur sur son cœur, sa tête sur sa tête, allait en faire, comme dit saint Paul, « le corps de son corps et le membre de ses membres. »

Un an après les épousailles, pendant la longue extase de 28 heures, Catherine de Ricci, comme Catherine de Sienne, vit le bel ange de la Passion s’approcher d’elle et sentit aussitôt aux pieds, aux mains, au cœur, une douleur vive à en mourir. Ses pieds et ses mains étaient percés de part en part, son cœur, ouvert comme celui du CHRIST, mais du côté gauche. Elle en voyait son sang sortir, et en même temps que son âme s’exaltait au sentiment de cette grâce suprême, son corps défaillait. Quand elle reparut en communauté, les Sœurs furent saisies de sa pâleur et de son air de souffrance. Comme toutes les vraies saintes, ayant en elle la pudeur sacrée des opérations divines, Catherine cachait ses mains sous son scapulaire. Il fallait bien cependant les sortir quelquefois et ses compagnes pouvaient voir, de leurs yeux, le rouge rayonnement des stigmate s. Sa confidente seule, Madeleine Strozzi, qui avait tous les privilèges, vit la plaie du cœur en la soignant dans une de ses maladies.

Le couronnement d’épines eut lieu un peu plus tard et fut une douleur de plus. La pauvre patiente courbait la tête sous ce diadème de souffrances, mais jamais une plainte, jamais un mot moins résigné ne révélait son martyre. Les Sœurs converses, chargées de la rasure, voyaient très distinctement les trous des épines rougissant à travers la chevelure.

Il n’y eut pas jusqu’à la croix qui ne la marquât de son empreinte. En lui rendant les derniers devoirs à sa mort, on remarqua sur son épaule une bande noire, large de trois doigts, à la place même où le Sauveur porta l’instrument de son supplice.


VIII. — JÉSUS OU CATHERINE ?

EST-CE tout ? Pas encore. Dans tous ces prodiges indéniables, certains ne consentaient pas à voir DIEU. Une religieuse entr’autres, qui aimait cependant beaucoup Catherine, n’était pas convaincue. Elle eût tant voulu croire ! Résolue d’en finir, elle alla se mettre à genoux à côté de la sainte pendant une de ses extases, suppliant DIEU de dissiper tous ses doutes. En ce moment, sans sortir de son extase, Cathe[p.14]rine se tourna vers elle, face à face et les yeux dans les yeux. Ce n’était plus la figure d’une jeune fille, mais celle d’un homme de trente ans, avec une barbe blonde et de longs cheveux tombant sur les bras. La religieuse poussa un cri et voulut fuir. Catherine la retint par les bras : « Eh bien ! ma sœur, lui dit-elle, est-ce JESUS OU Catherine ? » « Vous êtes JESUS », répondit la sœur tremblante. Et par trois fois, à la même question de foi et d’amour, Gabriella répondit : « Vous êtes JÉSUS. » Toutes ses incertitudes étaient à jamais tombées.

La voilà donc, cette enfant de vingt ans, pour ainsi dire vivante incarnation du CHRIST, l’égale des saints les plus privilégiés ! Comme eux, elle peut dire : « Moi aussi, je porte les stigmates du Seigneur JESUS ; » plus qu’eux et seule dans l’histoire, elle montre dans ses traits transfigurés le visage mille fois béni de son DIEU, notre DIEU. L’autorité de l’Église en fait foi.

« Voulant montrer jusqu’à quel point il y avait unité de pensée et de volonté entre lui et Catherine, J.-C. en plaça un signe éclatant sur son visage en le transformant en une vive image et parfaite ressemblance de son propre visage, de telle sorte que quiconque eût vu Catherine eût pensé voir le Fils de DIEU et en même temps le Fils de l’homme. »
(Benoît XIV, Bulle de canonisation.)


IX. — COMPASSION.

PORTER les stigmates de JESUS, c’est lui ressembler, mais sentir comme lui, penser comme lui, agir comme lui, souffrir comme lui, c’est achever la ressemblance. J.-C. avait souffert pour racheter les pécheurs, Catherine allait souffrir pour sauver de grands coupables. Elle fut crucifiée et rédemptrice avec JESUS.

Il y avait à Prato un homme très riche, absolument dévoué à Catherine et au couvent. Par une inconséquence assez fréquente, il n’en vivait pas moins dans le désordre. Energique dans ses amitiés, mettant l’âme plus haut que les présents, Catherine l’en reprenait souvent avec une grande liberté. Un jour que ses reproches étaient plus vifs : « Laissez-moi, lui dit-il, allez filer votre quenouille ; si je veux me damner, je suis bien libre, je pense. » Cette boutade libertine navra Catherine, dont la foi ne comprenait pas qu’on pût, même en apparence, prendre son parti de son malheur éternel. Son cœur en fut froissé, mais sa charité tint bon. Elle se jeta aux [p.15] pieds de N.-S. et lui dit qu’elle acceptait pour le salut de cette chère âme toutes les souffrances qu’elle méritait. L’histoire ne nous dit pas ce que la sainte eut à souffrir, mais à quelque temps de là, le viveur sceptique se convertit et mourut. Un mot de Catherine nous laisse entrevoir à quel prix il fut racheté : « Il doit savoir maintenant, dit-elle, si j’ai su filer pour lui. »

Un voleur de grand chemin, repris de justice dangereux et incorrigible, fut enfin condamné à mort. Vingt fois il avait bénéficié de la clémence de la loi, et il espérait que cette fois encore il en serait quitte pour la peur. Quand il apprit que son recours en grâce était rejeté et qu’il allait mourir, il entra dans un violent désespoir, blasphémant, maudissant le ciel et la terre, ne voulant plus même entendre parler de DIEU. Catherine en fut avertie. Malade et tremblante de fièvre, elle se leva aussitôt et se mit en prières. On l’entendait lutter avec DIEU qui pardonnait tout a ce désespéré, excepté son désespoir. La virginale victime s’offrait à endurer ce que DIEU voudrait, mais il lui fallait cette âme. Sa foi fut plus forte que le désespoir du condamné. Après de longues heures, elle se leva enfin, triomphante, et fit dire à ceux qui avaient imploré ses prières pour le misérable, qu’il était converti. C’était vrai. Au moment où Catherine finissait son oraison, il avait fondu en larmes et s’était mis lui-même à prier et à demander pardon. Il marcha courageusement à la mort. Catherine de Ricci n’accompagna pas, comme Catherine de Sienne, son protégé au lieu de son supplice, elle ne tint pas sa tête dans ses mains sous la hache du bourreau, mais quand cette tête tomba, elle fut elle-même saisie aux tempes, et pour plusieurs années, d’une douleur terrible. C’était la rançon du coupable à la porte du ciel.

François de Médicis scandalisait son peuple et sa cour elle-même par ses débordements. Amie de sa femme, la princesse Jeanne, Catherine s’efforçait de la consoler, d’élever ses pensées et d’ouvrir dans son cœur, par l’amour du sacrifice, une source de bonheur que la passion humaine ne lui donnait plus. La grande-duchesse avait l’âme assez noble pour comprendre ce langage. Peu à peu, elle dompta les révoltes de son amour outragé, et, ne se contentant pas d’un pardon vulgaire, aux insultes persévérantes de son mari elle répondit, sans faiblir, par un dévouement conjugal invincible. Cette femme héroïque mourut sans voir son triomphe. Elle légua à sa sainte amie le devoir de continuer son apostolat et de ramener à DIEU, malgré tout, la chère âme égarée. Pendant vingt ans, Catherine supplia le prince et pria DIEU. Enfin, [p.16] elle fut exaucée. Sentant la mort venir et vaincu par ces deux femmes qui s’étaient acharnées à le sauver, il fit appeler un prêtre, désavoua son passé et mourut réconcilié avec DIEU. Mais il alla en Purgatoire ; Catherine le sut de DIEU lui-même. Elle voulait plus et somma DIEU de lui ouvrir le ciel ; le Purgatoire serait pour elle. Aussitôt s’alluma dans son corps une flamme inconnue ; des pieds à la tête s’élevaient des ampoules gonflées d’une eau bouillante dont on entendait la plainte étrange. Venaient-elles à se résorber, le corps de la Sainte semblait rôti et desséché par le feu. Sans trêve ni repos, la martyre passait par ce double état d’incandescence et de fusion ; elle était, dans sa cellule, comme un foyer surchauffé dont on supportait avec peine la chaleur. Les médecins la mettaient-ils dans un bain ? Ses souffrances augmentaient. « Ma chère Mère, lui disait une religieuse, vous êtes dans un feu ?... — Oui, ma fille, mais c’est mon Époux divin qui le veut pour le salut d’une âme en Purgatoire. » Ce supplice dura quarante jours et cessa subitement. L’expiation était complète. François de Médicis était au Ciel.

Ah ! la Sainte avait dit vrai au jour du changement de son cœur ! Ce n’était plus le cœur de Catherine, c’était le cœur de Marie au pied de la Croix, pendant sa Compassion, souffrant- avec JESUS et comme JESUS pour la rédemption des âmes, j


X. — QUI DE VOUS M’ACCUSERA DE PÉCHÉ ?

ANGE du Calvaire, associée de DIEU, offrant dans le même calice son sang avec le sang divin, Catherine était vraiment un autre CHRIST. Qui l’avait rendue moins indigne de ces faveurs sans pareilles ? La grâce imméritée de DIEU, sans doute, ses pénitences et ses souffrances, mais, plus encore, l’héroïsme de ses petites vertus. Certainement, ce qui avait attiré le regard de DIEU, c’était, dans la vie de famille, son amour si profondément respectueux pour son père, son ouverture de cœur si simple avec sa seconde mère, son amitié fraternelle, son aimable condescendance pour les domestiques et pour les pauvres. Dans la vie religieuse, c’était sa fidélité à tous ses devoirs.
Riche dans le monde, elle se contentait de la dernière cellule du monastère, d’un petit lit, d’une table en bois blanc, d’une chaise et des vêtements que la communauté mettait à son usage. Jamais elle ne faisait allusion à sa situation de famille, jamais, dans son cœur, elle ne se compara aux autres [p.17] sœurs moins bien nées qu’elle. Si son grand air, rehaussé encore par la splendeur de sa grande âme, ne l’eût trahie, vous l’auriez crue, à l’entendre, à la voir rechercher les pauvres, sortie de la plus humble condition. Elle n’était plus que l’épouse pauvre d’un DIEU pauvre.

Par une grâce unique, la moindre imagination sensuelle n’effleura jamais son âme. Néanmoins, sentant qu’elle portait, comme tous, le trésor de DIEU dans un vase fragile, elle veillait sur son cœur et sur ses sens avec une extrême sévérité. Ayant appris qu’un religieux, d’une grande réputation de vertu, désirait la voir et se tiendrait exprès sur le passage de la procession, elle ne put en supporter la pensée. Colombe du Seigneur, elle alla se cacher dans le pigeonnier du couvent et y resta en extase, pendant toute la procession, devant Celui de qui seul elle désirait être vue. Quand on vint la chercher, on trouva toutes les colombes serrées autour d’elle en couronne et la saluant de la tête avec un doux murmure.

Autant que le lui permettait sa vie extraordinaire, visiblement voulue de DIEU, elle était esclave de la règle. Toujours la première au chœur, et de nuit et de jour, elle enflammait ses compagnes d’une douce ardeur dans la psalmodie, ou les tenait, par son exemple, profondément recueillies dans l’oraison. Les Jours de communion surtout, lorsque l’attrait divin lui laissait la liberté de la faire avec la communauté, son air pénétré et affamé excitait en toutes ses Sœurs une vraie avidité de l’Eucharistie. C’étaient des jours de fête, ces jours-là, jours pleins de la paix du ciel, et aussi d’une sereine et communicative gaîté.

Car il ne faudrait pas croire que cette vie extra-naturelle fît de notre Sainte une de ces âmes pieusement hautaines, tenant leur monde à distance et en silence ! Non, avec une noble et franche familiarité, Catherine se donnait à toutes ses Sœurs, se mêlait à elles, leur disant mille choses aimables avec un tact et une séduction innés. Personne ne parle comme elle, disait-on dans le couvent, et l’on ne sait pas conduire ou entretenir une conversation, si on ne l’a vue ou entendue.


XI. — UNE MÈRE !

TANT de dons surnaturels, tant de vertu unie à un si grand charme, lui avaient conquis tous les cœurs. Le jour n’était plus où on parlait de la renvoyer comme un sujet nul ; maintenant on connaissait sa valeur, et on la mettait en évidence. D’abord nommée Sous-Prieure, elle dépassa toutes les [p.18] espérances, si bien qu’à la première vacance, elle fut élue Prieure à l’unanimité. Alors elle donna toute sa mesure. Ferme de tête et de cœur, elle gouverna dans un esprit de justice incorruptible. Toutes les Sœurs étaient égales devant elle, toutes étaient sûres de l’indépendance de ses jugements et de ses actes. Exemple austère et gardienne vigilante de la règle, elle ne laissait aucune faute impunie, sachant qu’une réprimande sans sanction est un leurre et un appât des manquements nouveaux. Elle ne tolérait pas que les religieuses occupassent leur esprit de futilités ou d’affections mondaines. En cela, elle était servie par une grâce spéciale : elle lisait dans les âmes. Aussi lui arrivait-il souvent, au chœur ou même en récréation, de s’approcher d’une Sœur et de lui dire : « Ma fille, repoussez cette pensée, secouez cette préoccupation, pensez plutôt à JÉSUS, votre Époux. » Parfois, l’intérieur se reflétait dans les regards, et Catherine voyait dans les yeux de ses filles comme dans un miroir ce qui se passait en elles.

Est-il besoin de dire que ce don, si précieux pour une Supérieure, devenait quelquefois importun pour les inférieures, et que plus d’une religieuse fuyait le regard de la Sainte à certains jours de tentation et de défaillance ?

Cependant, Catherine tempérait sa fermeté par une douceur sans égale. Son commandement était si maternel qu’on trouvait un plaisir extrême à lui obéir. Ses reproches, toujours justes, étaient aussi toujours pleins d’une sincère tendresse. Quand elle avait été obligée de reprendre une Sœur, elle ne laissait pas passer la journée sans lui adresser la parole ou lui faire une caresse, et, le soir venu, elle allait souvent chez elle lui demander pardon, comme si elle eût été la vraie coupable.

Elle était si humble, si détachée d’elle-même, si petite à ses yeux dans les plus hautes charges ! Souvent, en regardant son habit, elle s’en proclamait indigne avec un accent de sincérité véritable. Elle se croyait si misérable devant DIEU ! Un jour qu’elle parlait aux Sœurs tourières, on frappa à la porte. Catherine ouvrit elle-même. C’était une hydropique qui, ne la connaissant pas, lui dit : « Faites-moi venir la sainte. — La sainte ? reprit vivement Catherine, qui est sainte ici ? Toutes les Sœurs sont aussi bonnes les unes que les autres. Les saintes sont au Paradis. » Et elle lui ferma la porte. Les Sœurs, souriant de cette échappée de leur Mère, la supplièrent de ne pas renvoyer ainsi la pauvre femme. Sur leurs instances elle la rappela : « Allez dans l’église, lui dit-elle, à l’autel de saint Vincent Ferrier ; c’est [p.19] un saint, celui-là, vous lui ferez une prière, et vous serez guérie. »

La malade, encore un peu froissée, y alla, pria, fut guérie, et ne lui garda plus rancune.

Une des dévotions de Catherine, une des plus grandes jouissances de son cœur, était de soigner les Sœurs malades. Comme toutes les mères, c’était à elles qu’elle réservait ses attentions les plus exquises. Elle veillait à ce qu’elles ne manquassent de rien, allait au-devant de leurs désirs et s’ingéniait à leur procurer toutes les douceurs que réclamait leur imagination inquiète, fleurs, images, bonbons, etc... Mais rien ne les charmait tant que sa compagnie. Aussi Catherine passait-elle des heures entières avec elles, leur parlant de DIEU, de ses souffrances, de la récompense du ciel, avec une telle onction qu’elles en oubliaient leurs douleurs. Souvent, la nuit, elle renvoyait les infirmières et s’installait au chevet des malades, à qui elle rendait les soins les plus délicats. Combien durent à une simple bénédiction de sa main sur leurs plaies, une guérison inespérée ! Pas plus que DIEU elle ne les guérissait toutes, mais à toutes elle ouvrait le ciel. A mesure que la mort approchait, elle multipliait ses visites. C’était même à ce signe que la communauté jugeait de l’imminence du danger. En extase auprès de la moribonde, elle suivait les progrès de l’agonie, priant avec une ferveur croissante jusqu’à ce que l’âme de sa chère fille fût devant DIEU. Elle ne revenait sur terre, disaient les Sœurs, qu’après avoir conduit la défunte en Purgatoire ou en Paradis.

Plus d’une fois elle commanda à la mort. Un jour, sa propre sœur, qui était avec elle à Prato, allait mourir. Or, ce même jour, il y avait au couvent une profession. D’un côté, à cause de sa charge, Catherine devait y assister, de l’autre, elle ne pouvait laisser sa sœur mourir en son absence. Sûre de DIEU, elle alla trouver la malade et lui dit : « Ne mourez pas avant mon retour. — Non, ma Mère, répondit Maria- Bénigna. » La cérémonie fut longue. La mourante attendait, calme, les yeux au ciel. Enfin Catherine revint. « Maintenant, lui dit-elle en l’embrassant, vous pouvez mourir. » Bénigna entra de nouveau en agonie, Catherine en extase, et, un instant après, toutes deux montèrent au ciel, Catherine conduisant, second ange gardien, sa bien-aimée sœur à Celui qui la lui avait confiée.

Y a-t-il rien de plus fortifiant que ces deux sœurs, trompant par leur foi les défaillances de leur affection, toutes deux souriant à la mort et se disant un éternel au revoir ?
[p.20]


XII. — SŒUR PRÊCHERESSE.

FILLE de saint Dominique, Catherine avait l’âme apostolique. Aimant la parole publique, elle ne voyait rien au-dessus des Frères Prêcheurs, portant avec honneur devant les foules le Verbe évangélique. Sa ferveur s’enflammait à les entendre ; elle priait pendant qu’ils parlaient, et l’on remarqua plus d’une fois que leur action sur l’auditoire diminuait ou grandissait, suivant l’ardeur de sa prière. Elle-même aimait à faire, plusieurs fois par semaine, des conférences à ses religieuses, et, jusque dans ses extases, continuait à leur parler.

Son zèle ne s’arrêtait pas là ; il débordait bien au-delà des murs de son couvent. Ne pouvant en sortir, elle écrivait aux absents. Peu à peu, elle eut, comme sainte Catherine de Sienne, des disciples, j’oserais presque dire des pénitents. Son Ordre lui fournit les premiers. Provinciaux et Prieurs l’appelaient leur Mère ; des religieux de grande valeur se vantaient de correspondre avec elle et de suivre ses conseils. Sa famille tout entière était dans sa main. Sa son frère, Dominicain, ne parlaient que par elle, et Ridolfo lui-même, l’enfant terrible, brave à la guerre, timide et faible devant le plaisir, Ridolfo l’écoutait et n’écoutait qu’elle. Grâce à cette sœur adorée, il finit par se ranger et mourut mieux qu’il n’avait vécu, saintement.

En dehors de sa famille, dans l’aristocratie florentine, Catherine comptait une foule de disciples, âmes élevées, capables des plus héroïques vertus civiques et chrétiennes. Ils étaient à bonne école. Sous la sage et maternelle direction de la Prieure, la plupart menaient dans le monde une vie qui n’eût pas déparé un cloître. Deux surtout avaient mérité, par leur ferveur, une préférence plus attentive. Antonio de Gondi et Filippo Salviati étaient tous deux de noble race, tous deux riches, tous deux entièrement au service de Catherine. L’un, Antonio, plus généreux par nature et plus magnifique, donnait sans compter ; l’autre, plus économe et peut-être plus chargé de devoirs, était devenu, par esprit de foi et par admiration pour sa chère Prieure, libéral à étonner ses amis.

« Le plus grand miracle de Catherine, disait Cosme de Médicis, est d’avoir ouvert la bourse de Filippo. » Antonio veillait aux besoins journaliers du monastère, et ses petits cadeaux, les jours de fête, amenaient un doux sourire sur les lèvres silencieuses des Sœurs. — Filippo luttait de délicatesse filiale. C’était lui qui avait fait construire la chapelle du couvent ; il payait ses droits de patronage par des - embel[p.22]lissements artistiques. — A Antonio, Catherine avait confié l’éducation d’un de ses plus jeunes frères ; de Filippo, elle avait fait son propre garde-malade. C’était plaisir de voir à quel point il prenait sa charge au sérieux, gourmandant la Sœur gardienne et la Mère elle-même quand les bulletins se faisaient attendre ou ne lui paraissaient pas sincères. Il y avait parfois, entre ces deux amis, si pur et si dégagé que fût leur attachement pour la Sainte, une vraie jalousie que Salviati parvenait mal à déguiser. La Sainte s’en apercevait bien et l’en grondait avec son doux et fin sourire. Tout en ménageant la susceptibilité de ces affections ombrageuses, elle essayait de les soulever au-dessus de leur égoïsme, à cette hauteur même de l’amour de DIEU qui se donne aux uns plus qu’aux autres, et pourtant si bien tout à tous que personne ne porte envie aux préférés. Elle ne connaissait pas, elle, cette tyrannie de l’amitié ; à ses deux amis, elle donnait le meilleur de son cœur, sans jalouser leurs affections de famille, et d’autant plus heureuse qu’ils étaient plus aimés. A travers ces infirmités de leur pauvre cœur, les arrêtant dans leur imprudente austérité, les soutenant et les relevant dans leurs découragements, elle les faisait monter chaque jour vers un idéal plus élevé, d’un pas égal et sûr. —Elle mourut avant eux, mais tous deux la suivirent de près, comme si leurs vies fussent devenues inutiles en n’étant plus à son service.

D’autres âmes, plus parfaites encore, s’approchaient de Catherine et recherchaient son amitié. Tout près d’elle, à Florence, germait et s’épanouissait une fleur de sainteté qui embaumait le Carmel. Marie-Magdeleine de Pazzi, comme Catherine de Ricci, avait quitté les splendeurs d’un palais pour la petite cellule d’un pauvre cloître ; comme Catherine, elle y avait trouvé JESUS. Ces deux âmes angéliques devaient avoir envie de se voir. Plus jeune et plus pressée, sans doute, par son désir, Marie-Magdeleine, dans une de ses extases, au milieu de ses Sœurs, prit une plume et écrivit à sa sainte voisine. Ses compagnes ne la quittaient pas des yeux et suivaient sur son visage les impressions diverses qui le traversaient. Tout à coup, un léger trouble y passa et la Sainte revint à elle. Alors, elle dit aux religieuses que sa lettre avait été remise à son adresse, que Catherine venait d’y répondre, mais pas selon ses désirs, ce qui l’avait un peu peinée. La réponse de Catherine confirma la révélation. Que lui avait demandé Magdeleine de Pazzi ? Une entrevue ? une correspondance suivie ? Catherine, plus près de la mort et du ciel, simplifiant de plus en plus son cœur et sa vie, refusa-t-elle ? Personne n’en sut jamais rien. Y eut-il entre les deux Saintes [p.24] d’autres rapports de voisinage ? L’histoire n’en parle pas, mais quand Catherine mourut, Magdeleine de Pazzi la vit monter au ciel sur les ailes des anges. Leurs âmes, sans se le dire, étaient restées sœurs.

Dans le même temps, vivait à Rome un saint prêtre, dont la renommée de bonne humeur et de charité remplirait la ville. Elevé par les Dominicains de la Minerve, Philippe de Néri aimait tout ce qui était dominicain. Aussi était-il très enthousiaste de la Sainte de Prato. Peu à peu, des liens de sainte amitié se nouèrent entre eux. Ils s’écrivaient souvent, et leurs lettres, conservées à Rome, sont des monuments de leur amour de JESUS-CHRIST et des âmes. S’écrire, c’était quelque chose, mais se voir ! ah ! s’ils avaient pu se voir l Hélas ! Philippe ne quittait pas Rome et Catherine ne sortait pas de son couvent. Un jour pourtant, Philippe de Néri, tout joyeux, raconta qu’il avait vu la Sainte de Prato, qu’il lui avait parlé et qu’il mourrait content. Oit avait eu lieu la rencontre ? Par quel dédoublement inexpliqué avait-elle pu se faire ? Lequel des deux était allé vers l’autre ? Mystère. Mais. au portrait que le Saint fit de son auguste visiteuse, tous ceux qui la connaissaient furent convaincus de la réalité de l’entrevue.

Saint Charles Borromée vénérait comme une relique un Ecce Home que Catherine lui avait envoyé, et qui l’avait sauvé d’une mort certaine.

Pie V lui-même, grand saint et grand conducteur d’hommes, envoyait, dans les circonstances difficiles, ses légats prendre les instructions de l’humble religieuse, et lui rendait compte des succès obtenus, plus confiant dans ses prières et ses lumières que dans les flottes les mieux armées.

A ces disciples, à ces amis de Catherine, il faut ajouter un grand homme qu’elle aimait à béatifier, et avec lequel elle vivait dans une reconnaissante familiarité, Savonarole. Vivant, il n’avait pas été un étranger pour Prato. C’était lui qui avait choisi l’emplacement du couvent, lui qui en avait tracé la distribution, lui qui avait soufflé au cœur des fondatrices le feu de la ferveur religieuse. Sa mort y avait été saluée comme un martyre, et l’anniversaire en était célébré avec une joie débordante où contenue, selon la liberté des temps. Savonarole vivait toujours à Prato ; on y sentait son invisible présence et sa protection y éclatait parfois en d’étonnants miracles. Catherine en était la preuve. Atteinte à la fois d’une triple maladie très grave, elle fut pendant deux ans comme une morte vivante, édifiant ses sœurs par sa patience inaltérable et leur arrachant des larmes par ses souffrances. [p.25] Les médecins, déconcertés et découragés, l’abandonnaient à sa destinée. La Sainte Vierge, JESUS lui-même, restaient sourds à toutes les supplications. Que faire ? On était au 23 mai 1540 : le lendemain était l’anniversaire de la mort du Frère Jérôme et de ses compagnons. Le couvent s’y préparait par un triduum. Afin de prier avec plus de ferveur, Catherine avait demandé la permission de rester seule dans sa cellule. Vers quatre heures du matin, elle vint au petit autel qui renfermait les reliques de ses saints ; épuisée de fatigue, elle y appuya sa tête sur ses bras et s’y endormit. Alors, dit la chronique de Prato, trois Frères, revêtus de l’habit dominicain, lui apparurent environnés de lumière. Celui du milieu paraissait porté sur un nuage éclatant.

« Qui êtes-vous ? lui dit Catherine. — Quoi, répondit le Frère, tu ne me reconnais pas ? A qui demandes-tu ta guérison ? — Au Frère Jérôme. — Eh bien, c’est moi le Frère Jérôme, et je viens te guérir. Mais, auparavant, promets-moi d’obéir toujours fidèlement à ton confesseur et à tes supérieurs. Tu iras te confesser et tu communieras ce matin. » Puis il fit un grand signe de croix sur elle et Catherine se trouva parfaitement guérie. Elle eut un moment de stupeur, vite remplacé par une joie immense, la joie de se sentir revivre et de le devoir à ses amis du ciel.

Vers le mois d’octobre, elle tomba malade de la petite vérole, et pendant deux mois fut entre la vie et la mort. Or, le 1er décembre, vers deux heures du matin, s’étant un instant endormie, elle sentit quelqu’un la secouer doucement en l’appelant. Qu’y avait-il ? Devant elle, et la regardant, les trois personnages qui l’avaient déjà guérie. Elle appela la Sœur de garde. Mais le plus grand, le Frère Jérôme, lui fit signe de rester en repos et lui demanda ce qu’elle désirait. « Père, la santé, si c’est le bon plaisir de DIEU. — La santé te [p.26] sera rendue, » répondit Savonarole. Et, s’approchant d’elle, il fit plusieurs fois le signe de la croix sur sa tête. A chaque fois, elle sentait ses douleurs diminuer ; la dernière les fit disparaître complètement. Guérie, Catherine voulait se lever pour le crier partout. Mais le Père lui défendit de sortir sans la permission de la Sœur infirmière. II l’exhorta à pratiquer l’obéissance jusque dans les plus petites choses, à être patiente dans les épreuves et humble devant DIEU. Puis, il disparut.

Savonarole ne faisait pas moins pour l’âme de Catherine que pour son corps. Il lui apparaissait souvent, conférait avec elle de la vie religieuse, de sa sublimité, des grâces de choix dont elle est la source, et renouvelait dans son cœur lés généreuses ardeurs des premiers jours.

Catherine était digne de ces saintes préférences. Comme autrefois les Florentins, sous la parole du puissant orateur, s’enthousiasmaient pour la liberté civile, elle s’exaltait pour l’obéissance et le sacrifice, en même temps que pour le culte du grand religieux. Elle vénérait ses reliques, son bâton de voyage, son cilice, son bras brisé par un enfant d’un coup de pierre impie et détaché du tronc par la flamme. Tout ce qu’il avait touché et béni était pour elle, plus encore que pour ses sœurs, un souvenir très saint. Un culte privé ne lui suffisait pas. Elle aurait voulu prêcher à travers le monde ce qui remplissait son cœur. Tenue à un silence relatif par les passions politiques et par une obéissance toujours méritoire, elle se dédommageait avec ses disciples. Savonarole n’était-il pas le lien de leurs esprits et de leurs cœurs ? Avec eux, elle ouvrait son âme, elle parlait du saint vénéré, les encourageait à un souvenir fidèle, leur fixait des jours de réunion pour honorer sa mémoire, et sa plus douce joie était de lire le récit de ces agapes. C’est à cette action incessante de Catherine et de son couvent qu’était dû, à cette époque, le renouvellement de sympathie en faveur du grand citoyen, sympathie qui provoquait l’étonnement et la fureur des Médicis, pour qui la victime était toujours l’ennemi. Plus tard, au jour de la canonisation de Catherine, on cherchera dans ce culte une objection spécieuse contre la parfaite pureté de sa sainteté. Elle sortira de cette contradiction plus éclatante, non sans un rejaillissement d’honneur sur la mémoire trop discutée de l’austère réformateur.
.[p.27]


XIII. — VENI, SPONSA [2].

AINSI cette femme forte répandait autour d’elle et au loin, avec le renom de ses vertus, la douce influence de son apostolat. La reconnaissance de tous, et l’amitié des saints étaient sa récompense sur terre ; celle du ciel n’allait pas tarder.

Le 29 janvier 1590, Catherine avait passé une grande partie de la journée au parloir, soit avec ses parents de Florence, que son amour de DIEU n’empêchait pas d’aimer toujours, soit avec quelques disciples qui étaient venus retremper leur âme au contact de la sienne. N’ayant presque rien pris de tout le jour, le soir elle se sentit fatiguée. Néanmoins, elle alla au chœur pour les Complies. C’était la dernière fois. La nuit et le lendemain, elle fut en proie à de violentes douleurs. La faiblesse devint extrême. Alors, ses filles eurent peur. Serait-ce la mort ? On appela les médecins, mais les remèdes provoquaient des crises plus dangereuses encore. Il n’y avait plus d’espoir qu’en DIEU. La sainte Prieure s’adressait à Notre-Seigneur, le Suppliant de lui pardonner ses fautes, de la purifier de plus en plus, de la rendre enfin digne de lui. Elle invoquait aussi la Vierge Marie et tous les saints qui l’avaient tant de fois secourue. Doucement, elle psalmodiait ce cantique de la Passion que lui avait appris la Mère des Douleurs. On lui demanda si elle voulait recevoir la sainte Eucharistie. Sa figure s’empourpra d’un saint désir. Quand elle entendit la petite cloche qui lui annonçait son DIEU, elle se leva, et, appuyée sur deux de ses religieuses, se mit à genoux. Lorsque le Saint-Sacrement entra dans sa cellule, elle inclina profondément la tête, et, regardant l’hostie, elle lui dit : « Mon JESUS, je vous remercie de tant de bienfaits dont vous m’avez comblée pendant ma vie, et de celui que vous m’accordez en ce moment. Je vous en conjure par vos très saintes plaies, ayez pitié de mon âme. » Puis elle demanda à toutes ses religieuses pardon, non de ne pas les avoir aimées, car elle les avait toutes aimées de tout son cœur, mais d’avoir si peu fait pour elles malgré son amour. Son action de grâces terminée, elle les revit une à une et leur donna les conseils appropriés à leur âme avec une onction qui les consola toutes. N’oubliant jusqu’au bout rien des devoirs de sa charge, elle régla plusieurs affaires importantes, montrant à toutes combien son âme était maîtresse de son corps jusque dans les angoisses de l’agonie. De temps en [p.27] temps, on lui mettait entre les mains son crucifix, ce crucifix qui lui avait parlé, qui l’avait embrassée, s’animant pour elle d’un miraculeux amour. Emue comme à ce jour inoubliable, elle le serrait sur son cœur, couvrait de baisers ses pieds et ses mains avec les protestations les plus tendres : « Seigneur JESUS, disait-elle, laissez tomber sur moi le sang de vos plaies, cachez-moi dans votre cœur et que j’y vive pour l’éternité. » Le temps pressait. Elle demanda et reçut l’Extrême-Onction avec une grande ferveur. Une fois encore, elle rassembla la communauté, donna aux religieuses de chœur et aux converses, aux anciennes comme aux plus jeunes, sa bénédiction avec ses dernières recommandations, et se renferma dans son recueillement, seule à seul désormais avec Notre-Seigneur.

Vers deux heures du matin, on entendit dans le couvent des voix chanter, plus virginales que les plus pures voix des novices, plus pénétrantes que les plus passionnées de ce monde. Elles appelaient : « Viens, disaient-elles, épouse du CHRIST, viens aux noces éternelles, ta couronne t’attend. » Catherine se sentit défaillir. « Me voici, je viens, » murmurait-elle. Elle se ferma elle-même les yeux, étendit ses bras en croix, ses pieds l’un sur l’autre, et semblable jusque dans la mort à son JESUS crucifié, elle remit son âme entre ses mains, le 2 février 1590, à l’âge de 67 ans, 9 mois et 9 jours.


XIV. — PRÉSENCE RÉELLE.

Aux premières lueurs du jour, les cloches de Saint-Vincent sonnèrent le glas. Toute la ville en fut remuée. Un des fils spirituels de la sainte, quelques âmes pieuses, dans leurs veilles nocturnes avaient vu son âme monter au ciel, et Marie-Magdeleine de Pazzi, nous l’avons dit, l’avait suivie dans une extase au plus haut des cieux. Pendant trois jours, au milieu des larmes des Sœurs, des invocations et des vivats de 1a foule, on porta triomphalement l’angélique morte autour des cloîtres et sur la place publique. Chacun put voir à son aise cette figure qui fut un instant celle du CHRIST, ses pieds, ses mains, son front stigmatisés. Pendant trois jours, Catherine morte fut la reine de Prato. Mais, après trois jours, on lui tailla un tombeau dans la muraille de l’église intérieure, on scella ce tombeau et la foule retourna à ses affaires, à ses travaux et à ses plaisirs. C’était fini ? Non, certes. Il est doux de croire qu’entre nos amis et nous la mort n’étend qu’un voile, l’infirmité de nos sens. Immatériels, plongés dans [p. 29] l’immensité divine, ceux que nous aimons, en voyant DIEU, nous voient comme dans un miroir infini, nous suivent avec amour, et par une touche délicieusement sentie, souvent nous avertissent de leur persévérante présence. Cette présence, les saints l’ont dans toute son efficacité. Ils en ont une autre. Leurs corps sont là en apparence inertes, en réalité doués de merveilleuses énergies. Une vertu s’échappe d’eux comme du corps du CHRIST dont ils ont vécu, et cette vertu, agissant dans une chair inanimée, révèle une seconde présence des saints.

Catherine les avait toutes les deux. Comme au temps de son Priorat, elle suivait ses filles dans leur vie religieuse et leur parlait intérieurement cette langue qu’elles n’avaient pu oublier. A celle-ci, elle dit d’aller se confesser avant de communier, à celle-là, elle suggère par trois fois de mettre ordre à ses affaires, parce qu’elle va mourir. Aujourd’hui, elle change en un vin délicieux la piquette du couvent, demain elle remplira d’un pur froment les greniers vides. Au chœur, un parfum de lys signale sa présence à la stalle priorale ; au parloir, elle s’entretient avec une amie d’autrefois. Tantôt elle défend ses religieuses contre leurs ennemis, tantôt elle les défend contre elles-mêmes et ranime en leurs âmes la ferveur qui s’éteint. Il semble que son esprit soit toujours là, flottant de l’une à l’autre et vivifiant chacun des membres de sa chère famille.

Son corps lui-même donne la vie. Non seulement les religieuses, mais, de toutes les villes d’Italie, les malades viennent appuyer contre la pierre qui garde ses reliques leurs membres dévorés par des plaies hideuses, et, à travers la pierre étonnée, passe la grâce toute-puissante qui les guérit. Autour de son tombeau, comme autant de témoins, des milliers d’ex-voto attestent sa présence et son action rédemptrice.


XV. — HONNEURS SUPRÊMES.

CETTE présence réelle, acclamée de Prato jusqu’à Rome par l’Italie entière, allait recevoir sa sanction glorieuse. Un jour que l’évêque de Prato visitait le couvent, il vit Catherine marcher à côté de lui. Saisi jusqu’au fond de l’âme par cette apparition, il y vit comme un reproche de son inaction qui laissait dans l’ombre et l’oubli les vertus et les miracles de la Sainte. Sur-le-champ, il ordonna une enquête. Cette enquête fut une apothéose ! La cause, appelée à Rome, puis [p. 30] retardée par une transformation radicale de procédure dans la canonisation des saints, sous Urbain VIII, dut attendre plus de cinquante ans son tour d’examen. Reprise en 1675 et en 1679, attaquée fortement par le promoteur de la foi, Prosper Lambertini, qui feignait de voir une faute dans le culte de Catherine pour Savonarole, défendue avec une filiale passion par les amis du grand moine, elle sortit victorieuse du débat. Après un double décret, en 1727 et en 1732, sur l’héroïcité des vertus et l’authenticité des miracles, le 23 novembre 1732, en plein Saint-Pierre de Rome, on célébra la béatification solennelle.

Ce fut une grande joie dans l’Ordre, à Rome et à Florence, mais nulle part autant qu’à Prato. Hélas ! l’église que les Dominicaines avaient commencé de bâtir, en prévision de ce grand événement, n’était pas achevée ! L’année suivante, en 1733, quand tout fut bien prêt, on fit la translation des reliques dans cette nouvelle église. En présence de l’évêque, on ouvrit le tombeau. Le parfum qui suivait Catherine pendant sa vie s’en échappa, et un spectacle sans pareil frappa tous les regards. La bienheureuse, elle aussi, avait son « Noli me tangere. » Une partie du corps était desséchée, l’autre était restée vive. Le corps du Christ tout entier n’avait pas été touché par la corruption du tombeau ; sur le corps de Catherine, les stigmates ne l’étaient pas non plus. Sa chair était intacte depuis l’épaule gauche qui avait porté la croix, jusqu’à la blessure du cœur. Dans ses mains, la petite croix mortuaire adhérait tellement aux doigts qu’on n’aurait pu l’en arracher. Tout le reste, ornements et vêtements, était en poussière. Les acclamations éclatèrent, saintes et joyeuses, saluant ces vestiges du Christ sur son épouse crucifiée.

Pendant trois jours, comme au moment de ses funérailles, elle resta exposée aux regards et à la vénération des fidèles ; comme aux jours de sa vie, elle s’y montra prêcheresse et pêcheuse d’âmes. Les prêtres de Prato pouvaient à peine suffire à entendre les confessions et à donner la communion. C’était une vraie mission. Dieu parlait par les ossements de sa Sainte.

Les fêtes cessèrent, mais les miracles continuèrent et forcèrent, pour ainsi dire, la main à l’ancien promoteur de la foi, maintenant Benoît XIV. Lui, qui avait paru si opposé au culte, se sentait pressé de le compléter. Par une allusion touchante à leur sainte amitié, il choisit la fête de saint Philippe de Néri pour décider la canonisation de Catherine. Il célébra la messe sur son autel, et, après avoir longtemps prié devant ses reliques, il déclara authentiques les miracles de la [p. 31] bienheureuse, unissant, dans un culte infaillible, les deux Saints sur la terre comme au Ciel.

La bulle de canonisation fut lancée le 29 juin 1746. Un siècle plus tard, en 1846, les Dominicaines de Prato en célébrèrent le premier centenaire. Par une permission expresse du Souverain-Pontife, elles sortirent de leur cloitre et suivirent, sur la place Saint-Dominique, les restes de leur Mère portés en triomphe. Leur modestie, leur austérité, leur piété frappèrent la foule et chacun disait : « Maintenant et toujours, vit et vivra, dans ses filles, l’âme de Catherine » :

« Le beau lys du « Thabor » plein des pleurs du Calvaire. »


APPROBATION DE L’ORDRE.

Nous avons lu par ordre du T. R. Père Provincial la notice intitulée : Sainte Catherine de Ricci, du Tiers-Ordre de Saint-Dominique, par le R. P. L. BOITEL, des Frères-Prêcheurs. Nous en approuvons volontiers l’impression.
Flavigny, le 11 octobre 1896.

  • Fr. A. GARDEIL, des Fr. Prêc., Régent des Études
  • Fr. A. MATHIEU, des Fr. Prêc., Prédicat. général

IMPRIMATUR

  • Fr. Raymondus BOULANGER, Ord. Præd. Prior Provinc.

fr. Franck Guyen op, janvier 2018

[1"Viens, épouse" en latin

[2"Viens, épouse" en latin


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