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Hindouisme - La "non dualité" Advaita selon Ramakrishna (1836-1886)

jeudi 8 juin 2017 par Phap

Voir aussi : Hindouisme - La non dualité Advaita selon Adi Shankara et selon Ramanuja


Contenu


1§. Ramakrishna nous semble constituer un lien entre l’advaita (la Non-dualité) pur de Shankara et l’advaita mitigé de Ramanuja, et voici pourquoi.


1. De la mer à l’iceberg

2§. Dévot de la déesse Kâli, fille de la Grande déesse Durga, Ramakrishna est né en 1836 au Bengale de parents de la caste des brahmanes. Enfant très sensible, à six ans il s’évanouit à la vue d’un vol de grues blanches qui traversent le ciel obscurci. Il joue les scènes des épopées du Mahabharata et du Ramayana avec une grande ferveur.

3§. En 1847, dans le temple de Dakshineswar (près de Calcutta) dédié à Kâli, Ramakrishna, alors âgé de 11 ans, traverse une crise religieuse grave : désespéré de ne pas communier à la réalité divine qu’il servait chaque jour, il est pris d’un désir compulsif de suicide. Au moment où il va mettre à exécution son plan, il entre en transe mystique : le monde phénoménal s’évanouit tandis qu’il se retrouve en face de ce qu’il appelle un « océan de conscience sans limites, infini et éblouissant ».
Aussi loin que porte la vue, de tous côtés des vagues brillantes se ruent frénétiquement sur lui dans un bruit terrifiant pour l’avaler. En un instant elles sont sur lui et l’enserrent complètement.
Cherchant à reprendre souffle, il est pris dans les lames et s’évanouit. Reprenant conscience, il se sent inondé d’un flot constant de félicité ineffable [1] : la Mère divine qu’il voulait tant voir lui fait éprouver sa présence à ses côtés, et il peut voir sa forme, d’abord par épisodes et pas totalement, puis de manière complète et plus prolongée.

4§. Ramakrishna décrit une expérience mystique dans des termes hindous : la présence, autrement dit l’être, la conscience et la félicité sont les trois attributs de l’Absolu, du Brahman : sat cit ananda.
L’Absolu ici est représenté sous la forme d’une étendue liquide infinie et lumineuse, une mer déchaînée recouverte de vagues rugissantes. On peut y voir une tentative de figurer l’Absolu sans attributs, le Nirguna Brahman.

5§. De l’Absolu sans forme émerge une forme corporelle : l’Absolu avec formes, Saguna Brahman. Ramakrishna finit par accéder à la vision - darshana - de la Mère Kâli, sa divinité d’élection – Ishta-deva - par des visions successives.

Ramakrishna a fait l’expérience de ce que vise à la fois l’advaïta pur de Shankara et l’advaïta mitigé de Ramanuja, avec cependant une priorité chronologique (et ontologique sans doute) de l’Absolu sans forme : Ramanuja expérimente la mer à partir de laquelle émerge peu à peu la figure de Kâli.

6§. La suite montrera que cette figure se résorbe ensuite dans le milieu sans forme dont elle est issue. Ramanuja comparera le Saguna Brahman à un iceberg flottant sur la mer : l’iceberg provient de la mer et y retourne, c’est une manifestation provisoire du Nirguna Brahman, de l’indifférencié fondamental d’où s’originent toutes les différences et où elles retournent.


2. De l’iceberg à la mer

7§. Ramakrishna a fait l’expérience du passage de la mer à l’iceberg, il va faire l’expérience du passage de l’iceberg à la mer. Il y sera aidé par un maître nu, Totapuri, qui le guide dans la voie du renoncement : renoncement à sa caste, à sa famille, à son ego.

8§. Le plus grand renoncement sera sans doute l’attachement à la figure de l’Absolu qu’il a expérimentée lors de ses visions mystiques précédentes. « Renonce aux formes de l’absolu, même celles que tu as reçues par révélation dans des extases mystiques », voilà l’exercice radical que lui demande en substance son guru Totapuri. Son disciple s’en montrant incapable, le guru prend un morceau de verre qu’il enfonce entre les sourcils de son disciple en lui criant de se concentrer sur la pointe.

9§. [On peut être surpris de la violence du guru : rappelons que le disciple doit une totale confiance envers son guru, il doit s’en remettre totalement à lui pour atteindre la Libération mukhti en hindouisme, l’Éveil bodhi en bouddhisme].

10§. Ramakrishna obéit et, se saisissant de sa pensée discriminante – de la visualisation de la pointe du morceau de verre dirions-nous -, il s’en sert pour trancher la forme de la divine Mère Kâli à chaque fois qu’elle apparaît.
Son mental expérimente alors une libération du monde phénoménal et Ramakrishna se perd dans le plus haut niveau de méditation, le Nirvikalpa samadhi.

11§. L’homme nu, Totapuri, lui a enseigné à dépasser le Saguna Brahman dans le Nirguna Brahman, de rendre l’iceberg à la mer : Ramakrishna s’est libéré d’une forme de l’Absolu pour atteindre un niveau supérieur de réalisation, de libération.

12§. Je proposerai l’interprétation suivante des différentes expériences mystiques de Ramakrishna dans le cadre de référence hindou : le Moi jivatman de Ramakrishna [2] n’était pas encore capable de supporter la vision de l’océan de conscience : sa peur d’être anéanti l’a fait projeter sur l’océan une intention menaçante (les vagues déferlant dans un rugissement effrayant) qui n’y était pas en réalité [3]. Ramakrishna a dû donner une forme à l’absolu sans qualités, sans attributs, avant de pour pouvoir supporter de s’y dissoudre.

13§. Ramakrishna expérimentera ensuite un va-et-vient entre Nirguna Brahman et Saguna Brahman, l’absolu non personnifié et l’absolu personnifié, et nous ajouterions, entre atman et jivatman, entre la mer et l’iceberg.


3. Un iceberg, des icebergs ?

14§. La mer ne forme pas qu’un seul iceberg comme Ramakrishna l’expérimentera successivement avec la figure du Prophète Mohamed en islam et celle du Christ Jésus en christianisme.

15§. Rencontrant des croyants de ces deux religions, il constate qu’ils sont vraiment illuminés par la présence divine ; adoptant ce qu’il perçoit de leur attitude de prière, de dévotion, il cesse de fréquenter les temples hindous et d’invoquer la divine Mère Kâli et finit par expérimenter en partant des figures du Prophète et du Christ qui se manifestent à lui le retour à l’océan sans limites, au Nirguna Brahman.

16§. La démarche de Ramakrishna est cohérente avec sa pratique de l’advaita : les icebergs sont tous formés de la même eau, ils proviennent tous de la même et e ils y retournent tous quand ils fondent. De même, les noms et formes que prend l’Absolu qualifié Saguna Brahman se résorbent dans l’Un indifférencié, l’Absolu non qualifié Nirguna Brahman quand la méditation atteint une certaine intensité.


Note : une reprise d’un point de vue non hindou

17§. Nous avons tenté de rendre compte de l’itinéraire mystique de Ramakrishna en le situant à l’intérieur de ce que nous avons pu percevoir de la cohérence de sa tradition religieuse, et en suspendant notre propre position confessante.
Nous espérons qu’un hindou reconnaîtrait comme juste notre compte rendu et qu’il l’apprécierait.

Qu’il nous soit permis maintenant de reprendre d’un point de vue extérieur et confessant ce qui vient d’être dit, sans visée ni polémique ni apologétique.

18§. Ramakrishna va jusqu’au bout de la déclinaison hindouiste de son expérience mystique en y rattachant ce qui lui semble la figure de l’absolu dans le christianisme et l’islam. On pourra apprécier son geste d’accueil des autres traditions, sa valorisation positive des figures les plus chères desdites traditions et son respect pour les croyants en qui il reconnaît la présence divine.

19§. Cependant, le croyant musulman ou chrétien pourra être gêné par la démarche de Ramakrishna. Il pourra y voir une annexion de sa croyance et il se demandera si Ramakrishna ne déforme pas la cohérence propre de la foi musulmane ou chrétienne en les faisant entrer dans un cadre et une logique autres ? Il questionnera aussi la façon dont Ramakrishna perçoit la référence chrétienne ou musulmane à l’absolu.

20§. Il serait déplacé que nous parlions du point de vue musulman sur ce sujet, mais par contre nous pouvons nous exprimer en ce qui concerne le christianisme : du point de vue chrétien, toutes les figures divines ne sont pas équivalentes dans la mesure où, pour la foi chrétienne, Jésus de Nazareth dans sa vie, sa mort et sa résurrection pour nous, révèle l’absolu ineffable de manière unique, complète et insurpassable : «  Je suis le chemin, la vérité et la vie, et nul ne va au Père si ce n’est par moi  » dit Jésus dans l’évangile de Jean [4].

21§. En régime biblique, l’Absolu que l’on ne voit pas, que l’on ne peut pas voir sans mourir, a décidé de se manifester comme homme une fois et une seule fois, il s’est donné à voir, à toucher, à entendre à un moment unique du temps en Jésus Christ en qui se trouve la plénitude de la divinité de manière unique, ce qui n’exclut pas, au contraire, que les autres traditions religieuses soient éclairées par un rayon de la lumière divine.
Précisons cependant qu’à suivre la déclaration Nostra Aetate de novembre 1965 promulguée par le concile de Vatican II pour l’Église catholique, tout ce qui trouve de saint, de bon et de beau dans les traditions religieuses reçoit son accomplissement dans les réalités humano-divines du Christ et son corps mystique, l’Église.

23§. Advaita moniste d’un côté, christocentrisme de l’autre : nous avons là deux trajectoires différentes qui ne se réduisent pas l’une à l’autre, pour une visée tout aussi englobante dans l’une que dans l’autre. Le dialogue intellectuel bute sur une constatation d’irréductibilité des positions théoriques – mais il n’est qu’une composante dans la rencontre interreligieuse : le chrétien pourra apprécier la figure d’un frère en humanité en quête de sens comme lui.


Pour aller plus loin

  • Solange Lemaître, Ramakrishna et la vitalité de l’hindouisme, éditions du Seuil, 1959
  • Life of Sri Ramakrishna, second edition, published by Swami Vireswarananda, printer : S.C. Majumdar, Sri Gouranga Press, Calcutta 1928

© fr. Franck Guyen op, juin 2017

[1traduit de l’anglais à partir de :
Life of Sri Ramakrishna, second edition, published by Swami Vireswarananda, printer : S.C. Majumdar, Sri Gouranga Press, Calcutta 1928.
Voir page 81 :

The buildings with their different parts, the temple and all vanished from my sight, leaving no trace whatsoever and in their stead was a limitless, infinite, effulgent ocean of Consciousness or Spirit. As far as the eye could reach, its shining billows were madly rushing towards me from all sides with a terrific noise, to swallow me up ! In the twinkling of an eye they were on me and engulfed me completely. I was panting for breath. I was caught in the billows and fell down senseless.

[2le Moi jivatman, autrement dit le Soi atman particularisé, le Soi dans son identification à des formes rupa et des noms nama

[3Nous renvoyons à l’illustration classique de l’advaita de la corde dans la pénombre que l’observateur prend pour un serpent menaçant : la menace est créée par le mental de l’observateur qui surimpose à sa perception de la corde une forme menaçante.

[4Jean 14,6


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