Esperer-isshoni.info

Parole et silence en régime chrétien (5) - entre parole heureuse et parole malheureuse, il faut choisir

lundi 5 juin 2017 par Phap

Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : parole et silence dans l’hindouisme, le taoïsme et le bouddhisme de 2016- 2017 à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris. Il reprend l’intervention du 10 mai 2017.


Rappel du parcours

25 janvier 2016 Introduction : Entre tout dire et ne rien dire : la position chrétienne
1er mars 2017 Quand la parole fait et défait l’ordre : rencontre avec la Chine de Confucius
22 mars 2017 Quand le rituel se dépasse, le méta-rituel : rencontre avec l’hindouisme
26 avril 2017 Une expérience inracontable, la sortie du cercle logique : rencontre avec le bouddhisme
10 mai 2017 Conclusion : Entre parole heureuse et parole malheureuse, il faut choisir

Contenu de l’article

1. La parole heureuse existe, et on l’entend quand on tend l’oreille
2. La parole malheureuse existe aussi, et on l’entend un peu trop en ce moment
3 La parole heureuse existe, je l’ai rencontrée


1§. Rappelons le chantier qui nous a occupés tout au long de cette année :

Les traditions spirituelles et religieuses sont confrontées à un dilemme : comment dire ce qui ne relève pas des mots, non par défaut d’intelligibilité mais par excès ? Elles nous proposent un apprentissage : celui de savoir parler et de savoir se taire. Parole et silence.

L’argumentaire repose sur un présupposé, la possibilité d’un excès d’intelligibilité qui peut amener la parole à être saturée et à s’achever dans le silence, non par défaut de sens (ce serait le mutisme, l’incapacité à parler), mais par excès.

2§. Je qualifierai cette parole de parole heureuse. Pour moi, les traditions religieuses aident à trouver cette parole qui renvoie de soi à l’autre dans une tension féconde qui la dépasse.
Je l’opposerai à une parole malheureuse, celle qui renvoie du même au même sans échappée vers un ailleurs, un autre. Je terminerai en donnant un exemple de parole heureuse.


1. La parole heureuse existe, et on l’entend quand on tend l’oreille

3§. Nous partons d’une base anthropologique, l’être humain ne pouvant pas s’empêcher de se poser la question du sens, question qui se pose dans un contexte permanent de doute, de perplexité, d’interrogation. On sait que les premières traces humaines sont des tumulus funéraires, qui disent des hommes se posant la question de ce qu’il y a après la mort : celui qui est parti est-il anéanti ou continue-t-il de vivre selon un autre mode ?

4§. Kant dira que le propre de la raison est de se poser des questions auxquelles elle ne peut pas répondre : l’éternité du monde, l’immortalité de l’âme. Les traditions religieuses seraient alors des tentatives d’apporter des réponses à ces questions fondamentales par des paroles heureuses.

5§. Je décline la parole heureuse en cinq points.

6§. 1. La parole heureuse naît d’une expérience de sens et y renvoie. Graphiquement, la notion de sens peut être représentée par une flèche pointant dans une direction, elle polarise l’espace et l’oriente dynamiquement en traçant une direction dans un espace jusque là amorphe.
D’un point de vue abstrait, le sens relie des éléments épars pour les orienter dans une direction, il mobilise des forces en les unifiant. Le sens est porteur d’une force d’intégration et de déplacement.
7§. Quand nous parlons d’expérience de sens, il s’agit d’une expérience totale, la personne se sentant intégralement prise en compte dans une saisie de toutes ses ressources, affectives, intellectuelles, morales, imaginatives. La saisie relie et situe dans une image plus grande, une perception plus large de la réalité.
8§. Un proverbe asiatique dit : « Le sage pointe son doigt vers la lune, le sot regarde le doigt  ». Le doigt indique une direction, un sens, il veut entraîner une orientation du regard, de l’attention vers un ailleurs que l’on atteint à condition de dépasser le doigt, de quitter le doigt.

9§. 2. La parole heureuse provient de quelque chose qui cherche à se dire et qui fait advenir autre chose.

10§. 3. Une parole qui crée du sujet, ou plutôt qui fait advenir un sujet : elle permet à une subjectivité de ressaisir son être-au-monde dans un cadre plus grand.
Nous allons détourner pour notre propos la formule de Sigmund Freud (1856 – 1939), le fondateur de la psychanalyse : « Wo Es war, soll Ich werden  » [1]« où cela était, je dois advenir”, le devoir s’entendant ici au sens d’une obligation morale plus que d’une obligation physique.

11§. La parole heureuse donne à un Je de naître à partir du Çà, c’est-à-dire d’un terreau, d’un humus de pulsions mobilisées, orientées vers l’advenue d’une personne capable de se dire comme sujet doté de liberté, responsable de ses actes, de ses pensées, de ses paroles, comme personne qui se prend en main, qui prend en main son monde et son existence. La parole heureuse permet au sujet d’émerger.

12§. 4. une parole de louange, de gratitude, de reconnaissance

13§. 5. une parole qui accepte volontairement de se dépasser dans le silence plein, habité ,le silence de celui qui a dit ce qu’il avait à dire, par opposition au silence creux de celui qui n’a rien à dire.

14§. C’est le silence de l’âme repue qui repose contre le sein de sa mère – l’enfant dans le manque qui pleure, et qui fait l’expérience d’un échange heureux avec sa mère : il cesse alors de pleurer et repose, serein, détendu, confiant, contre la poitrine de celle qui l’a mis au monde et qui l’accompagne dans sa croissance – expérience humaine universelle, reprise dans la Bible au psaume 131 :

"Seigneur, je n’ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux, je ne poursuis ni grand dessein ni merveille qui me dépasse. Non, mais je tiens mon âme égale et silencieuse. Mon âme est en moi comme un enfant, comme un petit enfant contre sa mère ».

15§. Le psaume se termine par l’exhortation : «  Attends le Seigneur, Israël, maintenant et à jamais ».
La foi biblique montre le peuple d’Israël qui attend son consolateur et son règne de justice et de paix, ce que la Bible désigne comme aussi le repos de Dieu.

16§. Les différentes traditions religieuses que nous avons traversées rendent possible cette parole heureuse car il me semble que fondamentalement, elles provoquent à une sortie de l’immanence, du renvoi du même au même.
Elles conjoignent l’ipséité, l’affirmation de soi, et en même temps l’accueil et la reconnaissance de l’autre, l’altérité, les deux pôles, identité / ipséité et altérité s’appelant et se renforçant l’un l’autre.
Nous sommes ici dans le paradoxe d’un sujet qui, dans certaines expériences de décentrement, de sortie de soi, découvre que c’est à ce moment-là qu’il est le plus lui-même, qu’il advient véritablement à lui-même.


2. La parole malheureuse existe aussi, et on l’entend un peu trop en ce moment

17§. Par opposition à la parole heureuse, la parole malheureuse résulte de sa dévaluation : il s’agit d’une parole est tellement dans l’inflation qu’elle n’est plus raccrochée à la réalité, elle ne renvoie plus qu’à elle-même : parole autoréférentielle qui a démissionné de sa fonction de renvoyer à autre chose, de proposer une sortie du cercle de la représentation comme le proposait le doigt pointant vers la lune.

18§. Je nuancerai ce propos négatif en disant qu’il ne s’agit que d’une tendance parmi d’autres de notre monde contemporain, une tendance particulièrement massive cependant. Elle se retrouve dans toutes les époques, mais je dirais singulièrement dans la nôtre : nous vivons dans une ère de « communication de masse » rendue possible par le développement des technologies de communication : désormais l’on peut s’adresser directement à des millions d’individus sans en connaître aucun, tout cela afin de leur vendre un produit commercial, une idéologie, un homme politique.

19§. La dévaluation de la parole peut déboucher sur la « misologie » – la détestation - misein en grec - du discours, de la parole – logos.
Platon utilise ce mot dans Phédon en l’explicitant :

après avoir cru en certains raisonnements qu’on tenait pour vrais, et qui se sont ensuite révélés faux, on peut être tenté, au bout du compte, de penser « qu’il n’y a rien de rien de sain ni d’assuré en aucune chose, ni en aucun raisonnement »Wikipédia, article Misologie

20§. De fait, l’inflation de la parole tend à la discréditer, à engendrer la méfiance quant à sa capacité à entretenir un lien avec la vérité et avec la réalité : par exemple, faites l’expérience de chercher sur Internet une information à propos d’un mouvement religieux accusé de dérives sectaires : vous trouverez tout et son contraire.

21§. Nous avons vécu cela pendant les campagnes présidentielles avec les fake news, des fausses informations fabriquées et répandues sur les réseaux sociaux. Certes la désinformation a toujours existé mais les moyens techniques actuels permettent une démultiplication quasiment instantanée des sources de diffusion à une échelle inédite – en empruntant au vocabulaire médical, on dira d’une information qui se propage de manière explosive qu’elle est devenue « virale », renvoyant aussi à l’idée de contagion.

22§. Marshall Mac Luhan (1911-1980) avait déjà pensé l’importance des media. Pour lui, le medium de communication impose une forme au contenu qu’il véhicule, forme qui influe sur ledit contenu : sa formule lapidaire : medium is message, « le medium est le message », peut-être extrême, signifie que le medium n’est pas transparent, neutre, il ne fonctionne pas comme un contenant inerte qui sert seulement à contenir et transmettre un liquide sans l’altérer. D’après Mac Luhan, le medium de l’imprimerie a changé la perception du monde en Europe, de même maintenant l’Internet.

23§. On retrouve cette idée à propos du langage : auparavant, le langage était considéré comme un simple moyen transparent par lequel un sujet A transmettait à un sujet B un message constitué de signes conventionnels désignant ce qu’avait conçu l’intelligence du sujet A indépendamment de tout support verbal (les concepts) et qu’il voulait communiquer au sujet B.
Le « tournant linguistique » (linguistic turn) opéré au vingtième siècle a insisté sur la consistance propre du langage qui imprime au message une inflexion pas nécessairement voulue par le locuteur. Il y a plus même car cette consistance propre du langage induit un type de perception, elle pré-formate la réalité sans que le locuteur en ait conscience.
24§. Le langage, de transparent et adventice à la réalité, est devenu translucide à celle-ci, le sujet parlant n’ayant jamais accès à la réalité qu’à travers lui. Pour le dire en formule, d’après les tenants du tournant linguistique, le monde de l’homme est toujours un monde parlant et parlé.

25§. Cette théorie, poussée à l’extrême, renforce la tendance massive d’une parole qui se veut et se pense autoréférentielle, ne croyant plus à sa capacité à sortir d’elle-même, à renvoyer à autre chose qu’elle-même, à être fondée sur autre chose qu’elle-même.
26§. Dans ce régime d’immanence, la formule de Freud : « Wo es war, soll Ich werden  » vue précédemment pourrait se traduire par : « Là où Çà est, « Je » dois advenir », ce qui adviendrait ne serait pas un événement de naissance d’une liberté personnelle se saisissant elle-même dans, à travers et sous son articulation comme sujet parlant, mais un événement de langage pur advenant dans un continuum sans couture de paroles – un anneau de Moebius sans endroit ni envers.


3 La parole heureuse existe, je l’ai rencontrée

27§. Je voudrais conclure sur un exemple de parole heureuse, un exemple de parole traversée par plus grand qu’elle-même et qui s’achève dans la jubilation silencieuse.

28§. Sur le plan anthropologique, il existe une parole structurante, porteuse d’un sens fort, qui se dit dans toutes les langues : «  Je t’aime ».
Elle naît d’une expérience personnelle, unique, propre à une personne qui saisit réflexivement ce que provoque en elle à l’intime la relation à une autre personne et qui la ravit ; la parole qui jaillit alors vise à reprendre l’expérience de la relation originelle en l’approfondissant, en la renforçant – le verbal s’effaçant ensuite. Parole heureuse ici, à la mesure de la sincérité et de la réciprocité entre les deux personnes.

29§. Notons le paradoxe d’une parole on ne peut plus convenue, tissant des mots banals, répétée à l’envie par des générations d’amoureux, et qui pourtant n’est pas usée et reste la plus à même d’exprimer la singularité absolue de l’attrait inexplicable de deux personnes uniques l’une pour l’autre :

  • la déclaration inaugurale fait accéder la relation à un autre niveau d’engagement [2], elle délimite un avant et un après dans la relation ;
  • la répétition de la déclaration, loin de lasser, loin de l’user, continue de produire des effets forts sur la relation.

30§. Dans les évangiles synoptiques du Nouveau testament Matthieu, Marc et Luc  -, nous trouvons une autre parole qui pour moi est fondatrice, celle qui se fait entendre pendant l’épisode du baptême de Jésus : «  Tu es mon fils bien-aimé » suivi de : «  en toi j’ai mis ma prédilection » [3].

31§. Cette parole est une parole adressée de sujet à sujet, de personne à personne. Celui qui parle dit l’autre et en même temps il se dit lui-même, il dit « tu » et en même temps « moi » : dans cette parole constituante et constitutive, le fils constitue le père comme père dans la même mesure et dans le même mouvement que le père constitue le fils, la relation de filiation est coextensive à la relation de paternité.

32§. Pour la foi chrétienne, cette parole fait advenir dans le langage et dans le temps des hommes une réalité inouïe, à savoir la rencontre du monde divin et du monde créé qui se noue en une personne unique, Jésus de Nazareth - étant entendu en foi chrétienne que ce qui se joue dans le temps se joue de toute éternité dans le sein de la divinité : le Fils n’a jamais cessé d’être Fils, de même que le Père n’a jamais cessé d’être Père.

L’événement de parole unique délimite une rupture dans le temps, et en même temps il s’inscrit dans une continuité puisque ce qui se dit là reprend mot à mot le psaume 22 d’intronisation royale du roi David par Dieu.

33§. Je voudrais conclure sur l’équilibre nécessaire entre deux extrêmes, la survalorisation de la parole d’un côté, sa dévalorisation de l’autre. Nous l’avons vu dans les différentes traditions religieuses, il faut la parole, mais une parole qui se sait au service du sens, une parole qui fait advenir autre quelque chose de plus grand dont elle se nourrit et qu’elle nourrit.
34§. Revenons à une réalité humaine universelle fondamentale : à un moment donné d’une relation à deux, la femme pose la question : « est-ce que tu m’aimes ? ».
L’homme, embarrassé, aurait tendance à répondre : « oui, tu vois bien que je t’aime, je te montre que je t’aime ».
« Oui, mais dis-le » insiste-t-elle. Alors il dit la parole et, la disant, il s’éveille à plus de sens, à plus de profondeur dans son amour – et il éveille quelque chose de plus dans le couple.
La parole heureuse existe, nous l’avons rencontrée.


© fr. Franck Guyen op, juin 2017

[1Sigmund Freud, Gesammelte Werken, Fünfzehnter Band, Neue Folge der Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse,
Imago Publishing Co., London, 1940

  • XXXL Vorlesung : "Die Zerlegung der Psychischen Persönlichkeit" S. 86.

Il est entendu que Freud utilise cette formule dans le cadre d’une modélisation du psychisme que nous ne reprenons pas ici.

[2en anglais, to be engaged se traduit par « être fiancé ».

[3La parole de filiation / paternité retentit à deux moments critiques dans les évangile synoptiques :

  • juste après le baptême de Jésus par Jean le Baptiste, baptême qui inaugure le ministère public de Jésus, et
  • à la transfiguration de Jésus après la confession de Pierre, alors que Jésus a annoncé pour la première fois le destin à la fois tragique et glorieux qui l’attend à Jérusalem.
    Au baptême, la parole peut s’entendre comme une parole privée ou publique selon qu’elle est en deuxième ou troisième personne du singulier, tandis que lors de la Transfiguration, il s’agit d’une parole publique suivie d’un « Écoutez-le ».

Pour mémoire, la parole au baptême dans les évangiles synoptiques (traduite par nous) :

Matthieu 3,17 Marc 1,11 Luc 3,22
Celui-ci est mon Fils bien aimé, en qui j’ai mis ma prédilection Tu es mon fils bien aimé, en toi j’ai mis ma prédilection Tu es mon fils bien aimé, en toi j’ai mis ma prédilection

.


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 73 / 82504

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Quand le chrétien parle l’homme  Suivre la vie du site Théologie fondamentale   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License