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Parole et silence en régime chrétien (3) – rencontre(s) avec l’hindouisme

lundi 10 avril 2017 par Phap

Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : parole et silence dans l’hindouisme, le taoïsme et le bouddhisme de 2016- 2017 à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris. Il reprend l’intervention du 22 mars 2017 en développant le point 4 qui avait été abordé rapidement en séance.


Rappel du parcours

25 janvier 2017 entre tout dire et ne rien dire : la position chrétienne
1er mars 2017 quand la parole fait et défait l’ordre : rencontre avec la Chine de Confucius
22 mars 2017 Quand le rituel se dépasse : rencontre avec l’hindouisme
26 avril 2017 Une expérience inracontable, la sortie du cercle logique : rencontre avec le bouddhisme
10 mai 2017 Conclusion : Entre parole heureuse et parole malheureuse, il faut choisir

Contenu de l’article


1§. Pour le rapprochement du christianisme avec l’hindouisme, je privilégierai le rituel et l’idée du méta-rituel, entendu comme le rituel de la sortie du rituel [1].
Le plan sera le suivant :

  • Le préambule avec une miniature ou une caricature du rituel, si l’on veut.
  1. Une exploration anthropologique du rituel, le socle commun qui permettra de rapprocher les deux traditions
  2. Le non-verbal dans le rituel
  3. La question de la parole sacrée efficace : mantras et syllabes gemme d’un côté, le nom de Jésus et la question de la langue sacrée en christianisme
  4. Le rituel ouvert sur son dépassement : le sceau et le motif du sceau, soit l’Esprit saint et le Christ, l’événement Jésus-Christ.


En guise de préambule

2§. Devant l’assistance assise autour de la scène, le magicien revêtu de sa cape noire entre en scène sur fond de musique mystérieuse. Son pas est décidé et ferme. Il tient en main une baguette.
Son assistante dépose sur la table un chapeau haut-de-forme. Le magicien montre que le chapeau est vide, puis il y introduit des foulards.
Alors qu’un roulement de tambour se fait entendre, le magicien frappe le chapeau trois fois de sa baguette en prononçant la formule consacrée : « Abracadabra ». Une colombe s’envole alors sous les yeux de l’assistance qui éclate en applaudissements.
Le magicien s’incline puis sort de la scène tandis que le spectacle se poursuit avec un numéro de trapézistes.

3§. On retrouve en miniature dans le spectacle de magie des constantes, des composantes du rituel religieux. Ce dernier ne cessera jamais d’essayer de se démarquer du rituel magique, en régime monothéiste en tout cas et sans doute aussi en hindouisme.


1. L’exploration anthropologique

4§. Je vous propose une modélisation de l’action rituelle. Cette modélisation constitue une description analytique et théorique d’un fait total complexe, social, historique, psychologique, et peut-être plus si on est croyant. La description sera nécessairement imparfaite du fait de la difficulté à rendre compte de la totalité des interactions entre les différents composants du rituel qui est comme un mille-feuilles avec des interactions multiples. La modélisation constituera donc une première approximation de la réalité du rituel.

5§. Je définirais l’action rituelle comme une communauté qui se retrouve pour communiquer avec un niveau de réalité non-humain.

  1. La communication s’effectue dans un temps et un espace qui ne sont plus seulement le temps et l’espace humains, ordinaires. On parlera d’un temps et d’un espace sacrés qui jouent en face d’un temps et d’un espace profanes. Des sas permettent d’entrer et de sortir de cet espace et de ce temps sacrés. Cet espace et ce temps sacrés peuvent être hiérarchisés avec montée en charge de la sacralité au fur et à mesure que l’on progresse dans l’espace et le temps sacrés, dans l’action sacrée : s’opère une montée jusqu’à un sommet.
  2. Ce temps et cet espace sacrés sont, à ce que nous connaissons, le lieu de déploiement d’une scène originelle que l’on rappelle, que l’on représente, dans l’ici et maintenant, l’hic et nunc, dans la spatio-temporalité actuelle. La scène originelle, en se déployant dans l’espace et le temps, les transforme. - La question sera ensuite de savoir s’il s’agit de rejouer pour restaurer l’ordre et on est tourné vers le passé ou bien s’il s’agit de rejouer pour instaurer cet ordre, pour le faire advenir et on serait alors tourné vers l’avenir.
  3. La communication passe par un protocole réglant les différents registres d’expression dans leur diversité : la répartition des acteurs dans l’espace selon leur fonction, les déplacements, les gestes avec manipulation ou non d’accessoires, la matière qui est manipulée, les habits des officiants, les paroles prononcées – à voix haute, à voix basse, in petto -. Les registres codifiés s’enchaînent et s’appellent les uns les autres selon un protocole.
  4. La technicité du protocole peut nécessiter la formation d’une classe d’experts, de « techniciens du sacré ». Un rituel sanctionne ou non la fin de la formation en authentifiant l’officiant pour la communauté.
  5. L’officiant principal joue le rôle de l’intermédiaire entre l’ici et le là-bas, on pourrait aussi dire le medium, il parle et agit pour l’assistance ; il peut aussi parler et agir en lieu et place de la réalité supérieure. Il convoque ou invoque une (des) force(s) induisant des déplacements ou des transformations de la matière manipulée puisqu’il s’agit de communiquer quelque chose ; cette force peut être le feu en hindouisme, l’Esprit – Souffle saint en christianisme.
  6. La réalité d’en bas, l’offrande, passe de ce monde ci à l’autre monde par l’exécution du protocole, de même que l’autre monde communique éventuellement en retour une réalité d’en-haut. Le rituel est réputé avoir été institué dans le passé, un passé historique ou mythique, puis avoir été ensuite transmis fidèlement jusqu’à maintenant.
    Voilà les six caractéristiques que notre modèle assigne à l’acte rituel.

6§. L’acte rituel joue sur deux registres : le registre extérieur, celui des choses, des paroles et des gestes, et le registre intérieur, la pensée, l’intention, l’état d’esprit, les dispositions intérieures.

  • A l’une des extrémités du spectre, disons le pôle objectif, celui de l’extériorité, l’accent portera dans le rituel principalement ou même uniquement sur l’exécution sans faute du protocole lequel produit immanquablement son effet indépendamment de l’intention des participants dans la mesure où le protocole a été exécuté à la lettre, rubrique par rubrique. Inversement, la moindre erreur dans le protocole risque d’invalider la communication, ce qui rend d’autant plus important le rôle des officiants tenus d’être experts en leur domaine.
  • A l’autre extrême, le pôle subjectif, celui de l’intériorité, on trouve une action rituelle où l’intention supplée aux erreurs dans le protocole. Inversement, une mauvaise disposition intérieure peut aboutir à faire échouer le rituel. Le rôle de l’officiant devient moins important dans la mesure où l’intention de tous et chacun est déterminante dans la bonne fin du rituel.

7§. A mon avis, les traditions religieuses tiennent un moyen terme entre ces deux extrêmes. Quand ces traditions visent à une transformation interne de leurs adeptes, elles proposent une intériorisation de ce qui se joue à l’extérieur, une synchronisation de la scène mentale intérieure avec la scène extérieure sinon même l’identification des deux scènes.

8§. L’analyse anthropologique met en suspens, entre parenthèses, toute confession par rapport à un au-delà sur laquelle elle ne se prononce pas.
Ce qui va suivre maintenant sera plus marqué par notre position de chrétien de confession catholique. Notre sensibilité personnelle et communautaure nous fera accentuer le rôle de l’officiant ainsi que l’objectivité de ce qui se passe dans le rituel. Un chrétien protestant valoriserait autrement les éléments de l’acte rituel, il proposerait un autre équilibre des valeurs. – Le chrétien orthodoxe se retrouverait sans doute plus dans ce que je vais dire.

Par ailleurs, je présenterai la liturgie de l’Église catholique après le concile de Vatican II, la seule dont j’ai l’expérience.

Nous sommes conscients de ces biais et nous en avertissons le lecteur.

Dernière précision : la liturgie étant un sujet sensible à l’intérieur de l’Église catholique - il faudrait voir pourquoi -, rappellons que les propos ci-dessous n’engagent que leur auteur et ne prétendent pas dire le tout du sacrement eucharistique.


2. Le non-verbal dans le rituel

9§. L’acte rituel de type sacramentel en régime chrétien comporte deux éléments :

  • la parole, appelée « forme », qui donne au signe sensible sa signification – sa « formulation ». Ainsi au baptême, l’on dira : « je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », parole qui accompagne le geste d’aspersion ou d’immersion.
  • La « matière », le signe sensible : dans l’eucharistie, ce sera les espèces du pain et du vin, dans le mariage, les personnes, dans l’acte de réconciliation avec Dieu, ce seront la contrition et la confession.

L’élément verbal et l’élément non verbal sont présents, comme nous allons le voir maintenant avec le geste et le silence.


2.a. L’importance du geste

10§. Signalons, sans développer, la diversité des registres sensoriels mobilisés : le toucher, l’odorat, l’audition, la vue et bien sûr le goûter avec la manducation eucharistique.
11§. Je voudrais souligner l’importance des attitudes corporelles : on se lève, on s’incline, on s’agenouille ou même dans certains cas l’on se prosterne, corps allongé au sol, face contre terre, avec les bras en croix lors des ordinations presbytérales.

12§. Pendant la messe, le célébrant monte à l’autel (déplacement), puis il baise l’autel, geste fort s’il en est, au point que la conférence des évêques du Japon en a obtenu la dispense auprès de Rome. En effet, au Japon embrasser avec les lèvres ressort pratiquement du registre érotique et donc de la sphère privée et non pas publique.

13§. Voir aussi la position des mains, jointes ou ouvertes vers le ciel pendant la prière du Notre Père, tournées vers les espèces eucharistiques lors de la consécration, étendues sur l’assemblée pour les bénédictions solennelles.

14§. La prière eucharistique n°1, dite du « Canon romain », abonde en gestes : l’officiant lève les yeux au ciel, il s’incline au-dessus de l’autel, il se frappe la poitrine. Ces gestes répertoriés figurent dans le missel qui indique explicitement à quel moment ils doivent être effectués.

15§. Le geste le plus significatif, partagé par toute l’assemblée, est le signe de croix. Ce geste est lourd de sens : vous imprimez sur votre corps, dans votre dimension charnelle, sensible, le symbole de la croix, autrement dit de la passion, de la mort et de la résurrection du Christ. D’une certaine façon, vous vous rendez solidaire de l’histoire du Christ.
En même temps que vous vous signez, l’officiant dit : «  Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit », charge à chacun de dessiner la branche verticale de la croix quand retentit le « Au nom du Père et du Fils », puis la branche horizontale au moment du « et du Saint Esprit  » [2].

16§. La parole prononcée par l’officiant dit la vie trinitaire qui entre par la porte – la blessure – en forme de croix que chacun des participants a dessinée sur son propre corps. Il s’agit d’un acte de foi exprimé personnellement – c’est votre corps que vous signez et non pas celui du voisin – et communautairement – tous se signent en même temps, l’officiant compris, lorsque ce dernier invoque la Trinité.
Il y a possibilité de goûter ce geste accompagné d’une parole qui reprend le tout de l’être : la tête (l’intellectuel), le ventre (le pulsionnel) et le cœur (le volontaire).

17§. Le geste de la croix inaugure le début de la messe et il le conclut : le prêtre bénit l’assemblée au nom du Dieu trine : «  Que Dieu vous bénisse, lui qui est Père, Fils et Saint-Esprit  » tandis que de sa main il dessine sur l’assemblée le signe de croix. Chacun des participants – hormis l’officiant – se signe à l’unisson des paroles du prêtre.

18§. Le rituel se présente comme un mélange de verbal et de sensible, les deux dimensions s’appelant et se complétant mutuellement : le sensible inscrit concrètement le verbal tandis que le verbal donne le sens du sensible.

19§. Une intervention signale que le signe de croix dit autre chose que la parole, l’une disant la Trinité, l’autre la mort et la résurrection du Christ. Le geste n’illustre pas la parole, il dit autre chose qui renforce et complète la parole. Le rituel est bien un acte total imbriquant plusieurs niveaux, chacun jouant sa partie et renforçant l’effet de sens global.

2.b. L’importance du silence

20§. Après avoir prononcé les paroles de consécration sur le pain (« Ceci est mon corps..  »), l’officiant élève en silence la patène contenant l’hostie, il la repose puis il fait une génuflexion, toute l’assemblée s’inclinant ou s’agenouillant en silence ; la séquence se répète après les paroles de consécration sur le vin («  Ceci est mon sang.. ») avec l’élévation du calice contenant le vin et un peu d’eau.
La séquence continue : l’officiant se relève et dit : « Il est grand, le mystère de la foi  », auquel répond l’assemblée : « Nous rendons grâce à Dieu ».

21§. Ces moments de silence accompagnés d’une symbolique gestuelle forte laissent un espace libre où quelque chose ou autre chose peut se produire. Ils sont le pendant des temps de silence dans une conversation entre deux personnes, l’une cessant de parler, faisant silence, pour que l’autre puisse à son tour s’exprimer.
Le silence couronne l’action liturgique à son sommet lors de la consécration du pain et du vin : tout ce qui pouvait être dit et fait l’a été, il s’agit maintenant d’adorer et de laisser faire et/ou de se laisser faire si on est dans une dynamique d’intériorisation.


3. Parole sacrée efficace.

22§. Le fait de prononcer la parole produit un effet. En hindouisme, le mantra véhicule une puissance vibratoire intrinsèque à la syllabe, étant entendu que celui qui le prononce et celui qui le reçoit doivent adopter une attitude intérieure. Gisèle précise que l’articulation du mantra s’inscrit dans un ensemble symbolique qui donne sens à ce que l’on fait.

3.a. Le nom de Jésus

23§. En régime chrétien orthodoxe, on peut penser à la pratique hésychaste de la prière du cœur : «  Seigneur Jésus, fils de David, prends pitié de moi pêcheur ». Elle repose fondamentalement sur le nom de Jésus, qui serait l’analogie – toutes choses étant égales par ailleurs – de la syllabe gemme OM en hindouisme.

24§. Dans les Actes des Apôtres, Pierre rencontre un handicapé dans le Temple de Jérusalem et lui dit : « De l’or ou de l’argent, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazoréen, marche !  ».
Les Actes continuent : «  Et le prenant par la main droite, il le fit lever. » - Parole et geste. – « A l’instant même, les pieds et les chevilles de l’homme s’affermirent, il se leva, il bondit et il chantait la gloire de Dieu. »

Un peu plus loin dans les Actes, Paul exorcisera à Philippe en Macédoine la pythonisse, la femme habitée par un esprit devin en disant : «  Au nom de Jésus Christ, je te l’ordonne, sors de cette femme  ».

25§. Dans les deux cas, guérison comme exorcisme, l’efficacité de la parole provient du nom de Jésus. Peut-on alors dire que le nom de Jésus, les deux syllabes, ont en elles-mêmes leur efficacité ?
Mais au fait, comment prononcer le nom ? à la française, à l’espagnol, à l’anglaise, à l’allemande, à la japonaise ? A l’araméene ? Nous avons un problème, celui de la langue sacrée, que nous allons traiter plus bas.

26§. Les Actes nous aident à donner une réponse. Quand Pierre est interrogé pour avoir guéri l’infirme au nom de Jésus, il répond : « Sachez-le donc, vous tous et tout le peuple d’Israël, c’est par le nom de Jésus Christ le Nazoréen, crucifié par vous et ressuscité des morts par Dieu, c’est grâce à lui que cet homme se trouve là, devant vous, guéri ».

Le nom demande à être explicité, il renvoie à la passion, la mort et la résurrection, autrement dit son efficacité provient de ce qu’il renvoie à une personne, Jésus, venant de Nazareth, qui a vécu quelque chose. Si puissance du nom il y a, elle est liée à la personne qui le porte.

Pierre dira plus loin : « C’est grâce à la foi au nom de Jésus que ce nom vient d’affermir cet homme que vous regardez et que vous connaissez  ».
Le nom renvoie objectivement à la personne qu’il désigne, il renvoie subjectivement à la foi de celui qui le prononce, qui croit. En lui-même, il n’a donc pas d’efficacité semble-t-il.

27§. L’absence de foi vaudra des mésaventures à des exorcistes juifs dans les Actes  : Or « des exorcistes juifs itinérants entreprirent de prononcer, sur ceux qui avaient des esprits mauvais, le nom du Seigneur Jésus. Ils disaient : ‘Je vous conjure, par ce Jésus que Paul proclame [les exorcistes ne croient pas en Jésus mais comme çà marche, ils l’invoquent]’. L’esprit mauvais leur répliqua : « Jésus, je le connais et je sais qui est Paul, mais vous, qui êtes vous ? » ».
Puis il se jeta sur eux et les couvrit de coups.

La prononciation du nom est indéniablement efficace, mais sous réserve de conditions opératoires :

  • 1) le nom renvoie à une personne bien précise, Jésus, et
  • 2) celui qui le prononce, à défaut de celui qui l’écoute, doit croire en Jésus comme Christ, comme Messie.

Au final, il ne s’agit pas simplement de prononcer le nom, mais de le proclamer dans ce qui revient à une confession de foi : les Actes proclament la puissance de la proclamation du nom de Jésus, proclamation de Jésus mort et ressuscité, mort pour nos péchés, ressuscité pour notre vie éternelle.

3.b. La langue sacrée

28§. Pour que l’enseignement de Jésus soit efficace, pour avoir accès aux paroles mêmes de Jésus, faut-il lire en grec ? Le synode de Francfort de 794 après Jésus-Christ a tranché : on ne restreindra pas les prières aux langues sacrées (latin, grec et hébreu). Il est donc possible d’utiliser par exemple l’allemand pour baptiser un enfant des Nations germaniques.

29§. Une autre conséquence en est que les textes sacrés peuvent être traduits sans qu’il y ait perte du sens [3].
Pour mémoire, depuis Vatican 2 l’Église catholique prie le Notre Père dans les langues vernaculaires. De fait, le Christ a sans doute dit sa prière en araméen, or nous ne disposons à l’heure actuelle d’aucune trace écrite en araméen autre que celles rapportées dans les Évangiles écrits en grec.

30§. Il en va de même pour les paroles consécratoires de l’eucharistie. Dans le cas de l’anaphore d’Addai et Mari qui est très ancienne, le récit de l’institution eucharistique lui-même ne figure pas en tant que bloc homogène : non seulement la langue d’origine n’est pas requise, mais même le récit central de l’institution eucharistique qui accompagne la consécration peut, dans le cas précité, ne pas être présent comme bloc narratif d’un seul tenant.

31§. Dans l’Église catholique, la Congrégation pour la doctrine de la foi a reconnu la validité de cette anaphore pour les Églises qui la pratiquent dans leur liturgie. La Congrégation considère en effet que cette anaphore a été composée « avec l’intention claire de célébrer l’eucharistie dans la pleine continuité de la dernière cène et selon l’intention de l’Église », par ailleurs l’Église qui la pratique est en continuité avec la succession apostolique et enfin cette Église reconnaît le sacrement de l’eucharistie.
Le premier argument renvoie à ce que nous disions du pôle objectif et du pôle subjectif, ainsi que l’actualisation d’une scène originelle, ici la dernière Cène du Christ.

32§. De fait, le sacrement est valide dans la mesure où l’exécutant a l’intention de faire ce que fait l’Église – la condition étant nécessaire mais non suffisante.
Dans le sacrement du baptême, un non-chrétien peut par exemple administrer le baptême validement en cas d’urgence mortelle s’il a l’intention de faire ce que fait l’Église quand elle baptise. Il devra cependant prononcer la formule baptismale et utiliser de l’eau courante pour le baptisé : la matière et la forme (pôle objectif) sont requises pour la validité du baptême en regard de l’intention (pôle subjectif).

33§. [Une intervention s’interroge sur l’absence de foi de ce non-chrétien qui baptise : comment le baptême peut-il être effectif dans ce cas ? Peut-être se dire que l’officiant non-chrétien n’est pas le seul engagé dans cet acte, mais que quelqu’un d’autre intervient, prenant le relais ou agissant en même temps : Dieu lui aussi s’est engagé pour sa partie et en ce qui le concerne. Dieu s’est engagé à ce que le baptême soit effectif quand les conditions objectives et subjectives sont réunies – cela rejoindrait la formule du sacrement ex opere operato (« par l’œuvre opérée ») qui dit l’engagement de Dieu à donner la grâce du sacrement du fait même de l’exécution dudit sacrement.
Symétriquement, pour un officiant chrétien, la foi ne produit pas la grâce qui est donnée par Dieu à l’occasion de l’action sacramentelle.]

34§. Il est entendu que le prêtre pendant l’eucharistie ne se dit pas à chaque seconde qu’il agit selon l’intention de l’Église, la disposition du cœur sous-jacente à l’action est là, que cela soit conscient ou non. C’est un peu comme quand on part pour Rome, il n’est pas nécessaire de se dire à chaque pas qu’on va à Rome : il suffit de refaire le point quand on arrive à un embranchement.


4. Le rituel ouvert sur son dépassement


4.a. L’Esprit saint comme force d’intériorisation

35§. L’Esprit saint est une force d’intériorisation qui empêche le rituel de se réduire à un formalisme vide, effectué mécaniquement sans être habité intérieurement. L’Esprit saint répandu dans les cœurs y parle et éventuellement supplée à l’incapacité à comprendre ce qui se passe ou à s’adresser à Dieu comme il faut.
C’est lui qui donne le sens profond des Écritures de l’Ancien testament [4], c’est lui qui fait se rappeler et comprendre les paroles du Messie Jésus [5]. Il est l’instrument par lequel Dieu grave dans les cœurs la Loi, passant du régime d’extériorité à celui de l’intériorité [6]

36§. Le livre, les tables de pierre s’effacent devant l’accès à Dieu dans l’Esprit saint. C’est pourquoi il n’est pas juste de dire du christianisme que c’est une « religion du Livre » : la lettre en elle-même n’est rien, elle ne tire sa valeur que de sa capacité à être animée par l’Esprit saint qui la transforme, qui la spiritualise en la transformant en la Parole faite chair, courant tout au long de l’histoire et la dépassant en même temps, trans- et méta-historique.

37§. Cela peut expliquer la relative indifférence du christianisme pour la langue considérée comme un simple véhicule appelé à être transcendé, subsumé [7].

38§. Reçu lors du baptême, le sacrement d’entrée dans l’Église, l’Esprit saint est une force d’imprégnation dans la personne, mais en même temps, en tant qu’une des personnes de la Trinité, il scrute les profondeurs de Dieu. A la fois dans le cœur de Dieu et dans celui de l’homme, il peut parler de Dieu au cœur de l’homme, et parler de l’homme au cœur de Dieu [8].
39§. La forme extérieure que je perçois par les sens extérieurs est accueillie par quelque chose en moi qui transforme ces choses extérieures en Christ, l’Esprit Saint qui me christifie de l’intérieur. De créature psychique, limité à son monde et animée par une vie naturelle, vous devenez une créature spirituelle, inspirée, « pneumatique », « sentant » le Christ et participant déjà de la réalité autre, divine [9]. Il s’agit ici d’une transformation ontologique plus que d’un déplacement physique, d’une configuration christologique.

40§. Nous retrouvons dans l’anamnèse de la prière eucharistique n°3 l’idée de la transformation intérieure des participants à la liturgie :

Que l´Esprit Saint fasse de nous une éternelle offrande à ta gloire,
pour que nous obtenions un jour les biens du monde à venir, auprès de la Vierge Marie, la bienheureuse Mère de Dieu, avec saint Joseph son époux, avec les Apôtres, les martyrs,

Cette consécration des célébrants rejoint la consécration des espèces du pain et du vin en Jésus Christ :

C´est pourquoi nous te supplions de consacrer toi-même les offrandes que nous apportons :
[L’officiant place ses mains au dessus des offrandes, paumes vers le bas.] Sanctifie-les par ton Esprit pour qu´elles deviennent [Il joint les mains] le corps et le sang de ton Fils,
[Il fait un signe de croix sur le pain et le vin.] Jésus Christ, notre Seigneur, qui nous a dit [Il joint les mains.] de célébrer ce mystère.

41§. De même que les espèces sont "christifiées", de même par la manducation du pain et du vin « christifiés », avec la puissance de l’Esprit saint, les célébrants sont "christifiés", ils sont faits offrande pure, l’Agneau sans tâche qui s’offre immolé pour la gloire éternelle du Père et le salut des hommes.

42§. L’Esprit saint est ce sceau qui imprime au cœur la marque du sceau, la croix du Christ, qui va se développer, le Christ qui meurt pour nous (à cause de nos péchés) et ressuscite aussi pour nous (pour nous donner la vie éternelle, la vie en Dieu, la vie trinitaire).
La croix imprimée au cœur est comme une capacité d’ouverture, d’accueil à la vie trinitaire qui nous transforme en le Fils [10].

4.b. Le sacrifice une fois pour toutes
43§. Le rituel eucharistique renvoie au sacrifice de Jésus sur la croix. Le terme « sacrifice » est employé dans la prière eucharistique n°3 [11] :

Regarde, Seigneur, le sacrifice de ton Église, et daigne y reconnaître celui de ton Fils qui nous a rétablis dans ton Alliance ;
quand nous serons nourris de son corps et de son sang
et remplis de l´Esprit Saint,
accorde-nous d´être un seul corps et un seul esprit dans le Christ [12].

44§. La formule rituelle est trinitaire : le Christ et l’Esprit saint sont mentionnés en troisième personne, tandis que le Père est adressé en deuxième personne. Le célébrant et l’assemblée avec lui demandent au Père de se rappeler l’événement passé de la passion de son Fils, de ce qu’il a souffert – pâti.

45§. Si le rituel invite au rappel du passé dans le présent, il ne fait cependant pas remonter le Christ sur la croix : le Christ a enduré la mort une seule fois, les effets salvifiques de la croix eux continuent de se déployer dans le temps et l’espace liturgiques.
46§. L’épitre aux Hébreux attribuée à Paul insiste sur le caractère unique et non répété de l’événement pascal de Jésus Christ, comme l’atteste son usage du grec apax ou efapax, traduit en français par « une fois pour toutes » ou « une seule fois » [13].

47§. Le sacrement de l’eucharistie s’apparente à un rituel de la sortie du rituel dans la mesure où l’acte de l’offrande parfaite, de l’offrande pur, le sacrifice parfait s’est joué une seule fois et une fois pour toutes, au Golgotha, lors de la vie terrestre du Christ et qu’il n’est pas répété, à la différence des sacrifices qui l’ont précédé.

48§. A la différence du sacrifice du Christ, les sacrifices rituels étaient rejoués chaque année avec des prêtres différents, les victimes sacrificielles étaient des victimes animales subissant une mise à mort imposée qui n’avait pas de sens pour elles. Si le sacrifice du Christ reprend la forme des anciens sacrifices [14], il la reprend pour la convertir en la dépassant.

49§. Nous proposons le tableau suivant pour récapituler dans l’épitre aux Hébreux la reprise – pour les transcender - des anciens sacrifices par le sacrifice du Christ.

. Ancien régime Nouveau régime
Lieu Temple fait de main d’homme, relevant de l’ordre créationnel, dont le Grand prêtre entre et doit ressortir Tente parfaite, le Ciel, où il paraît pour nous devant Dieu
Temps Chaque année Une seule fois et une fois pour toutes
Actions rituelles Des grands prêtres différents, devant se purifier.
Des victimes sacrificielles différentes, du sang d’animaux.
Par le feu
Un seul grand prêtre.
Une seule offrande, son propre sang.
Par l’Esprit éternel
Effet Ancienne alliance. Libération provisoire, purification des corps.
Pas encore l’héritage promis de la vie éternelle
Nouvelle alliance.
Libération définitive, purification des consciences.
Les biens du monde à venir

50§. Ces deux choses – intériorisation du rite par l’Esprit saint, dépassement du rite sacrificiel dans la passion, mort et résurrection du Christ - font que le rituel dépasse le stade purement formel : la participation au rituel transforme la matière du sacrement et vous transforme aussi : vous ne restez pas extérieur à la scène à la différence de l’acte de prestidigitation : il n’y a pas que le foulard qui devient colombe.


© fr. Franck Guyen op, avril 2017

[1pour paraphraser la formule de Marcel Gauchet de « la religion de la sortie de la religion » dans un autre contexte

[2les spirituels pourront voir dans le mouvement vertical le mouvement d’incarnation du Verbe fait chair envoyé par le Père, tandis le mouvement horizontal renverra à la saisie par l’Esprit saint de tout le créé réuni dans la même réconciliation avec Dieu

[3Pour une étude technique dans l’Église catholique, se reporter à l’instruction de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements du 28 mars 2001 au sujet de l’usage des langues vernaculaires dans l’édition des livres de la liturgie romaine

[4« Ancien » pour les chrétiens

[5Cf. l’évangile de Jean en 14,16-17 :

moi, je prierai le Père : il vous donnera un autre Paraclet qui restera avec vous pour toujours. C’est lui l’Esprit de vérité, celui que le monde est incapable d’accueillir parce qu’il ne le voit pas et qu’il ne le connaît pas. Vous, vous le connaissez, car il demeure auprès de vous et il est en vous.

Et plus loin en 14, 25-26 :

Je vous ai dit ces choses tandis que je demeurais auprès de vous ; le Paraclet, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit.

[6Cf. Paul dans la seconde lettre aux Corinthiens en 3,3 :

De toute évidence, vous êtes une lettre du Christ confiée à notre ministère,
écrite non avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant,
non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs

L’Esprit saint accomplit pour les chrétiens la prophétie de Jérémie en 33,31-34 :

Mais voici l’alliance que je conclurai avec la maison d’Israël après ces jours-là, oracle de YHWH. Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l’écrirai sur leur cœur. Alors je serai leur Dieu et eux seront mon peuple. Ils n’auront plus à instruire chacun son prochain, chacun son frère, en disant : "Ayez la connaissance de YHWH !" Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands oracle de YHWH parce que je vais pardonner leur crime et ne plus me souvenir de leur péché.

Pour les chrétiens, le pardon des péchés est accompli dans la geste salvifique du Christ tandis que l’Esprit saint est celui qui communique la loi divine directement dans le cœur.

[7Fondamentalement, cette indifférence renvoie à la confiance chrétienne que Dieu peut assumer et reprendre toutes les cultures, toutes les langues, tout l’homme et tous les hommes dans une Incarnation à l’échelle de l’humanité, de la création entière, nous semble-t-il – une Incarnation qui se développe à partir de l’Incarnation du Verbe-fait-chair en Jésus Christ. On pourrait parler d’une « Incarnation continuée » comme on parle d’une « création continuée ».

[8Cf. Paul dans la première lettre aux Corinthiens en 2, 10-12 :

Car c’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit ; l’Esprit en effet sonde tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu.
Qui donc entre les hommes sait ce qui concerne l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît ce qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu.
Or, nous n’avons pas reçu, nous, l’esprit du monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, pour connaître les dons gracieux que Dieu nous a faits.

[9Cf. Paul dans la première lettre aux Corinthiens en 2, 13-16 :

Et nous en parlons non pas avec des discours enseignés par l’humaine sagesse, mais avec ceux qu’enseigne l’Esprit, exprimant en termes spirituels des réalités spirituelles. L’homme psychique n’accueille pas ce qui est de l’Esprit de Dieu : c’est folie pour lui et il ne peut le connaître, car c’est spirituellement qu’on en juge. L’homme spirituel, au contraire, juge de tout, et lui-même n’est jugé par personne. Qui en effet a connu la pensée du Seigneur, pour pouvoir l’instruire ? Et nous l’avons, nous, la pensée du Christ.

[10cf. Paul dans la lettre aux Éphésiens en 3,14-21 :

C’est pourquoi je fléchis les genoux devant le Père, de qui toute famille tient son nom, au ciel et sur la terre ; qu’il daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance, par son Esprit, pour que se fortifie en vous l’homme intérieur,
qu’il fasse habiter le Christ en vos cœurs par la foi ; enracinés et fondés dans l’amour, vous aurez ainsi la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur... et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez comblés jusqu’à recevoir toute la plénitude de Dieu.

[11à l’exception de la prière eucharistique n°2, les prières eucharistiques n°1 et 4 contiennent le mot « sacrifice ».

[12Voir aussi un peu plus loin dans la prière eucharistique n°3 :

Et maintenant, nous te supplions, Seigneur :
Par le sacrifice qui nous réconcilie avec toi,
étends au monde entier le salut et la paix.
Affermis la foi et la charité de ton Église
au long de son chemin sur la terre :
veille sur ton serviteur le Pape N. et notre évêque N.,
l´ensemble des évêques, les prêtres, les diacres,
et tout le peuple des rachetés.

[13Cf. épitre aux Hébreux en 9,25-26 :

Et ce n’est pas afin de s’offrir lui-même à plusieurs reprises, comme le grand prêtre qui entre chaque année dans le sanctuaire avec du sang étranger.
Car alors il aurait dû souffrir à plusieurs reprises depuis la fondation du monde.
En fait, c’est une seule fois (apax), à la fin des temps, qu’il a été manifesté pour abolir le péché par son propre sacrifice.

Voir aussi dans l’épitre aux Hébreux en 9,25-26 :

Et c’est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés par l’oblation du corps de Jésus Christ, une fois pour toutes (efapax).

Voir aussi dans la première lettre de Pierre en 3,18 :

En effet, le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes (apax),
lui juste pour les injustes,
afin de vous présenter à Dieu,

[14voir le vocabulaire sacrificiel utilisé dans les évangiles. Sur le plan narratif, voir le parallèle entre la Pâque juive et la mise à mort de Jésus dans les Évangiles. Voir sur le plan symbolique l’utilisation de l’image de l’Agneau de Dieu dans l’évangile de Jean et dans l’Apocalypse.


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