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Parole et silence en régime chrétien (2) – rencontre(s) avec la Chine de Confucius

lundi 10 avril 2017 par Phap

Cet article s’inscrit dans le cadre du cycle Asie et Occident : parole et silence dans l’hindouisme, le taoïsme et le bouddhisme de 2016- 2017 à l’Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l’Institut catholique de Paris. Il reprend l’intervention du 1er mars 2017.


Rappel du parcours

25 janvier 2016 Entre tout dire et ne rien dire : la position chrétienne
1er mars 2017 Quand la parole fait et défait l’ordre : rencontre avec la Chine de Confucius
22 mars 2017 Quand le rituel se dépasse, le méta-rituel : rencontre avec l’hindouisme
26 avril 2017 Une expérience inracontable, la sortie du cercle logique : rencontre avec le bouddhisme
10 mai 2017 Conclusion : Entre parole heureuse et parole malheureuse, il faut choisir

Contenu de l’article


En guise de préambule.
Le poète japonais Bashô芭蕉 (1644-1694), laïc zen, compositeur fameux de haïkus, avait composé le poème suivant à Matsushima (« l’île aux pins »), un paysage célèbre du Japon.

松島や
ああ松島や
松島や
Matsushima ! Ah !
Ooh ! Matsushima ! Ah !
Matsushima ! Ah !

En disant moins, on peut dire plus.


Introduction

Deux notes méthodologiques
1§. Commençons par quelques notes méthodologiques. Je considère qu’on peut rapprocher des traditions religieuses dans la mesure où le geste comparatiste est posé avec une méthode qui respecte la cohérence de chaque tradition.
2§. Je propose le passage par un décodage anthropologique : ce que dit une tradition religieuse s’adresse à un être humain et peut par suite être repris en termes anthropologiques, sans référence à un au-delà ou un en-deçà liés à une confession particulière. Nous opérons ici une réduction dans la mesure où les religions se proposent de renvoyer à autre chose que la seule réalité humaine.

3§. Partant de cette réduction anthropologique de la première tradition, nous pouvons voir comment la seconde tradition comparée reprend cette position anthropologique en la déployant selon sa cohérence propre.
Pour le dire autrement, on part de ce que dit une tradition, que l’on décode anthropologiquement, avant de chercher dans l’autre tradition ce qui recoupe ce décodage anthropologique qui constitue la base de la comparaison.

4§. Cette méthode permet d’éviter de comparer directement les deux traditions. Elle entend aussi éviter d’introduire un biais qui aboutirait à intégrer ou subordonner l’une des deux traditions, sans respecter sa cohérence propre, sans faire droit à ce qu’elle porte d’original et d’unique et qui la constitue irréductiblement face aux autres traditions.
5§. [Il est entendu qu’étant habité par ma propre tradition de foi, il me sera difficile de la suspendre totalement pendant le geste comparatif. Au moins la méthode par son objectivité devrait servir à repérer les écarts inconscients par rapport à elle.]

6§. Second point de méthode : ce que je vais dire sera frustrant dans la mesure où je n’arriverai pas à produire un discours ni définitif ni exhaustif : nous avons affaire à des continents de pensée qu’on ne peut que survoler. Il nous faudra accepter de travailler à grosses mailles, à haute altitude.
Pour prendre une image, je dirais que la Seine coule d’est en ouest. Un Suresnois me dira que c’est faux puisqu’à Suresnes, la Seine coule du sud-ouest au nord-est. En fait, nous avons raison tous les deux, au niveau de maille où nous travaillons.
Travailler à grosses mailles nous permettra de poser le cadre général, libres à chacun ensuite de l’affiner.

Le contenu de la session
Après ces considérations de méthode, entrons dans le vif du sujet.

7§. Le propos tiendra sous le titre suivant : « L’instauration d’un ordre – ordonnancement – au service commun de la fécondité de la vie ».
Le titre ne renvoie à aucune référence verticale et emprunte seulement au registre anthropologique.

8§. Nous ferons jouer ici du côté de la Chine le confucianisme et moins le taoïsme qui sera surtout honoré lorsque nous aborderons le bouddhisme et en particulier le bouddhisme Chan / Zen - le taoïsme manifeste plus de réserve vis-à-vis de la parole que le confucianisme.
Nous honorerons plus la parole que le silence, même si nous savons que les deux sont liés et s’appellent l’un l’autre : le silence vient accomplir la parole quand cette dernière arrive au plus loin de ses possibilités propres, il couronne ce qui s’est dit en lui donnant un surplus de sens qui transporte l’auditoire plus loin que ne le peut la parole.

9§. N’a-t-il pas fallu 32 prises de parole successives pour que le silence de Vimalakirti fasse sens ?
Il en va de même de l’échange fondateur de l’école Chan entre le Bouddha Sakyamuni et Mahakasyapa, : cet échange silencieux donne tout son poids de sens à l’enseignements du Grand Véhicule précédemment dispensé par le Bouddha à l’assemblée mystique sur le pic du Vautour.

10§. L’exposé se fera en trois parties :

  1. Une parole venant d’en-haut génératrice d’ordre [1]
  2. Une parole génératrice de désordre. L’erreur involontaire (l’erreur dans l’ordre de la connaissance, « je me trompe ») ou volontaire (le mensonge dans l’ordre moral, « je trompe »).
  3. Une parole réajustée, rectifiée, restaurée : pour retrouver l’authenticité de la parole qui a été dégradée, altérée, faussée.

À partir de ce terreau anthropologique de base commun décliné en trois parties, nous verrons comment la fleur confucéenne et la fleur chrétienne ont poussé (mouvement vertical dans le sens de la hauteur, mais aussi de la profondeur).


1. Une parole venant d’en-haut génératrice d’ordre

11§. L’homme marche sur la terre et sous le ciel. La dimension verticale est instaurée dès la naissance, elle est constitutive de l’expérience humaine. Le haut renvoie au Ciel, au monde céleste, inaccessible, réglé, ordonné de manière parfaite : les étoiles gravitent régulièrement autour de l’Étoile polaire, les saisons se succèdent toujours dans le même ordre, le soleil se lève et se couche selon une course régulière.

12§. On parle d’un ordre immuable, d’une harmonie du monde céleste, d’une loi du Ciel à laquelle rien n’échappe et tout doit obéir, au moins pour les corps célestes.

13§. En français, le mot « devoir » est ambivalent : « l’enfant doit obéir à ses parents », mais « la pierre lâchée d’une hauteur doit tomber ». Dans un cas, nous parlons d’une loi physique, naturelle – la loi de la gravité qui s’exerce sur tout corps de masse non nulle – l’allemand dira : « muß  ». Il n’est pas question d’un choix possible, la loi s’exerce universellement, elle s’impose. La loi céleste s’exerce dans le ciel en ce sens là.

Il n’en va pas nécessairement de même dans le monde terrestre à cause d’un élément perturbateur qui introduit du jeu : l’être humain. Quand la loi s’adresse à l’homme, elle fonctionne sur le registre moral : « soll  » en allemand. Cette contrainte morale présuppose un sujet, quelqu’un qui a appris à dire « je », en capacité de dire : « j’entends et je veux bien le faire », ou « j’entends et je ne veux pas le faire », capacité d’obéir ou de désobéir.

14§. Que le sujet désobéisse et du désordre s’installe qui empêche le monde de tourner comme il faut,, qui empêche la dynamique de croissance, de vie, de se développer autant qu’elle le pourrait. – on peut déjà pressentir les échos en régime confucéen et en régime chrétien.

15§. La vertu de l’homme vertueux consistera à obéir à la loi parfaitement, à suivre les impulsions célestes sans y résister et en agissant en conformité parfaite avec ce qu’elles visent. Il y a ici l’idée d’une orientation, d’une fin, le discours est ici téléologique [2].

16§. Déclinons le propos avec la fleur confucéenne [3].
La verticalité se traduit dans la triade « Ciel – terre – homme », le Ciel commandant à l’homme (parole d’ordre) par le fameux « mandat du Ciel ». L’homme se conforme ou non à ce mandat céleste qu’il ne se donne pas, qu’il reçoit d’en haut. Soit il se situe en dehors du cadre du mandat, soit il s’y assujettit.

[Aparté : Le taoïsme ira plus loin en assignant comme ultime le « Dao », la Voie, en surplomb de la Triade qui en procède. Si on assimile l’univers à une maison, alors le Dao est le faîte du toit.

17§. Il est bon de préciser ici la différence entre ultime et absolu afin d’avoir un vocabulaire commun pour la suite.

  • Le Dao dans le sens d’ultime se situe comme prolongement dans la continuité de ce qui est : il est ce qu’il y a au-dessus, il est le plus haut, mais d’une certaine façon il est lié à ce qui est en dessous, il fait partie de la maison. Nous nous situons ici dans le registre de l’immanence.
  • L’absolu pointe vers un ailleurs sans rapport avec ce qui existe, il n’est plus au-dessus, mais au-delà, il n’est pas « le plus haut » mais « le toujours plus haut ». L’absolu se situe en rupture, il ne peut pas être rangé avec le reste. L’absolu joue dans le registre de la transcendance : quelle que soit la hauteur proposée, Dieu sera au-delà. Le Dao dans le sens d’absolu serait alors ici le Dao sans nom, celui qu’on ne peut pas nommer, par contraste avec le Dao qu’on peut nommer, le Dao ultime.]

18§. En régime chrétien, la verticalité se traduit par un Dieu en surplomb au-dessus du monde créé, visible comme invisible. Ce Dieu se tient au-dessus du ciel qu’il a créé. Il prend la figure d’un ultime en vis-à-vis du monde suscité par lui.
19§. Ce Dieu prend aussi la figure de l’absolu au-delà de tout, avant le temps et avant l’espace qu’il a créés [4]
20§. La Bible montrera un Dieu soucieux de son absoluité, refusant qu’on le compare à quoi que ce soit de l’ordre de ce monde, ce qui participerait du geste qualifié d’idolâtrique dans la Bible.

21§. On retrouve aussi l’idée d’une parole d’ordre, d’une loi, soit d’ordre physique (« soyez féconds ») soit d’ordre moral avec le fameux interdit sur la manducation du fruit de l’arbre du savoir :

« Tu pourras manger de tout arbre du jardin, mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais car, du jour où tu en mangeras, tu devras mourir. » [5]

22§. Le ciel parle-t-il ?
En régime confucéen, le Ciel ne parle pas, et cela suscitera le dépit de Confucius qui dira : « je voudrais ne pas parler. Le Ciel ne parle pas ». Cependant le Ciel ne parle pas en confucianisme non parce qu’il serait muet, non parce qu’il ne pourrait pas parler, mais parce qu’il n’a pas besoin de parler : il agit par sa simple présence, par la gravité de sa présence qui fait que naturellement les choses s’ordonnent autour de lui.
Mais alors qui prononce le mandat du Ciel ? En fait, dira le Milieu invariable, l’un des Quatre Livres du corpus confucéen, « le mandat du Ciel, c’est la nature foncière » 天命之謂性.
Le mandat céleste est inscrit dans l’homme, il le constitue. L’homme en suivant sa nature inscrite en lui se trouvera conformé à la volonté céleste au-dessus de lui.
23§. On retrouve l’idée d’une parole non articulée mais efficace dans quelques passages de la Bible :

« Les cieux racontent la gloire de Dieu, le firmament proclame l’œuvre de ses mains. Le jour au jour en prodigue le récit, la nuit en donne connaissance à la nuit.
Mais ce n’est pas un récit, il n’y a pas de mots, leur voix ne s’entend pas ».

Leur langage est non articulé, mais il se transmet , et de manière on ne peut plus efficace :

« leur harmonie éclate sur toute la terre et leur langage jusqu’au bout du monde ». [6]

24§. On peut aussi renvoyer à la jubilation des nourrissons que Dieu oppose comme un rempart infranchissable à ses contradicteurs. Là encore, on a un langage non articulé plus efficace même que le langage articulé qui est celui des contradicteurs, des opposants à Dieu.

25§. En régime biblique, les créatures ont en elles-mêmes la trace ou le vestige de Dieu ou en tout cas de l’activité créatrice de Dieu, elles parlent de lui, elles renvoient à lui. La beauté, l’harmonie des choses me renvoient à celui qui est à l’origine de cette beauté, de cette bonté en elles [7].

26§. Cependant, il faut compléter cette parole de l’ordre du créé émanant des créatures par une parole elle aussi s’exerçant dans l’ordre du créé, mais qui peut être articulée et qui est prononcée par Dieu : le Dieu de la Bible parle.

27§. Le récit inaugural de la Bible, le premier récit dans la Genèse, dit un Dieu conférant l’être aux choses par sa parole dans un processus de diversification qui aboutit à l’être humain, homme et femme.
La parole divine fait advenir à l’être, elle sépare et nomme ensuite ce qu’elle a distingué. Dieu catégorise, il ordonne, il met du sens, de la distinction en même temps qu’il créé la diversité là où il y avait au début de l’informe, du magmas, de l’indiscernable.

Le premier récit contient des paroles en troisième personne, mais aussi des paroles adressées en seconde personne : « soyez féconds, remplissez les mers, la terre, le ciel ». Ce Dieu créé à partir d’un désert inhabitable, en hébreu tohu bohu, un habitat qu’il veut rempli, d’où les paroles de bénédiction sur les êtres vivants.

28§. Nous avons dans le récit un acte de parole créateur qui fait émerger un monde ordonné à partir d’un désordre initial (lui-même ressortant du créé).
29§. La parole venant d’en haut instaure un ordre au service commun de la fécondité.

  • Il me semble que la Chine est fascinée par ce qui flue, qui mute, qui change, la vie dans sa capacité de transformation, de polymorphisme. L’être humain dans la triade a la mission de faciliter la profusion de la vie ;
  • on retrouve une idée analogue en régime biblique quand Dieu confie à l’homme la mission de dominer la terre. À mon sens, il s’agit pour l’homme de continuer l’œuvre de Dieu à cultiver l’habitat de la création.


2 Une parole génératrice de désordre.

30§. Nous venons de voir la parole qui ce qui est : elle fait exister, elle ordonne les existants dans une hiérarchie et leur donnent un sens en les reliant les uns aux autres, en leur conférant une fin, une mission. Cette parole peut être qualifiée de juste, d’ajustée, d’authentique.
31§. Développons cet aspect de la parole qui crée du lien, qui relie. Elle ne se contente pas de dire : « Sois », elle dit : « Sois avec d’autres ». La parole me fait advenir dans un contexte, elle me tisse dans un milieu.

  • Ainsi en régime biblique, l’être humain arrive dans un cadre qui s’est tissé petit à petit et qui lui préexiste.
  • En régime confucéen, l’être humain se réalise dans les relations sociales [8], l’homme parfait s’accomplit dans la société et il va utiliser la parole (entre autres) pour tisser des relations justes : il faut passer par les mots.

32§. - Une intervention pendant le cours rappelle que les relations passent aussi par des gestes qui suppléent les mots dans les rites (se lever, prendre des bâtonnets d’encens, ...). La musique rituelle est non verbale.
Une autre intervention cite Anne Cheng qui dit qu’être humain, c’est être d’emblée en relation avec autrui, relation qui est perçue comme de nature rituelle.

33§. Anthropologiquement, l’homme constitutivement est un être de parole dans un monde parlant et parlé.
Le second récit de création dans Genèse montre l’homme confronté à des êtres vivants, des animaux, et les nommant. Notons que l’homme a l’initiative : « Dieu regarda comment l’homme allait les nommer ». Dieu laisse l’initiative à l’homme, il s’est suscité en face de lui un partenaire, « à son image et ressemblance » capable lui aussi de nommer à l’instar de Dieu dans le premier récit.
Dieu peut adresser une parole à ce partenaire qui est son lieu-tenant sur terre, partenaire dont il ne sait pas ce qu’il lui répondra si l’on en croit ce qui précède. Nous retrouvons l’idée du jeu introduit dans le monde par la présence humaine.
34§. Ce jeu rend possible la parole prétendant dire ce qui est, prétendant instaurer un ordre, mais qui se trompe ou pire qui ment.
Cette parole génère du détissage, de la déliaison, du dérèglement, du désordre. L’accumulation de « dé » signifie que la parole faussée défait quelque chose qui lui préexiste : le tissage, la liaison, la règle, l’ordre.
La parole faussée fausse le jeu du monde mais elle joue de manière seconde par rapport à un pré-donné.

35§. Celui qui ment se comporte de manière double : intérieurement, il sait que ce qu’il profère extérieurement n’est pas juste ; il ment afin de tromper la personne extérieure qui ne connaît pas le for interne du menteur. Cette duplicité s’oppose à la simplicité de celui qui dit ce qu’il pense et fait ce qu’il dit.

36§. Le menteur pourra prendre la figure de l’homme affectant la vertu, l’hypocrite qui cache ce qu’il est sous une apparence construite, contreplaquée, artificieuse.

37§. Les Entretiens parlent de la détestation, de la haine de Confucius pour les beaux parleurs. Par leurs flatteries– une relation prince-sujet faussée puisque le sujet a le devoir de critiquer son prince quand ce dernier se trompe -, ils ruinent les empires et les familles.

  • Le beau parleur revendique une compétence qu’il ne possède pas en réalité ;
  • une fois promu au poste qu’il ne mérite pas, il provoque des dégâts du fait de son incompétence ;
  • faisant tout pour conserver ce poste, il écarte le personnel compétent qui risquerait de révéler son incompétence et s’entoure de personnages comme lui.

38§. Ajoutons que le courtisan flatteur altère le jugement de son supérieur par ses flatteries de « yes man », d’homme acquiesçant à tout ce que dit son supérieur [9].

39§. Confucius et Mencius voient en l’homme affectant la vertu un danger supplémentaire : le peuple, trompé par la fausse vertu, risque d’être dégoûté de la vraie vertu, il risque de ne pas la chercher et de ne pas la reconnaître quand elle se présentera devant lui sous la forme de l’homme de qualité [10].
40§. Dans la Bible, le serpent profère la première parole mensongère qui va fausser en profondeur le jeu du monde.
Il est le plus rusé de toutes les bêtes des champs et sans doute ne voulait-il pas que l’homme et la femme dominent sur toute la terre et en particulier sur lui, s’opposant ainsi à la volonté divine : par son mensonge, il s’emploie à ruiner la relation entre le premier couple et Dieu.

41§. Ce premier mensonge inaugural consistera à déformer la parole d’interdit de Dieu.
Le mot « interdit » signifie dans le langage commun quelque chose d’arbitraire qui m’est imposé, et qui éventuellement m’empêche de déployer ma créativité, ma spontanéité, ma liberté. À y regarder de près, l’interdit présuppose que quelqu’un s’adresse à quelqu’un d’autre, un supérieur à un inférieur peut-être, mais en adressant l’interdit, le supérieur reconnaît à son subordonné la capacité de ne pas obéir, de braver / violer l’interdit – il le reconnaît comme sujet, comme personne dotée d’un certain degré de liberté. L’interdit est d’abord un « inter-dit », quelque chose que nous nous disons « entre nous » à l’intérieur d’une relation différenciée de type hiérarchique.
42§. Cette parole mensongère qui s’attaque à la relation verticale entre l’homme sur la terre et Dieu au-delà des cieux, une fois reçue par Adam et Ève, provoque une déchirure dans le tissu de la création :

  • défiance verticale envers Dieu (le couple se cache quand Dieu arrive dans le jardin pour sa promenade vespérale avec ses amis),
  • défiances successives horizontales : défiance entre l’homme et la femme (Adam se désolidarisant de sa femme, la sexualité devenant objet de pouvoir, de domination), défiance entre l’homme et la terre (l’homme doit suer pour que la terre donne son fruit).

43§. Il y a une rupture de la circulation de la vie, de l’ordre au service de la vie, et pire, la mort s’introduit dans la création, y compris la mort violente (avec le meurtre d’Abel par son frère Caïn, mais aussi avant par la mise à mort d’animaux pour vêtir Adam et Ève honteux de leur nudité respective).

44§. Dans le Nouveau testament [11], la scène originelle du livre de la Genèse se rejoue pour une autre issue avec Jésus, le champion de Dieu et des hommes.
Lui aussi sera tenté par Satan au désert, à l’orée de son ministère public alors qu’il vient d’être baptisé par Jean le Baptiste.

45§. Une parole descendue du ciel l’a alors désigné comme l’élu de Dieu : « tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, j’ai mis en toi toute ma complaisance », de même que, dans la Genèse, l’être humain avait été créé « à l’image et ressemblance de Dieu » et qu’il avait reçu une parole de bénédiction et de mission unique : « Domine sur toute la terre ».
46§. Cette fois-ci, c’est Satan et non le serpent qui tente Jésus par trois fois. Entre autres, il lui dit de se jeter du haut du Temple de Jérusalem [12] en s’appuyant sur la parole divine.

Alors le diable l’emmène dans la Ville Sainte, le place sur le faîte du temple et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t’éviter de heurter du pied quelque pierre. »

Satan altère la parole divine, non pas en la déformant comme il l’avait fait avec Adam et Ève, mais en la situant dans un contexte de mise en doute de la condition filiale de Jésus [13].

47§. Jésus résiste à ce mensonge en s’appuyant lui aussi sur la parole divine :

Jésus lui dit : « Il est aussi écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. »

48§. Il y a du jeu dans la Bible qui peut être interprétée pour produire un effet inverse de ce que Dieu veut. Jésus interprète correctement les écrits sacrés en s’appuyant sur le même corpus que Satan, mais pour une conclusion opposée.
Il le peut parce que, selon la foi chrétienne, tout son être est accordé à la volonté divine, dans l’obéissance totale et parfaite du Fils à son Père, du Christ à Dieu.
Quand Jésus entend la parole de Dieu trafiquée par le Satan, il lui restitue son sens authentique. Ce faisant, il ne laisse pas le Satan introduire un coin dans sa relation de fils à son père, contrairement à Adam et Ève qui avaient accepté la brèche opérée dans leur relation au Dieu créateur [14].


3. Une parole réajustée, rectifiée, restaurée

La cloche ayant sonné la fin du cours, cette partie n’a pas été traitée.
Rendez-vous le 26 avril 2017 pour tenter d’y répondre.


© fr. Franck Guyen op, mars 2017

[1Il existe aussi une parole venant d’en haut révélatrice par laquelle ce qui se tient en haut se communique à l’homme. Je ne suis pas certain qu’on puisse la trouver en confucianisme, la question reste posée pour le taoïsme. Dans la Bible, l’Ancien testament dit Dieu se révélant à son peuple élu, tandis que le Nouveau va même jusqu’à montrer un Dieu se disant entièrement aux hommes en son Fils dans l’incarnation.

[2Comme le mot « loi », le mot « vertu » participe d’un double registre.

  • La vertu peut désigner la qualité objective, physique de la chose qui lui permet d’atteindre sa fin : la vertu du couteau est son tranchant qui permet de couper, la vertu de l’opium est d’anesthésier. L’opium ne choisit pas d’anesthésier ou non, le couteau ne choisit pas de couper ou non.
  • La vertu de l’homme désigne la qualité d’un homme qui choisit d’agir (en actes et en paroles) conformément à sa fin, sachant qu’il pourrait choisir de ne pas faire ce choix, qu’il pourrait agir indépendamment de sa fin ou même en opposition à elle.

[3Le propos est celui d’un chrétien qui entend ce que dit le confucianisme, sans en être un expert mais disposant d’une culture générale suffisante – en tout cas on peut l’espérer

[4En disant cela, nous nous trouvons devant un problème indépassable : nous nous servons d’une catégorie spatio-temporelle : « avant », pour désigner une réalité pointée en dehors du temps et de l’espace. Ce problème est indépassable car je ne peux échapper au cercle de la représentation spatio-temporelle, étant moi-même engagé dans le temps et l’espace, totalement ou non selon que l’on croit à l’existence d’un principe spirituel, l’âme, ou non.
Nous atteignons ici les limites du langage qui se met à vibrer en atteignant la sphère du paradoxe.

[5Gen 2,16-17

[6Ps 19

[7L’auteur du livre deutérocanonique de la Sagesse en conclura au chapitre 13 que ceux qui n’ont pas reconnu Dieu sont inexcusables puisqu’ils n’ont pas entendu le message de louange des créatures, message accessible à tous. Pour l’auteur du texte sapiential, la faute est plus qu’une erreur de l’intelligence, c’est la faute morale d’une volonté faussée

[8les 5 relations : prince – sujet, père – fils, frère aîné - frère cadet, époux – épouse, ami – ami

[9Dans les Entretiens, un passage montre Confucius recommandant au prince, s’il veut devenir un bon prince pour ses sujets, de s’entourer d’authentiques serviteurs capables de le reprendre afin qu’il s’améliore

[10Les taoïstes reprocheront aux confucéens d’eux-mêmes introduire du désordre par leurs paroles -à mon avis, une part de leurs critiques s’adressent plus aux confucéens hypocrites qu’aux authentiques disciples de Confucius -.
D’après eux, les confucéens, en propageant des discours moraux (sur les vertus cardinales de la justice, des rites – décences – convenances - politesse, de l’humanité, de la sagesse), perturbent l’ordre naturel des choses

[11l’appellation vaut pour les chrétiens

[12Matthieu 4,5-7

[13Satan tentera Jésus explicitement sur sa condition filiale dans deux des trois tentations

[14La foi chrétienne considère que Jésus est le Fils unique de Dieu, engendré et non pas créé, qui, fait homme (Verbe incarné), propose aux hommes d’entrer dans cette relation de filiation, sachant qu’il s’agit d’une adoption pour les hommes. L’obéissance parfaite de Jésus exprime sa condition filiale primordiale : c’est parce qu’il est fils de toute éternité qu’il peut épouser entièrement et sans reste la volonté divine, la volonté de son Père. Pour le chrétien, plus on obéit, plus on actualise et plus on réalise ce qu’on a reçu au baptême.


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