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Le mot « secte » : un outil descriptif neutre ou un jugement de valeur négatif ?

samedi 4 février 2017 par Phap

Contenu

1. « secte » ou « pratiques sectaires » ? Le point de vue juridique
2. le point de vue de l’opinion publique : la manipulation mentale
3. la pierre de touche : le temps


[Cet essai n’a pas de prétention à dire ni le droit ni le vrai sur un sujet controversé.
Il vise d’abord et surtout à mettre en places des jalons pour poser les bonnes questions, à défaut d’apporter les bonnes réponses.]

1§. Le mot « secte » peut provoquer l’incompréhension entre ceux qui l’utilisent comme un outil descriptif neutre et ceux qui le perçoivent comme un jugement négatif.

2§. Dans le premier cas, la « secte » désigne un mouvement de nature religieuse [1] qui,

  • soit est récent,
  • -* soit, bien qu’ancien, est resté marginal par rapport aux autres offres religieuses en termes de nombre d’adhérents, de contribution à la vie culturelle ou plus généralement à la vie sociale.

3§. La secte entendue en ce sens s’oppose aux mouvements religieux bénéficiant d’une implantation ancienne et intégrés dans le courant culturel majoritaire.
– On remarquera qu’un mouvement religieux ancien et bien implanté peut devenir une secte lorsqu’il périclite et n’a plus qu’un impact marginal sur la société.
On remarquera aussi que de soi, le sens du mot « secte » décrit ici n’entraîne pas de jugement de valeur, il est seulement descriptif.

4§. Par contre, le mot « secte » devient négatif quand il sert à dénoncer un mouvement religieux pour atteinte à l’intégrité des biens, des personnes, des familles, des sociétés.

  • Le mouvement se verra reprocher de manipuler abusivement ses membres, d’utiliser des techniques de conditionnement.
  • On accusera les dirigeants du mouvement de chercher d’abord leur profit personnel, d’abuser de la confiance des membres du mouvement en leur mentant : les beaux discours, les belles paroles, les grandes exhortations seraient contredites par le comportement réel des dirigeants, comportement qu’ils dissimuleraient ou travestiraient sous des considérations religieuses.
  • Ces dirigeants seraient au mieux des escrocs qui vendent un produit de type religieux auquel ils font semblant de croire, au pire ce seraient des personnes déséquilibrées entrainant leurs adeptes dans leur perception religieuse délirante.

5§. La situation se complique quand on sait que des associations anti-sectes sont apparues dans l’opinion publique. Elles regroupent des familles dont un membre a adhéré à la « secte » et/ou des anciens membres devenus hostiles.
En réaction, des mouvements anti-anti sectes ont été constitués par des chercheurs en science religieuse et aussi par des mouvements religieux.

6§. Selon nous, l’argument fondamental de ces derniers est qu’il n’existe pas de techniques permettant de changer fondamentalement les valeurs et la personnalité de base d’un être humain : on peut le décérébrer, le réduire à l’état de loque humaine, mais on ne peut pas changer son cerveau pour le remplacer par un autre (pour parler en image).

Selon eux, si nous avons bien compris, l’adepte croit parce qu’il veut croire, il change du tout au tout parce qu’il veut changer, il commet au nom du mouvement des actes éventuellement criminels, mais volontairement.
D’après eux, on ne peut donc pas accuser un mouvement religieux de conditionner ou de manipuler abusivement ses adeptes.

7§. L’autre argument fondamental des anti-anti sectes, correspond au versant positif du premier : pour eux, tout citoyen est libre de choisir ce qu’il veut croire, d’adhérer au mouvement religieux de son choix et d’y rester, même si, ce faisant, il adopte des comportements et des discours en dehors du courant culturel majoritaire ou contre lui. Pour eux, les mouvements anti-sectes attentent à la liberté religieuse et à la liberté tout court en accusant tel ou tel mouvement d’être une « secte ».

8§. Les anti-anti sectes considèrent que le mot de secte ne devrait pas être employé et ils demandent que l’on parle de « nouveau mouvement religieux  » (NMR), ce qui permet de rendre compte des nouveaux arrivés sur le marché religieux sans les stigmatiser d’office.
Notons que le concept de NMR ne rend pas cependant pas compte des anciens acteurs traditionnels de la scène religieuse qui périclitent et deviennent marginaux.

9§. Essayons de développer cette vue d’ensemble.


1. « secte » ou « pratiques sectaires » ? Le point de vue juridique

- Nous n’avons pas de compétence juridique, ce qui suit peut exiger des compléments ou des corrections. Ce chapitre vise à poser des jalons, quitte à ce que ces jalons soient déplacés au fur et à mesure de l’exploration du sujet. -

10§. Du point de vue juridique, le concept de secte ne semble pas pertinent : dans un État de droit fondé sur une constitution garantissant la liberté religieuse, l’autorité se refuse à se poser la question de la validité des doctrines, des pratiques et de l’organisation interne des mouvements religieux : ceux-ci peuvent exister, proposer des doctrines, des rituels, une hiérarchie interne, vendre et acheter, diffuser leurs idées, en bref agir dans l’espace public, du moment qu’ils respectent la loi.

11§. Si l’État ne sanctionne pas le mouvement religieux en tant que personne morale religieuse, il sanctionnera ses membres lorsqu’ils commettent des crimes punis par la loi. Ils ne seront pas jugés sur leur appartenance religieuse mais sur les actes qu’ils auront commis.
La coloration religieuse du crime ne constituera pas le chef d’accusation qui portera sur la nature délictueuse de l’acte commis : enlèvement, séquestration, vol, meurtre, viol, escroquerie, fraude fiscale, abus sur personnes en état de faiblesse, etc…

12§. La qualification d’un mouvement religieux comme « secte » ne semble donc ni pertinente ni utile dans le cadre juridique d’un État de droit constitutionnel garantissant la liberté religieuse et soucieux de préserver l’ordre public.

13§. On pourra préférer la qualification de « mouvement à dérive / pratique sectaire » à celle de « secte ».

  • Elle permet de ne pas stigmatiser les mouvements religieux récents ou marginaux.
  • Elle permet aussi de prendre en compte le fait que des mouvements religieux traditionnels, reconnus par l’opinion publique, peuvent abriter en leur sein des groupes à pratiques « sectaires ».

14§. Le problème est déplacé, mais il reste le même : qu’est-ce qui ressort de la pratique sectaire et qu’est-ce qui n’en ressort pas ?

15§. Là encore, du point de vue juridique, il nous semble qu’il suffisant de parler de pratiques criminelles.
Cela suffit pour enclencher une procédure légale, sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter la coloration religieuse inhérente à l’adjectif « sectaire » : en quoi une motivation religieuse aggraverait-elle ou atténuerait-elle la gravité du crime du point de vue pénal ? en quoi une instance juridique serait-elle qualifiée pour se prononcer sur une argumentation religieuse ?


2. le point de vue de l’opinion publique : la manipulation mentale

16§. Quand on sort du cadre purement légal, au niveau du langage commun et de la vie sociale, la situation semble plus complexe.
Ainsi des familles disent leur souffrance d’avoir un de leurs membres entrer dans une « secte » :

  • mon fils n’est plus le même, ses valeurs, son comportement, sa façon de vivre, son discours, son alimentation, sa façon de s’habiller ont changé du tout au tout ;
  • il ne parle que du mouvement et de son dirigeant, il mène une propagande pour faire entrer ses proches dans le mouvement ;
  • il a quitté son emploi, liquidé ses biens au profit du mouvement et il est entré dans une communauté ;
  • -* il a rompu tout lien avec sa famille, avec ses amis ;
  • il se soigne en utilisant les pratiques médicales propres à son mouvement religieux et il refuse éventuellement les soins de la médecine classique, mettant ainsi sa vie en danger, il interdit à ses enfants de voir leurs grands-parents parce qu’ils ne font pas partie du mouvement, etc...

17§. Les anti-anti-sectes rétorqueront que la personne est libre d’adopter un style de vie qui choque sa famille et que les familles n’ont pas le droit de contraindre leurs enfants devenus majeurs.
Ils signaleront que, dans le cadre de traditions religieuses respectables, des personnes quittent le style de vie social standard pour en adopter un autre plus rare (monachisme bouddhiste ou chrétien par exemple) sans que, pour autant, les familles crient à la secte.
Ils rappelleront aussi que les grandes traditions religieuses proposent à l’envi des exemples de personnes converties ayant changé du tout au tout sans que l’on parle de lavage de cerveau ou de manipulation mentale.
Ni le changement radical de la personnalité ni le positionnement anti-conformiste ne suffisent donc selon eux pour qualifier négativement un mouvement religieux.

18§. Les familles peuvent cependant considérer que l’adepte a été manipulé, conditionné, endoctriné ; elles soutiendront que le mouvement religieux – la « secte » - a vampirisé sa victime, l’a exploité financièrement, soumis à des traitements psychiques et physiques destructeurs – éventuellement contre le témoignage de la victime qui niera avoir été lésée ou trompée, contre aussi l’affirmation des dirigeants comme quoi l’adhérent est entré librement dans le mouvement et qu’il peut en sortir tout aussi librement.

19§. Les familles parlent de lavage de cerveau. Mais existe-t-il des techniques pour déprogrammer – reprogrammer le cerveau ?

  • S’il s’agit de faire table rase de la personnalité et d’en construire une autre à la place, il semblerait que cela ne soit pas possible en l’état actuel de la science.
  • Par contre, je dirais qu’il est possible de déplacer le système de valeurs qui détermine le jugement et donc le comportement de la personne : suite à un travail à la fois sur l’intellect et l’affectif de la personne, en utilisant en parallèle la pression du groupe, il est possible d’amener certaines personnes – mais pas toutes - à considérer comme désirables ou vraies certaines choses qu’elles considéraient auparavant comme mauvaises ou fausses – certaines choses mais pas toutes, dans un contexte donné mais pas dans tous les contextes – et inversement [2].

Ainsi, il sera possible d’amener certaines personnes à commettre des actes dommageables pour elles-mêmes ou pour d’autres alors qu’elles ne les auraient pas commis avant leur entrée dans le mouvement.

20§. Cela dit, les techniques de manipulation ne sont pas le propre des mouvements religieux, elles font partie de la panoplie commune à toute l’humanité et elles sont mises en œuvre dans tous les domaines de la société : pour vendre tel produit, pour faire voter pour tel candidat, pour décider où la famille ira en vacances, etc..
La question sera de savoir quand ces techniques de manipulation deviennent nocives.

21§. On pourrait dire qu’une manipulation est nocive quand l’intention du manipulateur est de maximiser son intérêt propre au détriment des autres, quand la morale et la décence élémentaires sont enfreintes, quand la manipulation attente à la dignité et à la liberté de la personne.

22§. Comme nous n’avons pas accès directement à la conscience du manipulateur, il est difficile de déterminer les intentions réelles du manipulateur, d’autant plus qu’il peut s’être auto-convaincu d’agir pour le bien de sa victime.

  • Personnellement, nous considérons que l’auto-persuasion n’est jamais totale et qu’il y a toujours un recoin dans la conscience du manipulateur qui échappe au badigeonnage de l’auto-justification.
  • Par ailleurs, nous considérons que la réalité objective ne se réduit pas à sa perception subjective par un individu : nous sommes responsables des conséquences de nos actes devant nos pairs et ces conséquences ont leur consistance propre indépendamment de ce que nous voulions faire ou ne pas faire, de ce que nous croyions juste ou pas juste.

23§. Nous considérons aussi qu’il existe une morale et une décence élémentaires communes à toute l’humanité qui ne dépendent ni des lieux ni des temps ni des cultures.
Elles se déclinent dans des lois universelles qui se résument en un mot : l’exigence de réciprocité.
L’injonction de ne pas faire à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse est pour nous une injonction universelle qui relève de l’exigence morale de réciprocité.


3. La pierre de touche : le temps

24§. La réflexion sur le fait religieux sectaire nous a amenés à emprunter à plusieurs registres : le juridique, l’économique, le politique, le psychologique.
La discussion a permis de poser un certain nombre de questions et de repères pour le positionnement du fait sectaire dans l’espace religieux.

25§. Le point de vue juridique est clair : y-a-t-il ou non infraction à la loi civile, commerciale ou pénale ? La qualification religieuse n’entre pas en ligne de compte, du moins dans un État de droit garantissant la liberté religieuse inscrite dans la constitution.

26§. Le point de vue social est moins évident : le mouvement religieux auquel adhère mon fils est controversé, les media encensent le mouvement et son dirigeant ou elles les dénoncent vigoureusement, des procès sont en cours de jugement ou ont déjà été prononcés, l’opinion publique est partagée. Que penser ? Faut-il renoncer à émettre un jugement de valeur ?

27§. Les anti-anti sectes rappellent que les mouvements religieux reconnus et ayant pignon sur rue d’aujourd’hui ont eux aussi été qualifiés de sectes à leur début : ils ont rencontré l’hostilité d’une partie de l’opinion, on les a accusés de ruiner la société, la famille, leurs fondateurs ont été critiqués, leur croyance tournée en dérision.

28§. Je crois que les anti-anti-sectes ont raison de refuser la stigmatisation par l’opinion publique d’un mouvement religieux sous prétexte qu’il propose un style de vie, des croyances, différents.
Mais je crois qu’il est possible et nécessaire d’évaluer la nocivité et ou au contraire l’impact bénéfique des mouvements religieux, tant du point de vue de la société que de l’individu.

29§. Pour cela, je dirais qu’il faut prolonger la critique historique : les mouvements reconnus ont supporté l’épreuve du temps, les bienfaits qu’ils ont apporté à la société ont fini par changer l’opinion publique qui a accepté de les intégrer dans le courant culturel majoritaire tandis qu’eux-mêmes s’adaptaient à ce courant. C’est le temps qui avérera la qualité de ce qui se joue dans un mouvement religieux quel qu’il soit.

30§. L’adage religieux porte ici : «  c’est à ses fruits qu’on reconnaît l’arbre bon de l’arbre mauvais [3] ».

31§. L’escroc et l’illuminé ne portent pas sur leur front l’inscription « escroc » ou « illuminé », ce serait trop facile.
Le discernement se fera non pas en cherchant à savoir si ce que dit le maître de vie est vrai ou faux, en restant dans le registre des idées, de la vérité intellectuelle, mais en passant au registre du concret, de l’existence en compagnie du maître, en l’accompagnant jour après jour et en voyant comment dans le temps les effets de ses paroles se maintiennent :

  • feu de paille ou vrai feu qui réchauffe et traverse la nuit ? trip génial accompagné de sensations d’atterrissage désagréables ou mélodie tranquille qui se fait entendre sans violence jour après jour ? lumière trafiquée avec occultation des endroits sombres, ou lumières et ombres assumées dans la confiance ?
  • sensation d’être forcé, de se forcer, d’être en permanence en surrégime, en auto-exaltation, ou sentiment d’avoir trouvé ce que l’on cherchait, d’être à sa place, sans effort, naturellement, dans une tranquille évidence ?
  • du plaquage, du superficiel, du clinquant, ou du massif, du nourrissant, du sérieux ? de la séduction autocentrée ou de l’amour désintéressé oublieux de soi ?

32§. Le propos politique d’Abraham Lincoln (1809-1865), seizième président des États-Unis, peut aussi s’appliquer ici :

« On peut tromper tout le monde un peu de temps, on peut tromper un peu de monde tout le temps, mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps ».
You can fool all the people some of the time, and some of the people all the time, but you cannot fool all the people all the time”.

33§. Petit dialogue entre un parent et son enfant entré dans un mouvement religieux :
- « Mon fils, je ne comprends pas ton choix mais je le respecte. Dis-moi seulement si tu es heureux, cela seul compte pour moi ».
- "Oui, je le suis."
- "Tu as ma bénédiction, mon fils."
Un an plus tard.
- « Mon fils, es-tu heureux de ton choix ».
- "Oui, je le suis."
Dix ans plus tard.
- « Mon fils, es-tu heureux de ton choix ».
- "Oui, je le suis."
….
[à vous de continuer l’histoire]


Merci de votre attention.


© Fr. Franck Guyen op, février 2017

[1encore faudrait-il préciser ce qu’est une nature religieuse. Nous pouvons considérer en première approximation que nous savons de quoi il s’agit.

[2Il est entendu que la personne garde par contre les notions fondamentales de bien et de mal, de désirable et d’indésirable, il est aussi entendu que cette altération du jugement, toujours relative, est provisoire et qu’elle s’effacera si elle n’est pas régulièrement entretenue

[3la citation longue de l’évangile de Matthieu 7,15-20 dans la TOB (traduction œcuménique biblique)

« Gardez-vous des faux prophètes, qui viennent à vous vêtus en brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur un buisson d’épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l’arbre malade produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez."


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