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Quand le refus de la modernité se combine avec les intérêts géopolitiques

samedi 3 septembre 2016 par Phap

Voir aussi Proposition de repères contre la confusion et l’amalgame


[J’ai rédigé cet article en tant que chercheur en science des religions et en tant que citoyen d’un pays que j’aime, la France.
Je ne prétends à aucune expertise en islamologie ou en géopolitique, j’ai conscience que la question du terrorisme demande des compétences pluri-disciplinaires qui m’échappent, mais je crois utile de participer au débat actuel en apportant ma modeste contribution : après tout, l’océan est fait de gouttes d’eau.
L’article a été inspiré par le billet (en anglais) de Ross Douthat dans l’édition internationale du New York Time du 6 août 2016. Il n’engage que son auteur.
]


Table des matières


1§. J’ai appris à Tôkyô au Japon l’assassinat du père Jacques Hamel le 26 juillet 2016, alors qu’il célébrait la messe à Saint-Étienne-du-Rouvray, par des Français se revendiquant de l’État islamique. Les bras m’en sont tombés face à un acte aussi – comment dire – minable ?

2§. Je voudrais revenir sur ce sujet sensible en suivant le pape François qui, comme ses prédécesseurs, se refuse à entrer dans le piège tendu par les islamistes : nous ne sommes pas dans une guerre de religions avec d’un côté le croissant musulman et de l’autre la croix chrétienne - ce serait trop simple.
Selon moi, il s’agit plutôt d’un conflit « asymétrique » déclaré par un intégrisme armé politico-religieux musulman sunnite qui ne supporte aucune autre vision du monde que la sienne :

  • il rejette l’idéologie moderne dont il adopte pourtant la technicité [1]
  • il veut imposer sa tutelle à tous les autres credo religieux qu’il considère comme attentatoires à la vérité et à la majesté divine ;
  • à mon avis, il réserve le gros de sa détestation à l’autre confession musulmane – un récent attentat dans la ville sainte chiite de Kerbala (Irak) vient de faire 40 morts - qu’il entend non seulement subordonner comme les autres religions, mais même supprimer.


1. Le pseudo-ennemi et le vrai ennemi de l’intégrisme armé musulman

3§. Les intégristes armés islamistes prétendent attaquer l’Occident « croisé » chrétien. J’ai un peu de mal à voir dans la France laïque sécularisée et ses 4% de pratiquants la chrétienté croisée du Moyen-Âge.

4§. À mon avis, fondamentalement les intégristes armés islamiques font partie de ce mouvement de réaction contre la modernité qui traversent aussi bien l’hindouisme, le bouddhisme et le christianisme que l’islam.

5§. Or la modernité a certes apporté des maux mais aussi des valeurs universelles auxquelles l’humanité ne renoncera pas :

  • l’être humain est porteur de droits qui doivent être respectés, quels que soient sa race, son genre, sa classe sociale de naissance,
  • il / elle ne doit pas faire l’objet de discrimination liée à sa race, son genre, sa classe sociale de naissance,
  • il / elle doit avoir le droit de choisir son éducation, sa religion, son métier, son conjoint, l’endroit où il habite,
  • il / elle doit pouvoir exprimer son opinion et s’informer d’autres opinions,
  • il / elle doit pouvoir participer à la vie politique de son pays individuellement et au travers d’associations fondées librement.

Les conflits entre les droits dans la vie publique se règlent dans le cadre du débat, éventuellement en cour de justice, encadré par un État de droit démocratiquement élu qui dispose exclusivement du pouvoir de contrainte et de la violence armée.

6§. La modernité a produit ces valeurs en dissociant le politique du religieux, le politique s’émancipant de la tutelle religieuse pour réaliser sa fin propre, qui est non pas de faire entrer au Paradis la communauté croyante, mais de faire en sorte que les hommes qui habitent le pays prospèrent en paix sans avoir à redouter l’invasion étrangère ni la guerre civile, avec des différences qui jouent à l’intérieur d’un pacte de vivre-ensemble commun qui a force de loi et qui a été élaboré dans le débat non-violent.

7§. Une seule contrainte dans ce cadre politique moderne : les droits de chacun doivent s’exercer dans le respect des autres, eux aussi porteurs des mêmes droits. C’est l’exigence de réciprocité : fais aux autres ce que tu veux que les autres te fassent.

8§. L’islam, comme tant d’autres religions traditionnelles, doit évoluer pour répondre aux requêtes que je crois légitimes de la modernité, et je ne doute pas qu’il a les ressources pour cela, même si l’absence de hiérarchie au sein de l’islam d’obédience sunnite ne facilite pas la tâche.
[Réciproquement, - la réciprocité est ici une question essentielle - la modernité doit évoluer en fonction des critiques légitimes que lui adressent les traditions religieuses, dont l’islam, et je crois qu’elle aussi a les ressources pour cela].

9§. La réaction intégriste, de quelque bord religieux qu’elle soit, hindou, chrétien, musulman, refuse l’obstacle, elle rejette le monde moderne, parfois de manière violente, au nom d’un passé idéalisé.

La réaction intégriste projette dans le passé le rêve

  • d’un territoire débarrassé des incroyants et des mécréants,
  • où la communauté serait unanimement croyante sous la houlette d’un gouvernement très pieux qui veillerait à ce que la foi et les mœurs à l’intérieur soient conformes à la Loi divine et qui imposerait le respect aux autres nations (toutes incroyantes ou mécréantes bien sûr).

rêve qu’elle entend réaliser dans le futur sous la forme d’un "néo-califat" pour l’intégrisme sunnite.

10§. Cette intolérance à la différence, ce fantasme d’un monde uniforme expliquent la violence exercée contre les Occidentaux, mais aussi celle toute aussi grande sinon plus exercée contre les musulmans d’obédience chiite.
Ce dernier aspect est sans doute renforcé par l’arrière-plan de l’affrontement entre l’Iran (majoritairement chiite) et les pays du Golfe (majoritairement sunnites) emmenés par l’Arabie Saoudite, ce qui permet sans doute aux intégristes armés musulmans de se financer par les « pétrodollars ».

11§. Ces mêmes pétrodollars aident sans doute à la diffusion de l’intégrisme musulman dans des pays musulmans d’obédience sunnite, quelquefois avec la complicité de pays occidentaux tellement drogués au pétrole qu’ils ferment les yeux sur la propagande anti-Occident et anti-modernité.


2. Le pseudo-ennemi de la France

12§. Vu ce qui précède, je crois que ce serait une erreur de considérer que les musulmans en France sont en guerre contre la France.
Mon épicier musulman en bas de chez moi accepte le pacte républicain et il a élevé ses enfants dans la foi musulmane tout en leur inculquant le respect des autres façons de vivre et de croire françaises.

13§. Ce serait aussi une erreur à mon avis d’entrer dans des discussions sans fin à propos d’une supposée propension de l’islam à la violence plus grande que dans d’autres religions en se fondant sur la personnalité du fondateur, sur l’histoire de l’islam et sur les passages violents dans le Coran.
Certes, il n’est pas question de verser dans l’angélisme et la naïveté, l’islam présente des aspects de violence indéniables que nous devons pouvoir librement regretter et critiquer, - comme on le fait d’ailleurs pour d’autres religions et d’autres idéologies -, mais nous n’avons pas le droit d’occulter les aspects très forts d’appel au respect et à la paix, ainsi qu’à la conversion intérieure qui retentissent dans ce même Livre, aspects de paix qu’on retrouve dans l’histoire de l’islam et dans des figures de croyants musulmans, humbles ou célèbres.

14§. Au final pour moi, la lecture, violente ou pacifique, dépendra du lecteur et non pas du livre, donc ne disons pas que l’islam est intrinsèquement violent (ni, excès inverse, qu’il ne contient pas de violence).
S’il faut dire qu’il y a quelque chose qui est intrinsèquement violent, alors je dirais que c’est la nature humaine capable de justifier ses instincts de meurtre, de viol, de possession à partir de n’importe quel discours humain, religieux, politique, scientifique, etc…

[Je rappelle ma thèse selon laquelle aucune réalité humaine n’est étanche au mal et à la perversion, et donc qu’aucune tradition religieuse, en tant que discours humain, n’échappe à une ambivalence qui fondamentalement est celle de l’être humain].
[Voir Les religions facteur de paix ou de violence - Du "eux comme nous" au "nous contre eux" ]

Merci de votre attention.


© Fr. Franck Guyen op, septembre 2016

[1Mais l’utilisation de la technologie moderne peut-elle se faire indépendamment des valeurs modernes qui l’ont rendue possible ? La réaction intégriste, de quelque religion qu’elle se revendique, elle qui se veut un retour par delà la modernité, serait alors structurellement porteuse de ce qu’elle rejette dans son discours ? Son projet serait alors fondamentalement vicié et condamné à l’échec : le "rétro" ne peut qu’aboutir à du "néo", qu’on le veuille ou non ?
Voir en ce sens ce qu’écrit Marcel Gauchet, par exemple dans "Un monde désenchanté ?" aux éditions de l’Atelier, 2004, 254 p.
Si nous avons bien compris, Marcel Gauchet considère que les intégrismes, quelque soit leur religion de référence, sont des produits de la "sécularisation" ; paradoxalement, ils achèvent de détruire les héritages traditionnels de leur société alors même qu’ils prétendent les restaurer.
Marcel Gauchet rappelle par ailleurs que les sociétés traditionnelles doivent intégrer la "sécularisation" sur une période de temps courte alors que l’Occident a eu plus de temps pour ce faire.


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