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Proposition de repères contre la confusion et l’amalgame

samedi 27 août 2016 par Phap

[J’ai rédigé cet article en tant que chercheur en science des religions et en tant que citoyen d’un pays que j’aime, la France.
Je ne prétends à aucune expertise en islamologie ou en géopolitique, j’ai conscience que la question du terrorisme demande des compétences pluri-disciplinaires qui m’échappent, mais je crois utile de participer au débat actuel en apportant ma modeste contribution : après tout, l’océan est fait de gouttes d’eau.
L’article a été inspiré par le billet (en anglais) de Ross Douthat dans l’édition internationale du New York Time du 6 août 2016. Il n’engage que son auteur
.]


Voir aussi Quand le refus de la modernité se combine avec les intérêts géopolitiques


Table des matières


1. "J’ai appris à Tôkyô au Japon l’assassinat..."

1§. J’ai appris à Tôkyô au Japon l’assassinat du père Jacques Hamel le 26 juillet 2016, alors qu’il célébrait la messe à Saint-Étienne-du-Rouvray. Les bras m’en sont tombés face à un acte aussi – comment dire – minable ?

2§. J’étudie le phénomène sectaire et pour moi, nous sommes en face d’une secte avec tout ce que cela comporte de déni de la réalité au profit d’une construction idéologique totalitaire qui étouffe tout sentiment humain, tout bon sens, qui ne supporte aucune contradiction - en l’occurrence ici une secte islamiste d’autant plus redoutable qu’elle bénéficie de moyens financiers (pétrodollars ?) conséquents et qu’elle pratique l’amalgame historique, politique, et bien sûr religieux.

3§. Les frères japonais m’ont demandé comment réagissait la France face à la vague de violence qui la secoue depuis un an et plus.
Je leur ai dit que les Français continuaient de vivre, qu’ils ne se laissaient pas dicter leur comportement par la peur et la violence. Je leur ai dit que la France était un pays fort qui l’emportera au final sur ses ennemis.
J’avoue être fier de mon pays qui sait rester digne face aux fauteurs de guerre et ne pas succomber aux instincts primaires de la peur et de la haine aveugle.

4§. Je voudrais revenir sur ce point en suivant le pape François qui, comme ses prédécesseurs, se refuse à entrer dans le piège tendu par les islamistes.


2. "Oui, il y a une guerre qui se joue..."

5§. Oui, il y a une guerre qui se joue, oui, il y a des ennemis, mais non ce n’est pas la guerre de la croix chrétienne contre le croissant musulman, non, l’ennemi de la France n’est pas l’épicier musulman en bas de chez moi qui élève ses enfants pour qu’ils mènent une vie heureuse de citoyens français, ni le coiffeur musulman au coin de la rue qui vient d’investir dans le décor de son salon de coiffure pour qu’il soit plus lumineux, ni le serveur tunisien qui me sert le couscous le soir après mes cours à Lille et qui travaille dur pour payer son loyer tout en s’occupant de sa femme gravement malade.
Ce n’est pas non plus la docteur maghrébine qui soigne mon père et dont je suppose qu’elle est musulmane mais cela n’a strictement aucune influence sur ce que je pense d’elle.

5a§. Oui, il y a une guerre que la France doit mener, mais je pense qu’elle n’est pas contre la religion musulmane ni contre les croyants musulmans : elle est contre une organisation armée religieuse à visée politique amalgamant politique, histoire et religion musulmane. De la religion musulmane, cette organisation armée ne retient que les aspects violents (il y en a, pas de naïveté s’il vous plaît) et ignore les aspects pacifiques (il y en a aussi, pas de parti-pris s’il vous plaît).

6§. Non, je crois qu’il s’agit d’une guerre menée par une frange musulmane opposée non pas à la religion chrétienne comme elle le prétend mais à l’idéologie moderne et à son vecteur originel, l’Occident.
Ils rêvent d’un néo-califat, c’est-à-dire la restauration d’un passé idéalisé qui n’a en fait jamais existé et qu’ils opposent à une modernité assimilée à l’Occident, lui-même assimilé à une Chrétienté tout aussi fantasmée et tout aussi irréelle que leur version (post-moderne) du califat.

7§. L’amalgame modernité (idéologie) – Occident (géographie) – Chrétienté (théologico-politique) permet de dresser la figure d’un bouc-émissaire accusé de tous les maux contre lequel on peut mobiliser les ressources de la violence verbale et physique.

En accusant les autres, l’extérieur, on évite de se poser des questions dérangeantes sur soi-même, sur sa propre responsabilité dans les malheurs qui arrivent, on évite de se remettre en question comme l’exige la prise au sérieux de la critique moderne.
Mais c’est retarder l’échéance qui est inéluctable à mon avis.

8§. Je crois en effet que le combat contre la modernité et les valeurs qu’elle porte [1], ce combat est un combat d’arrière garde qui ne peut qu’échouer : l’humanité a goûté aux avancées [2] de la pensée libérale et elle ne voudra pas y renoncer (étant entendu par ailleurs que cette même pensée libérale comporte des excès qu’il convient de corriger par le débat, pas par la violence d’une minorité qui veut imposer sa vision particulière au reste de la société et du monde).

9§. [J’ai parlé d’une frange musulmane, il faudrait préciser sunnite. Cette frange mène un combat sur deux fronts :

  • contre l’ennemi de l’ « extérieur », le « croisé », mais aussi
  • contre l’ennemi « intérieur », le faux frère, le faux musulman (d’après eux), à savoir le musulman chiite.

S’exprime ici à nouveau la même intolérance, la même incapacité à vivre la différence autrement que sur le mode de la domination et de l’exclusion.
En Occident, nous sommes moins sensibles à ce second front, à tort à mon avis car cela nous rappellerait que nous ne sommes pas en guerre contre LES musulmans comme des manipulateurs voudraient nous le faire croire.]


3. "Oui, j’entends tout ce qui se dit depuis des siècles contre...

10§. Oui, j’entends tout ce qui se dit depuis des siècles contre la religion musulmane et contre son fondateur, mais pour moi, il est impossible que ce fondateur n’ait pas été un authentique chercheur de l’absolu, il est impossible qu’une religion qui compte actuellement plusieurs centaines de millions d’adeptes, qui a inspiré des cultures, des œuvres d’art superbes, qui a permis à tant d’hommes et de femmes, humbles comme puissants, de donner du sens à leur vie et à leur mort, et ce pendant plus d’un millénaire, il n’est pas possible qu’une telle religion puisse se réduire à un discours de violence et à des individus vociférant et haineux.

11§. Ici, je ne me place pas au niveau des idées, des discours idéologiques, des interprétations systèmatiques, mais de l’histoire concrète et du bon sens.
Si l’on veut se placer sur le plan idéologique, je dirais que toute doctrine religieuse, et pas seulement l’islam, peut donner lieu à des lectures pacifiques ou des lectures guerrières, tout simplement parce qu’elle se dit dans des mots, une langue, une culture une histoire qui sont ambivalentes, qui ne peuvent qu’être ambivalentes parce que rien de ce qui relève de ce monde n’est totalement étanche ni au mal ni à la perversion.

[Voir Les religions facteur de paix ou de violence - Du "eux comme nous" au "nous contre eux" ]


4. "Oui, j’entends les cris des exilés ... "

12§. Oui, j’entends les cris des exilés chrétiens spoliés, humiliés, violentés et pourchassés par des musulmans dans leur pays – par DES musulmans, pas par LES musulmans. Oui, j’entends quand l’un ou l’autre d’entre eux dit comment un voisin musulman avec lequel il entretenait de bonnes relations, en lequel il avait toute confiance, s’est mué du jour au lendemain en menteur, en exploiteur, en spoliateur.

J’entends ce que disent mes frères chrétiens d’Orient dans leur souffrance, oui, ils ont été victimes de musulmans injustes, intolérants en Irak, en Syrie ou ailleurs, oui, leur appel à la justice est légitime mais non, l’essence du message musulman ne se réduit pas à la violence, le mensonge, la spoliation ou la conquête violente.

13§. Alors non, nous sommes en France et non en Irak ou en Syrie, non, nous ne sommes pas naïfs comme cela se dit trop souvent et je me sens insulté quand j’entends cela, non, la France n’est ni l’Irak ni la Syrie et nous réglons nos différences religieuses en France autrement que sur le mode du gagnant – perdant, dominant – dominé, fort – faible (merci la laïcité entendue au bon sens du terme, ce produit de la modernité).

14§. De même que nous n’avons pas à rejouer la guerre d’Israël en France, de même nous n’allons pas rejouer la guerre d’Irak en France : le juif en France est français, le musulman en France est français, et nous réglons nos désaccords par le débat, éventuellement en cour de justice, mais toujours dans le cadre d’un État de droit.

15§. De même que celui qui attaque verbalement ou physiquement un jeune juif à la sortie d’une école juive à Paris parce qu’il est juif, celui-là s’attaque à un Français ou à un hôte de la France, - de même, celui qui s’en prend à mon épicier musulman ou à ses enfants s’en prend à un de mes concitoyens ou à un de mes hôtes – il s’en prend à mon pays, il s’en prend à ma communauté, il s’en prend à moi.


5. "Alors oui, nous faisons partie de pays riches drogués au pétrole..."

16§. Alors oui, nous faisons partie de pays riches drogués au pétrole, ce qui les a amenés sans doute (je ne suis pas un expert en géopolitique) à fermer les yeux sur un discours anti-modernité et anti-occidental qui s’est développé à partir du Golfe persique pour s’étendre un peu partout, oui, nous avons pu intervenir dans des pays étrangers en soutenant les dirigeants qu’il ne fallait pas, en déstabilisant des pays parce que nous jouions aux apprentis-sorciers sans comprendre les équilibres des pays dans lesquels nous intervenions de manière musclée (voir l’Irak pour ne parler que des États-Unis), oui, nos dirigeants politiques ont pu commettre des erreurs sur le plan de la politique intérieure, oui, ils n’ont peut-être pas su gérer une frange du monde musulman qui veut que la France s’adapte à elle et non l’inverse,

- mais non, l’État de droit qu’est la France a les moyens – je le crois, je veux le croire – de régler cette question dans le cadre du droit et du bon sens de la population française, un bon sens qui a été formé sur la durée.

Cela suppose le courage de s’opposer aux pentes faciles de la démagogie, de l’appel aux instincts de base du système reptilien [3], cela suppose de dépasser des schémas idéologiques anti-racistes, anti-impérialistes et anti-colonialistes qui avaient du sens mais qui sont devenus obsolètes au XXIe siècle.

Cela suppose une classe d’hommes politiques et de hauts fonctionnaires d’État qui sont d’authentiques serviteurs du bien commun et de la vie commune avec une vraie vista – une vraie vision

  • de ce qu’il faut faire au niveau national pour que les Français soient heureux de vivre ensemble sur le même sol avec des différences qui jouent à l’intérieur du pacte républicain – et
  • de ce qu’il faut faire au niveau international – la realpolitik n’étant pas nécessairement synonyme d’égoïsme national, de soutien inconditionnel à des gouvernements corrompus ni de maintien de structures d’exploitation injustes des ressources d’autres pays.

17§. Oui, c’est ma conviction, la France est un grand et beau pays animé par de grands idéaux universels qu’il a pu trahir par le passé mais qui continuent, je le crois, je veux le croire, de l’animer.
La façon dont la France traversera l’épreuve le confirmera, j’en suis sûr.
C’est ce que j’ai voulu dire à mes frères japonais, c’est ce que j’ai voulu dire ici.

Merci de votre attention.


© Fr. Franck Guyen op, août 2016

[1les droits de la personne, l’égalité en droits des hommes quelle que soit leur race, leur genre, leur situation sociale de naissance, leur appartenance religieuse, la liberté d’opinion, de presse, d’éducation, la libre circulation des personnes, des biens et des idées, la démocratie, la culture de débats pour aboutir au consensus, la séparation de la politique et de la religion et plus généralement l’autonomie des champs de la pensée par rapport à la religion

[2je crois au progrès de la conscience humaine et de l’histoire humaine

[3la partie primaire du cerveau responsable des instincts – peur, nutrition, reproduction, agression


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