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Le taoïsme spéculatif - Ce qu’en dit La Voie et sa Vertu de Lao Zi

vendredi 8 avril 2016 par Phap

Table des matières


1§. Nous avons présenté le taoïsme en l’analysant comme une « boite noire » [1] : nous l’avons confronté au confucianisme et nous avons vu comment il réagissait à cette stimulation extérieure, sans vraiment regarder comment il était constitué en interne.
Nous allons adopter maintenant une démarche d’analyse systémique de type « boite blanche », autrement dit nous allons ouvrir la boite et regarder les concepts fondamentaux du taoïsme pour voir comment ils fonctionnent ensemble.


1. Les concepts du taoïsme spéculatif


2§. Voyons les concepts génériques du taoïsme.

  • Le taoïsme utilise le terme général de Voie, de Dao, dans un sens précis, technique, celui d’un principe métaphysique, ce qui se tient à l’origine de toutes les choses, générateur de toutes les différences alors que lui-même est indifférencié.
  • Le Dao en lui-même est ineffable, insondable, mais on peut parler de ses effets, de son efficacité, de sa Vertu.
  • Dans le monde de Ciel – Terre –Homme, tout ce qui se trouve a une « nature » : un potentiel qui peut s’exprimer si on le laisse faire, si on ne s’ingère pas (« non agir »).
  • Quand la nature s’exprime, elle est mue par elle-même, en elle-même elle trouve les ressources qui la font changer : "spontanée". L’idée est d’arriver à exprimer spontanément sa nature, par-delà les artifices culturels qui le parasitent.
  • Le « souffle » renvoie à une énergie, une puissance immatérielle qui traverse tout et emmène tout : souffle cosmique, souffle vital interne, et le souffle de la respiration, inspir, expir sans lequel il n’y a plus de vie.
  • La visée ultime du taoïste est le saint homme, capable de chevaucher les nuages, de descendre dans les royaumes souterrains, identifié à rien et donc capable d’être tout.
  • Le « non agir », le « laisser-faire », la non-ingérence, la non-intervention signifie un agir sans motivation personnelle, accordé à la « nature » de la chose et au « souffle » qui la traverse et la fait se transformer, changer [2]
  • J’utilise le terme de « vacance » pour éviter celui de vacuité, trop marqué par le bouddhisme. Bouddhistes et taoïstes utilisent d’ailleurs deux idéogrammes différents, 虛 pour le taoïsme, 空 pour le bouddhisme, ce qui justifie mon refus d’utiliser le même mot en français. On dira d’un poste qu’il est vacant, c’est-à-dire vide, mais aussi libre : de même, les temps de vacances constituent des temps vides et par conséquent libres, on peut les occuper avec ce que l’on veut.
    L’idée ici est de devenir vacant, de s’évider, occupé par rien, sans projets, et ce faisant, on peut être rempli non pas par des projets techniques, limités, mais par le Dao : on peut aller où l’on veut, on s’identifie à l’univers et on devient immortel, d’après les taoïstes.


2. Étude du livre « La Voie et sa Vertu » de Lao Zi


2.1. Le mystère du Dao sans nom et du Dao avec nom (chap. 1)

3§. Le Daodejing, « La Voie et sa Vertu » commence ainsi au chapitre 1 :

« la Voie sur laquelle on avance n’est pas la Voie immuable. Le Nom qu’on peut nommer n’est pas le Nom immuable.
Sans-Nom, Ciel et Terre en procèdent. Avec un Nom, les dix mille êtres l’ont pour mère »

« Toujours sans désir, on en saisit la subtilité ; toujours avec désir, on en saisit les bords ».
« Les deux aspects ont la même source qui se différencie par leur nom. Ils relèvent du mystère qui porte le même nom. »

4§. Lao Zi nous prévient que le Dao est mystérieux et subtil : on peut en parler mais on ne peut pas tout en dire. Subtil, difficilement saisissable : celui qui est sans désir particulier peut y accéder, celui qui nourrit un dessein particulier n’accèdera qu’à ses manifestations.

5§. Comme principe originel, le Dao est à l’origine de toutes les choses (les dix mille choses en chinois).

  • Soit vous regardez comment les choses émanent de lui, Ciel et Terre puis les dix mille êtres, dans le but de discerner les choses, démarche descendante de l’Un vers le multiple : ce serait « saisir les bords »
  • Soit vous êtes un mystique désireux de remonter à l’Un, démarche ascendante, et vous accédez à sa subtilité capable de tout traverser sans s’arrêter à rien. Accéder au subtil suppose de ne pas désirer d’objet particulier, d’être « toujours sans désir ».
    [Dans la méditation assise Zen, celui qui s’assoit pour atteindre un objectif, nirvana, nature de Bouddha, n’y arrivera pas parce qu’il s’est fixé un but, un objet, alors que la vacuité n’est pas un objet : le pratiquant devra à un moment décrocher et se retrouver sans prise, sans visée.]

6§. Dans la démarche ascendante, vous accédez à l’indicible, l’ineffable, le Sans-Nom ; dans la démarche descendante, vous donnez un nom à l’ineffable, « Dao » par exemple.
Lao Zi adresse une mise en garde : tant que vous parlez, tant que vous surimprimez des concepts sur le Dao, vous n’avez part qu’à une de ses deux faces et la face subtile vous échappe.
Lao Zi valorise le mystère, la subtilité, ce qui dépasse les noms, les formes, l’intelligence.

[7§. Confucius de son côté se refusait à aborder les questions mystérieuses comme on s’en rappelle dans un entretien fameux de Confucius, l’entretien n°11 du livre 11 des Entretiens  :

- Parlez moi de la mort
- Tu ne sais pas ce qu’est la vie et tu veux entendre parler de la mort ?
- Parlez-moi des esprits.
- Tu ne sais pas t’occuper des vivants et tu veux t’occuper des esprits.

Confucius évacue le monde invisible, le mystère. Ce qui compte est ce qui est sous les yeux, ta relation avec ton prince et ton sujet, ton père et ton fils, ton frère aîné et ton frère cadet, ton épouse, ton ami. ]

8§. Le chapitre 1 se conclut ainsi :

Quand le mystère se redouble, là se trouve la porte de la subtilité.

Ces phrases sibyllines ont fait couler beaucoup d’encre. Je proposerai une interprétation qui en vaut sans doute d’autres : il y a deux mystères, le mystère du Dao dans sa descente, sa génération des êtres qui lui vaut le nom de « mère », et le mystère du Dao quand on retourne vers lui et qu’on rejoint l’Un originel.
Le mystère redoublé proviendrait de l’existence de ces deux mystères simultanément, que le Dao soit sans nom et avec nom et qu’il y ait un lien entre les deux : le redoublement du mystère, son repli, mystère2 (mystère au carré en mathématique).


2.2. De la Triade au Dao (chap. 25)

9§. Le chapitre 4 de la Voie et sa Vertu dit :

Il est une chose trouble, parfaite, qui existe avant Ciel et Terre.

  • L’Homme reçoit sa loi de la Terre,
  • la Terre reçoit sa loi du Ciel,
  • le Ciel reçoit sa loi de la Voie,
  • la Voie reçoit sa loi d’elle-même, spontanément.

10§. Nous retrouvons la triade de la pensée chinoise dans l’ordre Homme – Terre – Ciel, avec un quatrième terme – ce qui est propre au taoïsme : la Voie, le Dao.
Lao Zi la présente au début comme trouble et parfaite d’une part, préexistante à Ciel et Terre, les deux termes a-humains de la triade.
Il dit en conclusion qu’elle donne sa loi, son ordre (comme commandement et comme ordonnancement) au Ciel et donc à travers lui à la Terre et à l’Homme mais qu’elle-même ne reçoit son ordre d’elle-même.

11§. Le Dao l’emporte sur la triade pour deux raisons :

  • Il est à lui-même sa loi, il est « autonome » (nomos en grec signifie « loi ») tandis que la triade ne l’est pas, puisqu’elle reçoit sa loi d’une instance extérieure, le Dao.
    - * Il préexiste à Ciel et Terre et donc aussi à l’Homme.

Trouble, il est difficile à saisir, à élucider : Lao Zi lui donne un nom, Dao, mais c’est après l’avoir présenté comme quelque chose de vague, d’indifférencié, sachant que cette indifférenciation n’est pas un défaut mais au contraire indique la perfection de la chose, du Dao puisqu’il faut lui donner un nom.

12§. À notre avis, ce concept de Dao au dessus de tout est ce qui se rapproche le plus du concept de transcendance de la pensée occidentale. Si la pensée chinoise est réputée pour se mouvoir globalement dans l’immanence, elle contient donc des ressources pour en sortir : elle les trouve dans le bouddhisme, mais aussi dans le taoïsme avec le concept de Dao et celui de « vacance » [3].


2.3. Ayant-des-qualités et sans-qualité (chap. 11)

Les 30 rayons convergent vers l’axe, mais c’est le vide qui permet l’usage du chariot.
On fait des vases à partir de l’argile, mais c’est le vide qui permet l’usage du vase.
On perce fenêtres et porte dans la maison, mais c’est le vide qui permet l’usage de la maison.

13§. La traduction de Stanislas Julien en1842 a rendu par « vide » l’idéogramme 無, qui n’est pas celui de la vacance 虛vue plus haut.

14§. La maison qui ne serait pas évidée, qui ne serait pas creusée, n’est pas habitable, même chose pour un vase : s’il est plein, impossible d’y verser de l’eau et d’y mettre des fleurs.
L’image de la roue se comprend si l’on pense que l’axe passe dans le moyen, le centre évidé de la roue : sans ce vide, pas d’axe et donc pas de chariot.

15§. L’être appelle donc le non-être, le plein appelle le vide, le creux, pour que les choses puissent s’articuler entre elles, s’emboîter ; pour le dire autrement, les objets, ce qui est, se détache sur un fond vide, un arrière-plan vide qui leur permet de se situer entre elles : montagnes, ciel, rivières.

Par conséquent, c’est ce qui a [des attributs, du plein] qui présente un intérêt
mais c’est ce qui n’a pas [d’attributs, du creux, du vide] qui rend possible l’usage.

16§. Le taoïste rechigne à faire, à remplir, il préfèrera laisser faire, rester lui-même immobile, en retrait.


2.4. Dynamisme d’engendrement du Dao (chap. 42)

Le Tao a produit un ; D’un deux. Et de deux trois. Trois engendrant dix mille.

17§. Nous sommes dans l’aspect descendant du Dao, principe et origine de tout, avec un rapport d’engendrement :

  • Le Un est le Dao qu’on peut nommer.
  • Le deux renvoie au Ciel et à la Terre, au Yin et au Yang,
  • Le Trois peut renvoyer à la triade Ciel Terre Homme
  • Les dix mille désignent l’ensemble des êtres, qui résultent du travail de la triade.

Dix mille porte Yin à dos,
Yang dans ses bras,
Puisant harmonie à leur souffle

18§. On peut imaginer les dix mille êtres comme des piles avec un pôle positif (le yang devant) et un pôle négatif (le yin derrière). Ils sont vivants parce que la polarité induit une circulation, un mouvement – non pas d’électrons comme dans la pile, mais du souffle (yang) et de l’essence, de la sécrétion vitale (yin) ?
L’harmonie résulte de la circulation équilibrée entre les deux pôles yin et yang.

19§. L’idée est de remonter au-delà des polarités, du Deux, pour arriver au Un.


2.5. Le saint taoïste petit, petit – qui tête sa mère (chap. 20)

Les hommes de la multitude sont exaltés de joie comme celui qui se repaît de mets succulents, comme celui qui est monté, au printemps, sur une tour élevée.
Moi seul je suis calme : (mes affections) n’ont pas encore germé.

Les hommes de la multitude sont remplis de lumières ;
moi seul je suis comme plongé dans les ténèbres.

Les hommes du monde sont doués de pénétration ;
moi seul j’ai l’esprit trouble et confus.
Je suis vague comme la mer ;
je flotte comme si je ne savais où m’arrêter.

Les hommes de la multitude ont tous pleins de capacité ;
moi seul je suis stupide ; je ressemble à un homme de la campagne.

Moi seul je diffère des autres hommes
parce que je révère la mère qui nourrit (tous les êtres).

20§. Par opposition aux hommes qui se dispersent dans de multiples activités, qui se poussent du col pour se faire remarquer, pour briller, l’homme du Dao semble ne pas avoir d’ambition, il n’a pas d’opinions arrêtées, il semble un homme sans qualités, sans intérêt.
Sa seule qualité : il tête le sein de sa mère, le Dao, mère de toutes choses. Nous trouvons ici une caractéristique du taoïsme qui valorise le féminin, à la différence du confucianisme qui en parle peu.
Le taoïsme valorise la mère, la vallée, le creux, l’eau, l’indistinct, - même si par ailleurs on le voit valoriser aussi la lumière, le Yang, mais de manière secondaire dans le taoïsme spéculatif nous semble-t-il [4].


2.6. Le saint taoïste est insipide comme l’eau (chap. 56)

L’homme qui connaît (le Tao) ne parle pas ; celui qui parle ne le connaît pas.

21§. Certaines expériences sont tellement fortes qu’elles ne sont pas dicibles, soit par excès de sens soit par défaut de sens.

  • Il y a des expériences de vie tellement insensées (défaut de sens) qu’on ne peut pas les dire, ou, si on essaie de les dire, l’auditoire ne peut pas les recevoir : on peut penser aux survivants des camps d’extermination nazi qui ont essayé de dire ce qu’ils avaient enduré, mais leurs propos étaient irrecevables à cause du caractère inhumain, infra humain de ce qui leur avait été infligé. On peut penser aussi aux soldats revenus du front, et de leur difficulté à dire à leur entourage par quoi ils étaient passés.
  • Il y a aussi, et elles l’emportent, nous voulons le croire, sur les expériences négatives de mort, des expériences de vie tellement denses que celui qui l’a vécu n’éprouve pas le besoin d’en parler parce qu’il sait que les mots ne rendront pas compte de la beauté, de la puissance de vie qui s’est exprimée dans ces expériences : soit la personne en face l’a vécu, et je n’ai pas besoin d’en dire plus, soit elle ne l’a pas vécu et mes mots ne lui permettront pas de comprendre ce que j’ai vécu.

Les poètes éventuellement arrivent à parler de l’amour. Des hommes éventuellement arrivent à parler de Dieu, en sachant que la réalité (l’amour, Dieu) dépasse en beauté et en force tout ce qu’on peut en dire qui ne pourra qu’être allusif, qui ne pourra que pointer vers la réalité.

22§. Quittant le champ de l’expérience existentielle, on peut passer au champ du discours ontologique : le Dao sans nom est ineffable, donc vouloir en parler c’est montrer qu’on ne le connaît pas.
En parler, c’est lui assigner des déterminations, des positivités, alors qu’il est par nature sans qualité, sans détermination, obscur, ténébreux, trouble.

Il clôt sa bouche, il ferme ses oreilles et ses yeux,
il émousse son activité, il se dégage de tous liens,
il tempère sa lumière (intérieure), il s’assimile au vulgaire.
On peut dire qu’il ressemble au Tao.

Il est inaccessible à la faveur comme à la disgrâce,
au profit comme au détriment, aux honneurs comme à l’ignominie.
C’est pourquoi il est l’homme le plus honorable de l’univers.

23§. Le saint taoïste ne rayonne rien, il a l’air bête, sans intérêt et si on ne fait pas attention, on passe à côté.
Le fait qu’on passe à côté est un signe de la sainteté taoïste, cela veut dire que le personnage ne cherche pas à se faire remarquer, à être illustre aux yeux des autres (contrairement aux confucéens, d’après les taoïstes).
Celui qui s’attire des compliments : « ah ! merveille ! tu es un sage », n’est pas un sage authentique pour le taoïste : le vrai sage ressemble au vulgaire, il cache sa lumière dit le chapitre que nous étudions.

24§. Ce qui précède est abstrait aussi je vous propose une image taoïste : le Dao est comme l’eau qui s’infiltre partout, elle est sans forme, elle épouse toutes les formes, elle n’est pas solide et elle peut venir à bout de tout ce qui est solide.
L’eau n’a pas de goût, elle est insipide, on ne la remarque pas – mais c’est elle qui désaltère le plus ; sans elle, pas de vie.
L’eau coule dans les lieux bas, sombres, alors que les hommes cherchent à être en hauteur, en position élevée, ils cherchent à être vus.

25§.L’eau est plus forte que tout parce que plus faible que tout : sans goût, sans forme, cherchant le bas, le sombre. Le Dao est comme l’eau, et le sage qui s’identifie au Dao lui aussi, qui ne ressemble à rien, qui est insipide – et pourtant c’est sous son influence cachée que tout rentrera dans l’ordre.


© esperer-isshoni.info, avril 2016

[2La transposition sur le plan économique avec la théorie libérale de la « main invisible » d’Adam Smith (1723-1790) peut s’avérer polémique.

[3Le sinologue Paul Demiéville écrit que le taoïsme n’a commencé à penser un au-delà du monde, un pur absolu, qu’avec l’arrivée du bouddhisme – cf. Paul Demiéville dans sa préface p.XIII de : Chow Yih-Ching, La philosophie morale dans le néo-confucianisme (Tcheou Touen-Yi) ; Presses Universitaires de France, 1953, 230 p.

[4Le taoïsme « religieux », « pratique » ; dans sa variante alchimique, nous semble plus axé sur le yang que sur le yin, étant entendu qu’il ne s’agit pas d’opposer l’un et l’autre (le yin et le yang, mais aussi le taoïsme spéculatif et le taoïsme pratique)


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