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Quand deux grands écrits taoïstes critiquent le confucianisme : la Voie et sa Vertu et le Zhouang Zhou

dimanche 3 avril 2016 par Phap

Table des matières


1§. Nous abordons le taoïsme spéculatif, pour ne pas dire métaphysique, avec Lao Zi. Il est représenté à côté d’un buffle ou monté sur lui. Il serait né en -570 avant Jésus Christ et mort en -490 avant Jésus Christ. On lui attribue un écrit intitulé « La Voie et sa Vertu  ».
Les historiens ne sont pas convaincus de son existence historique, ce serait un personnage de composition.

2§. Sur les représentations, le buffle est calme, apaisé, tout comme Lao Zi. Lao Zi en effet, a réalisé l’idéal taoïste du saint homme, il maîtrise la nature des choses, dont celle du buffle qui lui obéit « naturellement », « spontanément ».

3§. Le monde humain étant corrompu, égaré, en dehors de la Voie, Lao Zi se retire vers l’Ouest, juché sur le buffle. Alors qu’il va franchir la passe de l’Ouest, le gardien de la passe, averti de son arrivée par l’aura qui le précède, l’intercepte. Lao Zi ne pourra franchir la passe que s’il transmet sa sagesse : Lao Zi s’exécute en donnant au gardien un livre, « La Voie et sa Vertu  ».
Lao Zi peut alors disparaître dans la brume après avoir livré le secret de sa sagesse.


1. La critique par Lao Zi des confucéens

4§. La Voie et sa Vertu comporte 81 chapitres constitués d’aphorismes. Voyons comment les taoïstes critiquent les confucéens dans ce livre.


1.1. Le savoir enfle

5§. « Celui qui se consacre à l’étude enfle » dit le chapitre 48 de la Voie et sa Vertu.
Confucius disait que l’homme se cultive par l’étude des modèles du passé, modèles de piété filiale, modèles de rois, modèles de ministres.
Or Lao Zi répond que l’étude gonfle - d’importance, de prétentions, d’arrogance. On peut penser dans notre culture occidentale à la fable de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, ou à l’oie que l’on gave.

6§. Par contre, « Celui qui se consacre à la Voie [au sens taoïste, le principe métaphysique de toutes choses, le principe à l’origine de tout et qui n’est originé par rien, la cause incausée] diminue ».

Lao Zi oppose l’étude qui fait enfler et la Voie qui fait diminuer : le pratiquant de l’étude devient un homme gonflé d’importance, un haut fonctionnaire imbu de ses prérogatives et de son pouvoir, tandis que le pratiquant de la Voie devient semblable à l’homme du commun, sans prétentions ni apparat de puissance.

7§. « Il diminue jusqu’au non-agir ».
Le non-agir fait partie des concepts clé du taoïsme, on peut le traduire par « laisser faire », « non intervention », « non interférence » - sinon « non ingérence ».

Je reprendrai volontiers l’exemple d’une moniale zen – le zen (chan en chinois) est une école bouddhiste née en Chine - qui disait qu’elle avait voulu aider une chrysalide à déployer ses ailes au sortir de son cocon.
Le résultat en a été que le papillon n’a pas pu se servir de l’aile qu’elle avait déployé à sa place.

8§. Du fait de son intervention intempestive, la moniale a contrarié la mutation naturelle de la chrysalide en papillon. Le « non-agir » consiste à laisser faire le cours des choses, laisser faire la nature, et à ne pas intervenir.

On peut penser à l’éducation d’un enfant : certaines fois, il faudra le laisser faire son expérience et il trouvera de lui-même ce qu’il faut faire. Il y a une boussole intérieure, un principe d’équilibre qui lui fera trouver la réponse à la situation [1].

9§. Le laisser-faire suppose une confiance dans la nature inscrite dans les choses et qui fait que ces choses vont se développer d’elles-mêmes, spontanément, vers le haut, vers la lumière, vers le bien.

10§. En se consacrant à la Voie, le pratiquant discerne les lignes de force qui animent les choses, il perçoit intuitivement les directions dans lesquelles les choses peuvent évoluer. L’homme imprégné de la Voie regarde la graine et y verra son développement et les conditions qui permettent ce développement.

11§. « En étant dans le non-faire, il n’est rien qu’il ne puisse faire ».
Nous nous retrouvons dans le paradoxe : en n’agissant pas, vous pouvez agir sur tout. En se tenant au nœud de toutes choses, il est possible de maîtriser toute chose.
Pour prendre une image, dans un manège, celui qui se tient au centre du manège n’est pas entraîné par lui, il peut choisir de monter sur le cheval ou dans l’avion parce que tous les véhicules du manège tournent autour du centre.

12§. Le Dao est ce centre autour duquel toutes les choses gravitent et qui entraîne toutes les choses. La conviction taoïste est qu’il est possible à l’homme de rejoindre ce centre de gravité et là, de maîtriser toutes les choses.

Celui qui intervient, qui agit, fait un choix : le cheval, la soucoupe volante, si l’on continue l’image du manège. Il devient lié à la soucoupe, au cheval, il lui devient lié, il est entraîné avec lui et il n’embrasse pas tous les véhicules du manège.

13§. « Qui pratique le non-agir recevra l’Empire, qui agit ne pourra le recevoir  ». Nous passons du plan métaphysique au plan politique.
Parce que vous pouvez lire les évolutions des choses, vous vous retrouverez naturellement à la tête de l’Empire : il s’agit de recevoir et non de prendre le titre d’Empereur, le pratiquant de la Voie ne cherche pas à obtenir ce poste prestigieux qu’il obtient par « la force des choses » littéralement.


1.2. Après le Dao et sa vertu viennent les vertus confucéennes

14§. « Qui maîtrise la Vertu de la Voie pratique le Non agir car il n’a pas de motif d’agir » dit le chapitre 38 de La Voie et sa Vertu.

15§. Précisons le sens du mot « vertu ». On l’entend dans un sens moral de quelqu’un qui fait le bien, qui ne ment pas, qui est fiable, qui est honnête.
On peut aussi entendre ce mot dans un sens naturaliste, physique, comme une propriété physique de la chose : la vertu du couteau, c’est de couper ; la tisane a une vertu soporifique ; etc..
Le couteau ne veut pas devenir un bon couteau, il ne fait pas le choix de bien couper ou de mal couper. La vertu s’entend ici comme efficacité.

16§. De lui-même, le pratiquant de la Voie agit parce qu’il faut agir, sans motivation particulière, l’emportant ainsi sur celui qui agit avec un motif : « j’agis pour augmenter le PIB de la France », « j’agis pour sauver le monde », « j’agis pour augmenter mon revenu ».

17§. « La vertu d’humanité fait agir sans motivation personnelle ».
Lao Zi accorde un compliment relatif à la vertu principale dans le confucianisme, la vertu d’humanité. Elle a le défaut de pousser à l’action, elle fait agir ce qui est inférieur au non-agir, mais au moins elle ne fait pas appel à des motivations particulières.

Il n’en va pas de même de la justice, autre vertu confucéenne, qui fait agir et en plus poussé par des motivations personnelles.

Pire encore que la justice, les rites font agir avec des motivations personnelles – ce n’est pas précisé cependant dans le texte -, et en plus « ils font lever le bras [pour châtier] ceux qui contreviennent aux rites ». Les taoïstes reprochent ici aux confucéens de forcer ceux qui ne respectent pas les rites.

18§. « Quand la Voie est perdue, La Vertu de la Voie apparaît. Quand la Vertu de la Voie est perdue, la vertu d’humanité apparaît. Quand la vertu d’humanité est perdue, La justice apparaît. ».
Lao Zi décrit un processus de dégradation continue : après la Voie, la Vertu, c’est-à-dire son efficacité, son parfum ; après l’efficacité de la Voie, la vertu d’humanité ; après la vertu d’humanité, la justice ; après la justice, les rites et la violence qui va avec, violence source de désordre, de chaos :

« Quand la justice est perdue, les rites apparaissent. Les rites sont une forme dégradée de la loyauté et de la confiance, et le désordre s’installe à partir de leur arrivée. »

19§. Les valeurs prisées par le confucianisme, vertu d’humanité, justice, rites, apparaissent comme des pis-aller qui n’arrivent pas à compenser la perte de la Voie [taoïste] et de sa Vertu.
Quand règne la Voie, nul besoin de vertu d’humanité ni de justice ni de rites engendrant la violence, tout simplement parce que les hommes sont spontanément accordés à la Voie : pas besoin de dire le juste et l’injuste, ce qui se fait et ce qui ne se fait, pas besoin d’enjoindre de ne pas faire au prochain ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. Pas besoin car les hommes le vivent et le font spontanément, d’eux-mêmes.

20§. Pas besoin d’une instance extérieure, maître qui devrait rappeler la règle d’or, juge qui sanctionne la corruption nuisible à la société. Quand on a besoin de l’établir et de l’enseigner comme le fait le confucianisme, cela veut dire que l’état du monde s’est dégradé.

21§. La critique des rites peut amener les taoïstes à des conduites qu’on qualifierait d’a-sociales : mal habillés, tournant le dos à des grands personnages au lieu de leur faire la cour, peut-être en état d’ivresse alors qu’ils auraient dû être sobres.

22§. L’idée est que la loi naturelle est perdue, et cette perte est compensée par des conventions sociales qui, pour une part, contribuent à renforcer le chaos, le désordre, par la violence qu’elles induisent.


2. La critique par Zhuang Zhou des confucéens.

23§. Les sinologues considèrent que le livre du Zhuang Zhou, du nom de son auteur, constitue un sommet de la littérature chinoise par sa qualité poétique et qu’il fait partie du patrimoine littéraire de l’humanité. Le personnage de Zhuang Zhou est attesté historiquement, il serait né en – 369 et mort -286 av. J.C.


2.1. Le charron et le duc

24§. Dans l’extrait du chapitre 6 du Zhuang Zhou, un duc et un charron se trouvent réunis dans un même bâtiment. Le charron aperçoit le duc en train de lire et il lui demande ce qu’il fait.
- je lis les écrits des Anciens – [j’étudie les cinq Classiques de Confucius, pourrait-on dire].
- sont-ils vivants ?
- non, ils sont morts.
- alors vous perdez votre temps, ce sont leurs scories que vous êtes en train de lire.

25§. L’entretien prend alors un tour dramatique, le duc intimant au charron de bien expliquer ce qu’il entend par là, faute de quoi il sera exécuté pour son impolitesse vis-à-vis du duc.
Que répond le charron ?

26§. « Si je vais trop vite pour faire ma roue, je n’arrive pas à maîtriser mon geste et la roue n’est pas ronde, mais si je vais trop lentement, là encore, je n’arrive pas à lui faire prendre forme ».
« Il y a un tour de main à avoir que je suis incapable d’expliquer, je ne sais pas comment le mettre en mots. Je sais faire une roue, mais je ne sais pas l’expliquer ».

27§. Un tour de main n’est pas un tour de langue, on l’acquiert non en lisant des livres mais en l’apprenant sur le tas, en étant avec un maître, une personne vivante à côté de vous qui vous guide, qui se met derrière vous pour corriger votre geste, votre tour de main.
Les grands sages qui n’ont pas su de leur vivant transmettre leur tour de main pour bien vivre ne pourront pas le transmettre par des livres, par des mots car cela échappe aux mots.
[Là encore, attention au contre-sens : l’art de vivre échappe aux mots non par défaut, par manque de sens, d’intelligibilité, mais au contraire par excès de sens, d’intelligibilité].
On l’acquiert ou on ne l’acquiert pas.

28§. Pour les taoïstes, les choses importantes ne se disent pas en mots, ou plutôt les mots ne suffisent pas [2]. Des arts de faire, des arts de vivre, comme pour la porterie. Le bouddhisme Zen reprendra cela dans sa doctrine dans l’enseignement, la transmission sans mots, directement, d’esprit à esprit.

29§. Le duc est convaincu, le charron a sauvé sa vie.


2.2. Premier propos sur la grenouille

30§. Une image pour illustrer l’extrait du chapitre 10 du Zhuang Zhou : une grenouille avec à gauche un puits.

L’esprit de la Mer du Nord, Ruo déclara :

« On ne peut parler de la mer à une grenouille qui vit dans un puits – tout son horizon se borne à son trou.
On ne peut pas parler de la glace à un insecte qui ne vit qu’un été – il ne connaît que sa saison. »

À l’état adulte, les éphémères se reproduisent et meurent en une journée [3].

31§. Zhuang Zhou, on l’aura compris, va comparer le confucéen à la grenouille au fond de son puits ou à l’insecte qui ne connaît que l’été.

« On ne peut pas parler du Dao à un lettré déformé par son savoir. Il ne connaît que sa ligne de pensée ».

32§. Il y a un proverbe anglais qui dit : «  if all you have is a hammer, everything looks like a nail” soit, en français : « si vous ne disposez que d’un marteau, tout ressemblera à des clous pour vous ».

Celui qui se spécialise en économie va avoir un tour d’esprit économique et il devra veiller à ne pas chercher à tout résoudre à partir des outils économiques : non pas que ceux-ci soient inefficaces, mais ils ne sont efficaces que pour certains types de problème – pas tous les types de problèmes - et que pour un certain aspect d’un problème – pas tous les aspects d’un problème.

33§. Attention à éviter la mentalité de la grenouille ou de l’insecte, il n’y a pas que le puits comme étendue d’eau, il n’y a pas qu’une saison. La réalité ne se réduit pas à un tout économique ou un tout politique ou un tout militaire ou un tout scientifique.

34§. À travers ces critiques taoïstes des confucéens, on peut entendre en creux la conception du monde et l’idéal taoïste. A travers ce que les taoïstes rejettent, vous percevez ce qu’ils valorisent : le Dao, un principe métaphysique au-delà des mots, qu’on ne peut atteindre qu’en se débarrassant de nos conditionnements, de nos habitudes intellectuelles, mentales, techniques.


2.3. Second propos sur la grenouille

35§. Il s’agit encore une grenouille dans un puits dans le second extrait du chapitre 10.
La grenouille est interrogée par une tortue mythologique vivant dans la mer orientale : « Quelle est votre joie ? », «  Où trouvez-vous votre joie ? », « Qu’est-ce qui vous fait vous sentir bien ?  ».

36§. Et la grenouille de répondre : « c’est simple, je saute sur le parapet du puits, je descends sur les pierres branlantes jusqu’au fond. Là, je joue avec l’eau tiède, je patauge, je dérange les vers et les crabes, je soulève la boue avec mes pattes. Voilà ce qui fait ma joie.  »

37§. La grenouille propose ensuite à la tortue d’entrer dans le puits – de partager sa joie. La tortue essaie de passer une patte dans le puits, mais il est vraiment trop exigu et branlant, aussi fait-elle marche arrière puis elle prend la parole.

38§. Elle parle à la grenouille de la mer :

« un millier de li ne suffisent pas pour mesurer son étendue, une sonde de 8 000 coudées ne suffit pas pour en mesurer la profondeur. »

39§. La tortue essaie de montrer ce qu’est la mer par rapport au puits que connaît la grenouille – elle a tort car « il ne faut pas parler de la mer à une grenouille qui ne connaît que son puits » comme la suite va nous le montrer :

  • Du point de vue de la profondeur (verticalité), la mer est insondable, on n’arrive pas à en toucher le fond à la différence de ton puits où l’on atteint le fond en trempant sa patte.
  • Du point de vue de l’étendue (horizontalité), on n’arrive pas à voir l’autre côté de la mer.

« Au temps de Yun, les eaux des inondations se jetèrent en elle neuf années sur dix, sans que son niveau en soit sensiblement augmenté.
Au temps de Tang, il y eu une sécheresse 7 années sur 8, sans que l’on constate une diminution de son niveau. »

40§. Autrement dit, le niveau de la mer orientale n’est sujet à aucun changement, ni à la baisse ni à la hausse, et ce malgré l’ampleur extraordinaire des variations climatiques (neuf années d’inondations, sept années de sécheresse) : la mer orientale est inaltérable, sujette à aucune variation, à l’encontre du niveau du puits, affecté par la moindre ondée ou la moindre journée de soleil.

41§. La mer ici est l’image du Dao, inentamable, inattaquable, immuable, sans aucun faille en lui. D’après les taoïstes, le lettré confucéen, enfermé dans son enseignement dans lequel il se borne, ne peut concevoir cela, il hausse les épaules quand on lui parle du Dao.

42§. La tortue conclue : « Voilà la grande joie que procure la Mer orientale.  »
A-t-elle bien fait de parler de la mer à la grenouille, alors que Zhuang Zhou vient de dire qu’il ne fallait pas le faire ? Il semblerait que non d’après la réaction de la grenouille aux propos de la tortue :
« La grenouille du puits en fut si bouleversée qu’elle s’évanouit ».

43§. Cette parabole sort de la bouche d’un taoïste qui s’adresse à un confucéen, lequel a bien compris que la grenouille le représentait.
Le taoïste quitte la parabole et attaque directement le confucéen :
« Vous qui n’avez pas la sagesse suffisante pour savoir quand il faut s’arrêter de parler de choses mystérieuses, vous qui êtes si pressé de faire étalage de votre intelligence, de votre art oratoire, ne ressemblez-vous pas à la grenouille dans le puits en ruine ?  »

44§. Autrement dit, vous ne connaissez pas le mystère et vous parlez à tort et à travers, et en plus vous voulez vous faire remarquer comme quelqu’un de brillant, de cultivé : vous montrez que vous êtes comme cette grenouille qui n’a aucune idée de ce qu’est la mer, et qui croit la connaître parce qu’il a fait le tour d’une flaque d’eau au fond d’un puits.

45§. Zhuang Zhou, lui, pouvait maîtriser les Sources jaunes, autrement dit les royaumes souterrains des morts, il peut aller visiter les cieux, il peut aller aux quatre extrémités de la terre – il peut se déplacer partout dans les dix directions (N, NO, O, SO, S, SE, E, NE, N, le zénith et le nadir).
Le maître taoïste est capable de sonder l’insondable, de se lancer dans l’insondable, de le parcourir, il est semblable à la tortue qui va s’immerger dans la mer orientale et qui peut la parcourir en tous sens.

46§. « Et vous, avec vos petites lunettes, vous prétendez expliquer Zhuang Zhou, vous tâtonnez en pinaillant, en discutaillant. Vous ressemblez à quelqu’un qui regarderait le ciel à travers une paillette ou qui chercherait à atteindre le centre de la terre en la creusant avec une petite cuillère ».

47§. Le taoïste adresse pour conclure un avertissement solennel : « Partez ! Partez, vous avez intérêt à ne pas rester avec moi sinon il en adviendra de vous comme de ces deux personnages [sans doute des campagnards] partis pour la capitale et qui en revinrent à quatre pattes ».

La comparaison entre la vie de la capitale et celle du village des deux campagnards fut telle qu’ils en perdirent tous leurs moyens, comme la grenouille quand elle entrevit ce qu’était la mer et ce qu’était la flaque d’eau de son puits en comparaison.
La grenouille prend conscience de l’immensité de la mer, immensité qui l’envahit et dans laquelle elle est complètement perdue, sans aucun repère : sa vision du monde vole en éclats, elle se rend compte que son horizon est minuscule.

48§. Si le confucéen ne s’éloigne pas maintenant, il va perdre son savoir-faire, ses techniques qui constituaient ses certitudes, son personnage d’homme important sinon suffisant. Il y a incompatibilité entre le taoïsme et le confucianisme.

49§. Le taoïste dit en substance au confucéen qu’il est inutile de monter sur le ring, ils ne jouent pas dans les mêmes catégories [4].


2.4. Les moustiques
50§. Encore un extrait de Zhuang Zhou, dans le chapitre 7 : Confucius parle de la vertu d’humanité et de la justice à un taoïste qui lui répond :

« Quand la bale qui sort de la machine à vanner entre dans vos yeux, vous ne voyez plus le ciel ni la terre ni les quatre points cardinaux. Quand vous êtes harcelé par des moustiques, vous n’arrivez pas à dormir de la nuit.
Vous me faites le même effet quand vous me serinez vos histoires de vertu d’humanité et de justice ».

51§. Naturellement, je dors bien, naturellement, je vois bien. Mais quand survient la bale ou le moustique, tout ce bon ordre est perturbé. Même chose par rapport au monde et son cours, normalement, naturellement, j’y suis accordé, je le comprends, mais quand s’élève la voix dissonante de Confucius avec sa rengaine sur les vertus, tout devient brouillé, confus.
Autrement dit, le confucianisme perturbe l’ordre [5].
- Noter que le taoïste assimile la doctrine confucéenne à de la bale et à des moustiques – des déchets d’un côté, des parasites de l’autre

52§. Le taoïste continue : «  faites plutôt en sorte que chaque chose conserve sa simplicité [alors que vous, vous compliquez tout, sous-entendu] et si vous étiez libre comme le vent, allant où vous voulez et montrant naturellement vos vertus, auriez-vous besoin de faire autant de battage sur votre doctrine ?  ».

53§. « Vous vous comportez comme quelqu’un qui bat du tambour autour de lui pour retrouver un fils en fuite ». Les moyens même que le père emploie pour retrouver son fils en fuite provoquent l’effet inverse, le fils va se sauver encore plus loin.

54§. De même, ce n’est pas en criant : « justice », « justice », en faisant des règlements qui seront ensuite proclamés tambour battant sur les places des villages que vous allez restaurer la paix et l’harmonie entre les hommes. Plutôt que la contrainte envers vous-mêmes et envers les autres, laissez le Dao, la Voie, vous gouverner et vous serez paradoxalement aussi libre que le vent, les hommes viendront naturellement à vous sans y être contraints par vos arguments spécieux.

55§. Le taoïste décrit par une image la tentative confucéenne de restaurer l’ordre, la Voie, le Dao en fuite : avec ce barrage d’artillerie, cette inflation de mots sur la vertu d’humanité et la justice, le confucéen accroît encore plus le chaos qu’il prétend combattre.

56§. On peut voir aussi le fils en fuite comme les vertus naturelles en l’homme, que le confucéen dérange en en parlant à tort et à travers.
Si l’on veut qu’une eau boueuse décante, ce n’est pas en l’agitant qu’on la rendra plus claire – par des mots d’ordre, des doctrines comme le confucianisme – mais en la laissant reposer, - non agir, non intervention taoïste – : la boue sédimentera et l’eau redeviendra limpide.

57§. Au lieu de vouloir éduquer les choses, de vouloir leur imposer une grille, un patron de l’extérieur, laissez-les être simples, c’est-à-dire les choses ont en elles-mêmes leur raison d’être, leur logique qui les feront grandir et se développer spontanément sans qu’il soit besoin d’intervenir : la larve deviendra papillon, la semence de riz donnera un plant de riz.

58§. Le laisser-faire taoïste n’est cependant pas du laxisme : il s’agit de laisser-faire selon le Dao, ce qui demande de discerner le Dao à l’œuvre dans les choses, de savoir repérer les lignes de force du flux, du souffle cosmique, du souffle vital externe et interne.

59§. Le taoïste poursuit : « l’oie des neiges ne se rend pas blanche en s’enduisant de neige chaque jour, le corbeau ne rend pas noir en s’enduisant de noir chaque jour ».
« La simplicité de leur couleur ne donne lieu à aucune controverse. Ce qu’en disent les hommes n’a pas d’effet sur elle  ».

60§. Le taoïste revient sur sa recommandation de simplicité : si les choses ne sont pas contrariées, si on les laisse être elles-mêmes simplement, sans faire autour de grands discours ni de grandes théories. La grue n’a pas à travailler pour que son plumage soit blanc, elle n’a pas à étudier, à recevoir des leçons.

61§. Qui abandonne la simplicité va donner lieu à des controverses, à des opinions divergentes, qui rendront confuse la réalité. En plus, chacun cherchera à l’emporter, à briller. On introduit des jugements de valeur, de la compétition entre les hommes (c’est juste, ce n’est pas juste, tu es plus juste que lui, etc..) qui troublent la paix, l’harmonie – d’après les taoïstes, rappelons-le.

62§. [La critique du Zhuang Zhou n’est pas juste envers les confucéens authentiques qui ne se souciaient pas de la renommée ni d’avoir raison à tout prix. Cela dit, malheureusement, elle a pu porter juste contre une variante dégradée du confucianisme, moralisatrice, conformiste et étriquée à l’abri de laquelle nombre de Tartuffes, d’hypocrites, ont pu proliférer.]

63§. Le Zhuang Zhou conclue : «  quand les sources se sont asséchées, les poissons se serrent les uns contre les autres et bavent les uns sur les autres afin de se maintenir humides, mais n’eût-il pas mieux valu pour eux qu’ils puissent s’ébattre librement dans l’eau, en s’oubliant les uns les autres ? ».

64§. Selon nous, ce passage contient deux critiques adressées contre le confucianisme.
Première pointe : la vertu d’humanité, la justice, les rites, sont des pis-aller [6], des moyens artificiels pour maintenir une société en vie dans un contexte dégradé, comme les poissons dans un marigot en train de s’assécher qui s’assistent mutuellement comme ils peuvent. Le mieux serait quand même que les hommes n’en aient pas besoin pour vivre harmonieusement : cela advient quand les hommes sont spontanément accordés à la Voie, au Dao, qu’ils baignent sans s’en rendre compte dans le souffle vital cosmique qui traverse tout et imprègne tout comme les poissons qui nagent dans l’eau vive sans redouter qu’elle puisse venir à manquer.

65§. Nous lisons la seconde pointe dans l’expression : « en s’oubliant les uns les autres ».
Quand les poissons sont au large dans une rivière profonde, ils n’ont pas à se soucier des autres, à se serrer les uns contre les autres, ils s’ébattent librement dans l’onde en tous sens [7].

66§. Le taoïste critique la vision de l’être humain comme un être social, qui a besoin des autres pour accomplir sa nature humaine, qui doit se coller aux autres et nouer des relations hiérarchiques avec eux : pour le taoïste, si nous comprenons bien, l’être humain est fait pour être libre comme le vent, se baigner au printemps dans la rivière du coin, boire du vin au clair de lune, insouciant de toute contrainte sociale, de toute chaine qui le bride, qui l’entrave.


2.5. S’asseoir et oublier

67§. Le dernier extrait du chapitre 6 du Zhuang Zhou nous semble particulièrement cruel envers Confucius. Il met en scène Yan Hui, le disciple préféré de Confucius – ici appelé Zhong Ni, son nom civil –, disciple qui mourra du vivant de Confucius, un an après le fils aîné de Confucius. Sa mort plongera le maître dans un profond chagrin.

  • Or cet extrait le montre détricotant tout ce que Confucius avait professé, première cruauté, et,
  • seconde cruauté, à la fin de l’extrait, Confucius demande à devenir son disciple.

68§. - [le disciple] : « J’ai progressé."
- [le maître] : « Que veux-tu dire ? »
- [le disciple] « J’ai oublié la vertu d’humanité et la justice »
On retrouve le thème de l’oubli, déjà vu plus haut avec les poissons. Alors que Confucius enseignait la culture de soi en vue d’établir en soi la vertu d’humanité et de justice, le disciple préféré présente comme un avantage d’avoir oublié – détricoté – ce que le maître lui avait enseigné – seriné pour reprendre un terme peu aimable du taoïsme.
On est bien dans un écrit taoïste fictif car ici Confucius approuve : « c’est bien ».

69§. Rebelote :
- [le disciple] : « J’ai progressé."
- [le maître] : « Que veux-tu dire ? »
- [le disciple] « J’ai oublié les rites et la musique »
- [le maître] : « c’est bien »
On est vraiment ici en pleine fantaisie, le maître approuve le détricotage total de toute la formation, l’éducation qu’il a prodiguée à son disciple préféré : vertu d’humanité, justice, rites et musique.

70§. Troisième échange :
- [le disciple] : « J’ai progressé."
- [le maître] : « Que veux-tu dire ? »
- [le disciple] « Je me suis assis et j’ai oublié »

71§. [Normalement, le lecteur averti doit associer immédiatement ce propos au bouddhisme zen (chan en chinois) avec la méditation assise avec ou sans objet. Nous l’avons déjà dit, le Zen est une école bouddhiste proprement chinoise apparue vers le sixième siècle de l’ère chrétienne qui a été inspirée entre autres par le taoïsme.]

72§. Confucius se redresse, « quoi ! que veux-tu dire ? », il est surpris, il devient subitement intéressé car il vient de se produire quelque chose de nouveau chez le disciple, on sort du schéma des deux échanges précédents.

73§. « Mes membres s’évanouissent, mon intellect s’efface, ma forme corporelle se dissout, mon savoir me quitte, et je deviens comme le souffle intérieur à tout et qui traverse tout ».
J’oublie ma personnalité, ma localisation spatio-temporelle, ma culture – je sors de mes conditionnements sociaux culturels, physiques – et je deviens capable de tout traverser, infiniment subtil, tellement fin qu’aucune chose solide ne peut m’arrêter.

74§. Confucius répond : « tu as réalisé quelque chose : admets-moi comme ton disciple. »
Cet extrait me semble bien cruel envers Confucius. Il dit bien cependant la logique taoïste, sa visée de retour à l’état originel par-delà les conditionnements de la culture qui est perçue par les taoïstes comme une ingérence dans le processus de déploiement du Dao, de la Voie.


Conclusion

75§. Notre parcours de deux grands livres du taoïsme spéculatif, le Daodejing (La Voie et sa Vertu) et le Zhuang Zhou, nous a permis de dessiner le taoïsme en contrepoint du confucianisme.

76§. Soyons justes, la critique qu’on y entend du confucianisme s’adresse surtout à un confucianisme dégradé, mécanique, qui ne rend pas compte de la beauté du confucianisme authentique.
Par contre, cette critique nous dit bien en creux ce que vise le taoïsme et ce qu’il rejette.

77§. Les luttes entre les trois doctrines – confucianisme, taoïsme et bouddhisme – n’ont pas porté uniquement sur des enjeux intellectuels, les enjeux étaient aussi politiques : il s’agissait de s’attirer les faveurs de l’Empereur de Chine lequel ne se privait pas de jouer une tradition contre une autre.


© esperer-isshoni.info, avril 2016

[1Évidemment, certaines situations exigeront que l’adulte intervienne, tout est question de gradations. Cela sera possible parce que l’enfant a confiance en ses parents et qu’il croit que plus grand, il comprendra.

[2dire « je t’aime » ne suffit pas, mais il est nécessaire de le dire, n’est-ce pas ?

[3Les insectes éphémères adultes ne se nourrissent pas, n’ayant pas de tube digestif ni de bouche

[4Si on voulez actualiser la parabole de la mer et du puits, on pourrait utiliser la différence entre le petit bassin et le grand bassin d’une piscine municipale.

[5Nous l’avons déjà entendu plus haut chez Lao Zi

[6Nous avons déjà entendu cela chez Lao Zi

[7Le thème des poissons qui s’ébattent joyeusement se retrouve dans l’extrait du chapitre 7 du Zhuang Zhou


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