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La compréhension des (é)motions d’autrui : un effet des "neurones-miroir" ?

mardi 16 février 2016 par Phap

« Un lion pourrait parler, nous ne pourrions le comprendre » [1]


Table des matières


L’article fait suite à la lecture du livre :

  • RIZZOLATTI, Giacomo, SINIGAGLIA, Corrado, Les neurones miroirs, traduit de l’italien par Marilène Raiola, Odile Jacob, 2007, 236 p.

1§ N’étant pas versé en neurobiologie, je vais faire fonctionner les termes de cette science sans la rigueur scientifique requise : que les neurobiologistes veuillent bien me pardonner mes erreurs de grammaire et de vocabulaire ainsi que la légèreté inconsciente avec laquelle je vais aborder leur champ d’investigation.


1. Les neurones miroir comme « interface » entre le visuel et le moteur, ou le visuel et l’émotif

2§ Je résumerai ce livre par la problématique suivante : qu’est ce qui fait que je comprends ce que fait mon voisin lorsqu’il tend la main vers la tasse de café ?
Et qu’est-ce qui fait que je comprends sa grimace de dégoût si le café est trop amer ?
Quelque chose qui a - ou plutôt qui aurait [2] - à voir avec les neurones miroir , en sachant que la compréhension des actes et des émotions d’autrui ne passe pas seulement et exclusivement par le système des neurones miroir [3].

3§ Les techniques d’observation du cerveau ont mis en évidence plusieurs types de neurones :
il y a des neurones qui sont activés en lien avec une fonction musculaire ; d’autres en lien avec les sensations visuelles.
Les « neurones miroir » quant à eux « déchargent » aussi bien en lien avec une activité sensorielle qu’avec une activité musculaire : autrement dit, ils s’activent quand je fais l’action ou quand je la vois faire par un autre.
Pour le dire autrement, les neurones miroir fonctionnent comme des « interfaces » [4] qui permettent l’interaction entre des neurones purement « visuels » et des neurones purement « moteurs », grâce à leurs propriétés « visuo-motrices » .

4§ Les auteurs vont plus loin en étendant la portée des neurones miroir à la compréhension des émotions d’autrui [5] : je comprends immédiatement une grimace de douleur, sans avoir besoin de passer par le schéma : perception analyse conclusion. L’étape cognitive n’est donc pas requise pour la compréhension de ce que ressent autrui, compréhension qui est alors immédiate [6], "pragmatique", "préconceptuelle", "prélinguistique" [7]. Les auteurs attribuent aux réponses viscéromotrices la « couleur émotionnelle » [8] qui colore la perception (froide) des expressions émotionnelles d’autrui.

5§ Nos auteurs aboutissent alors à décrire l’homme comme constitutivement en capacité de comprendre les autres , tant du point de ce qu’ils font que de ce qu’ils éprouvent [9]


2. Un fonctionnement en réseau

6§ Pourquoi ce livre m’a-t-il intéressé ? Parce qu’il rend compte de manière plus fine du fonctionnement du cerveau.

7§ La conception qui vient immédiatement à l’esprit est celle d’un fonctionnement linéaire séquentiel, avec des zones cérébrales spécialisées :

  • la zone dédiée aux sensations reçoit les données des sens, les transmet au centre de commandement et de contrôle ;
  • le centre de contrôle (dont la "conscience réflexive") décide quelle action mener et envoie les ordres au centre d’exécution ;
  • le centre d’exécution active les muscles.

8§ Selon les auteurs, la réalité est un peu plus complexe : l’observation montre que la fonction « sentir » peut être exécutée dans des zones du cerveau que l’on croyait uniquement dédiées à l’exécution motrice.
Ils en déduisent un schéma de fonctionnement en parallèle plutôt qu’en série : les centres « moteur » disposent de neurones activés par les sensations et ils entrent en service sans que notre « conscience » le perçoive.

9§ On retrouve aussi des fonctions cognitives dans ces centres moteur, puisque des neurones y ont été découverts qui ne sont pas activés par des mouvements mais par des « actions motrices finalisées », « des « actes moteurs, autrement dit, des mouvements coordonnés par une finalité spécifique » (comme « saisir, tenir, manipuler un objet, etc. » [10]

10§ Ainsi, nos activités les plus simples, comme la saisie d’une tasse de café, font appel à des fonctions qui agissent en parallèle et qui ne sont pas perçues par notre conscience : il s’agit d’une compréhension « pragmatique, préconceptuelle et prélinguistique [11] ».


3. Le syndrome de négligence

11§ Les auteurs se réfèrent souvent à des cas de ’syndrome de négligence’. Suite à des lésions cérébrales, les patients souffrant de ce syndrome ne perçoivent plus une partie de l’espace, alors que leur système visuel fonctionne parfaitement [12]

12§ Ce syndrome irait dans le sens de l’existence de neurones spécifiques qui transcodent des informations visuelles en informations « somatiques ». Les lésions empêcheraient ces neurones de fonctionner, entraînant ainsi la non-transcodification des informations sensorielles en informations somatiques - et donc spatiales, si l’espace est construit à partir de la perception de son propre corps (cf. infra).

13§ Le syndrome de la négligence peut s’exercer sur l’espace « péri-personnel »(autrement dit l’espace proche) et par contre ne pas jouer dans l’espace « extra-personnel » : les auteurs relient ce phénomène à l’existence de neurones somato-sensoriels, qui associent une perception à une partie du corps – et donc on voit avec la main, pour ainsi dire, au sens où les objets sont situés dans un espace construit à partir du corps, de ce qui est ou non à la portée d’un membre (si j’ai bien compris les auteurs ).
Nos auteurs parlent alors d’un « espace péripersonnel codé en coordonnées somatiques » [13].

14§ D’après nos auteurs, le syndrome manifesté dans l’espace peri-personnel continue de se manifester dans l’espace extra-personnel si la personne utilise une baguette en bois pour atteindre les objets dans cet espace extra-personnel ; par contre le syndrome aurait tendance à ne pas se manifester si la personne utilise un stylo laser à la place de la baguette [14]. Il faudrait alors en conclure que la baguette serait intégrée au schéma corporel.


4. Déterminisme et subjectivisme dans l’anthropologie post moderne - un écho en neuroscience ?

15§ On voit l’écho que peuvent rencontrer les théories neurobiologiques dans la mentalité post-moderne : ces théories peuvent jouer dans un projet de critique de l’anthropologie traditionnelle.
Au composé (ou à son équivalent grec, la synthèse), assemblage temporaire d’éléments hétérogènes coordonnés selon un schéma hiérarchique pyramidal (cf. l’image platonicienne des deux chevaux conduits par le cocher qui tirent la voiture), le projet anthropologique actuel préfère une vision plus intégrée, plus systémique, en accentuant les interdépendances et les continuités des parties à l’intérieur du tout, avec un fonctionnement global en réseau (matriciel si l’on préfère).

16§ La pensée post-moderne pourra recevoir dans les découvertes neurobiologiques un indice supplémentaire de la complexité de l’activité mentale, dont Freud disait déjà que la partie consciente n’était que la pointe émergente de l’iceberg : elle n’émerge que parce qu’elle fait partie d’un tout dont la plus grande partie est infra-consciente / inconsciente.

17§ La description neurobiologique aboutira-t-elle à un déterminisme strict de l’activité mentale ? (l’ordinateur est déterminé au sens où il produira toujours la même sortie en fonction de la même entrée, pour une configuration interne donnée – mais le cerveau peut-il être identifié à un ordinateur ?)
A mon avis, on peut ne répondre à cette question qu’à partir d’une pétition de principe, qui est indémontrable et donc discutable.

18§ Personnellement, je dirais que la description actuelle du fonctionnement cérébral par la neurobiologie laisse du jeu : la redondance des fonctions, le parallélisme des traitements, suppose un arbitrage, et donc la possibilité de variations.
Or nos auteurs ne donnent pas d’explication sur le processus d’arbitrage :

  • est-ce une simple question de temps, et suffit-il d’attendre que la neurobiologie ait suffisamment avancé dans son investigation ?
  • ou bien butera-t-elle sur un irréductible indéterminable, comme la physique fondamentale l’a fait avec le principe d’incertitude d’Heisenberg ?

Nous répèterons qu’à notre sens, on ne peut actuellement répondre ici qu’à partir d’une pétition de principe indémontrable.

19§ En attendant, notre position personnelle est la suivante : le projet d’investigation neurobiologique n’est pas de soi déterministe, et les savants qui voudront franchir le pas sortiront de la démarche scientifique [15] . Telle est notre position actuelle, dont j’accepte de débattre.

20§ Une autre tentation post-moderne serait le subjectivisme, au sens où puisque le monde est celui que mon cerveau produit, alors il n’y a pas de monde en dehors de la représentation qu’en élabore mon cerveau. Nous ne recevons pas cette tentation : certes, celui qui souffre du syndrome d’indifférence se bâtit bien un monde, mais il y a bien quelque chose qui lui résiste, et dont il n’arrive pas à rendre compte : il sait que c’est là, mais il n’arrive pas à mettre la main dessus - littéralement [16].


© esperer-isshoni.fr, janvier 2009
© esperer-isshoni-info, février 2016

[1WITTGENSTEIN, Ludwig, « Investigations philosopiques » dans Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations philosopiques, traduit de l’allemand par P. Klossowski, Gallimard, première édition 1961, 1986, p.356

[2le livre articule observations (éventuellement expérimentales) et interprétation de ces observations dans un "cercle herméneutique" ; le lecteur aura intérêt à bien situer les différentes étapes du raisonnement des auteurs. Il devra en particulier bien distinguer entre
des propositions rendant compte des observations,

  • des propositions qui valent pour leur capacité à rendre compte des observations tout en restant à l’intérieur du corpus des expériences reconnues à ce jour,
  • des propositions avancées à titre d’hypothèse, qui peuvent séduire par leur capacité intégratrice et unitive du divers de l’expérience, mais qui débordent ce qui peut être scientifiquement déduit des expériences reconnues à ce jour.

[3p.142

[4les auteurs n’utilisent pas ce concept ; ils parlent à plusieurs reprises d’un "code neural" (voir p.153 ;163 ; 175-176 ;194 ;196 - les auteurs parlent aussi de "substrat neural", de "base neurale" ) commun aux deux systèmes, moteur et visuel : j’y vois là un équivalent de l’interface

[5p.11

[6voir p.153 n.4 la citation de William James

[7p. 10 ; voir aussi p.138 qui décrit une compréhension apparaissant comme "privée de toute médiation réflexive, conceptuelle ou linguistique"

[8expression en p.200, citée de William James. Noter la fréquence de l’utilisation du mot "pragmatique" dans l’ouvrage, en plus de la référence admirative à William James précitée

[9p.11

[10p.9,33, 40,55

[11p.10

[12Pour des descriptions de cas cliniques, voir le livre suivant :

  • Sacks, Oliver, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau et autres récits cliniques, traduit de l’anglais par Edith de la Héronnière, Seuil, [1992, The Man Who Mistook His Wife for a Hat] 1998, 312 p.
    Voir en particulier le cas n°8 : la patiente ne perçoit plus la moitié gauche de son corps ; lorsqu’elle se maquille par exemple, elle ne souligne que la moitié droite de ses lèvres

[13p.76

[14voir p.86

[15Précisons immédiatement que les auteurs du livre ne font pas partie de ces savants casse-cou ; ils nous semblent au contraire avancer avec l’humilité requise par la science, contrairement à que pourrait faire croire la présentation « marketing » en couverture.
Petit bémol : les auteurs montrent peut-être un trop grand enthousiasme quand ils s’essayent à rendre compte de l’origine du langage (cf. p.163)

[16cf. l’expérience évoquée plus haut de la video pour la patiente dans le livre d’Oliver Sacks)


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