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Martin Luther (1483-1546) - Son articulation entre le dû à César et le dû à Dieu, entre politique et religion

samedi 13 février 2016 par Phap

Voir aussi : Martin Luther (1483-1546) - Dates de sa vie - Le sacerdoce universel - Les trois "S" - La liberté chrétienne
en particulier pour les abréviations et la bibliographie.


Table des matières



A. Quelle légitimité pour le pouvoir temporel ?


A.1. Un équilibre à trouver entre le respect de l’ordre établi et la rébellion.

1§. En ce début d’année 1523, Luther vit à Wittenberg. Mis en sécurité à la forteresse de la Wartburg par son Prince, Frédéric le Sage, il avait pu y traduire en allemand le Nouveau Testament. Cependant, l’agitation suscitée par Carlstadt a amené Luther à venir à Wittenberg, en s’exposant ainsi à la menace de l’édit de bannissement de Worms.

2§. Calrstadt prônait un christianisme « spirituel », où le chrétien est mû et divinisé directement par l’Esprit saint, ce qui rend inutile et même dangereuse toute autre médiation : les « prophètes de Zwickau » et Müntzer refuseront la médiation des Écritures, afin d’éviter d’avoir à dépendre de ses interprètes « autorisés ».

3§. Menacé par l’extrémisme des « échauffés », qui refusent toute autorité extérieure, Luther doit aussi se défendre sur sa « droite » : des Princes hostiles à sa doctrine, dont le duc George de Saxe, ont fait interdire d’acheter et de lire la traduction allemande du Nouveau Testament sur leur territoire.

4§. Les sujets de George de Saxe doivent-ils obéir à l’autorité temporelle du lieu et lui céder sur ce point ? Ou bien ont-ils le droit – et même le devoir - de désobéir ? Luther va répondre dans son traité « De l’autorité temporelle et des limites de l’obéissance qu’on lui doit »(abrégé en Aut). Le titre indique déjà que Luther donne des limites à cette obéissance.

5§. Luther y traite de « l’autorité temporelle et de son glaive , afin qu’on sache comment on peut en user chrétiennement, et dans quelle mesure on lui doit obéissance » [1]. Il s’agit donc d’un traité destiné aux Princes et à leurs sujets ; l’autorité temporelle est supposée exercée par un prince chrétien sur des sujets chrétiens.

6§. Luther attribue à l’autorité temporelle un glaive, autrement dit, il souligne la fonction répressive de l’autorité temporelle, chargée de faire respecter le droit en punissant les méchants. Luther devra alors préciser de quel droit il s’agit : du droit naturel ou du droit divin.


A.2. La doctrine des deux règnes.

7§. Avant de s’adresser à ses deux publics, Luther élabore la doctrine des deux règnes [2]. Sur cette terre coexistent deux royaumes qui se partagent l’ensemble de l’humanité, sachant que l’homme ne peut appartenir qu’à un seul royaume : il n’y a possibilité ni d’une double appartenance, ni d’une position neutre, la doctrine est ici nettement dualiste.

8§. Cela dit, Luther ne verse pas dans le manichéisme, les deux royaumes ne s’opposent pas, simplement ils relèvent l’un de la nature, l’autre de la grâce. Explicitons cela.

  • L’homme naît naturellement dans le royaume du monde, où il porte, comme tous les hommes, la marque du péché originel. Pécheur, il est par nature, constitutivement pourrait-on dire, incapable de se situer justement par rapport à Dieu, il ne peut en aucune façon ni lui plaire ni l’écouter.
  • C’est Dieu qui, en faisant à l’homme la grâce de la foi, lui donne la capacité de recevoir la Parole de Dieu et d’adhérer au Christ, recevant alors de lui la grâce de la justification [3]. Baptisé, croyant en l’Écriture, l’homme cesse d’appartenir au royaume du monde, il devient alors sujet du Royaume de Dieu.
    (Précisons que, pour Luther, l’homme ainsi justifié demeure cependant pécheur – l’homme sauvé est simul justus et peccator, "en même temps juste et pécheur").

9§. On le voit, si les deux royaumes diffèrent fondamentalement, ils ne s’opposent pas a priori dans la mesure où les sujets du Royaume de Dieu ont d’abord appartenu au royaume du monde [4].

10§. Notons que le baptême ne suffit pas pour établir si un homme appartient ou non au Royaume de Dieu : Luther signale la présence des « hypocrites » au sein même des chrétiens.
La conséquence en est qu’il n’est pas possible à vue humaine de séparer concrètement le Royaume de Dieu du royaume du monde : dans ce dernier se trouvent les non-chrétiens, dont le Juif et le Turc, mais aussi des baptisés qui ne sont pas des « chrétiens authentiques », des « croyants sincères ».


A.3. De la nécessité du glaive dans le royaume du monde.

11§. Luther affirme que l’autorité temporelle est nécessaire uniquement dans le royaume du monde. En effet, les hommes y sont mauvais, d’eux-mêmes ils cherchent à dépouiller leurs semblables, ; pour les en empêcher, il faut la loi, qui dit le droit, et le glaive, pour faire respecter le droit et punir ceux qui y contreviennent.
Par paix, Luther entend ici la paix sociale, il n’y est pas question de la paix chrétienne, paix qui relève du Royaume de Dieu. Luther fait découler la hiérarchie politique (rois, princes, seigneurs) de la nécessité de cette autorité temporelle [5].

12§. Par opposition, le Royaume de Dieu n’a qu’un seul chef, le Christ ; il n’y est donc point besoin d’autorités intermédiaires. Les sujets de ce Royaume n’ont pas besoin d’être contraints à respecter leur prochain, puisque chacun se met au service de tous [6].

13§. Reste maintenant à articuler entre eux ces deux royaumes. Le critère d’appartenance au Royaume de Dieu est un critère intérieur, celui de la foi sincère. Relevant du « for interne », il est invérifiable au « for externe », l’hypocrite pouvant simuler par ses œuvres une foi inexistante.

14§. Par conséquent, Luther s’oppose aux Schwärmer qui demandent l’abolition de toute autorité temporelle et la levée du glaive.

Aussi bien, tenter de gouverner tout un pays ou le monde d’après l’Évangile, c’est agir à la façon d’un berger qui mettrait dans la même étable des loups, des lions, des aigles et des moutons, qui les laisserait libres d’aller et venir à leur guise et leur dirait : Paissez, soyez bons et vivez en paix tous ensemble ; l’étable est ouverte, vous avez du pacage en suffisance et vous n’avez à craindre ni les chiens, ni les coups de bâton.
Les moutons se tiendraient certainement tranquilles et se laisseraient paisiblement mener paître et gouverner ; mais ils ne vivraient pas longtemps et il ne resterait bientôt plus un seul animal [7].

15§. Il appartient à Dieu seul de dire qui appartient au Royaume de Dieu, car lui seul lit dans les cœurs. En attendant la Parousie, il convient de maintenir le gouvernement temporel, qui s’appuie sur la loi et le glaive.


A.4. Délimitation de la juridiction temporelle.

16§. Cependant, Luther rappelle que ce gouvernement temporel trouve sa légitimité dans la paix sociale qu’il maintient, en réprimant les manifestations extérieures de méchanceté : autrement dit, le méchant reste méchant à l’intérieur de lui-même, simplement il n’extériorise pas en actes sa méchanceté parce que la peur du glaive l’emporte sur le désir de mal faire.

17§. Luther demande au pouvoir temporel de limiter sa juridiction au for externe, qui est seul accessible. Vouloir régenter les âmes serait sacrilège, car celles-ci relèvent de Dieu seul [8].

18§. Luther semble ici revendiquer le droit de liberté de conscience. Et de fait, certains passages paraissent aller dans ce sens :

Or, les pensées et les sentiments des âmes, personne ne les connaît en dehors de Dieu. C’est pourquoi il est vain et impossible de commander à quelqu’un ou de le contraindre à embrasser telle ou telle croyance. Il faut employer une toute autre méthode pour y parvenir. La force n’y peut rien.(..)
Étant donné que c’est à chacun de décider, selon sa conscience, comment croire ou ne pas croire, sans causer par là aucun tort au pouvoir temporel, ce dernier doit s’en contenter, s’occuper de ses affaires et laisser à chacun le soin de croire d’une manière ou d’une autre comme il peut et comme il veut, sans contraindre personne par la force.
Car la foi est une œuvre divine qui vient de l’Esprit et, par conséquent, aucun pouvoir extérieur ne saurait l’imposer ni la créer.
D’où le dicton qu’on retrouve également chez Augustin : On peut ni ne doit forcer personne à croire [9]

19§. Or il faut éviter ici un contresens : Luther n’entend pas la liberté de conscience comme un moderne (ou un post-moderne) peut l’entendre :

  • ce serait un anachronisme d’attribuer à Luther une position pluraliste ; pour Luther, il est évident qu’il n’y a qu’une seule vraie religion, la religion chrétienne, hélas pervertie par l’Église romaine selon lui ;
  • Luther revendique la liberté au for interne, mais il rappelle que l’exercice de cette liberté au for externe ne doit pas causer « de tort au pouvoir temporel » - de là, il conclura que la messe, comme cérémonie extérieure, perturbe l’ordre public et par là qu’elle doit être interdite sur le territoire, comme le montre sa démarche visant à la faire interdire au chapitre de la Collégiale de Wittenberg en 1524. La liberté de culte n’existe pas chez Luther, le citoyen peut bien choisir de manière privée la religion à laquelle il veut croire, il n’a pas libre de poser les gestes cultuels « extérieurs » correspondants, qui relèvent de la sphère publique.
  • Enfin, si la force n’est pas souhaitable pour amener à croire, cela ne veut pas dire qu’« une toute autre méthode » ne doive pas être employée : Luther ne verse pas dans l’indifférentisme, il s’agit positivement de proposer aux hommes la vraie religion, (étant bien entendu que la foi dépend uniquement de la grâce divine), et négativement de lutter contre les fausses doctrines. La suite va nous dire en quoi consiste cette « autre méthode ».

A. 5. Le glaive spirituel de la Parole de Dieu, propre des « évêques ».

20§. Luther considère que l’hérésie, parce que relevant du domaine spirituel, doit être combattue par l’arme spirituelle par excellence, la Parole de Dieu [10]. Dans l’idée de Luther, la Parole divine a son efficacité propre, qui lui permet de triompher de l’erreur à l’intérieur même du cœur de l’homme. C’est la proclamation de la Parole de Dieu, sa prédication, qui permettront de gagner les cœurs à la foi d’une part, de repousser les fausses doctrines d’autre part.

21§. Luther confie cette fonction de prédication à la « classe sacerdotale ». Mais alors, ne réintroduit-il pas une hiérarchie dans le Royaume de Dieu, cette classe s’interposant entre Dieu et le croyant. Non pas [11]. Luther reprend la doctrine du sacerdoce universel selon laquelle que les prêtres et les évêques remplissent une fonction dont ils doivent rendre compte à la communauté [12].

22§. Luther ajoute ici l’idée que l’efficacité du service des prêtres ne dépend pas d’eux, mais de la Parole de Dieu qu’ils « mettent en œuvre » : l’auditeur entend ce que prêche et enseigne le prêtre, mais c’est la Parole de Dieu, et non la parole humaine du prédicateur, qui fait naître et croître sa foi. Le prêtre n’est qu’un porte-parole, un instrument, par lequel Dieu se donne à croire à l’auditeur, mais une fois la foi atteinte, l’instrument s’efface pour laisser le croyant s’attacher directement au Christ.

23§. De la règle de la Sola scriptura, "l’Écriture seule", Luther déduit aussi que toute référence à une autorité autre que celle de l’Écriture (une coutume, une tradition, un droit canonique, etc.), relève uniquement de prescriptions humaines et qu’elle doit être décidée en communauté : le prêtre ne peut l’imposer de lui-même [13], tout simplement parce qu’il n’en a pas l’autorité, et que toute autorité qu’il a, il la doit à la communauté qui l’a appelé.


A.6. Du devoir de « résistance passive ».

24§. Luther vient de dire aux Princes comment exercer chrétiennement leur pouvoir : qu’ils se gardent donc soit d’user trop peu de leur autorité temporelle - ce qui entraînerait la guerre dans le territoire du fait des méchants - soit de trop en user - en prétendant régenter ce qui ressort du domaine divin.

25§. Il s’adresse ensuite aux sujets du Prince. Luther rappelle qu’ils sont tenus d’obéir à l’autorité temporelle, mais uniquement dans son domaine [14].
Si l’autorité temporelle est voulue par Dieu dans le royaume du monde, il en découle alors que tout acte de résistance contre l’autorité temporelle revient à une rébellion contre la volonté de Dieu même.

26§. Mais alors, que faire face à un pouvoir temporel qui ne respecte pas le domaine spirituel, et qui, en la circonstance, prétendrait interdire les éditions du Nouveau Testament traduit par Luther [15] ?
Luther considère que le croyant doit résister, mais de manière « passive [16] » : autrement dit, le croyant refusera d’obéir à l’ordre impie de l’autorité temporelle, et il endurera en martyr la punition infligée par le pouvoir impie, sans lui résister par la violence.
Ainsi, le croyant sauve son âme en refusant d’obéir à l’ordre injuste, et il évite en même temps de tomber dans le péché de rébellion [17].
Les « échauffés » comme Müntzer ne retiendront pas cette leçon, et ils recourront à la violence contre ceux qu’ils estiment impies. On sait ce qui leur en adviendra, et comment Luther les condamnera.


B. L’épreuve des faits.


B.1. Un cas limite : la nomination du pasteur

27§. Nous avons vu que le prêtre était choisi par la communauté. Mais comment s’opère ce choix ? S’agit-il d’une organisation de « communauté de base », où le prêtre serait choisi par la communauté villageoise ? Et quel rôle joue alors l’autorité temporelle du lieu ? Peut-elle s’opposer au choix de la « communauté de base » ? Et celle-ci doit-elle alors résister ?

28§. Luther précise ce point dans sa réponse au premier des douze articles que la paysannerie souabe lui a soumis [18]. En tout, il s’agit de ne pas se rebeller contre l’autorité, ni en lui arrachant la cure, ni en lui imposant le pasteur.

29§. Notons que l’autorité temporelle a la prérogative de choisir le pasteur : c’est seulement si elle s’y refuse que la communauté peut élire son pasteur. L’église d’état n’est pas loin, ne faisons pas de Luther un congrégationaliste avant la lettre.

30§. Enfin, Luther reste fidèle à un principe que nous appellerions de manière anachronique celui de la « résistance passive » : dans le cas où l’autorité refuse la nomination du pasteur, celui-ci peut alors s’enfuir, ainsi que ceux qui souhaitent le suivre - cette disposition anticipe sur le jus emigrandi de 1555. Dans tous les cas, l’autorité temporelle est respectée et elle a le dernier mot.


B.2. La révolte des paysans de 1525.

31§. Luther répond aux Douze articles que lui ont fait parvenir les chefs de l’insurrection paysanne souabe. Pour ce faire, il publie en avril 1525 son « Exhortation à la paix.. », qu’il adresse aux paysans et aux princes.
32§. Il rappelle aux paysans le devoir de soumission au pouvoir temporel, devoir qu’il a lui-même respecté alors même qu’il était persécuté [19].

33§. Luther montre son indifférence aux réformes sociales, qui, pour lui, ne concernent que le royaume du monde. Lutter par la violence pour instaurer plus de justice terrestre, cela n’est pas légitime pour un chrétien dont le seul mot d’ordre est : « Souffrance, souffrance, croix, croix, voilà le droit des chrétiens, cela et pas autre chose » [20]

34§. Cette indifférence aux conditions concrètes de l’existence humaine se nourrit, chez Luther, de la vision dualiste fondée sur la polarité intérieur - extérieur [21], polarité que l’on trouve déjà chez Augustin et qui remonte finalement à Platon : l’extérieur renvoie au monde sensible, corporel, c’est l’apparence, le devenir ; l’intérieur désigne le monde de l’intelligible, de l’esprit, de la vérité et de l’être.

35§. Une telle vision du monde en arrive invariablement à dévaloriser ce qui se joue dans l’histoire et dans l’existence, au profit d’une remontée vers l’immuable, l’éternel, remontée qui toujours suppose le détachement du sensible.

36§. La critique que fait Luther du troisième article des paysans illustre clairement cela [22]. La liberté chrétienne ne doit pas s’entendre en termes « charnels » mais « spirituels », autrement dit elle concerne non pas le corps, mais l’âme de l’homme.
Celui-ci peut donc très bien être corporellement asservi et spirituellement libre. Le chrétien est dans le monde par son corps, mais, par son âme attachée au Christ dans la foi, il appartient au Royaume de Dieu - il n’est pas du monde.
Qu’importe pour lui si son corps appartient au prince, c’est là chose extérieure. Seul compte ce qui se joue à l’intérieur, dans l’âme.

37§. On voit les effets du dualisme précédemment évoqué : finalement seul importe ce qui se joue entre l’âme et Dieu, l’existence corporelle et sociale relevant de ce qui passe, de ce qui ne compte finalement pas.

38§. Redoutable indifférence qui peut décourager l’engagement collectif pour plus de justice dans les rapports sociaux : au mieux, cette indifférence aboutit au martyr du chrétien, mais jamais elle ne pourra conduire à désarmer le bourreau par la force.

39§. On peut plus profondément s’interroger sur une vision de l’homme perçu idéalement comme hors corps, hors histoire et hors lien : comme si l’homme était d’abord cette âme immatérielle, en surplomb de ce qui se passe et se prêtant - à travers cette enveloppe charnelle plus embarrassante qu’autre chose - au jeu finalement assez indifférent de ce monde peu sérieux.


B.3. La question de la résistance à l’Empereur.

40§. De 1522 à 1530, le nouvel empereur, Charles V, est occupé par les questions italiennes. A partir de 1530, il se tourne vers l’Empire. Les princes partisans de la Réformation luthérienne se retrouvent face à un ennemi mortel.

41§. S’agit-il alors de subir en chrétien le martyr ? de fuir l’autorité injuste ? Ou est-il légitime de résister à l’autorité temporelle impériale, les armes à la main - autrement dit par la violence ? Les princes penchent pour la deuxième option et font pression sur Luther en ce sens, à partir de 1530.

42§. A la fin d’octobre 1530, "les principaux théologiens - Melanchthon, Jonas et Spalatin tout comme Luther lui-même - capitulèrent tout d’un coup.(..) Le débat a lieu au palais de Torgau du 25 au 28 octobre, et il débouche sur une déclaration formelle de Luther, écrite de sa main et cosignée avec Melanchthon, Jonas et Spalatin" [23].

43§. Luther a accepté « la théorie de la résistance issue du droit privé » [24].

Il s’ensuit que, si le prince manque à remplir les devoirs pour lesquels il a été fait personne publique, il est légitime de lui résister, exactement comme il est permis de résister à toute autre personne privée qui exerce une violence injuste [25].

44§. Autrement dit, le prince protestant qui résiste à Charles Quint ne commet pas d’acte de rébellion contre un magistrat légitime. En effet, Charles Quint, par sa faillite à remplir les devoirs de sa charge d’homme public, agit désormais en homme privé, et la violence qu’il exerce en devient injuste et illégitime.

45§. Plus tard, les théologiens luthériens préfèreront la théorie constitutionaliste de la résistance, qui évite la fâcheuse conséquence de la précédente théorie, savoir qu’elle confère aux citoyens privés la possibilité de s’opposer par la violence aux magistrats établis ( [26].


Conclusion.

46§. Luther consacre la fin à la grande idée universaliste du Moyen Age, celle d’un unique espace géographique, politique, culturel, religieux, unifié sous la potestas impériale et la majestas pontificale.

47§. Cette idée était celle de l’Empire Chrétien. Cette idée n’avait déjà plus grande substance à l’époque de Martin Luther, les monarchies française et anglaise ayant déjà affirmé leur caractère national indépendant.
Luther a simplement achevé un mouvement de sape [27] commencé avant lui, et qui ne cessait d’affirmer l’irréductibilité du fait national, hostile à toute autorité supra-nationale, qu’elle soit le fait du pape ou de l’empereur, réunis là dans un même rejet.

48§. A la suite de la réforme / réformation de Luther, l’espace allemand se divise en États allemands, dont l’indépendance vis-à-vis de l’Empereur se manifeste à travers le choix du prince en matière confessionnelle, choix dont il n’a à répondre devant personne et qui vaut pour tous ses sujets, nolentes volentes, "qu’ils le veuillent ou non".

49§. La religion devient le fait des princes, et l’appareil religieux une des branches de leur administration. L’alliance du trône et de l’autel en devient comme naturelle, puisque le prêtre se retrouve « fonctionnaire », exactement comme le souhaitait Luther.

50§. Calvin voudra aménager plus d’autonomie pour l’appareil ecclésiastique, et il œuvrera pour que l’autorité pastorale puisse traiter avec l’autorité civile en partenaire, plus qu’en subordonné.

51§. Pourquoi Luther n’a-t-il pas été sensible à cette subordination de l’appareil ecclésiastique au pouvoir civil ? Est-ce par manque de formation juridique ? Par la force des évènements qui l’ont amené à réagir dans l’urgence ?
Ou bien à cause de cette relative indifférence aux réalités du siècle (cf. infra), ce siècle où l’arrivée de l’Antéchrist semble imminente [28] ?

52§. Nous penchons personnellement pour la dernière hypothèse. Luther nous semble en cela le digne fils d’Augustin, pour qui toute l’histoire humaine se lit au filtre de l’histoire du salut.
Seul compte ce qui est « utile », ce qui sert au salut, entendu comme un arrachement à une condition pervertie, à un ordre matériel foncièrement en rébellion contre Dieu ; le reste, que ce soit les arts ou les savoirs humains, tout cela passe au second plan, et doit être suspecté dans la mesure où cela peut être source d’orgueil ou de satisfaction « charnelle ».

53§. Sur ce point, il nous semble significatif que Luther ait condamné l’enseignement de la Physique et la Métaphysique d’Aristote, au motif que ces ouvrages allaient à l’encontre des articles de la foi chrétienne [29] : la foi chrétienne (fides quae ici) reste pour Luther l’aune à laquelle tout le reste doit se mesurer, et il appartient à l’autorité temporelle de s’assurer de la conformité de l’enseignement à celle-ci ; plus loin, au nom des principes évangéliques, Luther recommandera au prince d’adopter des lois somptuaires : finalement, la vie morale « extérieure » relève elle-aussi du prince.

54§. Luther reprend le pessimisme d’Augustin quant à l’ordre du créé, radicalement faussé. Ce pessimisme explique le relatif désintérêt pour les conditions concrètes de l’existence humaine de Luther, et le recours à l’autorité temporelle pour forcer le méchant extérieurement et l’empêcher de nuire aux brebis du Christ.

55§. En ce sens, Luther ne pouvait pas comprendre la curiosité des humanistes, leur intérêt renouvelé pour les sciences naturelles. Une révolution intellectuelle était en marche, l’Écriture ne servait plus de référence normative dans l’explication des phénomènes naturels, comme l’avait voulu Galilée qui reprenait la formule de Baronius : « La Bible dit comment on va au ciel, et non comment va le ciel ». Bientôt, la science politique et la science morale apprendraient à faire de même.

56§. Luther aurait-il approuvé une telle autonomisation des savoirs par rapport à la foi chrétienne ?
Et pourtant, n’est-ce pas lui qui a dissocié, dans sa doctrine des deux règnes, le royaume de Dieu et celui du monde, en demandant à ce que l’on distingue bien ce qui relève du gouvernement spirituel et ce qui relève du gouvernement temporel.
Quoi d’étonnant alors si cette idée, prolongée au-delà de ce que Luther aurait souhaité, aboutisse à un découplage total entre les deux royaumes, le royaume du monde se faisant explicitement en dehors de toute référence à la révélation chrétienne ?


© esperer-isshoni.fr, avril 2007
© esperer-isshoni.info, février 2016

[1Aut p. 13

[2Aut p. 17

[4- excepté le Christ évidemment ; il faudrait étudier la position de Luther concernant Marie, mère de Jésus. -

[5Aut p. 18

[6Aut p. 18 ; 21

[7Aut p. 20

[8Aut p. 31

[9Aut pp. 33-34

[10Aut p. 38

[11cf. Aut p. 40

[12La question se posera alors de savoir qui représente la communauté ; dans la mesure où le Prince est l’autorité temporelle, cela signifiera que la « classe sacerdotale » relèvera du Prince.

[13Ass p. 82.

[14Aut p. 35

[15Aut pp. 36-37.

[16Étant bien entendu que l’appellation « résistance passive » n’apparaît pas en tant que telle chez Luther. Mais, à notre sens, elle recouvre bien ce que Luther veut dire.

[17Aut pp. 36-37

[18Exh p. 166

[19Exh p. 160

[20in Exh p. 158. Voir aussi Exh p. 164

[21Lib p. 276.

[22Exh p. 167

[23in Quentin Skinner - op. cit. - p. 628

[24Skinner - op. cit. p. 630

[25Tisch rede (propos de table) de 1529, cité par Q. Skinner p. 631

[26Cf. Q. Skinner p. 634

[27Il suffit de considérer sur le plan idéologique Marsile de Padoue, Guillaume d’Occam, Wyclif.

[28La tonalité « apocalyptique » est un fait massif dans les œuvres de Luther. A notre avis, il ne faut pas y voir seulement un artifice de rhétorique.

[29cf. Nob pp. 142


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