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Martin Luther (1483-1546) - Dates de sa vie - Le sacerdoce universel - Les trois "S" - La liberté chrétienne

samedi 13 février 2016 par Phap

Voir aussi Martin Luther (1483-1546) - Son articulation entre le dû à César et le dû à Dieu, entre politique et religion


Table des matières


Bibliographie et abréviations

Oeuvres de Luther.

  • Martin Luther - A la Noblesse Chrétienne de la Nation Allemande sur l’Amendement de l’État Chrétien - Trad. par M. Gravier - Œuvres - Labor et Fides - Tome II – 1966 – abrégé en Nob
  • Martin Luther - Le Traité de la Liberté Chrétienne - Trad. par M. Esnault - Œuvres - Labor et Fides - Tome II – 1966 – abrégé en Lib
  • Martin Luther - De l’autorité temporelle et des limites de l’obéissance qu’on lui doit - Trad. par Franck D.C. Gueutal - Œuvres - Labor et Fides - Tome IV – 1960 – abrégé en Aut
  • Martin Luther - Qu’une assemblée ou communauté chrétienne a le droit et pouvoir de juger toutes les doctrines, d’appeler, d’installer et de destituer des prédicateurs - Trad. par Franck D.C. Gueutal - Œuvres - Labor et Fides - Tome IV – 1960 – abrégé en Ass
  • Martin Luther - Exhortation à la paix à propos des Douze articles de la Paysannerie Souabe - Trad. par Franck D.C. Gueutal - Oeuvres - Labor et Fides - Tome IV – 1960 – abrégé en Exh
  • Martin Luther - Contre les hordes et criminelles de paysans - Trad. par Franck D.C. Gueutal - Oeuvres - Labor et Fides - Tome IV - 1960
  • Martin Luther - Une missive touchant le dur livret contre les paysans - Trad. par Franck D.C. Gueutal - Oeuvres - Labor et Fides - Tome IV - 1960
  • Martin Luther - Le Grand Catéchisme - Trad. par P. Jundt - Oeuvres - Labor et Fides - Tome VII - 1962

Autres.

  • Jean Delumeau - Naissance et affirmation de la Réforme - Clio - PUF - 2° édition - 1968
  • Pierre Mesnard - L’essor de la philosophie politique au Seizième siècle - 1° édition 1935 - 3° édition second tirage - Vrin - 1977 [1]
  • Quentin Skinner - Les fondements de la pensée politique moderne - Trad. par J. Grossman et J. Y. Pouilloux - Albin Michel - Avril 2001.


Chronologie

1483 Naissance de Martin Luther.
17 juillet 1505 Luther entre chez les Ermites de saint Augustin à Erfurt, contre la volonté de son père.
2 juillet 1507 Luther célèbre sa première messe avec grande inquiétude.
1513 Turmerlebnis - Expérience de la tour, fondatrice pour Luther [2].
1515 - 1516 « Commentaire de l’Epître aux Romains »
31 octobre 1517 Luther aurait affiché quatre-vingt-quinze thèses sur la porte du château de Wittenberg, pour protester contre la campagne d’indulgences prêchée par Tetzel. Cette campagne servait à financer le pallium de l’Archevêque de Mayence ; Frédérique le Sage, Prince électeur de Saxe, dont relève Luther, avait interdit cette campagne sur son territoire.
avril 1518 Luther comparaît au chapitre général des Ermites de saint Augustin, à Heidelberg.
7 août 1518 Luther reçoit sa convocation de parution à Rome.
12 janvier 1519 L’empereur Maximilien meurt.
juillet 1519 Dispute entre le théologien Jean Eck et Luther à Leipzig. Erasme dira « Pousser Luther à la révolte, c’était agir en boucher, non en théologien. (...) Forcer est le fait des tyrans [3] ».
26 juin 1520 « De la Papauté de Rome, contre l’illustre Romaniste de Leipzig », en réponse à Alveld, o.c.d. de Leipzig.
juillet 1520 Bulle de Léon X, intitulée «  Exsurge Domine  », qui condamne quarante et une propositions de Luther.
15 août 1520 « A la Noblesse Chrétienne...
octobre 1520 « Le Traité de Liberté...
1521 La Diète de Worms, convoquée par le nouvel Empereur Charles V, bannit Luther de l’Empire. Luther y a paru le 16 avril 1521, escorté de cent cavaliers chargés de faire valoir son sauf-conduit - il s’agissait d’éviter à Luther la triste mésaventure de Jean Hus [4] au concile de Constance de 1415 -. Luther est mis en sûreté au château de Wartburg, sous le nom du chevalier Georges, jusqu’au 6 mars 1522.
1522 Traduction du Nouveau Testament en allemand.
mars 1522 Luther quitte la Wartburg pour Wittenberg, afin d’expulser le « Schwärmer  », - c’est-à-dire l’échauffé -, Carlstadt.
1522 Certains monarques allemands interdisent les traductions du Nouveau Testament de Luther sur leur territoire.
début 1523 «  De l’autorité temporelle..
entre Pâques et Pentecôte 1523 « Qu’une assemblée...
1525 Le duc Jean le Constant de Saxe succède à son frère, le Prince Electeur Frédéric III le Sage.
15 au 20 avril 1525 « Exhortation...
mai 1525 « Contre les hordes...
15 mai 1525 Défaite de Müntzer et des paysans révoltés.
15 mai 1525 «  Une missive...
Noël 1524 Le Chapitre de la Collégiale de Wittenberg est interdit de messe.
1525 Mariage avec Catherine von Bora.
décembre 1525 « Du Serf Arbitre », en réponse à Erasme (1467 - † 1536).
1526 La Diète de Spire refuse d’appliquer l’édit de Worms de 1521.
1528 Inspection des paroisses du Grand Electeur de Saxe, suite à la demande de Luther en 1527.
avril 1529 « Le Grand Catéchisme...
1529 A la Diète de Spire, six princes et quatorze villes allemands « protestent » contre une disposition demandant de tolérer les messes en territoire réformé.
1534 Traduction de la Bible en allemand.
1535 Munster, conquise par les Anabaptistes, est reprise par l’évêque.
18 février 1546 Mort de Luther. « Dieu a donné au monde un rude médecin », dira Mélanchton, citant Erasme.
1555 Paix de religion d’Augsbourg, conclue avec Ferdinand de Habsbourg, qui entérine le principe d’un territoire avec une confession unique, celle de son Prince
principe du «  cujus regio, ejus religio  », que vient compléter le droit d’émigration pour les sujets de confession différente (jus emigrandi).
31 octobre 1999 Signature de la Déclaration commune sur la justification par la foi à Augsbourg par le cardinal Edward Cassidy, représentant de l’Église catholique, et l’évêque Christian Krause, président de la Fédération mondiale luthérienne.


Introduction.

1§. En ces années 1520, Luther s’est affronté durement aux théologiens missionnés par Rome. Il n’a dû sa sauvegarde qu’à la protection de son Prince Électeur, qui a refusé de le livrer à la juridiction papale. En effet, Frédérique le Sage a exigé que la condamnation pour hérésie d’un de ses sujets soit prononcée par une université allemande, après une discussion publique.

2§. En 1520, les jeux sont faits, et la rupture consommée entre Luther et Rome. Luther va s’attaquer de front à ce qu’il perçoit comme la forteresse romaine. La doctrine qu’il élabore alors invalide radicalement le soubassement idéologique de la primauté pontificale [5].

3§. Pour le dire avec Maurice Gravier, traducteur du manifeste « A la Noblesse Allemande » :
« Ainsi s’effondrait définitivement la chrétienté du moyen âge théoriquement unie sous le double pouvoir du pape et de l’empereur. Luther avait porté le coup de grâce à l’édifice déjà vermoulu et chancelant. L’écrit de Luther qui s’appuie sur des documents officiels tels que les Gravamina est sans doute la dernière pièce que l’on puisse verser au dossier de la querelle du sacerdoce et de l’empire. Le pouvoir temporel a remporté la victoire ; bien plus, il est sollicité par un clerc d’intervenir pour mettre un terme aux abus ecclésiastiques. Il saura profiter de l’occasion : la publication du manifeste n’est que la première étape d’une évolution qui mène au césaropapisme [6]. »


1. La doctrine dite « du Sacerdoce universel ».

4§. Luther refuse la distinction entre l’état ecclésiastique et l’état séculier, au motif que le corps du Christ est un [7].

  • Le pape, l’évêque, le prêtre se distinguent dans ce corps uniquement par leur fonction, non par leur état [8].
  • L’ecclésiastique accomplit seulement une fonction dans le corps du Christ qui est l’Église, il reçoit cette charge pour un temps, il peut en être relevé ordinairement ou extraordinairement. La charge peut être confiée à n’importe quel chrétien, marié ou non [9]

Luther veut bien d’un état ecclésiastique, mais il ne le fait pas dériver du sacrement d’ordination, qu’il ne reconnaît pas, et surtout, il attribue l’état ecclésiastique à tous les chrétiens.

5§. Cette doctrine, dite « du sacerdoce universel », vient subvertir le sens du mot « Église » : le schéma n’est plus celui d’un corps - le peuple des fidèles laïques - dirigé par une tête - la hiérarchie ecclésiastique dont la fine pointe est le Pape - , mais le corps du peuple des baptisés, dirigé par la tête unique qui est celle du Christ.
Il se trouve qu’à l’intérieur du peuple des baptisés, des chrétiens accomplissent les tâches liées à la religion, comme « fonctionnaires » : ils répondent aux besoins de la « communauté » en matière de sacrement et de prédication, et c’est la communauté qui les institue, qui les contrôle et les destitue [10].

a) Pas de privilèges divins attachés à la fonction pontificale.
6§. Luther refuse à la « classe sacerdotale » un quelconque privilège divin. Aussi s’attaque-t-il à la prétention pontificale de ne jamais errer, prétention qui se veut soutenue par l’Écriture [11].
7§. Nous pouvons lire ici l’abîme qui sépare Luther de la conception grégorienne, telle qu’elle s’exprime dans l’article 22 des Dictatus Papae : « L’Église romaine n’a jamais erré, et, comme l’atteste l’Écriture, elle ne pourra jamais errer ».
Pour Grégoire VII, l’Église ne peut être que représentée par le Pape qui est à Rome, et la garantie donnée par le Christ à Pierre s’étend aux successeurs de Pierre, les Papes : les mérites pétriniens valent pour les Papes, comme le dit l’article 23 des susdits Dictatus Papae :

« L’évêque de Rome, s’il a été ordonné canoniquement, devient indubitablement saint par les mérites de saint Pierre, sur la foi de saint Ennodius, évêque de Pavie, d’accord en cela avec de nombreux Pères, comme on peut le voir dans les décrets du bienheureux pape Symmaque ».

8§. Luther répond :

Et lorsqu’ils [les romanistes] prétendent que ce pouvoir [d’interprétation infaillible des Écritures] fut donné à saint Pierre en même temps que lui furent données les clés, il est tout à fait évident que les clés ne furent pas données au seul saint Pierre, mais à toute la communauté. [12]

9§. Autrement dit, la « communauté » est la dépositaire de tout pouvoir, qu’il vienne des hommes ou de Dieu. Les mérites pétriniens lui reviennent, ils ne sont pas l’apanage des papes, qui ne sont pas les héritiers « naturels » de saint Pierre. Le pape, comme d’ailleurs n’importe quel prêtre, ne tire sa légitimité que de la communauté et il ne peut s’appuyer sur aucune autre autorité que celle-ci.

10§. Luther écrira ainsi à Léon X :

Garde toi, ô Léon, mon Père, de prêter l’oreille à ces sirènes qui font de toi quelque chose de plus qu’un homme ordinaire ; (..)
Ne te laisse pas séduire par ceux qui font de toi le maître du monde, qui n’admettent pas que personne puisse être chrétien sans ton approbation et dont le vain bavardage te prête quelque pouvoir dans le ciel, l’enfer et le purgatoire. (...)
Ils errent, ceux qui t’exaltent au dessus du concile et de l’Église universelle. Ils errent, ceux qui ne reconnaissent qu’à ta seule charge le droit d’interpréter l’Écriture. [13]

b) Subordination du pape au pouvoir temporel.
11§. Par conséquent, le pape, homme ordinaire, chrétien parmi tous les autres chrétiens, sans aucun privilège divin lié à sa fonction, peut avoir à répondre de ses actes devant l’autorité temporelle, comme n’importe quel chrétien [14].

. Luther récuse donc le droit ecclésiastique, qui permettait au prêtre d’échapper à la juridiction temporelle. Pour lui, un « ecclésiastique », c’est un chrétien : il n’y a donc pas de régime spécial à instaurer pour le prêtre, seul vaut le régime institué par l’autorité temporelle, qui s’applique également à tout chrétien.

12§. On est à l’opposé des Dictatus Papae  [15] qui énonçaient le pape comme le recours judiciaire ultime et inattaquable :
Luther tranche dans le vif la question du rapport de l’appareil ecclésiastique avec l’autorité temporelle, au détriment de la liberté de l’Église, entendue comme liberté « de l’appareil ecclésiastique » : ce dernier doit rendre compte au temporel, et il n’est pas question que le glaive spirituel puisse jouer en matière temporelle, laquelle revient au pouvoir temporel sans partage [16].

c) Émancipation de l’empereur par rapport au pape.
13§. A cette fin, Luther détache l’empereur de toute dépendance vis-à-vis du pape dans l’ordre du pouvoir temporel : l’empereur ne reçoit pas sa charge du pape, et il ne lui doit aucune obéissance [17], contrairement aux dires des articles 8,9 et 12 des Dictatus papae [18].

d) Émancipation des évêques par rapport au pape.
14§. Luther va plus loin en déniant au Siège Pontifical tout pouvoir interne sur l’appareil ecclésiastique local. Ainsi, Luther détache les évêques de l’autorité pontificale, revenant ainsi explicitement sur la Querelle des Investitures [19].

15§. Luther encourage les princes à interdire la fiscalité pontificale sur leur territoire : ni annates, ni bénéfices, ni réservations [20] ne doivent plus être tolérés par les princes. Luther va jusqu’à recommander de « faire cesser les pèlerinages de Rome » [21], au motif du mauvais exemple que la ville romaine offre au chrétien. Ne pense-t-il pas aussi aux bénéfices financiers qu’en tire la cour pontificale ?

e) Une visée opposée à celle de la réforme grégorienne.
16§. Finalement, Luther inverse les visées de la réforme grégorienne :

  • celle-ci n’avait de cesse d’arracher l’institution ecclésiastique à la « société civile », en sortant le prêtre de la condition temporelle et en le séparant d’elle par une « régularisation » de sa vie, au point de vouloir en faire un « religieux » ; la réforme luthérienne, au contraire, accentue la condition « ordinaire » du prêtre, homme ordinaire de la communauté, qu’elle se choisit pour accomplir une tâche, une fonction temporaires. En particulier, Luther considère qu’il est indifférent que le prêtre soit marié ou non.
  • La politique pontificale visait à bâtir un appareil ecclésiastique universel, centralisé et hiérarchisé, avec à sa tête le pape ; l’Église s’avérait alors une institution supra-territoriale, les évêques ne rendant compte qu’au pape. Luther renforce au contraire l’enracinement local de l’Église, avec un recrutement local du curé, une investiture locale de l’évêque, et aussi avec le refus de satisfaire au fisc pontifical, romain et étranger. [22]

18§. Ce « nivellement » à l’intérieur du peuple de Dieu rend caduque le conflit entre le sacerdoce et l’empire, puisqu’il n’y plus qu’une autorité à s’exercer sur la société chrétienne, dans l’ordre temporel, et c’est l’autorité temporelle.

19§. Pour Luther, cela implique que la bataille théorique qui a fait rage au Moyen Âge entre partisans du royaume et du sacerdotalium prend brusquement fin. L’idée du pape et de l’empereur comme pouvoirs universels disparaît, et les juridictions indépendantes du sacerdotalium sont remises aux autorités séculières. [23].

20§. A qui pense Luther quand il parle de l’autorité temporelle ? Est-ce celle de la communauté ? Mais qu’est ce que la communauté ? Est-ce la communauté locale ? La Principauté ? L’Empire ? Se situe-t-on dans le corps mystique du Christ ? ou dans l’ordre temporel, délimité géographiquement, administrativement, culturellement ? Autant d’ambiguïtés que Luther devra lever, les évènements venant le contraindre à préciser sa pensée.


2. La condition du salut : la grâce, l’Écriture, la foi.

21§. Luther critique vivement une conception qui fait dépendre le salut des œuvres que l’homme peut pratiquer [24]. Pour lui, ces œuvres ne produisent pas leur effet, pire elles peuvent amener à l’exact opposé, à la damnation, dans la mesure où l’on en attend la justification [25].

22§. Luther, en cela héritier de la tradition nominaliste, accentue la toute puissance divine, comme puissance absolue, c’est-à-dire liée par rien. Attribuer à une œuvre humaine le pouvoir de justifier devant Dieu, c’est vouloir lier Dieu et lui imposer ses vues humaines, c’est attenter à sa dignité. Luther rappelle que Dieu justifie par grâce, autrement dit dans la libéralité de son bon vouloir, et qu’il n’y est tenu par rien, et certainement pas par les mérites que l’homme pourrait acquérir au moyen de bonnes œuvres.

23§. A cet égard, Luther reprend le pessimisme foncier d’Augustin envers la nature humaine : celle-ci, déchue après la faute originelle, ne peut rien produire dans son ordre qui ait une quelconque valeur aux yeux de Dieu, et cela du fait de la volonté humaine, fondamentalement viciée par la « concupiscence charnelle ». Pour Augustin, et ensuite pour la devotio moderna qui a influencé Luther [26], l’homme dépend pour son salut de la grâce divine ; la devotio moderna insistera sur la pure passivité de l’âme humaine, qui doit tout attendre de Dieu et ne rien attendre d’elle-même.
24§. Luther emprunte aussi à la via moderna [27], en ce que, pour lui, la raison laissée à elle-même ne peut rien connaître de ce qui relève de l’ordre divin, au contraire, elle ne peut produire que des superstitions (comme objet) et de l’idolâtrie (comme attitude). [28].

25§. La raison humaine ne peut pas entendre le message de la croix, sauf à ce que Dieu lui-même le lui enseigne ; laissée à elle-même, la raison humaine préférera s’attacher aux enseignements « légalistes », enseignements d’hommes qu’elle peut accepter, à l’encontre de la folie que constitue la croix aux yeux des hommes.
26§. Si l’homme peut recevoir la Parole de Dieu, qui est le message de la croix, c’est seulement à la condition que ce soit Dieu qui l’enseigne, et que l’homme reçoive cette parole dans la foi. Seule la grâce de Dieu justifie, et elle se donne dans la foi, entendue comme attitude d’attachement au Christ ressuscité (fides qua) et comme adhésion à l’Écriture (fides quae), et en particulier au Nouveau Testament, qui annonce la Bonne Nouvelle du Christ ressuscité [29].
27§. Sola gratia, sola scriptura, sola fide  : seulement par la grâce, seulement par l’Écriture, seulement par la foi, voilà les trois conditions du salut selon Luther [30].

28§. Luther attribue trois grâces à la foi en Christ :

  1. la liberté chrétienne, qui naît de ce que la foi libère de l’obligation de la loi et des oeuvres afférentes : désormais, le chrétien accomplit les œuvres par amour et non par obligation, il n’est plus sous le régime de la loi [31] ;
  2. la justice que Dieu impute au croyant, du fait que sa foi confesse la véracité des promesses divines ;
  3. et enfin, l’union à Dieu, qui fait que l’âme donne au Christ ce qu’elle a - sa condition peccamineuse - et que le Christ lui donne ce qu’il a - sa condition divine. Admirable échange, qui sauve l’âme grâce à la foi [32].

29§. La première grâce a une portée politique importante pour Luther : la liberté chrétienne rend intolérables les « œuvres » imposées par l’Église romaine au nom de sa prétendue suprématie. Le chrétien est - pour paraphraser Augustin - celui qui croit et qui fait ce qu’il veut.


3. La vraie liberté chrétienne.

30§. S’agit-il pour autant de faire tout ce que l’on veut ? De manière prémonitoire, Luther prévient une attitude que l’on trouvera chez les anabaptistes de Münster [33].
31§. Luther rappelle que l’homme est encore en chemin sur cette terre (homo viator), et qu’il n’est pas entré encore dans l’héritage promis ; l’homme extérieur, qui se sert du corps pour se rebeller contre l’esprit, existe toujours ; il convient donc que le chrétien veille à maîtriser son corps, et il n’est pas question de se laisser aller à la « licence charnelle » [34].
32§. Le chrétien va donc accomplir des œuvres pour maîtriser les élans de concupiscence de son corps, mais en veillant à ne pas leur attribuer une quelconque valeur salvifique en elles-mêmes. Si ces œuvres ascétiques servent, c’est pour une autre œuvre, qui est le service du prochain [35].
33§. Tel est le caractère paradoxal de la liberté chrétienne chez Luther. Libre au for interne, le chrétien tire parti de cette liberté intérieure, spirituelle, pour « extérieurement » s’assujettir au service des hommes, dans les « œuvres » mettant en jeu le corps du croyant - mais pour Luther, toute œuvre est nécessairement corporelle, « extérieure » [36].

34§. Comme nous l’allons voir, cette position d’équilibriste va poser problème.

  • « Assujetti à personne », le chrétien doit-il obéir en rien à l’autorité temporelle ? Ce sera la question que les « Schwärmer  » adresseront à Luther.
  • « Assujetti à tous », le chrétien doit-il obéir en tout à l’autorité temporelle ? Ce sera la question que les Princes adresseront à Luther.

© esperer-isshoni.fr, avril 2007
© esperer-isshoni.info, février 2016

[1Certains jugements de l’auteur nous semblent exagérés : cf. pp. 222 ; 233

[2cf. Q. Skinner - op. cit. - p. 379.

[3in Delumeau - op. cit. - p. 100.

[4Luther rappelle cette mésaventure en Nob. p. 137.

[5nous reprendrons la théorie de la primauté pontificale à travers la Charte des vingt-sept Dictatus papae de Grégoire VII.

[6Martin Luther - Œuvres - Tome II p. 76.

[7Nob. p. 87

[8Nob. p. 85- 86

[9Nob. p. 122.

[10Nob. p. 86.

[11Nob. p. 90

[12Nob. p. 90

[13Lettre de Luther à Léon X, pontife romain in Martin Luther - Oeuvres - T. II pp. 272-273.

[14Nob. p. 88

[15Pour mémoire :

  • Article 18. Sa sentence [du pape] ne peut être réformée par personne, et seul, il peut réformer celle de tous.
  • Article 19. Il ne peut être jugé par personne.
  • Article 20. Personne ne peut juger quelqu’un qui a fait appel au Siège Apostolique.
  • Article 21. Sur son ordre et avec son autorisation, il est permis aux sujets de porter plainte.

[16Nob pp. 150-151.

[17Nob pp. 113-114

[188. Seul [l’évêque de Rome] peut porter des insignes impériaux ;
9. Le pape est le seul dont les princes baisent les pieds ;
12. Il peut déposer des empereurs.

[19Nob. p. 108 ; 113.

[20cf. Nob. pp. 107 et séq.

[21Nob. p. 117

[22Notons que cela vaut aussi au niveau temporel : « Il est bon , à mon avis, qu’on accorde la préférence au droit et aux coutumes du pays, plutôt qu’aux règles juridiques communes à tout l’Empire et qu’on n’applique ces dernières qu’en cas de nécessité ». Nob. p. 144.

17§. La logique locale s’impose à Luther y compris dans l’ordre civil. Il est évident que cette position va dans le sens des Princes, désireux de préserver et d’accroître leur autonomie par rapport à l’Empereur.

[23Q. Skinner - op. cit. p. 389

[24- par « œuvres », Luther entend les diverses observances comme le jeûne, les prières canoniales, les vœux de chasteté, etc..

[25Lib. p 293.

[26Cf. Quentin Skinner - op. cit. - p. 404.

[27Cf. Quentin Skinner - op. cit. - ibid.

[28Lib. p. 305-306.

[29Lib p. 278.

[30Lib p. 280.

[31Lib p. 295

[32Lib p. 282.

[33Lib p. 301.

[34cf. Lib pp. 288-289

[35Lib p. 294.

[36Lib p. 275.


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