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Pour une définition de la violence à partir de la notion d’injustice

samedi 30 janvier 2016 par Phap

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Table des matières


1§ Dans le cadre de mes réflexions sur les religions comme facteur de violence ou de paix, j’ai cherché à cerner autant que possible le sens du mot « violence ».

2§ La réflexion sur ce mot m’a semblé difficile tant le mot déclenche des réactions quasi-instinctives empêchant le recul critique.
L’autre difficulté a été de rendre compte de l’infinie diversité des situations de violence. La complexité est redoublée quand on y ajoute la question de la qualification éthique de la violence : y-a-t-il une violence bonne et louable, et une violence mauvaise et condamnable ? et si oui, comment arbitrer entre l’une et l’autre ?

3§ Pour ma part, tout se passait comme si je savais ce qu’était que la violence mais que j’étais incapable de dire ce que c’était.

4§ Deux choses m’ont fait avancer :

  • la parole de juifs tchèques contraints d’entrer dans la chambre à gaz d’un camp d’extermination nazi
  • l’expression : « faire violence à un texte ».


1. « L’injustice qui nous est faite »

5§ Des juifs tchèques se sont retrouvés forcés d’entrer dans la chambre à gaz d’un camp d’extermination nazi alors qu’ils savaient de quoi il s’agissait et que les nazis leur avaient promis la vie sauve. Soumis à une brutalité féroce, ils ont dit à des compatriotes d’infortune : « survivez pour témoigner de l’injustice qui nous est faite ».

6§ Ces victimes de la rationalité démente nazie [1] n’ont pas dit : « témoignez de la violence qui nous est faite » mais : « témoignez de l’injustice qui nous est faite ». Avant d’être un acte violent, leur mise à mort est d’abord une injustice.

7§ L’injustice ici est double : mensonge et meurtre. Dans les deux cas, les nazis ont refusé de considérer la dignité des juifs comme êtres humains, dignité qui leur confère des droits.
[Le paradoxe est qu’ici les nazis, en piétinant la dignité des juifs, ont piétiné leur propre dignité : la dignité inaliénable de l’être humain confère inséparablement des droits et des devoirs : les nazis, en oblitérant leurs devoirs de respecter les droits des juifs, ont attenté à leur propre dignité d’êtres humains.]

8§ Les nazis ne voulaient sans doute pas percevoir l’injustice de leurs actes : ils anesthésiaient leur conscience en s’appuyant sur une anthropologie rationnellement délirante qui défigurait les juifs en infra-humains.


2. « Faire violence à un texte »

9§ L’expression « faire violence à un texte » renvoie à l’action de faire dire à un texte ce qu’il ne dit pas.

10§ L’auteur du texte écrit avec l’intention de transmettre une idée, un message, il prend parti par rapport à une question. La violence ici consiste à fausser, à gauchir le sens du texte en ne respectant pas l’équilibre général du texte, en majorant des points de détail, en ignorant des passages, en isolant un passage du reste du texte, en rapprochant par court-circuit des passages séparés, etc..

11§ La violence est ici aussi un acte d’injustice : l’interprétation ne rend pas justice au texte ni à son auteur, elle le contraint à dire ce qu’il n’a pas voulu dire en violant son intégrité, sa cohérence propre qui le constitue comme texte porteur d’un sens et pas de n’importe quel sens.

[Il me semble que cette violence se retrouve dès les premières pages de la Bible, quand le serpent fait violence à la parole de Dieu : là où Dieu a prononcé une autorisation universelle (« tu peux manger de tout ») assortie d’une interdiction particulière (« sauf de cet arbre »), le serpent transforme l’interdiction particulière en interdiction universelle (grossissement d’un détail) et passe sous silence l’autorisation universelle.

Le serpent pervertit - tord - la parole de Dieu parce qu’il veut pervertir l’intention qui la porte : alors que cette parole provenait d’un Dieu bienveillant, soucieux du bonheur des hommes et en même temps qui leur faisait confiance, le serpent la tord en la présentant comme la parole d’un Dieu jaloux de ses privilèges et méfiant envers les hommes.

Le malheur s’abat sur la création de Dieu quand le couple humain acquiesce à cette violence faite à la parole de Dieu et, à travers elle, au visage de Dieu [2].
Comme quoi, le premier à subir la violence dans la Bible aurait été Dieu ?]


3. La violence comme injustice faite à la dignité d’une chose

12§ Les deux situations concrètes précédentes sont à l’origine de la proposition suivante :

"La violence serait une injustice commise envers un objet, animé ou inanimé, en abîmant, en dégradant son intégrité, sa dignité, sa texture propre qui le rend capable d’apporter un plus de sens, de beauté, de bonté, au monde " [3].

  1. L’intégrité, la dignité, la texture propre, renverrait à une visée, une orientation, une « nature » - fusis en grec – porteuse d’un projet inscrit dans la chose et qui la caractériserait, qui lui donnerait son sens [4], ce vers quoi son développement pointe, l’accomplissement de la chose.
  2. Cette nature s’inscrirait dans un milieu plus large qui lui fournirait les conditions de son épanouissement, ces conditions s’entendant à la fois comme possibilités et comme limites. Les droits et les devoirs résultent de l’interaction entre la chose et son milieu : la chose est porteuse de droits qui interdisent d’en faire n’importe quoi, symétriquement la chose est débitrice (porteuse de devoirs) vis-à-vis du milieu qui la précède et la supporte [5].
  3. La dignité naîtrait de cette potentialité de croissance, de vie, d’inscription dans le milieu, qui donnerait des droits et des devoirs à la chose. Cette dignité serait effective dans la mesure où la chose, pour autant que cela dépend d’elle, reste fidèle à cette orientation inscrite en elle.
  4. La violence serait ce qui abîmerait la dignité de l’objet animé ou inanimé : irrespect, mépris, négation ou pire, avilissement voulu de cette dignité, volonté délibérée de la salir, de l’abîmer, de l’anéantir.

13§ La violence ne s’attaquerait pas seulement aux hommes, dans la mesure où tout objet, animé ou non, aurait une dignité qui pourrait alors être bafouée ?

  • Il y aurait alors une violence contre les choses de la pensée (textes, paroles, mots) et ce serait le mensonge ?
  • Il y aurait une violence contre les choses – je pense à ce jeu pour bébé qui consiste à faire entrer des cercles, triangles, rectangles dans une planche en bois avec ces mêmes formes mais inscrites en creux dans le bois. La violence, ce serait faire entrer de force la forme triangulaire dans le trou rond ? Par contre, concasser de la roche pour en extraire du minerai ne serait pas lui faire subir violence ?
  • Il y aurait une violence contre les végétaux - forcer une plante à grandir le long d’un tuteur ne serait pas un acte de violence ? modifier ses gènes non plus ? y compris en inhibant sa capacité à se reproduire ? maintenir la plante dans un état miniature comme dans le bonsai 盆栽 serait lui faire violence ?
  • Il y aurait une violence contre les animaux quand on prend leur vie sans tenir compte de leur dignité d’êtres vivants qui veulent vivre, qui ont peur de mourir, et qui ne veulent pas souffrir ? La violence ne serait pas de tuer l’animal – le lion tue l’antilope afin de s’en nourrir mais cette violence ne porterait pas atteinte à la dignité de l’antilope –, elle serait dans le fait de le tuer après l’avoir fait souffrir gratuitement ou inutilement (le chat qui joue avec la souris avant de la tuer ?). Le fait de nourrir des herbivores avec des aliments carnés serait violent ? La mise à mort des taureaux lors des corridas ne serait pas violente ?
  • Enfin, à l’intérieur du règne du vivant, il y aurait une violence spécifique contre les êtres humains dans la mesure où non seulement ils veulent vivre, ils ont peur de mourir, ils ne veulent pas souffrir, mais encore leur qualité même d’êtres humains capables de nouer des liens d’amitié, de coopération, de respect mutuel ; capables de créer du sens, de la culture, leur confèrerait une dignité éminente ? Éduquer un enfant en le forçant à aller à l’école ne serait pas un acte de violence ? Lui donner la fessée non plus ?

On voit que si la proposition de définition théorique de la violence semble claire, son application dans les cas concrets demande d’affiner les situations, les contextes pour éviter le danger d’une généralisation abusive. Il conviendra cependant d’éviter l’excès inverse qui, au nom de la singularité de chaque situation, interdirait tout jugement à partir d’une norme, d’une règle, d’une mesure de comparaison universelle.
Question subsidiaire : quel est le protocole pour établir cette mesure de comparaison universelle ? [6]

14§ Cette définition de la violence nous semble présenter l’avantage de rendre compte de l’infinie diversité des situations de violence.
Elle prend en compte les différents types de violence tout en les différenciant : la violence envers une chose inanimée n’est pas du même ordre que celle envers un être animé sensible, laquelle n’est pas du même ordre que celle envers un être humain, la différence provenant de la différence de dignité entendue, rappelons-le, comme une réalité ancrée dans la chose et non pas seulement comme une convention sociale humaine arbitraire.

14§ Relativisons cependant cette objectivité, dans la mesure où notre définition repose sur un postulat pas forcément admis universellement, à savoir qu’il y a un sens dans les choses ou que les choses ont un sens. Ce postulat exclut que les choses n’aient pas de sens pré-défini et que le sens soit arbitrairement imposé de l’extérieur.


Conclusion croyante : l’intention divine


14§ Le croyant chrétien que je suis conclura en fondant encore plus profondément la dignité de toute chose, animée ou non.

15§ En régime biblique, tout ce qui existe procède de l’intention bonne de celui que la Bible appelle Dieu. Rien de ce qui est n’existerait si Dieu ne l’avait pas voulu, tout ce qui est existe parce que Dieu l’a voulu.

16§ Ce qui ne veut pas dire que Dieu a voulu l’existence du mal – nous ne croyons pas que Dieu ait voulu le cancer, la guerre, les souffrances de la chenille dévorée de l’intérieur par la larve de l’ichneumon - : dans l’Ancien testament [7], le livre de la Genèse dit le mal comme ce qui vient se loger – ensuite - dans la création très bonne de Dieu pour la parasiter – le livre ne dit pas d’où vient le mal, il ne dit pas que Dieu en est le créateur.

17§ En régime biblique, le mal est toujours second et il n’est pas de la même mesure que le bien : le bien n’a pas besoin du mal pour exister, le mal ne peut pas exister sans le bien qu’il vient altérer. L’un se tient à l’origine et à la fin, l’autre survient après l’origine et il ne pourra tenir à la fin : voilà ce que veut dire la Bible, voilà ce qu’elle propose de croire [8]


© esperer-isshoni.info, janvier 2016

[1Rappelons que, selon le mot de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), le fou n’est pas celui qui a perdu la raison, mais celui qui a tout perdu sauf la raison.
En anglais : “The madman is not the man who has lost his reason. The madman is the man who has lost everything except his reason.”
Voir la citation complète en anglais du chapitre « The Maniac » dans son livre Orthodoxy publié en 1908

[2" Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde " aurait dit Camus dans Poésie 44 (Sur une philosophie de l’expression) cf. blog de Jean-Pierre Dacheux cité par http://www.slate.fr/story/.
En Asie, quelques millénaires plus tôt, Confucius entre en guerre contre les beaux parleurs qui tordent les mots. Pour lui, la première tâche d’un bon gouvernant est de rectifier le sens des mots : voir §29 dans « Une lecture des entretiens de Confucius qui cite l’entretien n°3 du livre 13 des Entretiens de Confucius.

[3définition dans sa version v1.0. D’autres versions suivront sans doute.

[4le mot « sens » désigne ici une réalité dynamique : une direction, une flèche, un vecteur, comme dans l’expression « sens unique » : le sens, soit ce vers quoi çà pointe.

[5Il nous semble important de rappeler l’inter-dépendance des droits et des devoirs : l’individu n’est pas une notion abstraite qui flotte dans les airs, il est inséré dans un terreau dont il est solidaire, volens nolens, qu’il le veuille ou non.

[6Nous usons à dessein des points d’interrogation : il ne s’agit pas d’imposer de l’extérieur un point de vue, mais de baliser un terrain de débat constructif.

[7« Ancien » pour la foi chrétienne, pas pour la foi juive.

[8Nous voulons retrouver cette option fondamentale dans la parabole du champ ensemencé avec du bon grain et de l’ivraie qui se trouve dans l’Évangile de Matthieu (13,24-30) : de même que le propriétaire n’est pas le responsable de l’apparition de l’ivraie, Dieu n’est pas non plus responsable du mal apparu sur terre. Par contre, Dieu s’engage à faire disparaître le mal à un certain moment dans le temps.

Il leur proposa une autre parabole : " Il en va du Royaume des Cieux comme d’un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu, il a semé à son tour de l’ivraie, au beau milieu du blé, et il s’en est allé.
Quand le blé est monté en herbe, puis en épis, alors l’ivraie est apparue aussi.
S’approchant, les serviteurs du propriétaire lui dirent :
- "Maître, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ?"
- Il leur dit : "C’est quelque ennemi qui a fait cela. "
- Les serviteurs lui disent : "Veux-tu donc que nous allions la ramasser ?"
- "Non, dit-il, vous risqueriez, en ramassant l’ivraie, d’arracher en même temps le blé. Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson ; et au moment de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes que l’on fera brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier. " "
[traduction de la Bible de Jérusalem].


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