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Les religions : facteur de violence ou de paix ?

mercredi 27 janvier 2016 par Phap

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Table des matières


[Transcription d’une conférence donnée à Mortefontaine, d’où le style oral de l’article]


1§. La violence [1] fait parler d’elle, elle explose, elle éclabousse, elle salit, ce qui fait que notre imagination est spontanément attirée par elle, plus que par la paix. La violence fonctionne sous le mode de l’explosion, de la brutalité, elle casse, elle fracasse, alors que la paix est plus sous le mode de la durée, de la construction patiente qui se déploie et qui donne de la beauté, de l’harmonie.

2§. La violence déchire le cœur, elle fait pleurer, elle traumatise ceux qui y assistent et ceux qui la subissent - et sans doute aussi ceux qui la pratiquent. La violence est un sujet douloureux pour l’humanité, elle peut faire douter de la bonté de l’humanité.

La paix par contre représente une aspiration profonde du coeur de l’homme, me semble-t-il. Elle réjouit, elle détend, avec elle on peut s’abandonner, faire confiance, ouvrir sa main, ouvrir sa maison. Avec elle, on peut espérer en l’avenir, faire des projets.


La méthode en deux points

3§. Ce sujet ne peut pas être abordé n’importe comment, d’autant plus qu’il véhicule une charge affective forte. Pour éviter les dérapages, pour introduire du recul, il faut se munir d’un protocole, d’une méthode.
Je vous propose la méthode suivante : nous dresserons deux colonnes, l’une décrivant la religion comme facteur de paix, l’autre comme facteur de guerre.

4§. L’idée n’est pas de tirer un bilan en disant que la colonne « guerre » l’emporte sur la colonne « paix » ou l’inverse, et d’aboutir à un jugement catégorique sur les religions en général ou sur telle religion en particulier, en disant que la religion ou telle religion est intrinsèquement violente ou intrinsèquement pacifique, ou que telle religion est plus porteuse de violence que telle autre.

5§. L’idée est de dire que guerre et paix sont inscrites potentiellement dans toute religion, certes à des degrés divers qu’il ne me revient pas de jauger : voilà mon postulat, qui sera validé ou non par les séances à venir.
Mon postulat dit que dans une religion, on peut trouver

  • des arguments pour provoquer de la division entre les hommes, de l’exclusion, de la violence négative,
  • mais aussi des arguments pour que des hommes puissent vivre ensemble en dépassant éventuellement des conditionnements sociologiques ou biologiques qui feraient que les hommes auraient tendance à s’agresser mutuellement.

6§. Mon postulat de base, non démontrable, est que les religions sont intrinsèquement ambivalentes.
Une religion est capable du meilleur comme du pire, l’issue dépendra de l’interprétation des textes sacrés, des rituels, de la façon dont la communauté s’organise, sachant que cette interprétation est inévitable parce que justement les religions, en tant qu’elles se disent dans des mots, des gestes, des langues, des cultures, ne transmettent jamais univoquement et immédiatement leurs expériences religieuses fondatrices.

La religion est d’autant plus porteuse de risques de violence qu’elle met en jeu des valeurs ultimes, des valeurs pour lesquelles on est prêt à se faire tuer ou à tuer : la religion met en jeu la question du sens de la vie, du pourquoi du bien et du mal, de ce qui va l’emporter entre l’un et l’autre, elle articule des valeurs fondamentales qui agissent fortement sur le comportement, la volonté, l’affectivité.

7§. Premier point de méthode donc, dresser deux colonnes sans essayer de valoriser comparativement l’une par rapport à l’autre. L’issue dépendra ensuite de la façon dont l’homme politique, l’homme religieux interprète les éléments de chacune des deux colonnes.

8§. Deuxième point de méthode : nous essaierons de partir d’un point de vue neutre, le point de vue anthropologique, en mettant entre parenthèses autant que faire se peut notre propre position de foi.
Nous ne mettrons pas entre parenthèses notre sympathie pour le phénomène religieux en général, et en particulier pour les religions mais je le ferai d’un point de vue anthropologique : l’homme a en lui une attirance, une sensibilité pour la religion, homo religiosus.

9§. Pour moi, une religion, parce qu’ambivalente, n’est pas étanche à une instrumentalisation par le pouvoir pour opprimer, pour maintenir une situation d’injustice.
Cela dit, les religions que je connais ont en elles-mêmes la capacité de critiquer cette instrumentalisation. Autrement dit, celui qui instrumentalise une religion pour maintenir son pouvoir injuste devra nécessairement occulter une partie du texte sacré, une partie de la tradition historique de la religion, cette partie qui justement permet de critiquer la violence négative.

Nous vérifierons ou non cette affirmation en avançant dans le parcours.


Le fait religieux comme fait psychologique

10§. Le point de vue anthropologique rend compte de la religion d’un point de vue psychologique ou d’un point de vue sociologique.

11§. Le point de vue psychologique s’intéresse à ce que produit la religion dans la psyché humaine : la religion serait du religere en latin : je me relie à une réalité autre que la réalité mondaine, empirique, réalité autre qui soit dépasse soit habite soit est sous-jacente à la réalité mondaine, mais qui ne s’y réduit pas. Je peux personnaliser cette réalité autre, l’appeler « Dieu », je peux la dire comme un Absolu sans attributs ; Nirguna Brahman. Cette réalité autre n’est pas enclose dans la réalité sensible de tous les jours.

12§. Celui qui fait une expérience mystique éprouve que cette réalité autre le rejoint et transforme sa vision du monde, son échelle des valeurs tout en venant d’ailleurs, tout en étant autre par rapport à tout ce qu’il connaissait jusqu’alors, son Moi, son monde. Expérience d’une irruption à l’intérieur du continuum espace-temps ordinaire qui fait que ce quotidien ne peut plus être vu de la même façon : le quotidien gagne une nouvelle profondeur ou il est relativisé, au choix.

13§. Vous me direz qu’avec cette définition, une femme qui met au monde un enfant fait une expérience religieuse. Il se passe quelque chose qui ne dépend pas que d’elle et qui la change, qui change sa perception du monde, ses valeurs.

14§. Il s’agit effectivement d’une expérience religieuse : la femme fait l’expérience de quelque chose qui la dépasse, la vie, qui se transmet, qu’elle a reçue et qu’elle transmet à son tour. Elle communie à quelque chose d’universel, de cosmique. Pour moi, il s’agit bien d’une expérience religieuse, de liaison avec autre chose. On sort de soi et on fait l’expérience de quelque chose de très grand, de très beau, qui bouleverse tout, qui renverse tout, et c’est bon.

15§. Une autre expérience religieuse : vous marchez sur un chemin de campagne, au loin un chien aboie, c’est la nuit. Vous levez les yeux et vous vous découvrez sous la voûte étoilée. C’est immense, et vous si petit là-dedans et pourtant j’ai ma place dans cette immensité et je sens bien que le monde est plus grand que mon microcosme avec ses problèmes et ses soucis. Quelquefois même, on a l’impression de tomber, comme si on était aspiré : pour moi, il s’agit bien d’une expérience de reliaison à quelque chose d’autre qui, l’espace d’un instant, nous bouleverse. Puis on revient dans notre quotidien, mais il s’est passé quelque chose qu’on ne peut pas oublier.

Facteur de violence

Facteur de paix

16§. Ce type d’expérience peut générer de la violence : face à tous ceux qui n’ont pas traversé cette expérience, l’initié risque de les regarder de haut, de les mépriser. Ils n’ont pas fait l’expérience, et peut-être est-ce parce qu’ils n’ont pas voulu la faire ? parce qu’ils sont fermés, obtus, aveugles ? Et l’on peut tomber dans l’invective face à des non-initiés qui, en plus, peuvent manifester de l’incompréhension ou même du doute par rapport à votre expérience.

17§. "C’est évident qu’il y a un Créateur, comment ne peut-on pas le voir quand on voit toutes les merveilles du monde, quand on voit la voûte céleste ? Alors tu es bête si tu ne trouves pas cela évident !".

18§. Et le monde continue de tourner, rien ne semble avoir changé à part vous, les gens sont toujours à tourner en rond. Et vous aussi, au bout d’une semaine, le souvenir s’émousse, et vous redevenez semble-t-il comme avant, vos bonnes résolutions perdent de leur force avec le temps. On est repris par la tiédeur du quotidien. Alors le mystique se fâche, y compris vis-à-vis de lui-même, de ce qui en lui s’oppose à cet élan mystique, à cette communion cosmique qui s’était établie en lui l’espace d’un instant.

19§. Danger de violence par rapport à soi, par rapport aux autres.

20§. Autre danger : la personne se bloque, elle s’enferme dans le souvenir de son expérience, elle interprète tout à partir de la conceptualisation verbale, intellectuelle de cette expérience. La personne devient incapable d’accueillir la surprise, tout ce qui ne rentre pas dans son système.
C’est le danger du doctrinaire qui a fait une expérience en elle-même juste, vraie mais qui ensuite qui l’interprète en termes rigides, ce qui fait qu’à la limite, quand l’absolu ou quand Dieu à nouveau se manifestera à lui, mais sous une autre forme, il risque de ne plus être capable de l’accueillir.

21§. Il y a bien violence car il y a refus de tout ce qui ne rentre pas dans le cadre. L’autre danger est qu’il devient tellement "accroc" à l’état mental mystique passé qu’il en vient à mépriser ses solidarités humaines et sociales.
22§. Passons à la deuxième colonne, la religion, interprétée comme fait psychologique, comme facteur de paix : l’expérience religieuse unifie la personne, elle la réconcilie avec elle-même. Dans la vie courante, on peut avoir du mal à se supporter : je ne suis pas beau, je ne suis pas ceci, je ne suis pas cela, je ne corresponds pas à mon idéal, je ne suis pas ce que j’aurais voulu être, je me mets en colère de m’être mis en colère, je pleure de pleurer.

23§. L’expérience religieuse vient contrer cette tendance à s’insupporter soi-même, elle vous rend capable de vous regarder paisiblement, de vous accepter vous-mêmes tel que vous êtes – et même vous pouvez devenir joyeux d’être ce que vous êtes, dans vos lumières et vos ombres qui sont prises à leur juste valeur. On ne s’irrite moins d’habiter sa propre peau (chafing under one’s own skin en anglais).

24§. Regard de bonté, de bienveillance sur soi-même, regard de bonté aussi sur les autres : oui, les autres sont fragiles, faillibles, oui, mais l’expérience religieuse permet de dépasser ce regard réducteur négatif.

25§. L’expérience ouvre sur un horizon sur lequel viennent se situer des réalités mondaines qui, du coup, perdent leur caractère d’absolu, d’indépassable, que ce soit mon ego, ma famille, mon clan, mon pays, l’argent, le pouvoir, le sexe.
Il y autre chose qui relativise tout le reste, et qui fait que tout le reste peut peut-être prendre un sens encore plus grand, plus fort, plus beau, justement en se situant relativement à ce qui apparaît maintenant comme le vrai absolu, le vrai ultime.

26§. Brèche dans la coquille d’œuf, dans l’auto-conditionnement psychologique, bouffée possible d’oxygène dans un monde qui semblait clos sur lui-même, fini.
On sent qu’on ne se réduit pas à notre méchanceté, on sent que le monde n’est pas seulement malveillance, mensonge, perversité, mais que nous pouvons devenir autre chose, que ce monde peut devenir autre chose, qui sera plus grand, plus beau, meilleur.

Fin du volet psychologique.


Le fait religieux comme fait sociologique

28§. Le volet sociologique part de l’étymologie de religion comme relegere, « relire ». Dans l’Antiquité, l’idée est de faire des sacrifices pour se rendre favorable la ou les divinités de la cité : on ouvre des portes, on apporte des vases, on allume des feux, on entonne des invocations, on offre des sacrifices.
Il s’agit alors de « relire » le protocole, le déroulé pour s’assurer que chaque rubrique liturgique a été respectée, qu’aucune faute n’ait été commise qui pourrait être néfaste car elle irriterait la divinité.

29§. Nous nous trouvons dans une religion de la cité (polis en grec) où il s’agit d’assurer le bien-être de la cité, il y a un ordre sacré à suivre et on vérifie scrupuleusement la conformité au protocole : le rituel a été conduit au jour qu’il fallait, avec les gestes qu’il fallait, les mots qu’il fallait, au bon moment et au bon endroit.

30§. Dans le cas où le protocole a été respecté, la cité est protégée et ses entreprises seront favorisées.
La religion apparaît ici comme un volet de la vie politique, l’art de faire vivre et prospérer la cité, elle en est inséparable. La religion est un des départements de la cité, à l’instar du département de l’agriculture ou du département de la guerre, elle fait partie de la politique.

31§. La religion inculque des croyances communes ; des valeurs communes faire en sorte qu’un peuple est uni de bas en haut de la pyramide dans une religion commune.
Le sacré finalement, c’est la communauté.

Facteur de violence

Facteur de paix

32§. Dans ce mélange du politique et du religieux, la religion peut devenir facteur violente. En 380, le christianisme devient religion d’Empire, avant de devenir une religion d’État à partir du XVIe siècle en Europe, où les sujets doivent avoir la religion de son prince : cujus regio, ejus religio.

33§. Pas de liberté de choisir sa religion, le fait d’en suivre une qui ne soit pas celle du prince fait de vous un criminel politique passible de sanctions.

34§. Si vous insultez la divinité du pays, vous commettez un crime de blasphème qui pourra être qualifié de crime de lèse-majesté punissable de mort. Évidemment, si vous vous comportez en dehors du code religieux, ce code étant aussi code civil et pénal, vous serez sanctionné. Répression de celui qui ne croit pas comme nous, de celui qui ne pratique pas comme nous. Il s’agit de se conformer au moule du sujet (du citoyen dans les États-nations) et tout ce qui en dépasse sera éliminé.

35§. Les sanctions peuvent aller de l’élimination physique à l’expulsion en passant par la relégation à un rang subalterne qui donne moins de droits et plus de devoirs que celui qui pratique la religion du prince. Discriminations par rapport à l’accès à la fonction publique, au contrat de mariage, au contrat d’affaires, droit de posséder des terres, des biens, d’habiter à tel endroit, etc..

36§. Dans une religion définie comme fait sociologique, la religion dans laquelle on naît coule de source et l’enfant l’apprend comme il apprend une langue maternelle. Tous semblent adhérer, croire, alors il est évident qu’il n’y a qu’une seule religion, la mienne. Comme un enfant qui naît en apprenant le français et qui croit qu’il n’y a qu’une seule langue, la sienne, et que c’est évident. Puis il découvre qu’il existe d’autres langues, alors il dira que si la sienne n’est pas la seule, en tout cas c’est la meilleure : on peut dire plus de choses et mieux, et de plus belle manière, dans ma langue.

37§. Évidence de la supériorité universelle : « nous » supérieurs à « eux ».

38§. Pourquoi ce souci de la conformité, cette intolérance à la différence ?
Parce que celui qui ne suit pas la religion met en danger la communauté. Il souille le sol sur lequel il se trouve, il est impur, alors la divinité peut sanctionner la déviance par rapport à l’ordre moral, politique, religieux, qu’elle a institué mais cette sanction peut déborder de l’individu en faute à la société dans un phénomène de punition collective.
D’où la peur de la communauté face au déviant qui risque d’introduire du désordre, du chaos par rapport à un ordre sacralisé et d’entraîner de la souffrance (maladies, sécheresses, invasions). [2]

40§. Il y a une prophylaxie sociale qui va réformer sinon purger l’élément anormal : on va amputer par le fer ou cautériser par le feu.

41§. L’ordre sacralisé exige que tout le monde bêle en même temps et sur la même note : danger du conformisme, danger de l’hypocrisie où l’on affiche à l’extérieur une adhésion religieuse qui ne correspond pas nécessairement à ce que l’on croit ou pense intérieurement.

42§. La sacralisation de l’ordre social permet d’étouffer toute opposition : le roi est de droit divin donc on ne peut pas le critiquer.
Le pouvoir politique peut alors légitimer un ordre qui peut-être injuste et qui devrait normalement être critiqué.
43§. Si la religion peut être socialement facteur de violence, elle peut aussi être facteur de paix. L’absolu de la religion échappe pour une part à la réalité sous les yeux, à la réalité mondaine et il permet ainsi de relativiser toutes les réalités mondaines qui pourraient se donner comme absolues : le soleil, les astres, le roi, l’empereur, les coutumes aussi. Il y a autre chose de possible pour la cité.
Au nom de cette réalité, on peut interpeller la cité, les puissants, on peut remettre l’ordre établi.

44§. Archimède a dit, me semble-t-il : « donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde ». Pour soulever le monde, il faut un point d’appui extérieur au monde : j’aurais beau me tirer par les bretelles, je ne m’élèverai pas pour autant.
De même ici, pour pouvoir remettre en cause un ordre, il faut disposer d’un point de vue extérieur qui relativise l’ordre, ici le point de vue religieux.

45§. Le propre du religieux est de voir au delà de ce qui se donne à voir, il est capable de voir au-delà de l’évidence, il y a un en deçà ou un au-delà de l’ordre établi, de la surface sociale, politique.
La religion permet de remettre en cause des discriminations liées au genre, à la race, à la condition sociale. Avec la religion, on peut critiquer la violence faite à l’être humain, mais aussi à tout ce qui vit et qui est sensible.

46§. La religion peut être facteur de brèche, de contestation par rapport à tout discours de pouvoir, elle rend possible le souci du faible, du petit, du vieillard, du malade, de l’immigré, contre un ordre qui pourrait exclure et broyer le faible.


L’homme conditionné pour agresser ou pour coopérer

47§. Y-a-t-il de l’agressivité en l’homme ? de la violence en l’homme ? Voyons comment des sciences humaines et naturelles y répondent.

Agresser

Coopérer

48§. La phylogénèse explique comment le vivant évolue. Elle dit que l’être humain a un système nerveux central constitué de trois systèmes interconnectés et interagissant :

  • le système reptilien, à l’origine de nos réactions instinctives : l’instinct de conservation / préservation de l’individu, instinct de reproduction, instinct de nutrition. Pour manger, pour me reproduire, pour sauver ma peau, je peux exercer une violence ; pour préserver mon territoire, je vais agresser celui qui empiète dessus ; je peux agresser mon voisin pour agrandir mon territoire et ainsi augmenter mes chances de nourriture et de reproduction
  • le système limbique gère l’affectivité,
  • le néo-cortex permet de symboliser et donc de se distancer par rapport à la réalité perçue, à la temporalité immédiate. Il permet de calculer, de prévoir, il permet de construire une vie sociale grâce à la coopération des individus.
49§. Là encore, les choses ne sont cependant pas simples : le système reptilien peut amener l’individu à se sacrifier pour assurer la survie de l’espèce [3] Inversement, le néo-cortex peut mettre au service de la violence sa capacité de calcul. Par ailleurs, l’activité psychique résulte de l’interaction des trois cerveaux précités, ce qui empêche définitivement de localiser trop étroitement l’agressivité dans le système reptilien et la coopération dans le néo-cortex.



Ceci étant, la science du comportement animal montre que les êtres vivants sont capables de s’agresser au sein d’une même espèce, mais aussi de coopérer : l’autre n’est pas seulement celui qui me menace et que je dois abattre, nous ne sommes pas nécessairement dans un jeu à somme nulle où je gagne parce que tu as perdu et inversement.
L’autre peut être aussi celui avec lequel je vais coopérer pour atteindre un but commun qui profitera à l’un et à l’autre, et que séparément aucun d’entre nous n’aurait pu atteindre.

Pulsion de mort

Eros

50§. En 1929, Sigmund Freud (1856-1939) écrit dans « Malaise dans la civilisation » - Unbehagen in der Kultur - qu’une part du comportement de l’être humain est conditionnée par des pulsions agressives qui le poussent à exploiter économiquement et sexuellement l’autre être humain, à le torturer et à le tuer [4].
Le sujet de la violence est vraiment douloureux, on peut désespérer de l’être humain si on se laisse aller. Homo homini lupus : « l’homme est un loup pour l’homme ». [5].
52§. Freud postule qu’il y a une pulsion qui au contraire cherche à agréger, à construire : Freud appelle cette force Eros, c’est elle qui fait que les hommes s’entraident, coopèrent. Freud considère que l’être humain est conditionné par ces deux pulsions, pulsion de l’Eros et pulsions de mort, avec peu de marge de manœuvre.

53§. Freud soutient que les religions sont justement une ruse de l’Eros pour canaliser, juguler la pulsion de mort. La religion dira : « Aimez-vous les uns les autres » parce que justement on a envie de s’entretuer, selon Freud [6].

Cette analyse "scientifique", tant phylogénétique que psychanalytique, pour séduisante qu’elle soit, ne risque-t-elle pas de réduire l’homme à ses conditionnements ? Nous allons voir ce qu’en dit le croyant.


Une conclusion croyante

54§. Quittant la posture neutre de l’anthropologue, je prends ma casquette de croyant pour redire que oui, les religions sont ambivalentes, mais, en tant que croyant chrétien, je dis aussi que Dieu a accepté de prendre le risque que ses paroles soient instrumentalisées pour justifier et légitimer le mal et la violence. Dieu prend le risque qu’on déforme le message du Christ, qu’on déforme la révélation au Sinaï.

55§. La Bible elle-même montre que le détournement de la Parole de Dieu s’est produit dès le début de la Genèse, quand le serpent a perverti le sens de la parole d’autorisation générale assortie d’une interdiction particulière prononcée par Dieu.

56§. « Tu peux manger de tous les arbres du jardin sauf de ceux de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras » devient dans la bouche menteuse du serpent : «  Dieu vous a interdit de manger de tout arbre du jardin ».
Violence faite aux mots, violence faite au visage de Dieu accusé de nourrir de mauvaises intentions, qui aboutit à la méfiance, à la division et à la mort.

57§. Dieu a confiance dans la force de sa Parole de vie et de bonté qui la rend capable de l’emporter – au final - sur la parole de mort et de violence, sur le mensonge. C’est ma position de croyant, c’est la position de la Bible me semble-t-il.
Qu’est-ce qui me fait dire cela ? Le fait que ce qui se tient à la fin se tient au début, et qu’au début se tient la paix, l’harmonie, la vie.
Survient la jalousie, le meurtre dès la deuxième génération, mais ce qui est premier, c’est la Création bonne.

60§. Comme croyants, nous disons que le projet de vie bonne de Dieu, avec à l’origine la grâce divine, la coopération harmonieuse entre l’être humain et Dieu, entre l’homme et la femme, entre l’être humain et le reste du vivant, ce projet bon continue malgré la terrible faute d’Adam et Eve et il arrivera à terme - nous le croyons.

61§. L’agression est une possibilité, mais elle n’est pas une nécessité. Certes, Cain tue son frère Abel dès les premières pages hors du jardin d’Eden, mais avant, Dieu l’a prévenu : « Fais attention, il y a la bête tapie au pied de ta porte, ne te laisse pas entraîner par elle, maîtrise la ».

Si Dieu dit cela à Cain, c’est que Cain avait la possibilité de ne pas se laisser abattre par la bête. Cain a choisi d’être terrassé par la bête, d’être habité et entraîné par elle à tuer son frère, mais il aurait pu aussi choisir autre chose.

En régime biblique, l’être humain dispose toujours d’une marge de manœuvre, plus ou moins grande, plus ou moins restreinte, mais qui est toujours là. C’est cette liberté voulue par Dieu qui rend l’homme capable de créer du nouveau, pour le meilleur ou pour le pire.
Le choix de la violence n’est donc pas pré-inscrit, pré-programmé, dans cette optique croyante. Dieu regarde : que vas-tu choisir ? la vie ou la mort.
Dieu ne choisit pas pour l’homme, il veut lui donner la possibilité de choisir.
Faisons le bon choix, mes amis.


© esperer-isshoni.info, novembre 2015

[1Pour une tentative de définir la violence voir Pour une définition de la violence à partir de la notion d’injustice

[2Au vingtième siècle, la science et la technique ont permis à une fraction de l’humanité de maîtriser la nature : les récoltes sont globalement assurées, les épidémies globalement circonscrites. On sait désormais expliquer une bonne partie des phénomènes physiques à partir de modèles scientifiques qui sont capables d’expliquer et de prédire.
Cent ans auparavant, nos ancêtres se trouvaient dans un monde plus opaque, avec une bonne part de ce qui leur arrivait qui semblait inexplicable, sauf à recourir à des forces invisibles, des esprits immatériels, des sorts jetés sur eux. D’où la peur d’offenser les entités invisibles à l’origine de calamités imprévisibles.

[3je n’ai pas d’exemple, mais cela doit exister.

[4Le passage concerné est le suivant, en français et en allemand :

L’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être au contraire qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité. Das gern verleugnete Stück Wirklichkeit hinter alledem ist, daß der Mensch nicht ein sanftes, liebebedürftiges Wesen ist, das sich höchstens, wenn angegriffen, auch zu verteidigen vermag, sondern daß er zu seinen Triebbegabungen auch einen mächtigen Anteil von Aggressionsneigung rechnen darf.
Pour lui, par conséquent, le prochain n’est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation. L’homme est en effet tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Infolgedessen ist ihm der Nächste nicht nur möglicher Helfer und Sexualobjekt, sondern auch eine Versuchung, seine Aggression an ihm zu befriedigen, seine Arbeitskraft ohne Entschädigung auszunützen, ihn ohne seine Einwilligung sexuell zu gebrauchen, sich in den Besitz seiner Habe zu setzen, ihn zu demütigen, ihm Schmerzen zu bereiten, zu martern und zu töten.
Homo homini lupus  : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ? Homo homini lupus ; wer hat nach allen Erfahrungen des Lebens und der Geschichte den Mut, diesen Satz zu bestreiten ?
En règle générale, cette agressivité cruelle ou bien attend une provocation, ou bien se met au service de quelque dessein dont le but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales qui s’opposaient à ces manifestations et jusque-là les inhibaient, ont été mises hors d’action, l’agressivité se manifeste aussi de façon spontanée, démasque sous l’homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa propre espèce. Diese grausame Aggression wartet in der Regel eine Provokation ab oder stellt sich in den Dienst einer anderen Absicht, deren Ziel auch mit milderen Mitteln zu erreichen wäre. Unter ihr günstigen Umständen, wenn die seelischen Gegenkräfte, die sie sonst hemmen, weggefallen sind, äußert sie sich auch spontan, enthüllt den Menschen als wilde Bestie, der die Schonung der eigenen Art fremd ist.

.

[5Freud veut sans doute rappeler la face sombre de l’être humain par rapport au projet humaniste trop optimiste de l’idéologie des Lumières : Freud s’oppose à une conception de l’homme qui progressivement prendrait conscience de lui-même grâce à sa raison jusqu’à éliminer en lui la part d’irrationnel, d’instinctif, de pulsionnel.
Freud rejette le projet d’une conscience devenant transparente à elle-même grâce à la lumière de la raison.
Pour Freud, la conscience est la pointe qui émerge de l’iceberg, l’essentiel étant immergé, inconscient, et échappant à la conscience.


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