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Bouddhisme populaire au Japon - Visite au Grand Bouddha de Kamakura (Japon)

vendredi 24 juillet 2015 par Phap

1§ Durant ma visite au Tôdai-ji 東大寺 de la ville de Nara 奈良 au Japon, il y a deux ans en 2007, je n’avais littéralement pas de recul pour voir son Bouddha colossal.
En effet, le bâtiment principal, 本堂 hondô, n’avait pas de profondeur, ce qui faisait que le visiteur était comme « collé » à l’objet de vénération 本尊 honzon.

2§ [ Le dispositif du temple demande de marcher, de se déchausser pour pénétrer dans les bâtiments, de franchir les ruptures de niveau : marches à monter, seuils, portiques que l’on franchit sous le regard de statues de gardiens féroces.
Nous n’irons pas plus loin dans la phénoménologie du « rendre-visite-à-l’objet-de-vénération-du-temple ». ]

3§ Or, ce mardi 21 avril 2009, j’ai pu voir un Bouddha colossal avec du recul.
Il s’agit du du « Grand Bouddha » 大仏 daibutsu, [1] situé au « Temple de la vertu éminente » 高徳院 Kôtoku in, [2] de Kamakura 鎌倉 [3] dans la préfecture de Kanagawa 神奈川県 [4].
Ce daibutsu représente le Bouddha Amida, spécialement vénéré dans le bouddhisme du Grand Véhicule de la Terre Pure.

4§ Pourquoi peut-on voir cet "objet de vénération" honzon avec du recul ? Parce que le bâtiment qui l’abritait n’existe plus depuis plus de 500 ans, emporté par des calamités naturelles [5].

5§ Le Grand Bouddha daibutsu se tient donc à l’air libre, exposé aux variations du climat : vent, pluie, gel, neige, soleil.
Vu de face, il se détache sur un fond de verdure et de montagne. Il apparaît comme intégré dans le paysage naturel.

6§ Un bâti existe cependant : le daibutsu repose en position assise sur une plateforme séparée du sol par plusieurs marches.
On peut imaginer le bâtiment qui le contenait à partir d’elle ; il est évident que si ce bâtiment existait, nous serions collé(e)s au Bouddha, comme dans le Tôdai-ji [6].

Le daibutsu vu de loin (1)

Le daibutsu vu de loin (2)

Le daibutsu vu de loin (3)

7§ A la différence du Bouddha colossal du Tôdai-ji, il est donc possible de s’approcher peu à peu du Bouddha de Kamakura.
Avec sa tête inclinée, vu à distance, il donne l’impression de regarder vers la terre.

De près, la sensation change (1)...

De près, la sensation change (2)...

De près, la sensation change (3)...


La sensation change lorsqu’on s’approche suffisamment : à un moment, son regard semble tomber sur nous, comme si le visiteur entrait dans la méditation du Bouddha Amida (le visiteur médite sur le Bouddha, ou le Bouddha médite sur le visiteur ? - l’ambigüité de la langue française, entre le génitif objectif et le génitif subjectif [7]

La touffe sur le front et les lobes d’oreille allongés : marques des Bouddha

Les doigts "palmés" : marques des Bouddha

8§ Signalons au passage trois des marques traditionnelles des Bouddha :

  1. la touffe blanche sur le front, par laquelle sort la lumière dont les Bouddha illuminent les mondes ;
  2. les lobes d’oreille allongés ;
  3. les doigts reliés entre eux par un réseau (doigts « palmés »), qui symbolisent l’accomplissement des vœux des bodhisattva (accomplissement qui de facto constitue le bodhisattva en Bouddha – si nous avons bien compris)


Un autre angle : vue de biais avec effet de diagonale

Un autre angle : vu de dos.
Noter les fenêtres et la cabane : la cabane donne sur l’intérieur de la statue, que l’on peut visiter.


Un autre angle : gros plan de la tête, vue de biais

9§ De tous temps, l’art a utilisé le colossal [8] pour produire l’effet éponyme : un effet de saisissement devant une grandeur qui en impose, qui vous fait vous éprouver tout petit(e).

  • Cet effet peut être effrayant (une puissance énorme se tient là, qu’elle bouge un simple petit doigt et elle vous anéantit). Une société totalitaire peut utiliser cet effet pour maintenir ses membres dans la sujétion.
  • Il peut aussi produire un effet d’auto-glorification (voyez comme notre communauté est puissante, elle qui peut produire une œuvre d’une telle dimension), les deux effets ne s’excluant d’ailleurs pas.

10§ Il ne me semble pas que les Bouddha colossaux visent à l’effroi terrifiant ou à l’auto-célébration.
Personnellement, je ne perçois pas de menace dans les Tathagata du Tôdai-ji et du Kôtoku-in.
Mais qu’est-ce que j’y perçois alors, et qui est peut-être l’effet cherché par le dispositif colossal ?

11§ Il y a certes cette atmosphère tranquille qui se dégage de la position de méditation assise du Tathagata Amida, mais qu’apporte son aspect colossal ?

12§ Je dirais que c’est l’approche par les pieds qui répond à cette question :

  • vu de loin, le Bouddha Amida se tient sous notre regard, il est à notre main, nous ne rencontrons pas ses yeux tournés vers le sol : l’aspect colossal ne joue pas assez pour produire son effet.
  • Mais lorsque nous sommes suffisamment proches, c’est maintenant à notre tour de nous tenir sous son regard, et nous devons lever la tête pour rencontrer ses yeux.
    S’opère le décentrement, le saisissement du colossal, mais – nous émettons ici une hypothèse de travail – l’art bouddhiste [9] veut utiliser ce décentrement pour nous faire entrer dans la méditation supra-mondaine du Bouddha Amida – mouvement dans sa dimension positive – et en même temps et par le fait même, nous arracher, au moins l’espace d’un instant, à l’ « aveuglement » de ce monde - mouvement dans sa dimension négative - (nous exprimons la position bouddhiste ici, non la nôtre) [10].

13§ En conclusion, grâce à la marche, et grâce au dispositif exceptionnel du Grand Bouddha daibutsu de Kamakura, nous avons commencé à comprendre pourquoi le dispositif du Tödaiji ne permet pas de voir son Bouddha colossal avec du recul.
Selon nous, il s’agit d’amener le visiteur à entrer dans la méditation du Bouddha, qu’il s’agisse du Bouddha Amida ou de 大日如來 Dai Nichi Nyorai, le Tathagata Vairocana.


14§ On nous accordera un dernier développement : dans l’optique de la Terre Pure, 浄土宗 Jôdo shû et aussi 浄土真宗 Jôdo shinshû, les adeptes peuvent percevoir leur marche vers le Bouddha Amida non seulement comme l’entrée dans sa méditation, mais aussi comme une sorte de répétition de leur naissance dans la Terre Pure [11].

Vase pour l’encens [12]

Selon nous, le brûleur d’encens est conçu pour rappeler à l’adepte de la Terre Pure que le Bouddha Amida vient chercher ses adeptes à leur mort - 来迎 raigô en japonais.

15§ Si l’on se réfère aux 9 degrés de naissance dans la Terre Pure et à une de leur codifications possibles en terme de mudra [13], la position des mains mudra du Bouddha Amida renvoie ici à la naissance de niveau supérieure : après sa mort, le pratiquant renaît aux pieds du Tathagata Amida entouré des bodhisattva Kannon et Seichi, qui sont représentés, par exemple dans le Taima Mandala, sous forme de personnages colossaux.
Nous trouvons donc un écho au Taima Mandala dans le dispositif du daibutsu, dispostif qui, rappelons-le, est accidentel.

Yamagoshi, Hyôgo 13é siècle, période de Kamakura, 121 x 80,3 cm, peinture sur soie, Musée National de Kyôto

16§ Ce même dispositif peut aussi être rapproché d’une vision qu’aurait éprouvée Genshin 源信 (942 - 1017) [14], un moine de Tendai revendiqué comme patriarche dans la Terre Pure : il aurait vu un Bouddha colossal dans une vallée, vision dont les 山越阿弥陀図 yamagoei  [15] Amida zu, , les représentations d’Amida-par delà-les-montagnes, semblent s’inspirer par ailleurs.

... Quand les intempéries amènent à des effets de sens imprévus.


© esperer-isshoni.fr, avril 2009
© esperer-isshoni.info, juillet 2015

[1d’après la plaque signalétique apposée par le Bureau de l’éducation de la ville de Kamakura en mars 2007, il aurait été fondu avec du bronze entre 1252 et 1268. La statue est creuse.
D’après la plaque apposée par le temple, le daibutsu pèse environ 121,0 tonnes et mesure 13,35 m de haut ; le visage est haut de 2,35m, les yeux font 1,0 mètres. Les genoux sont distants de 9,1 m.

[2d’après la plaque apposée par le Bureau de l’éducation de la ville de Kamakura, le temple a été érigé en 1712 par Yuten shônin 祐天上人, le responsable du Zōjō-ji 増上寺, et un marchand d’Asakusa, Nojima Shinzaemon

[3rappelons que la période du même nom court de 1185 à 1333 de l’ère chrétienne

[4De la gare de Kamakura, prendre le petit train J.R. 江ノ電 enoden et descendre à la gare 駅 eki de Hase 長谷

[5la brochure du temple en anglais mentionne en particulier un raz-de-marée sans précédent en 1498

[6d’après la plaque apposée par le Bureau de l’éducation de la ville de Kamakura, les fouilles archéologiques récentes ont montré que se dressait là un bâtiment de 45,2 m de long et 44,0 m de largeur

[7Metus hostium, "la crainte des ennemis" peut s’entendre en deux sens :

  • la crainte éprouvée par les ennemis : génitif subjectif ;
  • la crainte inspirée par les ennemis : génitif objectif

voir le site : http://bcs.fltr.ucl.ac.be/

[8Il faudrait retrouver ici ce qu’écrit le philosophe Hegel à ce sujet

[9nous ne pratiquons pas l’adjectif « bouddhique »

[10nous levons ici l’ambigüité mentionnée au §7 : il s’agirait d’un génitif subjectif : la méditation d’Amida au sens de la méditation pratiquée par Amida

[12Noter l’attitude des deux serviteurs, qui est celle des bodhisattva Kannon et Seishi : Kannon porte le trône de lotus sur lequel le mourant monte pour aller naître dans la Terre Pure d’Amida, tandis que Seishi se tient dans une attitude d’adoration.

[13Voir Frédéric, Louis, Les Dieux du Bouddhisme, Guide iconographique, Flammarion, 1992, 359 p. 123-125

[14Genshin "passa presque toute sa vie sur le mont Hiei, dans le quartier septentrional de celui-ci, appelé Yokawa (ou Yogawa), où il approfondit les doctrines amidistes.

Il y eut, dit-on, la vision sublime d’Amida apparaissant comme un colosse de lumière [nous soulignons] au-dessus des montagnes."

  • citation tirée de : Histoires qui sont maintenant du passé (今昔物語集 konjaku monogatari shû), traduction de Bernard Frank, Gallimard / Unesco, [1968], 1987, p.279

[15ou aussi yamagoshi


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