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Bouddhisme populaire au Japon - Le pèlerinage vers le bodhisattva Jizô au temple Daizen 大善寺 de Kyôto

jeudi 25 juin 2015 par Phap

Table des matières


Après avoir présenté la figure du bodhisattva Jizô protecteur des "enfants de l’eau", nous allons présenter la figure de Jizô appelée roku jizô, littéralement "six Jizô".
[Rappelons que Jizô est la prononciation japonaise du chinois 地蔵 Dizang qui traduit le sanskrit : Ksitigarbha (littéralement, "terre - matrice").]

Nous partons de notre visite au temple Daizen 大善寺 (daizen ji en japonais) à Kyôto [1] où l’on peut se rendre dans le cadre du pèlerinage dit " des treize Bouddha", et aussi dans le cadre du pèlerinage appelé " la tournée des Jizô 地蔵巡 jizô meguri".


1. Le pèlerinage des treize Bouddha à Kyôto

1§. A Kyôto (Japon), il est possible de faire le pèlerinage dit "des treize lieux sacrés des Bouddha".
Il s’agit de visiter successivement - et dans l’ordre - treize temples abritant des Bouddhas (mais aussi des Bodhisattva et des divinités célestes) autour et dans Kyôto.
À chaque temple, le pèlerin présente son "carnet de visite" (納経帳 nôkyôchô) afin d’y recevoir le "sceau" 印 correspondant, à savoir une page calligraphiée propre à chaque temple - voir le sceau n°5 plus bas.

Statue du Vénéré Jizô

2§. J’ai visité le cinquième temple sur les treize, celui qui correspond au bodhisattva Jizô des six destinées, rokudô jizô.
Selon le sutra de Dizang, sutra proprement chinois, Jizô aurait fait le vœu de soulager les êtres en proie à la souffrance dans les 6 destinées [2]. Son action se déploie après le nirvana parfait du Bouddha Sakyamuni, alors que le futur Bouddha Maitreya (弥勒 Monju en japonais) n’est pas encore apparu :
Jizô, par son vœu, vient suppléer à cet entre-deux où les êtres vivants sensibles qui ont besoin de protection - 守り mamori  [3].

3§. Ce sutra a nourri la croyance selon laquelle Jizô se manifesterait de manière spécifique dans chacune des six destinées [4].


2. La visite au temple du roku jizô dans le cadre du pèlerinage des treize Bouddha

4§. Le "carnet de visite" du pèlerinage des treize Bouddha contient les indications suivantes pour le Bouddha n°5, ici le bodhisattva Jizô.

Présentation générale de Jizô et du temple [5]

京都十三佛礼場第五番 Le cinquième des treize lieux sacrés des Bouddhas de Kyôto
京都市伏見区桃山町西町二四 浄土宗 Kyôto shi fushimi ki momoyamachô nishio 24  [6] Jôdo shû Ecole de la Terre Pure [7]
地蔵菩薩 Le bodhisattva Jizô
法雲山 大善寺 (六地蔵) « Nom de montagne » (hôunzan ) et nom usuel (daizenji) - les six Jizô
六地蔵さんとよばれていら。六地蔵とは、文徳天皇の仁寿二年 (八五二)小野篁が造った。篁が大病にかかり、夢中で地獄に行く、罪人たちの苦を救い給う尊き地蔵菩薩を目のあたり拝して衆生救済の願を起し、六本地蔵尊を刻みて当寺に安置す Il est appelé Monsieur Les-six-Jizô. Cette appellation a été créée par Ono no Takamura, lors de la deuxième année de l’ère Ninju, sous le règne de l’Empereur Montoku (852). Alors que Takamura était gravement malade, il fit le rêve suivant : il allait aux enfers, et là il vit face à face le bodhisattva Jizô qui accordait son assistance aux hommes mauvais dans la souffrance ; Takamura se réveilla en faisant le vœu d’aider les êtres vivants en invoquant pour le bodhisattva Jizô, et il plaça dans le temple actuel six Jizôs sculptés.
後、後白河天皇は平清盛に勅命して都街道の六つの入口に一本づつ地蔵尊を分置くす。 Ensuite, l’empereur suivant, Shirakawa, ordonna par décret impérial à Kyomori de placer une statue du Vénéré Jizô à chacune des six portes des grandes artères de circulation.
これより、現当二世福楽を求めて「六地蔵めぐり」の信仰が盛んになった。 Pour terminer, le « pèlerinage des six Jizô » est devenu populaire pour demander le bonheur dans le monde présent et à venir .

Hymne, chant et mantra de Jizô [8]

第五番地蔵菩薩 五七日の守り佛(35日目) N°5 : le Bodhisattva Jizô Le Bouddha protecteur du 35e jour (littéralement, « 5-sept-jour »)
御真言 Le mantra sacré [9]
おん かかか びさんまえい そわか « On kakaka bisanmaei sowaka »
御詠歌 Chant de louange au Bouddha [10]
つみありて むつの ちまたに さまよえる ひとに かわらん ちかいとうとし Précieux est ton vœu de te substituer à l’homme qui erre dans les six destinées mauvaises [11].
和讃 Poème, chanson du pèlerin
六道指化の地蔵尊 その慈悲深く限りなし 一度御名を聞く人も 永く苦患を離るべし Ô vénéré Jizô, maître des métamorphoses, toi dont la compassion est d’une profondeur insondable, celui qui entend ton vénérable nom, même une seule fois, celui-là est sûr d’échapper aux afflictions de la souffrance.


Sceau du temple Daizenji

La date de passage du pèlerin est indiquée en bas à droite : 19 août, 22e année de l’ère Heisei.


3. La tournée des jizô : 地蔵巡 jizô meguri

5§. Nous avons visité le temple daizenji dans le cadre du pèlerinage des treize lieux sacrés des Bouddhas de Kyôto ; ce temple fait aussi partie d’un autre circuit de pèlerinage, qui consiste à faire la tournée de six Jizô en deux jours.

6§. Nous citerons un extrait de l’argumentaire du site internethttp://www5e.biglobe.ne.jp/ qui assure la promotion du pèlerinage.

7§. Voici cet argumentaire [12].

地蔵菩薩は、私たちに最も身近な仏さま。昔から京の町々では、8月22日、23日の両日、町内の地蔵さま近くに集まり「地蔵盆」が催される。 (8.) Le bodhisattva Jizô est pour nous un Bouddha extrêmement familier. Depuis des temps très anciens, les quartiers de la capitale se rassemblent dans le voisinage de leur statue de « Monsieur Jizô – 地蔵さまJizô sama », les deux jours des 22 et 23 août, afin de fêter ensemble la « fête de Jizô – 「地蔵盆」 Jizô bon »
この時ばかりは、子供達は夏休みの宿題を忘れて楽しむ。 (9.) C’est justement à ce moment-là que les enfants s’amusent en oubliant leurs devoirs de vacances
地蔵菩薩は、子供の無事安全成長を守ってくださる子供の仏さまでもあり、「地蔵盆」は子供の無事成長を願う親の気持ち。これは六地蔵信仰に起するといわれる。 Aussi, comme le bodhisattva Jizô, en tant que « Monsieur Bouddha des enfants », veut bien protéger la croissance des enfants, les parents prient à ce moment-là pour que leurs enfants grandissent sans problème. On dit que la confiance dans les six jizô permet que cela se réalise
地蔵巡りは、六道(地獄、餓鬼、畜生、修羅、人間、天上)に迷い苦しむ全ての人々を救済するように願って祀られた六体の地蔵菩薩を巡拝すること。 (10.) Le « tour des Jizô – 地蔵巡り Jizô meguri » consiste à effectuer un pèlerinage auprès des six statues de Jizô dans leur sanctuaire respectif, et cela afin de soulager la souffrance et l’égarement des êtres pris dans les six destinées (les enfers, les esprits affamés, les animaux, les asura [13], les êtres humains et les êtres célestes).
六ヶ所の地蔵寺を巡り、それぞれのお寺でいただく(買い求める)幡をお守りとして玄関先に吊るすことで、疫病退散、福徳招来などのご利益があるとされ、家運繁栄など祈願 し参拝する。 (11.) Pendant ce tour des six temples de Jizô, vous pouvez acquérir dans chacun des temples une bannière de protection 幡 : suspendez-la à la porte d’entrée et vous devriez en tirer profit : elle écartera les maladies contagieuses, elle invitera le bonheur et la prospérité chez vous, entre autres, si vous vénérez [Jizô sama] en priant pour la prospérité de la maison
また、新しい精霊の初盆には水塔婆供養を3年間すれば 、その新しい仏様は六道の苦から免れるとされています。 (12). De plus, en ce qui concerne l’esprit d’une personne décédée récemment (新しい精霊 atarashi shôryô ) et la question de sa première « fête des morts 初盆 hatsu bon », si les cérémonies commémoratives 供養 kuyô [dites] de « la lustration de la tablette-pagode votive 水塔婆 sui tôba » ont eu lieu trois années de suite, la personne est réputée être devenue un nouveau « Monsieur Bouddha - 仏様 hotoke sama  » qui a échappé aux souffrances des six destinées.


4. Relecture d’ensemble

13§. L’argumentaire précédent met en avant les gains que l’on peut attendre d’une vénération au Jizô des six destinées, en particulier dans la forme institutionnalisée du pèlerinage.
14§. Ces gains nous semblent relever de trois ordres [14], que l’on peut décliner négativement et positivement :

  • le gain immédiat, dans cette existence-ci : invitation au sein de la maisonnée (et en particulier pour les enfants) de la fortune, de la prospérité, de la santé ; négativement, éloignement de la maisonnée des choses mauvaises ;
  • des gains pour les existences à venir, aussi bien les siennes que celles de la famille / maisonnée, qui comprend les défunts : éviter les destinées mauvaises (esprits affamés, enfers, animaux et Asura) - positivement, aller dans les destinées bonnes (êtres humains, êtres célestes),
  • toujours dans les gains pour les existences à venir, en Mahayana il est possible de viser les Terres Pures des Bouddha, en particulier la Terre Pure Occidentale du Bouddha Amida ; ces Terres Pures sont supérieures aux destinées bonnes dans la mesure où on est assuré d’y entendre un Bouddha prêcher la Loi ; de plus, la Terre Pure du Bouddha Amida échappe au Triple monde (du désir, de la forme et du sans-forme) en tant que corps de rétribution (sambhogakaya) selon les écoles Jôdo et Jôdo Shinshû ;
  • et enfin, le gain ultime, la sortie de toute existence mondaine, la sortie du cycle des vies et des morts ; positivement, l’accès à la bouddhéité, réaliser la nature de Bouddha qui est en soi.

15§. L’appel au profit, au gain immédiat, peut choquer l’esprit moderne, qui rechigne à demander "le secours de la religion" pour les choses mondaines : si on est malade, on va chez le médecin ; si on veut être riche, il faut s’en donner les moyens, etc..
Bref, en ce qui concerne le tangible, le visible, le matériel, l’homme moderne estime devoir compter sur lui-même.
Si l’homme moderne a confiance dans la capacité de la science et de la technologie à apporter le bonheur et à éloigner le malheur, il se défie au contraire des pratiques religieuses (talismans, rituels de bénédiction ou d’exorcisme, prières, etc..) ; il y verrait plutôt une manifestation de supercherie de la part des institutions religieuses, qu’il soupçonnerait d’utiliser à leur profit l’angoisse et la crainte humaines.

16§. Cet appel au gain immédiat peut aussi choquer l’esprit occidental qui avait idéalisé le bouddhisme. Il pensait que le bouddhisme s’apparentait à une haute conception de la vie et du monde, évoluant dans les sphères spéculatives.
Or ici, il découvre que le bouddhisme fait partie de la société asiatique et qu’il y joue un rôle "mondain" où il est question de santé, de succès dans les affaires, de croissance des enfants, tout autant sinon plus que de détachement du monde et de visée supra-mondaine du Nirvana ou de l’état de Bouddha.

17§. Nous voudrions donner quelques éléments de réflexion pour avancer.

  • A notre avis, on aurait tort d’opposer "religion populaire" et "religion de l’élite", l’une étant caractérisée par la recherche de gains concrets et immédiats, tandis que l’autre aspirerait à des fruits plus "spirituels". Il convient plutôt d’avoir une vision unifiée du phénomène religieux, qui évolue en tension entre une visée mondaine et une visée supra-mondaine qui peuvent certes se contrecarrer, mais aussi s’épauler mutuellement, aussi bien au niveau individuel que collectif : la vitalité d’une religion tient sans doute à la capacité à endurer cette tension de manière féconde, en tenant compte des exigences du lieu et du moment.
  • Nous voudrions aussi souligner la différence d’attitude envers le monde phénoménal, selon que l’on est un moderne ou un Japonais encore "traditionnel". Pour le moderne, le monde tangible, visible, a son autonomie propre, il est régi par des lois internes qui l’expliquent et le rendent prévisible - vision "plate" donc d’un monde qui s’auto-explique et s’auto-suffit. Il n’y a rien en dessous du phénomène, ni rien au-dessus.
    Cette attitude du moderne a rendu possible les avancées remarquables de la technique et de la science.
    Pour l’homme traditionnel, dont le Japonais fait encore partie semble-t-il, ce qui se voit n’est jamais que la pointe ou le masque d’autre chose qui ne se donne à voir qu’indirectement, dans des apparitions qui constituent le monde phénoménal : il y a bien quelque chose en-dessous ou au-dessus, invisible mais pourtant présent et agissant. Différence entre un monde naturalisé, et un monde "enchanté". Aussi l’homme traditionnel ne se choque pas d’acheter auprès du préposé au sacré un talisman ou une bénédiction : on ne sait jamais avec les puissances invisibles.
  • Pour nous centrer sur le bouddhisme, il nous semble qu’il a échappé à ces approches dichotomiques (ou bien ou bien) [15] en ayant recours à deux stratégies :
    • celle du "moyen habile" - prendre les êtres humains là où ils en sont et partir de là, comme le montre la parabole du char dans le sutra du Lotus
    • celle de la dialectique madhyamika et de la pratique tantrique : dépasser les contraires (samsara - mondain d’un côté, nirvana, supra-mondain de l’autre) en les considérant comme les deux faces d’une même pièce de monnaie (dialectique madhyamika) ; le tantrique ira jusqu’à proposer de s’appuyer sur les attachements mondains au moyen d’une "alchimie spirituelle".

Merci de votre attention.


© esperer-isshoni.fr, août 2010
© esperer-isshoni.info, juin 2015

[1〒612-8013 京都府京都市 伏見区桃山町西町24

[2enfers, esprits affamés, animaux, Asura - des esprits en guerre -, êtres humains et êtres célestes

[3Louis Fréderic précise que, selon le sutra de Dizang, le bodhisattva Jizô était une femme, une fille née d’un brahmane ; sa représentation sous forme féminine est cependant fort rare (Louis Frédéric, op. cit., p. 191)

[4Le site : http://www.onmarkproductions.com Copyright 1995 - 2010. Mark Schumacher, précise qu’une formation de six jizô apparaît à l’époque Heian :
« L’écrit japonais datant de la fin de l’époque Heian : 地蔵菩薩発心因縁十王経 Jizō Bosatsu Hosshin Innen Jūō Kyō (ou en abrégé, 十王経 jû ô kyô le « sutra des dix rois ») traite de Jizô et des Dix Rois [selon la cosmologie chinoise - NDLR].
Cet écrit montre comment Jizô délivre les êtres vivants des six mondes du désir et de la renaissance. »

  • notre traduction de l’anglais - voir le site en anglais de Schumacher pour la liste à l’époque Heian.
    Selon Dykstra, Jizô était censé habité au Sud, ou alors sur le Mont Karada, jusqu’à la période Kamakura.
    À partir de Kamakura, on considère qu’il habite les six destinées, comme le dit explicitement le Shijû Hyaku Innenshû 公私聚百因縁 daté de 1257. Cet écrit précise que Jizô porte six noms différents selon les destinées où il apparaît.
    Voir l’article de Dykstra dans : Monumenta Nipponica, Studies in Japanese Culture, volume XXXIII, number 2, Sophia University, Tokyo, Summer 1978
  • Dykstra, Yoshiko Kurata, “Jizô, the Most Merciful : Tales from Juzô Bosatsu Reigenkei”, p.179 -190 [présentation] n.38 p.185

[5Ci-joint la transcription japonaise et sa traduction - merci au frère japonais qui a bien voulu la corriger.

[6adresse

[7confession bouddhiste

[8Ci-joint la transcription japonaise et sa traduction - merci au frère japonais qui a bien voulu la corriger.

[9de Jizô

[10Jizô n’est pas encore un Bouddha, mais, en maître des « métamorphoses », - nirmanakaya, corps apparitionnels -, il est capable d’aller à volonté dans les six destinées pour aider les êtres il apparaît tel. Le goeika 御詠歌 diffère du wasan 和讃 par son rythme de 5-7-5-7-7 syllabes, soit en tout 31 syllabes.
Voir :http://www1.plala.or.jp/eiji/GOEIKA.htm Le site propose les mélodies de certains hymnes.

[11Certaines histoires traditionnelles montrent Jizô se substituant à un homme pour le faire échapper à une situation de souffrance : le miracle est avéré lorsqu’on découvre la statue de Jizô marquée par le coup qui aurait dû frapper son dévôt.
Dykstra parle de Jizô dans ce cas agissant comme un « scapegoat  », un bouc émissaire (p. 187)

[12traduit par nos soins - le texte n’a pas été revu par notre frère japonais

[13des êtres belliqueux

[14Nous marchons sur les traces de Melford Spiro et de son analyse du bouddhisme en trois fonctions - apotropaïque, kammatique et dhammatique -.
Voir : MELFORD, E. Spiro, Buddhism and Society – A Great Tradition and Its Burmese Vicissitudes, Second Expanded Edition, University of California Press, 1970, 1982, 510 p.

[15qui sont, selon nous, potentiellement schizophréniques dans la mesure où elles séparent des choses appelées organiquement à travailler ensemble


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