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Quelle place pour la dimension corporelle dans un projet religieux ?

vendredi 29 mai 2015 par Phap

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Table des matières

1. Le projet religieux
2. Le corps par rapport au projet religieux : un instrument à maîtriser ?
3. Que devient le corps à l’accomplissement du projet religieux ?
4. Une critique moderne du projet religieux
5. La critique de la critique


1§ J’ai intitulé mon intervention [1] : « Quelle place pour la dimension corporelle dans un projet religieux ? Proposition d’un modèle heuristique ».

2§ Il s’agit d’adopter le point de vue d’un anthropologue dans une approche non confessante.
Le modèle proposé ne prétend pas rendre compte de la totalité du fait religieux mais, plus humblement, il cherche à pointer des grandes tendances qui traversent un nombre significatif de grandes traditions religieuses.

3§ Rappelons notre postulat de départ : la condition humaine est structurée par des lignes de force universelles – effectives en tout temps et en tout lieu – [2], ce qui rend possible théoriquement et pratiquement le geste comparatiste.

4§ Pour qui adopte le postulat inverse, les traditions religieuses sont perçues comme des systèmes incommensurables entre eux – sans commune mesure et donc non comparables.
Dans cette perspective qui n’est pas la nôtre, il est question de systèmes clos sur eux-mêmes, structurés par une logique interne qui leur est propre et qui est inaccessible de l’extérieur ; les relations avec les autres systèmes s’expriment nécessairement sur le mode de l’incompréhension, du refus ou de la domination [3].


1. Le projet religieux

5§ L’anthropologue pourra définir la religion comme un système de représentations qui part du postulat que tout ce qui se donne à voir n’est pas le tout de la réalité.
Le projet religieux sera de se « relier » [4] à cette réalité qu’il pourra situer :

  • soit verticalement,
    • dans le sens de la hauteur (le Ciel) ou
    • dans le sens de la profondeur (le plus intime à soi - interior intimo meo d’Augustin, le Urgrund de maître Eckhart [5] :

ce serait la « réalité ultime », dans le même plan que la réalité « horizontale » mais selon un autre axe, « vertical », qui viendrait rejoindre, « intersecter » la réalité horizontale,

  • soit ailleurs, sur un autre plan : ce serait la « réalité absolue », qui n’aurait rien à voir avec la « réalité relative », sans aucun point de rencontre, sans rien de commun.

6§ La difficulté sera d’échapper à l’ordre du même :

  • la réalité ultime, dans la mesure où elle se trouve dans le prolongement de cette réalité-ci, risque de s’y réduire ;
  • la réalité absolue, quant à elle, se donne comme radicalement autre, incomparable à rien de la réalité relative – mais dans ce cas, il ne devrait pas être possible d’en parler ni d’en avoir l’intuition, or c’est bien ce que nous faisons.

7§ Une façon de répondre au paradoxe serait de dire que l’expérience religieuse humaine serait celle d’une irruption dans le continuum espace-temps humain (le monde phénoménal) d’un extérieur (le « noumène ») dont la trace serait reçue selon notre mode de perception [6], ce qui permet de sauvegarder l’altérité de la réalité absolue.

8§ Le système religieux pourra aller plus loin en posant que ce qui se vit comme une irruption de l’autre n’est possible que parce que l’autre est déjà là depuis toujours,

  • soit sous la forme d’une présence positive, en plein,
  • soit sous la forme d’une présence négative, en creux,

ce qui permet la reconnaissance.

9§ Le projet religieux dit la possibilité de se (re)lier à quelque chose qui est déjà là, mais oublié ou perdu, et que l’on retrouverait, que l’on découvrirait. Il raconte une story, une histoire avec des avancées et des reculs, il est animé par l’espérance que le dénouement en sera heureux (happy end) à l’échelle individuelle, communautaire et même cosmique.


2. Le corps par rapport au projet religieux : un instrument à maîtriser ?

10§ Quelle est la place du corps dans ce projet de reliure, de (re)liaison, de (re)tissage ?

11§ Le modèle proposé est un spectre qui va :

  • du corps - obstacle
  • au corps - moyen privilégié
  • en passant par le corps – moyen neutre, ni favorable ni défavorable au projet religieux.

12§ Le positionnement variable du corps sur le spectre provient de sa double caractérisation :

  • Relativement docile, passif, il suit les mouvements de la volonté ;
  • Relativement indocile, autonome, il est le lieu d’émergence des affects, des instincts de base de la nutrition et de la reproduction, de l’instinct fondamental de conservation (de soi, de l’espèce), qui peuvent s’imposer et faire dévier du projet de reliance

13§ Le projet religieux entreprendra de discipliner le corps par l’ascèse : il s’agira de le maîtriser par le jeûne, la veille et l’abstinence sexuelle (temporaire ou permanente), afin d’accroître sa docilité et son intégration dans le projet religieux.

14§ Cette discipline négative pourra être complétée par une discipline positive qui entreprendra de canaliser la force des affects et des instincts pour réaliser le projet religieux.


3. Que devient le corps à l’accomplissement du projet religieux ?

15§ Que devient le corps à l’aboutissement du projet ?
Nous distinguerons dans notre modèle deux options possibles [7] :

  • incapable de participer de la réalité ultime / absolue, le corps est abandonné comme le module inférieur d’une fusée : il est largué lorsqu’il a accompli sa mission tandis que le module supérieur poursuit sa route ;
  • le corps participe de la réalité ultime / absolue, sous réserve d’avoir été transformé – transmuté - raffiné par une alchimie intérieure - par une absorption / résorption dans la réalité ultime / absolue.

16§ De fait, l’expérience quotidienne montre un corps marqué par la finitude, ce qui rend problématique sa participation de la réalité ultime / absolue :

  • finitude temporelle d’une existence bornée entre l’ouverture des yeux à la naissance et leur fermeture à la mort ;
  • finitude spatiale d’une enveloppe corporelle finie qui me situe dans un continuum spatial particulier ;

17§ La religion pourra alors fonctionner comme ce qui donne un sens à cette finitude en l’inscrivant dans une histoire plus grande, éternelle (axe temporel), cosmique (axe spatial). L’idée religieuse serait d’embrasser la totalité, de s’unir à elle en partant du particulier, du partiel qui découle de la dimension corporelle.


4. Une critique moderne du projet religieux

18§ La modernité pourra soupçonner dans le projet religieux ainsi formulé un refus de la finitude sur le plan philosophique et, sur le plan psychanalytique, une évasion illusoire de la condition humaine dans un au-delà fantasmé, produit par la nostalgie infantilisante de l’état fusionnel du bébé avec sa mère.

19§ Ce faisant, la pensée moderne rejoint le récit multi-millénaire de Gilgamesh dont la morale est simple : homme, renonce à la quête d’immortalité, ton lot, c’est cette vie dans ce corps soumis au sommeil – à la mort -, alors serre ta femme dans tes bras et prends par la main ton enfant : ne passe pas à côté de ces joies simples et humbles car tu ne peux aspirer à mieux.

20§ L’anthropologie moderne pourra adopter l’attitude résignée de Gilgamesh face à son destin d’homme mortel. Elle pourra aussi refuser ce destin au motif que justement l’homme est structurellement ouvert à un nombre infini de possibles qu’il peut choisir librement, que rien n’est programmé pour lui et qu’il peut s’auto-programmer.

21§ L’immortalité du corps serait alors réalisée par son extension sous forme de prothèses et d’orthèses, bio-mécaniques et informatiques, remplaçables et renouvelables à volonté [8].

22§ L’immortalité ne serait pas alors reçue ou prise à l’extérieur, mais produite par le génie humain et il ne s’agirait pas de sortir de cette réalité ou de se relier à une autre réalité : on resterait dans l’ordre du même, qui se reproduirait sans fin grâce à la maîtrise sur le monde que procure la technique scientifique [9].

22.a§ La critique moderne dénoncera aussi le caractère instrumental du corps dans des anthropologies religieuses traditionnelles : le corps serait quelque chose que l’on a, "j’ai un corps". Or, dit la critique, ce "je", cette conscience de soi qui prétend se distancer du corps n’est peut-être qu’un produit de ce dernier : l’extériorité apparente de la conscience par rapport au corps serait une illusion, l’esprit serait le fruit ultime de l’activité d’un organe biologique, matériel, le cerveau. Au dualisme matière - esprit traditionnel succède le monisme matérialiste moderne [10]


5. La critique de la critique

23§ L’anthropologue pourra critiquer ce projet moderne de l’ « homme prothétique » immortel en s’appuyant sur les ressources mêmes de la modernité : il y dénoncera la forme moderne du mythe prométhéen de l’homme qui veut se faire seul en refusant de dépendre d’un autre, au motif que cette dépendance l’aliénerait.

24§ Changeant de registre pour passer au registre confessant, nous critiquerons le postulat sous-jacent à ce projet immanentiste de l’homme.

25§ Une tendance massive de la pensée moderne actuelle postule en effet que la réalité ne peut pas être pour l’être humain autre chose qu’un monde de représentations dans lequel rien ne peut entrer et rien ne peut sortir – car le monde des représentations n’a – d’après cette tendance lourde - ni intériorité ni extériorité, il est pure surface sans envers ni endroit [11].
26§ Nous serions alors condamnés à rester dans l’ordre du même, sans possibilité de vis-à-vis avec une réalité autre : perspective qui peut sembler assez désespérante et que ne pourrait adopter un Gilgamesh : s’il se sait mortel, il sait aussi qu’il y a des immortels – il sait que son horizon de finitude n’est pas le tout de la réalité et que donc il peut faire sens en s’inscrivant dans une histoire plus grande.

27§ Dans le registre chrétien qui est le nôtre, nous refusons que soit étouffée l’espérance qui anime l’être humain, communautairement et personnellement : natura non sperat in vano, la nature n’aspire pas en vain.
Autrement dit, ce monde-ci porte en lui une aspiration à la vie éternelle et cette aspiration est légitime, non seulement elle est légitime mais elle est véridique et elle est véridique parce qu’elle n’est pas produite par la peur panique de mourir, mais par la confiance – la certitude – reconnaissante que la vie vient d’ailleurs.

28§ Oui, ce monde est un monde de représentations, mais non, ce monde de représentations n’est pas bouclé sur lui-même, oui, il est traversé de part en part par un souffle venu d’ailleurs qui l’anime, le dilate et le fait vibrer. Ce monde est un tissu de représentations, mais ce tissu est poreux, infiniment poreux – et c’est heureux.

29§ La Bible pose dès son début qu’il y a une réalité ultime / absolue qu’elle appelle Dieu et que cette réalité-ci a été « créée » par lui gracieusement. Elle pose que la finitude n’est pas une malédiction mais bien une bénédiction dans la mesure où elle se sait suscitée par une parole infiniment aimante.
29§ L’homme recevra même une bénédiction encore meilleure : la réalité ultime / absolue le fait à son image et ressemblance : la finitude dans l’être humain se combine avec la capacité de représenter l’infini au sein du fini [12].

30§ Homo capax Dei, « l’être humain capable de Dieu », disaient les pères de l’Église. Et cette capacité s’est réalisée pleinement en Jésus Christ, dit la foi chrétienne.
« En lui habite la plénitude de la divinité, corporellement » [13]

31§ Natura non sperat in vano.


© esperer-isshoni.info, mai 2015

[1dans le cadre du cycle « Rencontre Asie – Occident » sur le corps de 2015 à l’Institut de science et théologie des religions de l’Institut catholique de Paris

[2nous évitons le terme de « nature humaine », rejetée par la pensée moderne comme pensée « essentialiste » ; de même, nous évitons le terme de « constante anthropologique », trop statique

[3cf. Samuel Huttington : "The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order" (Le choc des civilisations), publié en 1996

[4pour reprendre une des étymologies traditionnelles du mot « religion »

[5– env. 1260 – env. 1328

[6nous reprenons le principe scolastique qui dit que tout ce qui est reçu l’est selon le mode de celui qui reçoit : Quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur

[7en gardant en mémoire que dans des régimes religieux non dualistes, l’accomplissement du projet religieux se traduit dans la dissolution des différences – y compris entre absolu et relatif, un et multiple

[8Voir les anime japonais Ghost in the Shell (1995) et Innocence - Ghost in the Shell (2004) de Oshii Mamuro 押井 守, en ce sens.

[9Ces deux paragraphes résultent de la discussion qui a suivi mon intervention : merci à l’étudiant qui a ouvert cette piste

[10Rappelons que les expériences de perception extra-corporelle, en particulier les NDE (near death experience) en anglais, les EMI (expérience de mort imminente) en français sont toujours en attente d’une confirmation expérimentale qui soit recevable par la communauté scientifique.

[11on peut penser à l’anneau de Moebius

[12cf. Heidegger qui disait sauf erreur que l’homme est cet étant parmi les étants pour lequel il en va de l’être

[13Col2,9


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