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Le corps - Comparaison entre le bouddhisme et le christianisme

lundi 27 avril 2015 par Phap

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Dans le cadre du cycle "Asie - Occident" sur le corps organisé au sein de l’Institut catholique de Paris, nous avons animé un atelier où nous avons fait jouer le regard chrétien sur le corps en contrepoint du regard bouddhiste.
Nous avons mené cet atelier dans le cadre d’une méthode comparatiste dont nous rappelerons les trois principes :

  1. posture neutre et empathique : mettre entre parenthèses ses convictions propres et pratiquer l’empathie
  2. approche systémique : mettre en regard des fonctionnements, des configurations, et non des éléments isolés détachés de leur contexte
  3. interfaçage anthropologigue : les traditions sont rapportées à un décodage anthropologique intermédiaire entre elles deux [1].

Nous proposons une comparaison en cinq thèmes autour du corps.


Tableau récapitulatif des cinq thèmes

articulation bouddhiste interfaçage anthropologique articulation chrétienne

1. Le statut du corps humain

- le corps humain ni trop souffrant ni trop jouissant
- le corps humain, un des cinq agrégats du Moi illusoirement permanent
- le corps humain, un élément parmi d’autres dans une longue série à l’intérieur du Samsara
Un corps inséré dans un ordre cosmique où il occupe une place privilégiée
Le corps qu’on a, le corps qu’on est.
Corps reçu ou corps donné
.
- Le corps humain comme créé par Dieu et béni par Lui.
- le corps humain comme glaise façonnée et insufflée de l’haleine de vie
- Le corps humain créé sexué, comme source de fécondité et de joie.

2. Le bon et le mauvais usage du corps

- le corps douloureux
- le corps assoiffé
- couper les liens, en particulier du corps, pour se libérer du samsara
- l’usage du corps à équilibrer : ni mortifications excessives ni indulgences lâches [des mortifications excessives à la marge]
- la pratique méditative appuyée sur le corps
- le corps allié à la parole et au mental pour atteindre l’état de Bouddha en cette vie-ci
- la chasteté monastique, l’union sexuelle tantrique
Le corps humain ambivalent
L’intention qui l’anime en fera un vecteur soit d’élévation soit d’abaissement.
-levée des préceptes alimentaires et de la circoncision
- renoncement régulé par le commandement de l’amour envers Dieu et le prochain
- danger du dolorisme dans les pratiques ascétiques religieuses anciennes
- le célibat consacré

3. Le corps après la mort

- une série de morts et de vies déterminées par le karma, positif ou négatif
- sortir de la série où vies et morts jouent symétriquement
- Une dynamique intégrant la mort qui n’est pas le terminus de la vie
- une suite fonction des actes passés
- Dissymétrie entre la vie et la mort
- Résurrection générale de la chair, des justes comme des injustes
- Le corps maintenu, lui-même mais pas le même

4. Articulation entre l’ordre ici et l’ordre là-bas

- Rien ne passe d’un ordre à l’autre
- Non deux
- La nature de Bouddha (en Mahayana)
- La possibilité d’articuler deux ordres opposés et complémentaires
- autre chose -déjà là, en plein ou en creux
- L’amour est éternel
- Le créé fait par et pour l’incréé

5. Les corps d’exception des fondateurs

- une vie exceptionnelle d’un être maîtrisant le Samsara et la loi du karma
- une capacité à accompagner les êtres déclinée sous trois niveaux de corps (tri kaya)
- Une conception extraordinaire qui annonce le grand homme.
- Des corps relevant de l’absolu et du relatif
- Des corps en échelon au service d’un projet de libération universelle – des corps de passeur
- un corps suscité par Dieu dès son origine, habité par une puissance de transformation, de guérison, de vie.
- un corps ressuscité qui continue de transfigurer la création, de faire advenir le Royaume de Dieu
- un corps "porte", "médiateur" entre Dieu et les hommes, en trois états


1. Le statut du corps humain


L’articulation anthropologique.
Un corps inséré dans un ordre cosmique où il occupe une place privilégiée
Le corps qu’on a, le corps qu’on est.
Corps reçu ou corps donné


L’articulation bouddhiste.

1§ Avoir un corps humain est une "chance" - ou plutôt une opportunité que nous avons méritée par nos actes dans nos vies antérieures.
Ce corps nous permet de ne pas être obnubilés :

  • ni par la souffrance, à la différence des corps torturés dans les enfers bouddhistes souterrains,
  • ni par la faim et la soif, à la différence des « esprits affamés » preta au ventre énorme et à la gorge aussi fine que celle d’une guêpe,
  • ni par la jouissance à la différence des corps éthérés des êtres célestes deva des cieux bouddhistes.
  • Ce corps n’est pas celui des animaux, prisonniers de leurs instincts et incapables d’avoir du recul, de la liberté par rapport à ce qu’ils vivent.
  • Il n’est pas non plus celui des asuras, esprits belliqueux remplis de colère, de haine et de jalousie.

2§ Rappelons que, dans la cosmogonie bouddhiste, le corps humain évolue dans le monde du désir (kama dhatu) qui comprend, outre le monde des hommes, les mondes souterrains infernaux, le monde des esprits affamés, le monde des animaux et le monde des asuras.
Les devas existent dans le monde du désir mais aussi dans le monde des formes (rupa dhatu) auquel on accède par l’une des quatre méditations dhyana et le monde sans forme (arupa dhatu) auquel on accède par l’un des quatre recueillements sans forme samapatti.
Le cycle des vies et morts, le samsara, traverse le triple monde qui lui est soumis, du deva dans les sphères les plus hautes du monde sans forme à l’être tourmenté dans l’enfer bouddhiste le plus profond.

3§ L’existence dans un corps humain qui souffre et qui jouit, mais pas trop à la différence des autres destinées et des autres corps, est donc valorisée pour le degré de liberté qu’elle autorise, en particulier la possibilité d’écouter le message du Bouddha dans la période cosmique qui est la nôtre et de le mettre en pratique.
En même temps, cela veut dire aussi que ce corps-ci vient s’insérer dans une longue suite de vies et de morts où l’on n’avait pas ce corps-là, et où l’on n’était pas forcément un être humain – et cela vaut aussi pour les destinées futures.
Cela relativise l’importance de ce corps-ci dans la trajectoire dessinée par les vies et morts successives.

4§ Le corps fait partie des 5 agrégats, des 5 skandas [2] qui, agrégés ensemble, produisent le Moi synthétique, un Moi sans cesse se décomposant et se recomposant et pourtant donnant l’illusion d’une permanence, d’une auto-subsistance.
L’identification du Moi à cette synthèse psychico-corporelle est une illusion source de souffrances dans le bouddhisme.


L’articulation chrétienne.

5§ La Bible commence par le livre de la Genèse (« au commencement », mais aussi « au principe »), livre qui s’ouvre par deux récits de « création ».
Les deux premiers chapitres disent l’apparition de l’univers comme résultant de l’initiative d’un être appelé « Dieu » qui crée, soit par sa parole (premier récit) soit par une action de modelage suivie d’une insufflation (second récit).
Ils montrent une création où l’homme apparaît au milieu d’autres créatures, l’homme étant créé en premier dans le second récit, les animaux étant créés en premier dans le premier récit.

6§ Ayant partie liée avec le reste des êtres créés, lui-même étant créé, l’être humain apparaît comme la clé de voûte de la création :

  • il est fait à l’image et ressemblance de Dieu, il reçoit de Dieu le commandement de gouverner la terre et tout ce qu’elle contient (premier récit),
  • il donne leur nom aux animaux, les subjuguant ainsi par sa capacité à nommer (second récit).

L’être humain qui ressort du créé apparaît comme un partenaire du personnage biblique appelé « Dieu », qui ressort de l’ordre incréé.

7§ Le livre de la Genèse dans la Bible montre un Dieu suscitant l’ordre créé sans y avoir été obligé, sans avoir un mobile particulier.
Le premier récit est scandé par la phrase : « Dieu vit que cela était bon » qui culmine avec le « très bon » du sixième jour, lorsque l’homme est créé comme un parachèvement de tout l’œuvre divine.
Rappelons que c’est l’ensemble de la création qui est très bon, et non pas l’homme pris isolément : la bénédiction divine se fait ici globale, elle porte sur la totalité du créé.

8§ La bonté du créé, si elle renvoie à la bonté de l’incréé, n’en émane pas : le créé procède médiatement de l’incréé qui le suscite par la parole (premier récit de création) ou par un modelage de potier à partir de la glaise (second récit).
Cette précision s’impose afin de maintenir la distinction d’ordre qualitatif, ontologique entre le créé et l’incréé que requiert le monothéisme.

9§ Le corps humain apparaît comme solidaire d’un univers ordonné dont l’être humain est le pivot, les pieds enracinés dans le sol dont il est tiré et en même temps les yeux levés vers le Ciel dont il reçoit les ordres.
Lieu-tenant de Dieu sur terre, il a la mission de continuer l’œuvre de création qui est œuvre de séparation, de distinction, en la cultivant – au sens agricole mais aussi au sens intellectuel.
Le corps humain a une double dimension, nous dit le second récit, à la fois matérielle (terre et eau, glaise qui appelle le tour du potier – « Adam » renvoie au mot « sol », adama en hébreu) et immatérielle (haleine de vie, neshama, insufflée dans les narines par Dieu).

10§ Dans tous les cas, l’homme est en situation de dette par rapport à Dieu dans la mesure où il lui doit la vie : cette dette, il doit l’acquitter en continuant l’œuvre de création divine, en y coopérant comme maître d’œuvre soumis à un maître d’ouvrage, un donneur d’ordre, ici en l’occurrence celui que la Bible appelle Dieu [3].

11§ Comme corps sexué, le corps humain comporte une autre double dimension, celle du mâle et de la femelle. Les deux récits montrent un être humain créé double, homme et femme. La différence des sexes apparaît comme source de déplacement joyeux (second récit), comme objet de bénédiction divine avec la promesse de fécondité (premier récit qui montre par ailleurs Dieu bénissant de la même manière les animaux).


2. Le bon et le mauvais usage du corps


L’articulation anthropologique.
Le corps humain semble ambivalent, à la fois positif et négatif, utile et nuisible, pouvant aussi bien être inscrit au passif qu’à l’actif, valorisé comme dévalorisé.
L’intention qui l’anime en fera un vecteur soit d’élévation soit d’abaissement.

  • Le corps peut en effet parasiter sinon empêcher la progression vers le haut (entendu comme le bien supra mondain suprêmement désirable) en orientant la volonté vers la jouissance du monde d’en bas (les biens intra-mondains).
  • utilisé justement, le corps peut être le support par lequel l’être humain parviendra au niveau supérieur.


L’articulation bouddhiste.

12§ Parce que relevant du triple monde, le corps humain, et plus généralement le corps, quel que soit son degré de subtilité, est soumis à la première noble vérité du Theravada : « tout est douleur – souffrance – mal être –malaise ».

13§ La première noble vérité précise : « Le corps est soumis à la naissance qui est douleur, à la vieillesse qui est douleur, à la maladie qui est douleur, à la mort qui est douleur », ce qui est illustré dans la vie du Bouddha Sakyamuni par les trois premières rencontres qu’il a faites à 29 ans dans sa dernière vie de prince du nom de Siddharta Gautama [4].

14§ Ce corps entre dans l’objet de la soif dont parle la deuxième noble vérité : « la cause de la douleur universelle est la soif : soif des plaisirs des sens, soif d’exister, soif de ne pas exister.

15§ Le processus d’extinction de la soif – l’objet de la troisième noble vérité, le « nirvana » que l’on traduit par « extinction » - passe par le détachement des liens au monde du désir mais aussi du monde des formes et du monde sans forme où l’on peut vouloir renaître afin d’y goûter des plaisirs, certes toujours plus raffinés, mais qui nourrissent l’illusion d’un Moi, d’un atman subsistant en soi et par soi.

16§ Le Bouddha Sakyamuni a fait l’expérience que s’il fallait se détacher des recherches de plaisir du corps, cela ne veut pas dire qu’il fallait refuser au corps toute satisfaction, le priver systématiquement de nourriture ou de sommeil, le soumettre à des ascèses qui le mettraient en danger, lui faire absorber des drogues toxiques.
Après avoir quitté sa famille et son rang social, Siddharta Gautama, celui qui devait réaliser l’Éveil, la Bodhi et devenir le Bouddha Sakyamuni, se lancera en effet dans des mortifications corporelles au point de frôler la mort par inanition.
Dans un éclair de lucidité, Siddharta se rend compte qu’il est toujours attaché au triple monde et que sa mort sera donc suivie d’une autre « renaissance ».

17§ La voie qu’il proposera à ses disciple sera une "voie du milieu" : ne pas refuser toute satisfaction au corps au point de le faire craquer, ne pas non plus tout lui céder au risque de s’en rendre l’esclave. Cet usage équilibré du corps est analogue au bon réglage de la tension des cordes du luth, dira le Bouddha : ne pas trop tendre la corde sinon elle craque, ne pas non plus trop la détendre sinon elle ne produit aucune note ou alors une note fausse.

[18§ Dans la longue histoire du bouddhisme, en contradiction apparemment avec cette « voie du milieu », le corps fera l’objet de mutilations ou même d’actes de mise à mort par soi-même. Nous pensons au geste du premier patriarche chinois du Chan / Zen qui se serait coupé un bras pour montrer sa détermination à Bodhidharma. Nous pensons aussi à l’auto-immolation par le feu du bodhisattva rapporté dans le Sutra du Lotus et des cas avérés qui s’en sont sans doute inspirés, suicides par noyade, par saut dans le vide, par le feu.

19§ Ces pratiques extrêmes semblent relever de cas à la marge. Le Bouddha Sakyamuni aurait peut-être désapprouvé ces pratiques du Grand Véhicule qui ont pu relever de la soif de ne pas exister mentionnée par la deuxième noble vérité.]

20§ La quatrième noble vérité, dite de « l’octuple sentier », montre la voie pour réguler en particulier le rapport au corps : rechercher les actes du corps « justes » (sexualité responsable, refus des drogues, mode d’alimentation approprié - végétarien).
Cette pratique sur le corps vient en complément d’une pratique de la parole (paroles justes, ne pas mentir) et d’une pratique sur le mental (pensées justes, mental réglé par la pratique de la méditation dhyana, l’objectif étant de stabiliser le mental comparé à un singe qui passe d’une branche à l’autre sans arrêt) [5].
Celui qui s’exerce sur ces trois domaines (corps, paroles et mental) stabilise sa façon de vivre, son mental, et entre toujours plus dans la compréhension de la réalité, dans la « sagesse » prajna qui lui fait dissoudre les liens de l’illusion.

21§ La méditation bouddhiste met en jeu le corps : le méditant sera attentif à la position assise de son corps, à ce qui se passe en lui. Un exercice de base consiste à se concentrer sur la respiration, l’inspiration, la rétention et l’expiration. Un autre exercice en Zen consistera à se concentrer sur les mouvements du corps pendant la marche.

22§ Le bouddhisme tantrique pousse plus loin ce triple champ de pratique – le corps, la parole et le mental - en considérant que le corps, allié avec la parole et le mental, permet non seulement de développer le potentiel karmique pour atteindre le Nirvana au long d’une trajectoire de plusieurs vies successives, mais aussi de réaliser en cette vie même l’état du Bouddha, l’Éveil, par une identification au Bouddha lui-même : le pratiquant conforme son corps à celui d’un bouddha ou d’un deva d’élection d’après les indications révélées par le bouddha dans les trois domaines :

  • les "sceaux" soit les mudra (postures, domaine du corps)
  • les mantra (« formules efficaces », domaine de la parole) et
  • les dhyana (méditations à partir de visualisations, de mandala par exemple, domaine du mental).

L’efficacité de cette pratique proviendrait de ce qu’elle est transmise directement de maître à disciple à partir du Bouddha qui l’a révélée.

23§ Revenons un instant sur la sexualité. Si le père de famille, le laïc, peut continuer la pratique sexuelle de manière responsable, le code monastique (vinaya) impose à celui qui a quitté la famille, le moine, de rester chaste sous peine d’exclusion de la vie monastique.
L’idée est que le plaisir sexuel constitue un attachement qu’il faut couper sinon dans cette vie-ci comme le fait le moine, sinon en se préparant à le couper dans une ou plusieurs vies futures pour le laïc.

24§ Le bouddhisme tantrique proposera d’utiliser la force de ce plaisir afin d’atteindre plus rapidement l’Éveil, dans des pratiques d’union sexuelle, réelles ou symboliques. Nous pensons ici aux représentations en « yab yum » (tibétain pour l’union père mère) qui peuvent être interprétées symboliquement mais aussi corporellement. L’idée est ici de dépasser la dualité qui sépare et différencie pour atteindre l’Un sans égal, au-delà (et non pas en deçà) de toute différenciation [6]


L’articulation chrétienne.

25§ Allant jusqu’au bout dans l’idée que la Loi mosaïque se récapitule dans le double commandement d’amour, de Dieu et de l’autre comme soi-même, idée que partageaient les pharisiens, l’Église considérera que tout comportement doit être mesuré à l’aune de l’amour pour le frère.

26§ Ainsi il n’y a plus de tabous alimentaires en régime chrétien, on peut manger du boudin noir (du sang, partie réservée à Dieu, et qui plus est d’un animal impur, le cochon) ou des viandes offertes aux divinités de la Cité (sacrifices aux « idoles » censées procurer la communion avec elles). Ce faisant, on rend possible la table commune entre juifs et païens devenus chrétiens, et partant la communion fraternelle.
27§ Cependant, le souci du frère pourra amener un chrétien à ne pas manger de la viande qui provient d’un sacrifice offert aux dieux de la Cité (des idoles en régime biblique) s’il sait que cela peut faire tomber – « scandaliser » en grec – un frère fragile à peine sorti du paganisme.

28§ Cet affranchissement des prescriptions de l’Ancienne alliance n’est pas vécu comme une désobéissance à Dieu dans la mesure où, pour l’Église naissante, Jésus est justement missionné par Dieu pour faire advenir une autre façon de faire la volonté de Dieu et d’appartenir ainsi au peuple élu. Les chrétiens tirent parti de la liberté de Jésus dans les Évangiles par rapport aux prescriptions du sabbat surtout.

29§ Paul développera un discours sur le bon usage du corps, en particulier en matière sexuelle. Libéré des contraintes rituelles du judaïsme, le corps n’est pas pour cela libéré de toute contrainte : les rapports sexuels interdits sont maintenus et Paul condamne les comportements alimentaires comme la gloutonnerie et l’ivrognerie. En matière vestimentaire, on le verra condamner les femmes entrant tête nue et les hommes tête couverte dans une église.

30§ Paul demande aux chrétiens une pureté de mœurs non plus selon les codes de prescriptions positives et négatives de ce que les chrétiens appellent l’Ancien testament, mais selon la nouvelle vie dans l’Esprit des baptisés : les corps, régénérés parle baptême et devenus des réceptacles, des Temples de l’Esprit saint, ne doivent pas souillés à nouveau, afin de ne pas le faire fuir.

31§ Paul adoptera une attitude prudente vis-à-vis du désir de chasteté. Il conseillera aux couples de ne la pratiquer qu’avec l’accord des deux conjoints et pour un temps déterminé seulement. Cela dit, il y voit une façon excellente d’être disponible pour le service du Christ et de son Église, dans la mesure où celui qui la pratique la reçoit comme une grâce en vue de ce service du frère pour la plus grande gloire de Dieu (la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, rappelons-le).

32§ Paul ici dit ce que Jésus disait déjà : « Il y a ceux qui naissent eunuques du fait de la nature, ceux qui sont eunuques du fait de la société, ceux qui sont eunuques en vue du Royaume de Dieu ».
Et Jésus d’ajouter : « Que comprennent ceux à qui cela est donné ». A entendre l’évangile, il s’agit d’un appel venu d’en haut en vue d’une réalisation commune et non d’une fuite ou d’une incapacité devant la vie.

33§ Ce même service peut amener à donner sa vie y compris jusque dans la mort, à l’image des témoins jusqu’à la mort du Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob soumis à la torture des autorités hellènes relatée dans le livre des Macchabées de l’Ancien testament. Pour les chrétiens, l’image par excellence est celle de Jésus crucifié qui a donné sa vie en acceptant d’être livré à ses ennemis et d’être mis à mort.

34§ Là encore, il s’agit de renoncer à un bien, ici sa propre vie, au nom d’un bien plus grand encore (le don de la vie éternelle pour soi et pour les autres, rendu possible par l’obéissance personnelle jusqu’à la mort à la volonté de Dieu – qui est que l’homme vive de la vraie vie, c’est-à-dire de la vie commune avec lui en régime biblique).

35§ L’Église a pu recommander des pratiques ascétiques, le jeûne, le port de vêtements et d’objets abrasifs, les auto-flagellations. L’homme moderne y soupçonnera des pulsions masochistes ainsi qu’un refus de la dimension corporelle, sans doute à raison dans quelques cas.
Le « dolorisme » a pu imprégner une spiritualité inquiète qui a vu dans la souffrance en tant que telle une valeur positive, à tort selon nous. Si le Christ a souffert dans son corps pour nous procurer le salut, ce qui nous vaut le salut n’est pas qu’il ait souffert mais qu’il soit allé jusqu’au bout de l’obéissance à son Père, ce Père qui ne voulait pas la souffrance de son Fils mais le salut de tout homme et de toute la création – et il se trouve que ce plan de salut a rencontré l’opposition des hommes de pouvoir du temps de Jésus : en maintenant leur plan de salut, le Père et le Fils ne pouvaient que rencontrer la condamnation à mort du Verbe-fait-chair et son exécution – par les hommes et non par Dieu.


3. Le corps après la mort


L’articulation anthropologique.
36§ La mort corporelle n’arrête pas une dynamique qui se poursuit après la mort. Cette dynamique intègre en elle les poids des actions passées qui affectent la suite après la mort : suite heureuse ou malheureuse, fortunée ou infortunée, selon l’orientation, la coloration des actes passés.


L’articulation bouddhiste.
37§ En régime bouddhiste, la mort de ce corps-ci n’est jamais qu’un maillon dans une longue chaîne de vies et de morts.
L’agrégat corporel se disjoint des autres éléments et rentre dans la ronde de la matière, tandis que le nouveau corps est déterminé par les actes des vies passées, actes fructifiant en sensations et en corps douloureux si l’on a agi animé par le triple poison de l’avidité, de la colère et de l’auto centrage sur un Soi illusoire, actes fructifiant en sensations et en corps agréables si l’on agit animé par les vertus supérieures dont la générosité.

38§ Quel que soit l’endroit où l’on se trouve, agréable ou non, paradisiaque ou infernal, en bouddhisme le séjour pourra être plus ou moins mais il ne sera pas éternel : la roue se remettra à tourner et l’être qui se trouvait dans un des 6 quadrants y disparaîtra pour apparaître dans un autre quadrant avec un autre corps.

39§ Lors de l’Éveil, lors de la réalisation de la bodhi, pour autant qu’on puisse en dire quelque chose, les cinq agrégats support de l’illusion du Moi se dissolvent, dont la dimension corporelle.
En régime bouddhiste, vie et mort sont les deux faces d’une même pièce appelée à s’évanouir lors du passage dans la réalité absolue, qu’elle soit désignée comme Pari-nirvana (« extinction complète ») dans le courant bouddhiste du Theravada ou comme Anuttara-samyak-sambodhi (« Éveil complet et sans supérieur ») dans le courant bouddhiste du Mahayana.


L’articulation chrétienne.
40§ La présence de la mort dans la création résulte, d’après la Bible, de la désobéissance du premier couple humain à l’avertissement de Dieu : « mange de tout sauf de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras » [7].

41§ La mort apparaît comme une décision de Dieu confronté à un être humain honteux devenu incapable de se tenir en sa présence [8] : « tiré de la poussière, tu retourneras à la poussière » [9].
La mort est aussi présentée comme le fait d’être privé de la présence divine, comme la conséquence de l’incapacité à accéder au jardin où pousse l’arbre aux fruits d’immortalité, l’accès étant barré par un ange.

42§ Il n’est pas question dans la Bible d’un régime normal de vies successives, la mort n’est pas suivie d’une vie elle-même suivie d’une autre mort et ainsi de suite.
La Bible semble avoir considéré dans un premier temps que le mort subsistait à titre d’ombre dans un lieu souterrain proche de l’Hadès grec, sans joie et sans couleurs.

43§ Dans un second temps, la Bible donnera plus de consistance à l’après-mort sous la forme d’une vie auprès de Dieu : cette seconde vie résulte d’une intervention divine qui vient récompenser les justes qui ont préféré mourir plutôt que d’abjurer leur Dieu [10] en les re-suscitant, en les relevant d’entre les morts [11].

44§ La résurrection semble d’abord concerner les justes [12], puis elle est étendue aux injustes, mais pour le châtiment et non plus la récompense.
Ainsi le prophète Daniel écrit :

« Beaucoup de ceux qui dorment dans le sol poussiéreux se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, ceux-là pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle » [13]

Il s’agit d’une résurrection générale qui a lieu à la fin des temps, lorsque Dieu et ses anges viennent renverser les puissances adverses et établir le droit de Dieu sur l’ensemble de sa création : les hommes ressuscitent pour vivre éternellement auprès de Dieu ou pour être chassés hors de sa présence, « dans les ténèbres, là où il y a des pleurs et des grincements de dents ».

45§ À la différence de la culture antique qui considérait que seules les « âmes » participaient à l’éternité, l’immortalité dans la Bible concerne aussi le corps comme le dit le Credo : « je crois… en la résurrection de la chair ».
Encore faut-il s’entendre sur ce que signifie la résurrection de la chair.

46§ La veuve décédée à 80 ans ne retrouvera pas son mari dans son corps de 80 ans, de même que l’enfant paralytique ne renaîtra pas avec son corps infirme - au fait, on ressuscite avec le corps de quel âge ?

Le corps ressuscité n’est pas identique matériellement à celui au moment de la mort (identique au sens d’une identité matérielle, avec les mêmes atomes, les mêmes cellules, ...) ; il est représenté comme un corps glorieux analogue à celui de Jésus lors de sa Transfiguration, lumineux et immortel [14]. Un passage évangélique dit que nous serons comme des anges [15], sous-entendant que la matérialité corporelle sera d’ordre subtil.

47§ Cette relative matérialité de la résurrection capable de s’adresser au corps matériel lui-même, choquera les Athéniens assemblés pour écouter Paul à Athènes : au mot de "résurrection d’entre les morts", les Athéniens quittèrent Paul en se moquant de lui [16].

48§ Le dogme chrétien maintiendra la résurrection de la chair même lorsqu’il empruntera les catégories de la philosophie grecque pour articuler en raison sa foi. Thomas d’Aquin soutiendra ainsi que l’âme, séparée du corps après la mort, se trouve dans un état imparfait tant qu’elle n’est pas unie à nouveau au corps à la résurrection générale [17].

49§ La résurrection corporelle dit une création restaurée dans la communion avec celui qui est à son origine et à son principe : l’acte de défiance du premier couple avait entamé cette communion et entraîné la mort, la restauration de cette communion signifie la restauration de la vie sans la mort.
Il y a en régime biblique une dissymétrie entre la vie et la mort, les deux termes n’étant pas équivalents : la mort survient après la vie en se surajoutant à elle, tel un parasite qui vient s’ajouter sur un corps sain, et elle est condamnée à disparaître car rien ne peut s’opposer à l’accomplissement du plan divin : la réalisation d’une création « très bonne », autrement dit une création dont l’accomplissement au sixième jour provoque la jubilation de son créateur. Dans cette création vivifiée en permanence par sa communion au Dieu de vie, le mal et la mort sont exclus dans la mesure où mal et mort ne peuvent soutenir la présence de Dieu.


4. La question de l’articulation des deux ordres


L’articulation anthropologique.
50§ Il y a articulation de deux ordres situés en vis-à-vis, ou même en opposition, l’un au-dessus de l’autre, le corps ressortant de l’ordre inférieur (samsara et nirvana en régime bouddhiste, créé et incréé en régime biblique).
Y-at-t-il passage de l’ordre inférieur à l’ordre supérieur ? Mais d’abord quel est le statut de cette distinction entre un ordre inférieur et un ordre supérieur ?


L’articulation bouddhiste.
51§ Dans le Theravada, le bouddhisme du sud, il est dit qu’il y a Nirvana mais que personne n’entre en Nirvana. Quand on dit qu’un être humain sort du samsara, on le dit parce qu’on est du côté-ci de la rive, du côté de la vérité relative, où l’on est encore convaincu – à tort - qu’il y a un Moi qui passe de l’autre côté ; de l’autre côté, le Moi qui est une illusion a disparu, donc en rigueur de terme rien n’est passé du samsara au nirvana, même si, pour des raisons pédagogiques, on le dit afin d’avancer sur la voie du Bouddha.

52§ De fait, quand on se réveille d’un cauchemar, que subsiste-t-il de ce cauchemar qui avait l’air pourtant bien réel quand on s’y trouvait – et de fait il était réel tant qu’on était dedans – mais qui est ce « on » ?
Or le Bouddha signifie littéralement l’Éveillé, l’expérience mystique qu’il a faite se dit en régime bouddhiste comme une expérience de l’Éveil.

53§ Le Grand véhicule (Mahayana) dira que Nirvana et Samsara sont des désignations conventionnels qui relèvent en réalité du même ordre, celui de la vérité relative.
La vérité absolue se situe au-delà des déterminations positives ou/et négatives et l’on ne peut en avoir l’intuition que parce qu’elle est déjà là, qu’elle n’a jamais cessé d’être là – sinon, on n’aurait pas pu en avoir l’idée puisqu’elle ne se situe pas dans le prolongement de l’ordre mondain.

54§ Le Mahayana forgera le concept de « nature de Bouddha », inscrite au profond des êtres vivants. Il le représentera sous forme de grands personnages bouddhistes dont le ventre ouvert contient une image du Bouddha en position du lotus. Dans le Mahayana, l’Éveil est la réalisation que la nature de Bouddha est en nous, qu’il n’y a pas de différence entre le Bouddha et nous. Nous sommes tous appelés à devenir Bouddha, à réaliser notre nature de Bouddha –ou plutôt nous sommes tous appelés à réaliser que nous sommes Bouddha depuis toujours.


L’articulation chrétienne.

55§ Le passage du créé à l’ordre de l’incréé s’effectue en donnant aux gestes et actions le poids d’amour qui est la seule chose à pouvoir passer dans l’éternité, si l’on en croit l’hymne dans la première lettre aux Corinthiens de Paul : amour de Dieu, amour du prochain.
L’évangile de Jean dira que l’amour fraternel des disciples du Christ sera le révélateur de Dieu sur terre aux yeux des hommes et dans ses lettres il affirmera que l’amour constitue l’être même de Dieu. Dans l’évangile de Matthieu, le Christ revenu dans la gloire qui juge selon un seul critère : ce qui a été fait ou pas fait envers le frère malade, le frère prisonnier, le frère pauvre, le frère nu.

56§ L’ordre du créé apparaît ici comme une capacité à être repris, « subsumé » dans et par l’ordre de l’incréé, capacité qu’on peut représenter en termes positifs non pas de « possession » ou de « participation » constitutive de la nature divine, mais en termes négatifs de disponibilité, de creux où la divinité peut venir habiter, qu’elle peut remplir.
La divinité ne se définit donc pas dans le prolongement de quelque chose qui serait positivement déjà là – auquel cas la radicale altérité de l’ordre incréé serait remise en question – mais dans sa venue gracieuse dans ce qui est fait – créé – « pour » lui dans le même temps qu’il est fait « par » lui.

57§ Les pères grecs de l’Église parlaient d’une divinisation de l’homme rendue possible par le fait que l’homme a été créé à l’image et ressemblance de Dieu. L’homme est capable de Dieu, homo capax Dei, parce que constitutivement en puissance de devenir Dieu, ce « constitutivement » résultant d’un agir gracieux de Dieu qui l’a constitué ainsi.
En régime chrétien, fidèle au régime biblique, l’initiative, la réalisation et l’accomplissement de la divinisation de l’humain, de sa « théo-morphisation », reviennent à Dieu – les chrétiens soutenant que cette initiative, cette réalisation et cet accomplissement se réalisent dans l’ « anthropo-morphisation » du divin, dans la venue du Verbe dans la chair, dans l’incarnation de la deuxième personne de la Trinité.


5. Les corps d’exception des fondateurs


L’articulation anthropologique.
58§ La conception et la naissance du fondateur relèvent de l’extraordinaire, manifestant ainsi la qualité exceptionnelle de celui qui apparaît dans le monde.

59§ Le corps du fondateur relève à la fois de l’ordre absolu et de l’ordre relatif : corps ici-bas et corps là-bas, corps de ce côté de la rive et corps de l’autre côté. Cette double appartenance fait du corps un vecteur pointant du relatif à l’absolu.


L’articulation bouddhiste.
60§ La vie du Bouddha Sakyamuni, de sa conception à sa mort, est raconté de la même façon dans le monde bouddhiste, mais sa valorisation n’est pas la même en Theravada et en Mahayana.

61§ Sa conception, sa naissance, font l’objet de récits extraordinaires : sa mère le conçoit sans l’intervention d’un homme, l’enfant Siddharta est accouché par le flanc droit et non par les voies naturelles.
A peine né, il se met à marcher et parle :

« Je suis né pour parvenir à l’Éveil (bodhi), pour le bien du monde. Ceci est ma dernière naissance ».

62§ Ces récits prodigieux servent à dire un être suffisamment maître de la loi du Karma pour pouvoir choisir où et quand sera sa naissance suivante, et même capable de savoir qu’elle sera la dernière.
Ils disent aussi la composante altruiste de son projet : en devenant le Bouddha, l’ « Éveillé », il fera bénéficier les êtres de son enseignement (le Dharma) et il édifiera une communauté de « moines », de renonçants à la vie de famille (la Sangha) qui permettront de marcher sur sa voie et de se libérer du samsara en atteignant le Nirvana, l’Extinction en régime Theravada, en devenant Bouddha par la réalisation de la nature de Bouddha (déjà) en soi – tout cela énoncé dans le registre de la vérité relative.

63§ Dans le Theravada, la vie du ksatrya Siddharta Gautama du clan des Sakya était la dernière existence de celui qui, en faisant l’expérience de l’Éveil à 35 ans, est devenu l’Eveillé du clan des Sakya (le Bouddha Sakyamuni) et est « sorti » - pour parler dans le registre de la vérité relative - définitivement du cycle d’écoulement circulaire (de naissances, vies et morts), du Samsara à 80 ans.
Après la crémation du corps, les bouddhistes laïcs ont précieusement recueilli les reliques corporelles sarira pour les enchâsser dans les tumulus funéraires appelés « stupas », « dagoba » en sri lankais et « pagode » en chinois.

Depuis son entrée en Parinirvana, le Bouddha Sakyamuni n’est plus là pour personne, mais il avait consolé en les rassurant : ils avaient pour les guider sa prédication (le Dharma) et sa communauté monastique (la Sangha) qui le représentaient.

64§ Le Sutra du Lotus, un sutra majeur du Mahayana, vient contredire cette histoire en soutenant qu’il s’agit d’un « moyen habile » et qu’en fait, le Bouddha Sakyamuni a existé avant de sembler naître à Lumbini et qu’il continue d’exister après son apparente mort à Kushinagar à 80 ans.
L’histoire de la vie du Bouddha Sakyamuni est en fait l’histoire d’une apparition qu’il a suscitée pour amener les hommes à suivre sa voie : une fois ceux-ci parvenus à plus de maturité, il peut leur révéler qu’il a atteint l’Éveil en fait il y a une infinité de temps et qu’il continuera d’exister une infinité d’années.

65§ Le Mahayana complexifiera cette échelle des corps à deux niveaux (le corps d’apparition, moyen habile suscité par fantasmagorie, et le corps réel, hors histoire, pratiquement éternel, en distinguant trois niveaux corporels (trikaya, « trois corps ») :

  • le niveau apparitionnel, qui lui permet de se manifester dans le Triple monde avec un corps d’apparition, un corps sensible (nirmana kaya) qui semble naître, vieillir, mourir ;
  • le niveau de rétribution, accessible par les méditants, où il apparaît sous la forme d’un bodhisattva (sambhoga kaya) ;
  • enfin le niveau du corps de la Loi éternelle, du Dharma (Dharma kaya), où il n’y a plus de différenciation (non par défaut de lumière mais par excès - il ne s’agit pas en bouddhisme de la nuit hégelienne où toutes les vaches sont grises, il ne s’agit pas d’un défaut de lumière mais d’un excès).

66§ Pour illustrer ces trois niveaux, on peut par exemple voir :

  • le lama Padma Sambhava au niveau apparitionnel,
  • le bodhisattva Chenrezi (Avalokiteshvara) au niveau de rétribution et
  • le Bouddha Amithaba au niveau de la vérité absolue, du Dharma.

67§ En Theravada comme en Mahayana, le Bouddha Sakyamuni n’est pas unique, il a été précédé par d’autres Bouddhas et il sera suivi par d’autres. Les Bouddhas apparaissent périodiquement afin d’aider les êtres à échapper au Samsara, leur fonction étant de manifester le Dharma aux êtres enchaînés par la loi du Karma. Il nous semble que le trikaya mahayaniste sert à cette fin, en ce qu’il jalonne le parcours du bouddhiste de cette rive-ci à l’autre rive.

68§ Le corps du Bouddha se tenant des deux côtés du fleuve,

  • (en nirmana kaya « corps apparitionnel » du côté du Samsara,
  • en dharma kaya « corps de la Loi » du côté du nirvana,)
  • et au milieu (sambhoga kaya « corps de rétribution » qui accompagne le méditant dans sa traversée), il joue le rôle de passeur.

Ce rôle nous semble présent dans une autre titulature synonyme de Bouddha, le « Tathagata  ». Ce terme peut se traduire aussi bien par « l’ainsi venu » que « l’ainsi allé » : ainsi allé – de l’autre côté de la rive -, ainsi venu – de ce côté de la rive. Le Tathagata serait cet être qui se tient des deux côtés pour signaler la voie et faire passer les êtres ? [18]


L’articulation chrétienne.
69§ L’événement de Jésus Christ commence par l’incarnation du Verbe qui se fait chair dans l’évangile de Jean. Les évangiles de Matthieu et Luc montrent un couple de justes juifs, une jeune femme, Marie, et son mari, Joseph, recevant l’annonce de la conception prodigieuse de Jésus sans l’intervention de l’homme et acceptant cette intervention divine dans leur histoire par fidélité au Dieu de leur peuple, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob qui est le Dieu de toute la terre.

70§ Marie et Joseph reçoivent le nom qu’ils auront à donner à leur fils : « Jésus », Joshua, « Dieu sauve ». Nom juif déjà porté par celui qui fit entrer le peuple hébreu dans la Terre promise. Jésus sera celui qui fera passer la création dans le Royaume de Dieu, celui qui réalisera le Royaume de Dieu sur terre :il sera celui qui a reçu de Dieu la mission de sauver la création en établissant le droit de Dieu sur la terre. L’évangile de Matthieu le présentera explicitement comme celui qui accomplit la prophétie d’Isaïe, il est Emmanuel, « Dieu avec nous », présence qui résulte de l’alliance définitive de Dieu avec son peuple.

71§ Les évangiles montrent dans le corps de Jésus un corps rempli de force, capable de guérir par contact les malades, aveugles, sourds, paralysés. Un corps qu’on embrasse, qu’on parfume. Un corps capable de verser des larmes, de se mettre en colère, de dormir. Un corps capable de marcher sur les eaux – si l’on considère que les eaux symbolisent la mort, ce récit de prodige dit en image la victoire de Jésus et de son corps sur la mort.

72§ Un corps capable d’une présence divine telle qu’elle le métamorphose en corps émettant une lumière blanche impossible à reproduire (lors de l’épisode de la Transfiguration).
Un corps qui provoque l’ouverture du ciel et la manifestation divine du Père et de l’Esprit pour dire l’engendrement et l’intronisation de Jésus comme Christ et Messie de Dieu : « Tu es mon Fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré », au Jourdain lors du baptême de Jean le baptiste, sur la montagne lors de la Transfiguration.

73§ Un corps puissant, un corps glorieux. Et aussi un corps impuissant, douloureux, ligoté, fouetté, craché, moqué, dénudé et cloué sur une croix. Un corps devenu cadavre qu’on décloue et qu’on ensevelit dans un tombeau bien refermé ensuite par une lourde pierre.

74§ L’histoire reprend après la césure du Shabbat, du samedi, avec un tombeau ouvert vide, puis les manifestations d’un corps autre et pourtant le même.

  • corps autre parce qu’il semble libéré des contraintes de temps et d’espace, parce qu’il n’est pas reconnu immédiatement. Autre parce que Jésus va se tenir auprès du Père avec son corps de chair et que son mode de présence est désormais sous le mode spirituel, « pneumatique », sa présence se réalise médiatement dans l’action de l’Esprit saint qui reprend et spiritualise les choses de ce monde : paroles de Jésus de son vivant sur la terre, écritures saintes de la Bible, pain et vin des repas d’action de grâce pris en communion.
  • corps qui continue d’être le même parce qu’il porte les stigmates de ce qu’il a enduré de la part des hommes, juifs et romains ; le même parce que Jésus ressuscité reprend les gestes de communion du repas et qu’il est reconnu à ces gestes (apparition d’Emmaüs) ; le même parce que ce qu’il dit reprend l’amitié familière avec ses disciples (apparition à Marie-Madeleine, à Thomas).

75§ Ce qui arrive au corps de Jésus n’est pas exemplaire mais principiel : en régime chrétien, c’est la solidarisation de notre corps à ce corps qui rend possible la résurrection dans notre dimension corporelle transfigurée car c’est en ce corps, par ce corps, avec ce corps, qu’advient le Royaume de Dieu, que Dieu se rend présent et maître du temps et du monde.

76§ Le lieu de la solidarisation, de la solidification par excellence est celui du repas eucharistique en commun avec l’Église faisant l’eucharistie et l’eucharistie faisant l’Église qui reprend le mouvement du Verbe se faisant chair et de la chair faisant advenir l’événement de la venue trinitaire de Dieu sur terre (au baptême, à la Transfiguration).
Mouvement de montée et de descente qui tisse Ciel et terre, incréé et créé, Dieu et l’homme, avec comme pierre d’angle, comme lieu focal le corps du Christ dans ses trois dimensions :

  • corps mystique du Christ qu’est l’Église constituée des vivants et des morts qui s’en remettent à la puissance transformante du Verbe fait chair ressuscité,
  • corps eucharistique du Christ dans, sous et à travers le pain et le vin, qui fait passer celui qui mange le corps et boit le sang dans la réalité nouvelle du Royaume de Dieu, dans la communion à la vie intra-divine qui est une vie d’amour entre les trois Personnes
  • corps du Christ, du Verbe-fait-chair capable de se solidariser avec tout l’ordre du créé comme d’être rempli, habité par la totalité de la divinité, qui est la tête de l’Église, déjà passée entièrement et sans reste au sein de la divinité et en même temps présent par le souffle qu’il a répandu sur l’Église – le défenseur, celui qui inspire les paroles de foi, l’Esprit de sainteté qui vient de Dieu et qui est Dieu.

© esperer-isshoni.info, avril 2015

[2Les 5 skandas sont : le corps, les perceptions, les sensations, les volitions et la conscience conceptuelle

[3premier et second récit de création dans la Genèse

[4La première noble vérité continue ensuite : « ne pas être avec ceux qu’on aime est douleur ; être avec ceux qu’on n’aime pas est douleur ; ne pas avoir ce que l’on veut est douleur »

[5La justice s’entend en bouddhisme comme l’ajustement à la loi du Dharma supra-mondain afin d’éviter tout potentiel karmique négatif générateur de souffrances.

[6on peut prendre comme image de cela la lumière blanche, transparente, qui conjoint en elle toutes les couleurs sans être aucune d’entre elles

[7Gen 2,16-17

[8en Gen 3, Adam se cache quand Dieu vient se promener dans le jardin

[9Gen 3,19. Voir dans le Nouveau testament Rom 8,19 : la création a été livrée au pouvoir du néant – par Dieu.

[10L’idée de la résurrection individuelle semble être apparue dans le judaïsme au moment des persécutions de l’hellène séleucide Antiochus IV Épiphane vers 167 avant Jésus Christ.

[11Voir le deuxième livre des Maccabées, 12,43-45 qui ne fait pas partie du canon biblique pour les protestants. Il s’agit de prier et de sacrifier en faveur des juifs morts au combat contre Antiochus

[12Cf. 2 M 7,13 où le quatrième frère, mourant sous la torture, dit au roi :

« Mieux vaut mourir de la main des hommes en attendant, selon les promesses faites par Dieu, d’être ressuscité par lui, car pour toi il n’y aura pas de résurrection ».

(traduction de la TOB).
On trouve la même idée dans Luc 20,35 qui semble réserver la résurrection à ceux qui en ont été trouvés dignes.

[13Dan 12,2.

[14Dan 12,3 repris en Mt 13,43

[15Mt 22,30 ; Mc 12,25 ; Lc 20,36. L’évangile ajoute qu’il n’y aura plus de mariage – ce qui ne signifie pas que les couples ressuscités ne seraient pas façonnés par leur vie conjointe sur terre

[16Ac 17, 32

[18– étant convenu qu’à un moment de la traversée, les rives s’évanouissent dans le dépassement des différenciations qui naissent de la pensée discriminante (nous parlons ici selon les termes du Mahayana).


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