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La déclaration Nosta Aetate : brève histoire de sa rédaction

dimanche 9 février 2014 par Phap

1§. Le Magistère s’est doté d’un corpus de textes à portée normative et/ou indicative, dans lequel il réfléchit aux relations de l’Église catholique avec les autres religions.

Je propose d’étudier le texte fameux de la déclaration conciliaire Nostra Aetate, proclamée le 28 octobre 1965 lors de la quatrième et dernière session du Concile Vatican II (14 septembre au 8 décembre 1965).

2§. La trajectoire ainsi dessinée commence par l’ouverture d’un nouveau champ de réflexion et d’action, ouverture provoquée par Nostra Aetate. Pour la première fois, le Magistère réfléchit spécifiquement à la question de la relation de l’Église catholique à ce qui était alors désigné comme les religions non-chrétiennes ; autre nouveauté, l’appréciation qu’elle en fait se veut positive, le Magistère affirmant la présence d’éléments de salut dans les traditions religieuses.

3§. L’Église catholique, le Magistère mais aussi les théologiens, vont explorer ce nouveau champ. En 2000, soit 35 ans après l’impulsion initiale de Nostra Aetate, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi publiera Dominus Iesus, avec la volonté affichée de recadrer ce qui lui apparaît comme des débordements incompatibles avec le donné de la foi chrétienne. Telle est la trajectoire qui ressort de notre analyse des écrits du Magistère.

4§. Mais commençons par le commencement, l’histoire de la déclaration Nostra Aetate.

18/09/60 Jean XXIII charge le cardinal Bea de rédiger un projet de déclaration sur les relations internes de l’Église avec le peuple juif
en juin 62 le projet Decretum de Judaeis du Secrétariat pour la promotion de l’unité des chrétiens est retiré suite aux rumeurs d’agitation dans les pays arabes
08/11/63 le Decretum de Judaeis devient « Du rapport des catholiques aux non-chrétiens et spécialement aux juifs » (de catholicorum habitudine ad non-christianos et maxime ad iudaeos). Il est publié comme chapitre IV du schéma sur l’œcuménisme
18 au 21/11/1963 discussion du chap. IV. du schéma sur l’œcuménisme
En 1964 la commission du schéma sur l’Église introduit au chap. II n°16 un paragraphe sur les relations avec les juifs et les musulmans
En 1964 la commission pour le schéma sur l’œcuménisme fait de l’ancien chap. IV une « Déclaration sur les juifs et les non-chrétiens », en annexe du schéma sur l’œcuménisme, de concert avec la rédaction de la Déclaration sur la liberté religieuse
06/08/64 promulgation de l’encyclique Ecclesiam Suam de Paul VI
28 et 29/9/1964 débat conciliaire sur la Déclaration sur les juifs et les non chrétiens en annexe du schéma sur l’œcuménisme
10 et 11/10/1964 Bea lit deux lettres de Mgr Felici, secrétaire du Concile, remettant en question le travail déjà fait. La crise est surmontée.
18/11/64 Bea présente la Déclaration dans l’aula concilaire en la comparant au grain de sénevé biblique
20/11/64 texte De Ecclesiae habitudine ad religiones non-christianas voté à titre indicatif - en annexe de la Constitution De Ecclesia
15/10/65 vote du texte Nostra Aetate
28/10/65 proclamation de la Déclaration Nostra Aetate, avec 2,221 votes pour, 88 contre, 3 nuls

5§. L’histoire de la déclaration est complexe, avec de nombreux rebondissements. Elle a abouti grâce à la détermination sans faille du cardinal Augustin Bea sj (mort en 1968), président du Secrétariat pour la promotion de l’unité des chrétiens dont nous avons parlé plus haut. Cette détermination n’aurait cependant pas abouti sans le soutien de Jean XXIII puis de Paul VI.

6§. Au départ, il s’agissait d’honorer la demande de Jean XXIII, qui avait chargé le cardinal Bea de rédiger pour le Concile une déclaration sur les relations de l’Église avec le peuple juif. Il s’agissait pour le pape d’empêcher toute instrumentalisation de l’Évangile au service de l’antisémitisme, cette forme de discrimination contre des hommes au motif de leur appartenance à un peuple ou une religion.

7§. Lors de la première session d’octobre à décembre 1962 , le projet avait dû être retiré suite aux craintes d’agitation dans les pays arabes ; en effet, ceux-ci y voyaient une intention politique, à savoir une hypothétique reconnaissance de l’État d’Israël, ce qui avait amené le cardinal Bea à préciser explicitement qu’il s’agissait d’un document à portée uniquement religieuse  [1].

8§. A la deuxième session de 1963 , sous le nouveau pape Paul VI, le projet est étendu aux non-chrétiens – notons qu’il n’est pas fait mention ici des religions en tant que telles, mais seulement de leurs adeptes ; il était prévu que le document constitue le chapitre IV du décret sur l’œcuménisme : on retrouve l’idée des relations avec le judaïsme à traiter dans le cadre de l’œcuménisme, idée qui devient plus difficile quand elle est généralisée à toutes les religions ; inversement, c’est par le biais du judaïsme qu’arrive la réflexion sur les autres religions : ce qui était à l’origine une question européo-centrée – le judaïsme ne représente pas un élément significatif dans le panorama religieux asiatique ou africain – est transformé en une question à portée mondiale (cf. l’intervention d’un évêque japonais, le Cardinal Peter Tatsuo Doi ペトロ土井辰雄 (1937-1970) [2]) qui ouvre la perspective  [3]) : on peut ainsi comprendre le cardinal Bea quand il comparera la déclaration au grain de sénevé de la parabole évangélique lors la troisième session en 1964 : il a dû être le premier surpris à voir l’ampleur qu’a pris son projet qui devait au départ traiter seulement des relations avec le peuple juif.

9§. [Notons que le projet continuera néanmoins d’être porté par le Secrétariat pour la promotion de l’unité des chrétiens et son président, le cardinal Bea. Nous l’expliquons par le fait que ce secrétariat avait été officiellement habilité à participer au concile Vatican II par décision personnelle de Jean XXIII  [4], alors que le secrétariat pour les non chrétiens institué en 1964 n’a pas joui de ce statut – à vérifier]

10§. Lors de la troisième session de 1964, les choses s’accélèrent : le document a changé de place : le projet passe du statut de chapitre (le chapitre IV précisément) au statut d’annexe, toujours à l’intérieur du décret sur l’œcuménisme. Cette annexe est désignée comme « Déclaration sur les juifs et les non chrétiens ».

11§. Après un dernier rebondissement où la crédibilité même du cardinal Bea et de son secrétariat est remise en cause, et où le pape Paul VI confirme sa confiance au cardinal Bea, celui-ci peut présenter la déclaration en la présentant comme le grain de sénevé dans la parabole évangélique ; la déclaration a encore changé de place, puisqu’elle se retrouve en annexe non plus du décret sur l’œcuménisme mais de la constitution sur l’Église de Ecclesia  [5]. Elle a trouvé par contre son titre définitif : De Ecclesiae habitudine ad religiones non-christianas, "de la relation de l’Église envers les religions non chrétiennes". Dans ce titre, le terme religion apparaît, tandis que la mention du judaïsme a disparu.

12§. A la quatrième session de 1965 , le texte est voté comme déclaration à part entière, au lieu d’être une annexe comme cela avait été prévu lors de la troisième session.


© esperer-isshoni.fr, mai 2010

[1Pour une critique des approches de la religion dans les sociétés traditionnelles, voir l’article suivant dans la revue Chemins de dialogue n°21, Mai 2003, Dialogue et vérité, Les chemins de la médiation interreligieuse

  • Bailhache, Gérard, s.j., "La médiation interreligieuse dans sa dimension intersubjective  », p.133-143

[3Voir l’article suivant dans :
Vatican II, les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes , Antonin-Marcel HENRY (éditeur), Unam Sanctam, n°61, Paris, Éditions du Cerf, 1966.

  • Cottier, Georges M.-M., OP, « L’historique de la Déclaration », p. 46

[4Références à fournir

[5Sauf erreur de notre part, il s’agit ici de la future constitution dogmatique sur l’Église. Rappelons que le Concile Vatican II a donné deux constitutions sur l’Église, la constitution dogmatique Dei Verbum et la constitution pastorale Gaudium et spes.


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