Esperer-isshoni.info

Le bouddhisme face au Moi moderne

dimanche 15 mars 2015 par Phap

1§ La modernité est un facteur de transformation du bouddhisme. Le bouddhisme va être questionné en arrivant en Occident et il aura à répondre aux critiques de la modernité occidentale.

2§ Nous allons le voir avec le « Moi » en Occident.


1) à propos d’une image publicitaire

3§ Je pense à une image publicitaire en particulier. Elle me semble significative de ce que l’Occident peut vouloir retenir du bouddhisme. Il s’agit de la photographie d’une réclame vantant un produit cosmétique pour femme, avec la légende « nirvanesque ».

Nirvana en orthodoxie bouddhiste, suppose le dépassement du Moi illusoire.
Par la pratique, le bouddhisme veut dépasser l’illusion d’un Moi autonome atman (sanskrit, même racine que l’ »âme »)). En opposition avec le brahmanisme des Upanishads, le bouddhisme considère qu’il n’y a pas de principe éternel qui migrerait d’une enveloppe corporelle à un autre et qui serait éternel. Le bouddhisme considère que l’atman est une synthèse de divers éléments.

5§ Le bouddhisme illustre cela avec l’image du char : le char n’existe pas en lui-même, il est la combinaison de deux roues, d’un essieu, d’une caisse, de rênes, etc...
De même, selon le bouddhisme, le Moi est une combinaison de sensations visuelles, auditives, affectives, intellectives, avec chacun des composants hétérogène aux autres.
C’est un assemblage provisoire qui va se défaire. Il n’y a donc pas de principe éternel, qui serait appelé à une union avec le divin par exemple.

6§ Le nirvana serait donc le dépassement d’un Moi qui croit être quelque chose.
L’image publicitaire dit exactement l’inverse : un moi renforcé, un moi jeune, plaisant. Pour le bouddhisme, chercher à être beau, jeune, renforce l’illusion d’un Moi consistant, subsistant, et donc l’enfermement dans l’illusion. Le contresens sur le mot Nirvana est donc flagrant, tout se passe comme si le bouddhisme était instrumentalisé pour renforcer le Moi, alors qu’il visait à traverser et dépasser l’illusion du Moi

7§ Ce renversement avait été dénoncé en son temps par Chögyam Trungpa comme « matérialisme spirituel » : il s’était aperçu que les Américains consommaient du bouddhisme pour éprouver du plaisir, des jouissances, pour renforcer leur Moi.

8§ Je voudrais aller un cran plus loin. Il convient ici de faire attention, l’affaire étant délicate à articuler.


2) Le Moi en Occident : un Moi valorisé sinon exalté

9§ Il faut noter d’abord que le bouddhisme venait critiquer la notion d’atman à l’intérieur d’une société traditionnelle où l’individu se définissait par ses relations dans la société. Il n’était pas une valeur en soi, mais un élément dans un réseau, un maillage social, cosmique, et il devait y tenir son rôle, sa place.

10§ En Inde, vous êtes défini par votre caste, votre sexe, et cela vous donne des obligations, il y a un ensemble de rites à accomplir ou faire accomplir durant toute votre vie : l’individu s’insère dans un ordre à lequel il doit assujettir. C’est la même chose en Chine confucéenne : vous êtes pris dans un maillage comme père, fils, frère, ami, serviteur du prince. Vous êtes pris dans des réseaux d’obligation, vous êtes un rouage dans un ordre auquel vous devez vous plier.

11§ Or le bouddhisme, en arrivant en Occident, rencontre un milieu « individualiste ». Je m’appuie ici sur l’anthropologue Louis Dumont qui contredistingue les sociétés « holistes », traditionnelles si vous préférez, et les sociétés individualistes, modernes.

12§ Dans les sociétés traditionnelles, quand le bouddhisme propose de dépasser le moi illusoire, il s’adresse des individus extrêmement charpentés et structurés.
En modernité, le bouddhisme s’adresse à des individus « déstructurés » - cela ne se veut pas un jugement de valeur, mais une constatation.
En effet, dans les sociétés individualistes, l’individu n’a pas à se soumettre à un ordre qui préexisterait indépendamment de lui, qui viendrait d’en haut ou d’ailleurs ; au contraire, c’est l’individu qui définit l’ordre. La société ne préexiste pas à l’individu dans laquelle, il doit se fondre, elle résulte d’un agir social collectif, une négociation collective permanente des individus entre eux.

13§ Il n’y a pas de destin dans une société individualiste. Tu es ce que tu veux devenir, tu te donnes le projet à toi-même. Selon l’idéologie individualiste, on ne naît pas femme ou mère, on devient femme ou mère en le choisissant, en définissant ce que cela veut dire pour soi, sans quelque chose d’éternel,de préétabli qui s’imposerait à toi de manière normative.

14§ Dans une société individualiste, l’individu n’a pas de destin, il a un avenir. Le destin, c’est l’ordre cosmico-social qui s’impose à moi, et je dois m’y assujettir le mieux possible.En société individualiste, l’avenir est ouvert, tout est possible, c’est à moi de définir ce que je deviendrai.

15§ Dans cette optique, le bouddhisme est un choix parmi plusieurs possibles dans une stratégie individuelle de composition d’une identité personnelle et choisie : la formule qui officialise l’entrée dans la voie bouddhiste : « je prends refuge dans le Bouddha, dans le Dharma, dans le Sangha » disait un individu s’insérant dans une tradition et un mouvement qui le dépassent, elle ouvrait sur un chemin au terme duquel le « Moi mesquin », le petit Moi (petit comme « petty  », "mesquin" en anglais) s’efface ; il n’est pas sûr que la formule ne change pas de sens quand elle est prononcée par un Moi occidental.


3) Le Moi en Occident : un Moi fragilisé sinon blessé

16§ La valorisation positive de l’individu comme valeur fondamentale aboutit paradoxalement à un moi fragilisé, dans la mesure où il n’a plus le confort des sociétés traditionnelles qui garantissaient sa place à l’individu, - dans la mesure où il tenait son rôle : dans la société individualiste, l’individu est sommé de se faire sa place dans un ordre fluctuant soumis à la négociation permanente. Il en résulte une fragilisation du Moi pour les négociateurs peu ou mal ou pas doués – autrement dit pour la grande majorité des Occidentaux – selon notre analyse.

17§ Selon nous, le bouddhisme rencontre en Occident un moi différent de celui des sociétés traditionnelles : nous l’avions caractérisé comme un moi fragilisé, nous irons plus loin en le qualifiant de moi blessé, parce qu’ « on » lui a retiré les évidences premières. Quand je dis « on », je pense aux maîtres du soupçon. En particulier, Freud fait perdre la naïveté première d’une conscience qui serait claire et maîtresse d’elle-même : dans l’analyse de Freud, la conscience apparemment lucide est en réalité plus ou moins manipulée dans une négociation qui la dépasse, et qui lui laisse une faible marge de manœuvre. Explicitons cela.

18§ On peut schématiser la situation de l’homme ainsi :

  • en bas, le terreau pulsionnel de l’Inconscient,
  • au dessus, l’instance sociale qui veut que la société marche le mieux possible, et qui est prête à sacrifier pour cela le bonheur des individus. En chacun d’entre nous se trouve un représentant de l’instance morale sociale, que Freud appelle le « Surmoi ».
  • Et entre le Surmoi et l’Inconscient, coincée, tiraillée, manipulée, la conscience, le « Moi » [1].

19§ L’homme selon Freud apparaît comme pris entre d’une part des pulsions qui lui disent : « jouis », même si c’est en prenant le conjoint d’autrui, même si c’est en torturant son prochain, et d’autre part le Surmoi qui le lui interdit par souci de préserver le tissu social.

20§ Freud introduit un soupçon systématique sur les discours et les actes humains, en lesquels s’exprimeraient, masqués, les pulsions et le Surmoi, par delà ou en deçà des justifications de la conscience réfléchie, du « Moi ». Soupçon sur tout ce qui apparaît comme beau, bon, noble.

21§ Tu as un comportement généreux, mais la gratuité et la générosité ne sont qu’apparentes : en fait, tu es conditionné pour faire du bon, mais si on te laissait assouvir tes penchants, tu serais plutôt mauvais. Soupçon généralisé qui enlève la confiance. Autre exemple : on voit quelqu’un qui embrasse un enfant, et on soupçonne la présence possible d’une pulsion pédophile.

22§ Est-ce que j’exagère ? Ou bien est-ce que vous reconnaissez quelque chose de notre époque et de notre mentalité occidentale ?

22.a§ [Il faudrait aller plus loin dans l’analyse. La modélisation de Freud a été utilisée par une idéologie valorisant la spontanéité et l’"authenticité" individuelles, opposées au conformisme et au conditionnement social perçus comme "aliénants".
Par ailleurs, il faudrait développer le Moi occidental comme un Moi déséquilibré par un refus a priori de toute transcendance : ce refus de principe pourrait s’articuler de la manière suivante : "rien en dessous ni au dessus du phénomène", autrement dit, une vision d’un monde identifié à une surface pure, sans dimension verticale (ni dans le sens de la profondeur , ni dans le sens de la hauteur). Ce refus se retrouve en particulier dans le scientisme, selon nous. Ces deux points devront être développés dans une version ultérieure]

23§ Pour résumer : certes, le bouddhisme est instrumentalisé par la conscience occidentale à des fins de gratification narcissique. Prenons garde cependant à ne pas porter de jugement moral, à ne pas jouer au prédicateur qui tonne contre un Occident égoïste et jouisseur : cette attitude est finalement assez confortable dans la mesure où l’Occident aime à s’auto-flageller (encore une tactique narcissique) et qu’il fera bon accueil à un orateur qui le fustige ; par ailleurs, cette attitude ne prend pas en compte la cause de ce besoin de gratifications de l’ego occidental : selon nous, si l’occidental a besoin de gratifications narcissique, c’est qu’il est blessé.

24§ Il appartient au bouddhisme de résister à sa transformation par l’Occident individualiste et moderne en produit de consommation. Il aura à se repositionner en rappelant en permanence sa cohérence propre, s’il ne veut pas se laisser instrumentaliser. A lui de trouver comment faire.


4) Éviter les étiquetages sommaires

25§ Nous sommes bien conscients que notre discours peut sonner comme « rétro » ou « néo ». Nous prions cependant notre lecteur ou lectrice de ne pas conclure trop vite sur ce chapitre : nous ne disqualifions pas indistinctement l’entreprise de soupçon systématique qui caractérise notre mentalité moderne.
Cette entreprise a eu des effets justes, en histoire par exemple : elle a montré que l’histoire était d’abord écrite par les vainqueurs, les puissants, par ceux qui avaient accès à la parole ; grâce à elle, selon nous, il a été possible de découvrir et d’entendre l’histoire des petits, des vaincus, de ceux qui n’ont pas eu accès à la parole, alors qu’avant, on ne les voyait pas, on ne les entendait pas, leur voix étant couverte par les autres.

26§ Nous avons aussi conscience d’utiliser des concepts larges sinon fourre-tout. Notre argumentation tente de lier des idées fort générales, ce qui donne un ton plus proche de l‘essayiste que de l’universitaire. Précisons que nous ne cherchons pas à séduire au moyen d’un discours à l’argumentation lâche et au raisonnement flou : nous entendons proposer un modèle qui rende compte de ce qui se passe en ce moment dans la société occidentale, afin de positionner le bouddhisme par rapport à ce terreau.


Retours d’étudiants

27§ Une remarque sur la dérision.

Oui, vous mettez le doigt sur un phénomène important, massif et général : quelque chose qui renvoie à la noblesse, à la beauté, à la bonté survient, et tout de suite on le tourne en dérision, ou on soupçonne quelque chose derrière.

Plus rien n’est reçu comme absolument bon ou généreux En permanence, on soupçonne de la lutte pour le pouvoir ou de la stratégie de séduction. Il y a quelque chose qui doute sinon qui ricane en nous face au bon, au beau, au noble. Et en même temps, on lutte contre cela : ce ricanement n’est pas juste, humainement ce n’est pas vrai.

28§ Pourquoi ce n’est pas juste ? Parce que le ricanement dit un désespoir, le désespoir de celui ou celle qui croit qu’on ne peut pas trouver du juste et du bon – mais qui voudrait tant en trouver.
Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qu’écrit le moine bouddhiste vietnamen Thich Nhat Hanh sur les hommes et les femmes occidentales qu’il rencontre, et qu’il compare à des « esprits affamés », une des destinées mauvaises du bouddhisme : combien ils ont faim et soif de croire en quelque chose de bon et de vrai, combien démesuré est leur ventre – et en même temps combien leur capacité à croire, leur gorge est étroite et resserrée.

29§ Fondamentalement, à mon avis, la dérision, le ricanement permanents sont liés à l’entreprise de déconstruction systématique de tout ce qu’on a reçu. Nietzsche, Freud, les discours de déconstruction et de démythologisation participent de cela.
Du fait de cette entreprise de soupçon systématique, on se retrouve devant un choix fondamental, à une question et un acte de foi fondamental : est-ce que tu crois qu’il y a quelque chose de vrai, de bon ?

30§ Si tu dis « non », à mon avis, tu ne peux que ricaner en permanence, soupçonner en permanence. Si tu dis oui, malgré toutes les choses mauvaises, les luttes de pouvoir et les stratégies de séduction, oui, il y a la possibilité de quelque chose de bon et de beau, une possibilité inamissible, indéracinable, indestructible, alors tu peux partir dans la critique de la critique (démytholigisante, déconstructionniste, soupçonnante).
En tous cas, on ne peut plus être naïfs comme l’ont été nos grand-parents.et nos arrière-grands parents : nous devons traverser le moment critique.
Nous devons pouvoir taper sur l’épaule de Freud comme on tape sur l’épaule d’un compagnon, et pouvoir lui dire : « oui Freud, je reçois ce que tu dis, c’est opératoire, mais çà ne prend pas en compte le tout de la réalité, cela peut être dépassé ».
« Merci à toi, Freud, pour nous avoir arraché à nos naïvetés premières, et réjouis-toi avec nous, car nous sommes maintenant en train de redevenir naïfs, d’une manière plus forte, plus riche, parce que nous avons intégré et dépassé ta critique ».

- Remarque sur la découverte des Amériques, sur les pays latino-américains qui cherchent à retrouver leur identité d’avant Christophe Colomb pour mieux l’intégrer dans leur identité actuelle.

31§ Oui, on ne peut pas dire : les sociétés traditionnelles, c’est bien, les sociétés individualistes c’est mal. La réalité est beaucoup plus complexe, plus riche. Il y a une négociation à trouver.

Nous sommes tous et toutes acteurs dans ce processus historique qui comporte des impasses, des retours en arrière pour repartir sur de meilleures bases. Il y a des négociations, pas seulement au niveau individuel, mais aussi collectif. Au Japon, on essaie de négocier un fort attachement aux traditions, artisanales par exemple, et un investissement très fort dans la technique et la science. En Thaïlande aussi, on négocie un modèle de société traditionnelle avec une ouverture au marché économique et culturel mondial. En Afrique, même chose : comment entrer dans l’ère numérique tout en restant attaché à la mentalité traditionnelle ?

32§ La recherche, la négociation se fait au niveau de chaque pays. Ce qui complique encore plus l’affaire, c’est qu’il y a des façons très variées d’être traditionnel ou moderne. La façon d’être moderne américaine n’est pas la façon d’être moderne française par exemple. Et tout cela joue ensemble et interagit ensemble.

33§ Qui a une vision d’ensemble de ce phénomène complexe ? Le pape de l’Eglise catholique, le président des Etats-Unis ?
Ce qui me semble certain, c’est que cette négociation, mal conduite, peut engendrer de la souffrance et des générations « sacrifiées ». Il faut lutter contre cela [Nous quittons ici le registre universitaire].


© Esperer-isshoni.fr, octobre 2010
© Esperer-isshoni.info, mars 2015

[1Nous nous basons sur « Unbehagen in der Kultur », traduit en français par « Malaise dans la civilisation ».
FREUD, Sigmund, Malaise dans la civilisation, traduit de l’allemand par Ch. et J. Odier, Presses Universitaires de France, 1972, 107 p.

Nous nous sommes aussi référés à l’édition allemande : SIGMUND FREUD, Studienausgabe, Herausgegeben von Alexander Mitscherlich Angela Richards James Strachey, BAND IX Das Unbehagen in der Kultur (1930 [1929]), FISCHER VERLAG, 1974

Rappelons que Freud a développé une autre typologie de l’appareil psychique, où il désigne l’Inconscient comme « Ca ». Ce n’est pas le lieu ici d’approfondir ce point


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 188 / 91419

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Quand le bouddhiste parle l’homme  Suivre la vie du site Le bouddhisme dans l’âge moderne   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License