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Bouddhisme Theravada - L’Éveil du Bouddha Sakyamuni et les premières conversions

dimanche 8 février 2015 par Franck

Table des matières



1. L’expérience fondatrice [1]

11. Une expérience humaine a précédé la première prise de parole. Nous y avons accès par les textes de la tradition orale et écrite qui disent cette expérience dans les catégories indiennes de l’époque : Siddharta Gautama devient l’Eveillé, le Bouddha, quand il expérimente sa sortie définitive du cycle des vies et des morts, du samsara.

12. Cette expérience a ceci de particulier que celui qui allait devenir le Bouddha Sakyamuni a découvert par lui-même le chemin de libération du samsara : lors de sa rencontre avec le jeune brahmane Upaka, le Bouddha insistera sur le fait qu’il n’a suivi aucun maître ni reçu aucun enseignement, ce qui contribuera à la perplexité d’Upaka : l’enseignement du Bouddha est nouveau, il rompt avec les écoles de son époque.

13. La tradition bouddhiste illustre cette indépendance du Bouddha en montrant comment le jeune ascète Siddharta Gautama se met successivement à l’école de deux maîtres, Arada Kalama puis Udraka Ramaputra, avant de découvrir qu’ils n’ont rien à lui apprendre. Le premier lui enseigne l’état mental du "domaine du néant" [2], le second celui du "domaine sans perception ni absence de perception" [3] : dans les deux cas, Siddharta s’avère capable de réaliser ces états mentaux sans difficulté, ce qui l’établit comme leur égal.
Selon la tradition, cette égalité ne lui suffit pas, il veut aller plus loin car ces états mentaux sont provisoires, ils ne permettent pas de sortir du samsara, du cycle douloureux des naissances, vieillissements, maladies et morts.

14. La tradition bouddhiste décrit l’expérience décisive au cours d’une nuit passée sous un ficus pipal, alors que Siddharta est assis en position du lotus.
Lors des deux premières veilles (de 18 heures à 22 heures puis de 22 heures à 2 heures), Siddharta se remémore ses innombrables vies antérieures qui lui ont permis d’atteindre sa position actuelle, puis il voit les vies de tous les êtres vivants, et comment leurs actes antérieurs, parfumés par leur intention, ont fructifié.

15. Selon la doctrine bouddhiste, ces deux savoirs transcendants sont accessibles à tout méditant, qu’il soit ou non bouddhiste : seul le savoir de la troisième veille (de 2 heures à 6 heures du matin) est proprement bouddhiste, il est véritablement « supra-mondain » : le Bouddha Sakyamuni expérimente les fruits des Quatre Nobles Vérités, il a épuisé, éradiqué, le triple poison de la colère, de la cupidité et de l’aveuglement : désormais les actes intentionnels qu’il posera ne fructifieront plus pour lui, ils ne lui vaudront plus renaissance dans une condition quelle qu’elle soit, heureuse ou malheureuse. Il peut alors dire : « J’ai compris les vérités saintes, détruit la renaissance, vécu la vie pure, accompli le devoir ; il n’y aura plus désormais de nouvelles naissances pour moi » [4].


2. Les premières prises de refuge : la formule double

16. Avant la première prédication des quatre nobles vérités, la tradition rapporte que le Bouddha a converti, entre autres, deux marchands, une divinité, la famille du brahmane Sujata avec le père, la mère issue de la caste des guerriers et les enfants. Notons ici que l’enseignement du Bouddha concerne au moins les trois premières castes et qu’il s’adresse aussi bien aux hommes qu’aux femmes.

17. Ces conversions ne sont pas à l’initiative du Bouddha : elles résultent soit des divinités (des arbres, des fleuves) qui ont reconnu le Bouddha, ou alors, pour les êtres humains, elles résultent de leur rencontre avec le Bouddha.
Cette rencontre fait naître de la joie, et elle se conclut par la prise du double refuge, dans le Bouddha et dans le Dharma.
Ici, il ne peut être question du triple refuge, puisque la sangha n’est pas encore constituée : il faudra attendre le premier sermon des quatre nobles vérités et l’entrée dans l’ordre des cinq « renonçants » pour que celle-ci commence à exister. Nous verrons cela plus bas.

18. On peut s’étonner de la prise de refuge dans le dharma, dans la mesure où le Bouddha n’a pas encore exposé son enseignement [5].
Sans doute faut-il l’entendre comme une intention des laïcs d’orienter leurs existences ultérieures de manière à s’exposer au dharma dans son intégralité à venir ?

19. Par ailleurs, la prise de refuge dans le Bouddha signifie que sa présence – le Bouddha - , distinguée de son enseignement – le dharma - , aide à marcher sur le chemin de la libération : sa présence fait en effet naître des pensées de joie qui donnent le désir d’entrer dans sa voie : c’est la façon du Bouddha de se tenir en silence pendant qu’il mendie, qui convertit le brahmane et sa famille. [6]

20. C’est encore l’apparence du Bouddha qui pousse le jeune brahmane Upaka à interroger le Bouddha Sakyamuni :
« Parfaitement sereines, en vérité, ô mon ami, sont tes facultés, parfaitement pure, parfaitement blanche la couleur de ta peau. Au nom de qui, ô mon ami, es-tu religieux errant ? Qui donc est ton maître ? De qui donc approuves-tu la doctrine (dhamma) ? » [7]

21. Notons qu’ici le jeune brahmane n’accepte pas de suivre le Bouddha Sakyamuni : il ne reconnaît pas en lui le vainqueur et il le quitte. Dès le début, la tradition signale que, parmi les êtres vivants qui rencontrent le Bouddha, tous ne le choisissent pas comme maître.

22. La présence du Bouddha Sakyamuni est aussi efficace en ce qu’elle rend possible les offrandes parmi les plus méritoires, celles au Bouddha Sakyamuni. Ces offrandes peuvent être constituées de nourriture, mais aussi des objets nécessaires au moine : les divinités offrent ainsi au Bouddha des bols pour recevoir les dons de nourriture.

23. On peut se demander à qui faire des offrandes après sa disparition dans le nirvana parfait. Une école disparue évoque déjà le culte des reliques : le texte de l’école des Dharmaguptaka montre les deux marchands repartant avec des rognures d’ongle et des cheveux du Bouddha Sakyamuni : ils pourront faire des offrandes à ces reliques, dans leur pays lointain où n’habite pas le Bouddha Sakyamuni. Cette solution vaudra aussi quand le Bouddha Sakyamuni aura quitté ce monde, grâce aux reliques qu’il laissera derrière lui : nous verrons cela en dernière partie.


3. Prêcher ou ne pas prêcher ?

24. Les exemples qui précèdent montrent la primauté de la rencontre avec le Bouddha sur son enseignement, oral puis plus tard écrit : les auditeurs (et non les lecteurs) adhèrent à l’enseignement parce que ils ont été séduits d’abord par la contenance de l’enseignant : pour le dire autrement, les paroles qu’il prononcent sont reçues comme les paroles d’un maître, et cela suppose une reconnaissance au préalable de cette relation maître disciple, qui repose sur la confiance qu’inspire le maître au disciple – la foi.

25. Cela dit, on voit avec le jeune brahmane Upaka que la rencontre ne suffit pas à produire cette relation maître – disciple : il est certes frappé par l’apparence apaisée du Boudda Sakyamuni, mais il ne reconnaît pas les titres du Bouddha, dont celui de jina, de vainqueur. Aussi s’en va-t-il, silencieux, par des chemins de traverse, ou après avoir émis une remarque dubitative : « c’est possible ».

26. Il est des cas où la rencontre n’est même pas possible, comme le rapporte un texte :

Un jour Sàkyamuni et Ananda rencontrèrent à l’entrée de Sràvasti une vieille femme misérable. Ému de pitié, Ànanda proposa au Maître de l’aborder et de la sauver « Que le Buddha s’approche d’elle, dit-il ; quand elle verra le Buddha avec ses marques, ses sous-marques et ses rayons lumineux, elle éprouvera une pensée de joie et sera sauvée ».
Le Buddha répondit : « Cette femme ne remplit pas les conditions requises pour être sauvée ».
Néanmoins, répondant à l’invitation d‘Ânanda, il tenta de se manifester à elle. Il l’aborda de face, par derrière et de côté, par le haut et par le bas.
Chaque fois la vieille lui tournait le dos, levait la tête quand elle aurait dû la baisser, baissait la tête quand elle aurait dû la lever, et finalement couvrit son visage de ses mains
. Elle ne s’aperçut même point de la présence du Buddha.
Et le Maître de conclure : « Que puis-je encore faire ! Tout est inutile il y a de ces gens qui ne remplissent pas les conditions requises pour être sauvés et qui n’arrivent pas à voir le Buddha. [8]

27. La misérable vieille femme n’a même pas pu voir ce qu’avait vu le jeune brahmane Upaka, à savoir la belle apparence du Buddha, qui manifeste la grandeur de sa réalisation.

28. Un épisode étonnant montre le Buddha Sakyamuni se refusant à prêcher, par crainte de perdre son temps : son enseignement est trop subtil, il va trop à contre-courant de ce à quoi les êtres vivants sont attachés.
Il faudra une intervention extérieure d’une divinité pour arracher le Bouddha à son silence volontaire : le Bouddha découvre en inspectant le monde qu’il y a certes des êtres tellement englués dans le triple poison qu’ils n’entendront pas l’enseignement, qu’il y a aussi des êtres tellement avancés qu’ils n’ont plus besoin d’être enseignés – mais qu’il y a aussi des êtres suffisamment désenglués qui ont besoin de l’aide du Boudda pour s’engager sur la voie.

29. Un épisode, rapporté dans le parinirvana sutra [9], montre Mara tentant le Bouddha Sakyamuni : que ce dernier entre définitivement dans le Nirvana parfait.
Ce à quoi le Bouddha Sakyamuni répond qu’il doit d’abord assurer la continuité de la sangha, de la communauté, et de l’enseignement, du dharma.
C’est cette geste fondatrice que nous allons voir maintenant.


© esperer-isshoni.fr – mars 2010
© esperer-isshoni.info – février 2015

[1Signalons notre dette envers André Bareau, et ses deux ouvrages, l’un à destination de l’université
- Recherches sur la biographie du Buddha dans les Sutrapitaka et les Vinayapitaka anciens : de la quête de l’Eveil à la conversion de Sariputra et de Maudgalyana, Publications de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, volume LIII, Paris 1963, 405 p - ,
l’autre à destination du grand public
- En suivant Bouddha, Philippe Lebaud Editeur, 1985, 307 p.

[2akincannayatana en pali, Bareau, Befeo, p.13

[3nevasannanasannayatana en pali, Bareau, Befeo p.23

[4Fournir la référence.

[5« (..) les narrateurs nous présentent un Buddha qui demande à ses généreux donateurs de prendre les deux refuges sans leur donner aucun renseignement sur cette doctrine à laquelle ils doivent adhérer solennellement. » - dans : BAREAU, André, Recherches sur la biographie du Buddha dans les Sutrapitaka et les Vinayapitaka anciens : de la quête de l’Eveil à la conversion de Sariputra et de Maudgalyana, Publications de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, volume LIII, Paris 1963, p. 152

[6Rappelons la consigne pour mendier : les yeux baissés, sans regarder qui donne et ce qui est donné, afin de ne pas d’échanger des charges affectives avec les donateurs et donatrices.

[7Bareau, BEFEO, p. 155.

[8LAMOTTE, Etienne, Histoire du Bouddhisme indien, Des origines à l’ère Saka, Publications Universitaires de Louvain, 1958 p. 49-50 traduisant Upadesa T 1509 k.9 p 125c

[9Bareau, En suivant Bouddha, p. 238 - 239


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