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Les nouveaux mouvements religieux (NMR), en particulier au Japon : généralités

dimanche 22 novembre 2015 par Phap

Table des matières


Il s’agit de dresser le portrait idéal d’un nouveau mouvement religieux (NMR). Nous serions surpris si ce portrait était capable de rendre compte de tous les NMR qui existent sur la planète, du moins espérons-nous que notre caractérisation rend compte d’un bon nombre d’entre eux, et en particulier de ceux du Japon.


1. Caractérisation de base : les nouveaux mouvements religieux (NMR), entre continuité et rupture.

Les sociologues parlent de NMR plutôt que de nouvelles religions [1]. Il s’agit sans doute pour eux de distinguer les NMR par rapport aux religions déjà existantes, tout en sachant que les NMR ont des airs de famille avec les religions déjà existantes.
Cet air de famille s’explique par le fait que leurs dogmes, leurs rituels, leur doctrine, leur organisation s’inspirent apparemment d’éléments tirés de religions déjà existantes, réappropriés et reconfigurés selon le génie propre du NMR [2]. En ce sens, les NMR ne sont pas nouveaux au sens où ils auraient été créés à partir de rien, ex nihilo en latin, from scratch en anglais.

Cela dit, s’il y a continuité avec ce qui existait déjà, il y a aussi rupture : le NMR résulte d’une synthèse originale qui n’existait pas avant.

Le comportement des adeptes des NMR reflète cette ambivalence envers les anciennes religions :

  • soit ils soulignent la continuité avec une religion qui apparaît alors comme leur mère ou leur grande sœur, bénéficiant ainsi de la légitimité qui naît de l’ancienneté de la religion tutélaire
  • soit ils soulignent la rupture afin de se distancer d’une religion qui apparaît comme sclérosée, vieillissante, passéiste et en décalage par rapport à la (post) modernité. Ils accentuent l’originalité de leur mouvement, et valorisent ainsi la qualité exceptionnelle du mouvement et de son (ses) fondateur(s).

[Pour conclure provisoirement sur cette distinction entre religion et nouveau mouvement religieux, il faudrait se demander si ce qu’on appelle une religion ne traduit pas le fait historique que ce qu’on appelle un nouveau mouvement religieux s’est maintenu dans le temps en atteignant une taille significative et en obtenant la reconnaissance des autorités politiques d’un ou plusieurs pays.
Pour le dire simplement, une « religion » serait un « NMR » qui a réussi.]

Historiquement, les NMR ont fleuri au Japon à partir du XIXe siècle. Ils s’apparentent le plus souvent aux deux grands courants religieux du Japon, le shintô et le bouddhisme, sans que cela exclut des ressemblances plus mineures avec une autre tradition arrivée au XVIe siècle au Japon, le christianisme.


2. Caractérisations liées à l’interaction du NMR avec l’extérieur (le contexte)

1. Une relation potentiellement conflictuelle avec la religion d’affiliation : l’autorité de tutelle peut reprocher au NMR de dévier de la tradition d’origine : accusation d’hérésie par exemple pour tenri accusé d’avoir créé un kami inconnu du panthéon shintô par exemple.

L’autorité peut aussi reprocher au NMR de désobéir à la hiérarchie ecclésiastique : nous pensons ici au divorce entre la sôka gakkai et la hiérarchie du Nichiren shôshû.

2. Les NMR apparaissent dans le contexte d’un monde où les anciennes solutions religieuses semblent répondre difficilement aux problèmes de l’existence. Les propositions des religions établies semblent peu aptes à amener la guérison, la prospérité, le bonheur individuel, elles paraissent dépassées par la (post)modernité. Par contraste, les NMR semblent proposer une nouvelle articulation du sens de la vie, du bonheur et du malheur, une nouvelle façon de vivre qui est capable d’apporter le bonheur et le succès, tout cela plus en phase avec les valeurs et le langage du monde actuel.

3. Signalons dans le contexte proprement japonais de l’entre-deux guerres les persécutions que certains NMR ont subies de la part de l’État japonais des ères Meiji, Taishô et Shôwa avant l’occupation alliée, quand l’État estimait que les NMR remettaient en cause la construction idéologique ultra-nationaliste fondée sur la suprématie d’Amaterasu 天照大神, la kami solaire du shintô réputée être à l’origine de la lignée impériale, et sur le culte de la figure magnifiée de l’Empereur du Japon 天皇.

[ Incise sur le shintô d’État au Japon.  [3]
Les idéologues de l’ère Meiji ont élaboré une synthèse des mythes shintô autochtones et des concepts politiques modernes empruntés à l’Occident, non sans tension ni sans contradiction entre l’ancien et le moderne : ainsi le Japon s’est doté d’un régime constitutionnel en 1889, mais cette constitution était gracieusement octroyée par l’Empereur qui n’était pas lié par elle : le fait que l’Empereur octroyait la constitution de 1889 montrait qu’il était au dessus d’elle et qu’il pouvait la changer à volonté, le recours au mythe shintô de l’ancêtre solaire de la lignée impériale permettant de légitimer l’immunité impériale.

Le même mythe solaire shintô a servi à l’endoctrinement des sujets de l’Empereur dans le cadre du "shintô d’État" 国家神道 kokka shintô. Ainsi le système d’éducation universel obligatoire, inspiré de l’Occident, imposait aux écoliers de se regrouper lors de cérémonies de salut collectives pour s’incliner devant l’autel shintô qui abritait le portrait du couple impérial et la copie du Rescrit impérial sur l’éducation de 1890. L’enseignement visait à former de fidèles sujets de l’Empereur prêts à sacrifier leur vie pour lui. (Plus tard se popularisera l’idée que l’esprit des morts pour l’Empereur réapparaîtrait sous la forme de fleurs de cerisiers au Yasukuni, le sanctuaire de Tôkyô).
Les autorités politiques japonaises affirmaient officiellement que le shintô d’État n’était pas une religion mais une simple affaire de civilité envers l’Empereur : l’État pouvait donc promouvoir le shintô d’État sans entrer en contradiction avec l’article de la constitution qui séparait la religion et l’État.
L’occupation alliée à partir de 1945 interdira le shintô d’État et elle imposera au Japon une constitution dans laquelle l’Empereur est le "symbole" de la nation, la souveraineté revenant au peuple et non plus à lui.

Fin de l’incise. ]

4. Il est possible de distinguer les NMR japonaises en fonction de l’évolution du Japon. Nous proposerons un découpage schématique en 3 périodes [4] :

  1. au début du 19e siècle, le Japon est préoccupé par la maladie, la misère et les dissensions (病貧争 en japonais). Les NMR proposent la guérison des maladies, la prospérité matérielle et l’harmonie - dans le couple, dans la famille, dans le village -.
    Le maillage social assure une intégration forte de l’individu dans la famille, dans le village centré sur l’activité de riziculture ;
  2. avec l’ère Meiji qui commence en 1868, le Japon s’industrialise et s’urbanise, le villageois se trouve immigré dans une ville où il n’a plus ses repères communautaires tandis que les anciennes certitudes sont remises en question : l’individualisme, cette idéologie valorisant l’individu pour lui-même antérieurement à toute appartenance communautaire, se développe en dépit des résistances. En plus des besoins vus précédemment, les NMR vont devoir prendre en compte le besoin d’identité des personnes déracinées de leur milieu villageois ou perdues dans le tourbillon de la modernité ; ils le feront en cherchant à produire des réseaux dans lesquels les individus trouvent entraide, soutien moral et chaleur humaine ; les NMR seront aussi amenés à produire des nouvelles synthèses idéologiques alliant tradition et modernité, afin de répondre aux nouvelles questions posées par la rencontre frontale avec la pensée occidentale ;
  3. à partir des années 1970, le Japon entre dans une ère de prospérite où les besoins de base (santé, niveau matériel) sont globalement bien pris en charge. Les besoins de repères, d’identité se sont par contre amplifiés : en 1980, l’individu ressent un vide intérieur, il se sent isolé (空、孤独). Les NMR sont alors sollicités pour produire du sens global, "holiste", le "sens de la vie" en plus de la chaleur communautaire et des repères pour la vie quotidienne [5]

Lors de chacune de ces évolutions, les NMR déjà installées doivent évoluer et se reconfigurer tandis que de nouvelles NMR apparaissent, qui viennent les concurrencer.


3. Caractérisations liées au NMR en lui-même

1. Le NMR repose sur un ou plusieurs fondateurs dont nous allons dresser le portait idéal : il s’agit de personnalités charismatiques qui sont passées par des épreuves, qui étaient habitées par une recherche de sens fondamentale (le fameux « questionnement existentiel »). Elles ont vécu un déclic, une illumination qui les a transformées radicalement – la « conversion » semble le plus souvent soudaine, ce qui permet de renforcer son aspect dramatique pour l’auditoire -.
Le fondateur rayonne une forte conviction, il propage son message original avec vigueur et assurance. Les premiers disciples attirés par l’aura du fondateur éprouvent une guérison, un changement de vie qui les rend plus heureux, et ils se mettent à sa suite tout en faisant sa propagande.

2. Le NMR promet de bonheur, l’accomplissement personnel, dans ce monde-ci ici et maintenant, et non pas après la mort – dans la mesure où l’adepte fait ce qu’il lui dit, où il lui fait confiance.

3. L’accomplissement promis par le NMR n’est pas seulement individuel, il est aussi communautaire et même universel : le NMR promet l’avènement d’un monde meilleur : la conversion de l’humanité au message s’accompagnera ou produira une transformation cosmique. Dans la mesure où tous adhèrent au message du fondateur, le monde entier sera heureux, en paix, dans ce monde ci.

-  Cette visée de transformation du monde peut amener des NMR à tendance apocalypique à recourir à la violence pour faire table rase du monde actuel.

4. Il est demandé aux laïcs avant tout et surtout de faire confiance : les sociologues anglo-saxons parlent de faith healing movement, de mouvement de guérison par la foi ou dans la foi.


4. L’avenir d’un NMR


5. La pérenisation du NMR suppose qu’il sache gérer sa croissance d’une part, qu’il surmonte la crise inévitable qui suit la mort du fondateur charismatique d’autre part [6].

  • Le premier point suppose des compétences organisationnelles, juridiques et financières apportées soit par le fondateur soit par une équipe dirigeante qu’il a constituée ;
  • le second point suppose une mise par écrit des paroles et gestes du fondateur, consignant ainsi pour leur valeur exemplaire - normative et régulatrice - la vie et la pensée du fondateur. Le fondateur devra par ailleurs mettre en place un principe institutionnel de succession et de transmission de l’autorité afin d’éviter l’éclatement de son mouvement à sa mort entre factions opposées.

[Le NMR aura aussi à gérer son ancrage dans la vie publique et sociale du pays.

  • S’il réussit à être accepté dans le paysage culturel, s’il apparaît comme un facteur positif de la vie sociale, il pourra à terme rejoindre le rang des institutions religieuses reconnues par l’opinion publique et par l’État : le NMR sera devenu une religion ou une branche d’une religion reconnue et identifiée positivement.
  • Si, par contre, la réputation du NMR est entâchée par des procès [7] au point que l’État soit amené à s’engager [8], si en plus le NMR développe une mentalité de forteresse assiégée (les bons - "nous" -, à l’intérieur, les mauvais, - ’eux", les autres - à l’extérieur) et qu’il cultive l’opposition aggressive, le NMR sera alors classé comme "secte" dans son sens péjoratif (les Anglo-saxons parlent de "cult"). Il parviendra peut-être à survivre, mais il lui sera difficile d’intégrer le courant principal de la culture (mainstraim en anglais).

Dans les cas les plus extrêmes, le NMR sectaire pourra tenter de lever la confrontation entre lui et le monde en supprirmant l’un des termes : suprimer le monde mauvais par des attentats (violence vers l’extérieur) ou se supprimer soi-même dans des suicides de masse (violence vers l’intérieur). [9].]


Concluons provisoirement.

En France, nous avons tendance à sous-estimer les NMR comme le montre notre réflexe de les cataloguer trop vite de « secte » [10].

La situation au Japon est différente, où apparemment les NMR apparaissaient en grand nombre et s’installaient facilement dans le paysage religieux japonais – la situation au Japon ne semble pas avoir changé radicalement depuis l’affaire des attentats au gaz sarin dans le métro de Tôkyô orchestrés par le NMR Aum shinrikyô オウム真理教 en mars 1995 : le chercheur en sciences religieuses, Shimazono Susumu, estime qu’entre 10 et 20% de la population japonaise font partie d’un NMR : le phénomène est donc incontournable dans toute étude sur la religiosité des Japonais.


© esperer-isshoni.fr, novembre 2013
© esperer-isshoni.info, novembre 2014
© esperer-isshoni.info, novembre 2015

[1Au Japon, le vocable utilisé semble uniquement « nouvelle religion » : 新宗教 shinshûkyô ou 新興宗教 shinkô shûkyô

[2Les sociologues ont parlé de « bricolage » tout en reconnaissant que cette désignation comportait une connotation péjorative. Est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt recourir à une notion culinaire de « nouvelle recette » ?

[3ajout du 21.11.2015

[4Ajouté au 23/11/2014.
Notre réflexion a été relancée par les deux ouvrages suivants :

[5Les sociologues japonais parlent de "nouveaux nouveaux mouvements religieux" shin shin shûkyô 新新宗教 pour les mouvements religieux apparus à partir de 1980. Nous ne développerons pas ce concept qui ne nous semble pas invalider notre propos. (ajout du 20.11.2015)

[6Ajouté au 23/11/2014

[7familles qui se plaignent qu’un de leur membre leur a été enlevé et qu’il agit désormais sous influence, adhérents qui portent plainte pour séquestration, escroquerie - au Japon, l’Église de l’Unification 統一協会 tôitsu kyôkai, fondée par le révérend Moon, a été accusée de vendre des produits présentés comme spirituels à des prix trop élevés : 霊感商法 reikan shôbô - ou autres abus

[8Au Japon, les mouvements créés dans la mouvance d’Aum Shinrikyô après sa dissolution (imposée par voie judiciaire) font l’objet d’une surveillance policière continuelle.

En France, des commissions parlementaires ont travaillé sur les mouvements sectaires :

Le premier rapport de 1995 propose un certain nombre de points communs aux mouvements sectaires :

  1. la déstabilisation mentale,
  2. le caractère exorbitant des exigences financières,
  3. la rupture induite avec l’environnement d’origine,
  4. les atteintes à l’intégrité physique,
  5. l’embrigadement des enfants,
  6. le discours plus ou moins anti-social,
  7. les troubles à l’ordre public,
  8. l’importance des démêlés judiciaires,
  9. l’éventuel détournement des circuits économiques traditionnels,
  10. les tentatives d’infiltration des pouvoirs publics.

[9Entre autres exemples :

  • le 18 novembre 1978, 914 disciples de Jim Jones, fondateur du "Temple du peuple", à Johnstone en Guyana meurent dans un empoisonnement de masse ;
  • le 19 avril 1993, les 82 Davidiens de David Koresh périssent dans l’incident de leur bâtiment lors du siège par les forces de police près de Waco (Texas).
  • le 4 octobre 1994, 53 membres du Temple solaire meurent en Suisse et au Canada, suicidés ou assassinés.

ajout du 21.11.2015

[10toutes les « sectes » - entendu au sens négatif d’associations qui, sous couvert de religion, asservissent leurs adhérents à la volonté d’une élite profiteuse et exploiteuse – ne sont pas des NMR (on trouve des tendances sectaires dans des mouvements à l’intérieur de religions établies) et tous les NMR ne sont pas d’office des sectes.


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