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NMR : brève présentation de Sôka gakkai (SG) 創価学会 (2) - Ikeda Daisaku 池田 大作 (1928-)

dimanche 14 décembre 2014 par Phap

Voir aussi NMR : brève présentation de Sôka gakkai (SG) 創価学会 (1)


Table des matières


Cet article fait suite à l’article sur les débuts de Sôka gakkai sous les deux premiers présidents. Merci de se reporter au moins à l’avertissement qui y figure en introduction.

1§. En 1958, Toda, deuxième président de Sôka gakkai (SG) et mentor d’Ikeda, meurt.
En 1960, à 32 ans, Ikeda devient le troisième président de la Sôka gakkai. Nous allons voir comment il a transformé la SG à travers trois points.


1. Le divorce avec la tutelle monastique

2§. Ikeda prend des distances par rapport à la prédication agressive (折伏 shakubuku) prônée par Nichiren et l’école Nichiren Shôshû à sa suite.

Ainsi il dira positivement dans un entretien avec l’historien Arnold Toynbee en 1974 que saint François d’Assise et Jésus ressortent de ce que les bouddhistes appellent le monde des bodhisattva [1], ce qui indique une grande estime de la part d’un bouddhiste du Grand véhicule.

3§. Une divergence est en train de se mettre en place entre le laïc Ikeda et la branche monastique à laquelle la Sôka Gakkai est affiliée. Cependant, la Sôka Gakkai continue de financer le Nichiren Shôshû, en particulier dans la construction de temples dont le temple principal 大石寺 Taiseki ji.

4§. Ikeda développe Sôkka Gakai avec 7 500 000 familles membres annoncés en 1970 [date à vérifier]. La branche laïque devient plus importante que la branche monastique.

5§. 1991 : la crise éclate entre le mouvement laïc et la branche monastique.
On peut y voir plusieurs raisons.

  • la Sôka Gakkai a réinterprété le shabuku (« la prédication qui terrasse ses adversaires ») dans le sens d’une stratégie de dialogue fondée sur la recherche de la paix en évacuant les aspects agressifs. Cette interprétation gêne les moines qui, par exemple, auraient trouvé déplacé d’avoir joué l’Hymne à la joie de Beethoven pendant une assemblée de la Sôka Gakkai, à cause des références chrétiennes de cette hymne.
  • Plus fondamentalement, Ikeda est soupçonné par les moines de penser, sinon de dire, que les laïcs de Sôka Gakkai sont aussi avancés sur la voie du Bouddha que les moines.

6§. A notre avis, la SG est devenue consciente de sa force, elle considère peut-être que la branche monastique est son auxiliaire par rapport à un agenda qui est celui de la Sôka Gakkai et non plus celui de Nichiren shôshû.
SG est peut-être aussi convaincue que la branche monastique n’est plus en phase avec son époque : Ikeda peut mettre en regard son activité internationale et celle du patriarche de Nichiren Shôshû, plus locale.

7§. Se pose alors le problème de la transmission du go honzon 御本尊, de « l’objet de vénération ». Le rouleau reçu par les familles lors de l’adhésion à Sôka Gakkai était fourni par les moines de Nichiren shôshû. La branche monastique refuse en 1991 de fournir les objets de vénération.

8§. Ce problème est résolu à partir de 1993 grâce à un autre temple d’obédience nichireniste qui leur délivre un autre rouleau, d’origine plus récente que celui de Nichiren shôshû.

  • les nouveaux membres reçoivent le nouveau rouleau ;
  • les membres plus anciens sont alors priés de rapporter l’ancien rouleau pour pouvoir recevoir le nouveau [2]

9§. Sôga gakkai a trouvé en 1993 la parade face à son « excommunication » par la branche monastique Nichiren shôshû. Désormais, elle n’a plus de tutelle religieuse et se trouve indépendante par rapport aux hiérarchies bouddhistes institutionnelles.
Certes, quelques moines officient pour eux, mais ils sont affiliés à Sôka gakkai : ils assurent les services funéraires à la place de Nichiren shôshû qui s’était refusé à le faire [3].


2. L’entrée en politique

10§. En 1961, la SG fonde l’ « Alliance de la politique juste » 公明政治連盟 Kômei Seiji Renmei qui deviendra en 1964 le « parti de la justice »公明党 Komeitô. En 1964, le Komeitô obtient 15 sièges parlementaires à la chambre des conseillers et 1236 élus locaux

11§. Il n’y a pas lieu de s’étonner de cet engagement en politique de la SG. L’activisme politique fait partie du patrimoine génétique du mouvement de Nichiren : son premier écrit, le « mémoire pour l’établissement de la Loi correcte et la paix dans le pays » 『立正安国論』rishô ankokuron du 16 juillet 1260, était adressé à un homme d’État pour qu’il impose le Sûtra du Lotus comme seule doctrine bouddhiste sur l’ensemble du Japon [4].

12§. > Une partie de la population japonaise considère que le Kômeitô est une émanation politique du mouvement religieux Sôka gakkai et que le principe de séparation de l’État et de la religion 政教分離 seikyô bunri inscrit dans la constitution est menacé.

13§. Sans doute pour faire taire ce soupçon, le 3 mai 1970, Ikeda annonce que SG respecte la séparation de la politique et de la religion.
La SG déclare renoncer au concept de kokuritsu kaidan 国立戒壇 (autel d’ordination érigé par l’État) entendu comme la conversion du pays et de l’Empereur au bouddhisme de Nichiren.

14§. En 1971, toujours dans la même optique de reconnaissance de la séparation de la politique et de la religion, Sôka gakkai et Kômeitô annoncent conjointement leur indépendance réciproque :

  • les deux s’engagent sur l’absence de communication entre les finances de Sôka Gakkai et celles du Kômeitô,
  • d’autre part les membres du Kômeitô qui sont élus doivent démissionner des postes officiels qu’ils occuperaient éventuellement dans la Sôka gakkai.

15§. En 2012, le komeitô obtient 31 sièges à la chambre haute et 19 sièges à la chambre basse. Il est donc au pouvoir avec Shinzô Abe du PLD comme premier ministre.
Le Nouveau Kômeitô adhère aux valeurs de promotion de la paix de Sôka Gakkai, alors que l’actuel premier ministre entend développer une politique militaire plus musclée pour le Japon.
Shinzô Abe pousse ainsi à une réinterprétation de la constitution, ce qui risque de mettre en situation délicate son allié, le Kômeitô, qui a milité contre la révision de l’article 9 de la constitution au nom des valeurs de paix et de coopération entre les peuples.


3. Passage à une dimension internationale sur une base de valeurs humanistes

16§. En 1965 : Ikeda commence la publication de « La révolution humaine » 『人間革命』 ningen kakumei, terminée en 1993. Il définit la révolution humaine en termes bouddhistes de la manière suivante :

Le bouddhisme est par nature révolutionnaire. Je ne connais rien qui soit plus radical que l’Éveil. C’est un retour à notre état naturel maximum, et en même temps c’est une transformation spectaculaire. Nichiren disait : « Il y a définitivement quelque chose d’extraordinaire dans l’alternance des marées, dans le lever et le coucher de lune, dans la succession de l’été, de l’automne, de l’hiver et du printemps. Il se passe de même quelque chose hors du commun quand une personne ordinaire réalise l’état de Bouddha » [5].

17§. Des institutions pédagogiques (collèges, lycées, universités) sont créées, d’abord au Japon puis ensuite à l’étranger.

  • En1968, création de la « Soka junior and senior High school » à Kodaira (Tôkyô).
  • En 1971, fondation à Hachiôji (Tôkyô) de l’Université Sôka 創価大学 Sôka daigaku avec sa devise : “Découvrez votre propre potentiel” [6]

18§. En 1972, le Japon et la Chine signent un accord de coopération, avec Tanaka Kakuhei, ami d’Ikeda semble-t-il, et Chou en lai.
Or 4 ans auparavant, Ikeda avait rencontré les dirigeants chinois et il avait proposé la normalisation des relations avec la Chine.
Nous y lisons le signe qu’Ikeda et la Sôka Gakkai ont commencé à avoir une envergure internationale qui leur permet non seulement d’exercer leur influence en politique intérieure mais aussi en politique étrangère.

19§. En 1974, Ikeda rencontre entre autres Arnold Toynbee, un historien qui a écrit une histoire globale du monde. Ikeda est en train d’ouvrir la Sôka Gakkai sur le reste du monde.
Il rencontre Kossyguine à Moscou, Chou en lai à Pékin.
Par ses déplacements internationaux, Ikeda profile Sôka Gakkai comme un mouvement de promotion de la culture, de l’éducation et de la paix dans le monde, avec une base religieuse certes, mais avec un niveau disons humaniste ou humanitaire de développement de la paix entre les États.

20§. L’ONU en 1981 a reconnu la SG comme ONG au sein du Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Ikeda a réussi à donner une visibilité internationale à la Sôka gakkai non seulement sur le plan religieux – avec des implantations en Afrique, en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine – mais aussi sur le plan humanitaire.
Cela peut expliquer les 4 millions de membres à l’extérieur du Japon.

21§. En 1999, le Nouveau parti Komeitô est fondé, en gardant le même nom en japonais. Il s’allie avec le parti libéral démocrate jimintô et accède ainsi au pouvoir.


Conclusion

22§. Résumons.
Makiguchi développe une pédagogie du développement du potentiel humain dans chaque homme considéré pour lui-même – on est dans une dimension humaniste, « horizontale ». Avec son disciple Toda, il injecte des gènes religieux du bouddhisme dans sa variante nichireniste, purement japonaise. Le concept humaniste de potentiel humain prend une connotation religieuse : il devient le potentiel d’atteindre l’état d’Éveil suprême, de devenir soi-même Bouddha.

23§.
Toda ouvre le mouvement à l’ensemble de la population japonaise, comme l’indique la suppression dans le nom du mouvement de la mention restrictive "pédagogique".

Toda subordonne le mouvement à la branche monastique de Nichiren shôshû et pratique la prédication agressive de Nichiren vis-à-vis des autres mouvements bouddhistes et des autres religions.
La visée politique nichireniste est adoptée elle aussi, avec le but d’un État et d’un Empereur converti au bouddhisme de Nichiren à l’exclusion de tous les autres ; cet État financerait l’édification de l’autel suprême du bouddhisme nichireniste.

24§. Avec Ikeda, la Sôka gakkai vit une nouvelle mutation génétique.
Ikeda suit l’objectif de Toda qui voulait que Sôka gakkai soit présente dans le champ politique et fait fonder le Kômeitô.
Ikeda développe des centres de pratique Nichiren, des universités, dans le monde.

25§. Parallèlement, Ikeda renonce à la méthode agressive de prédication qui donne une image négative de la Sôka gakkai et il valorise la recherche de valeurs humaines – humanistes – de paix internationale : il rencontre Kossyguine, Chou en lai, en pleine guerre froide. Ce faisant, il ouvre la Sôka gakkai à l’international.

26§. On a actuellement un NMR qui continue de se situer à l’intérieur du bouddhisme, tout en comportant un volet activiste dans le domaine politique national (avec le Kômeitô) et international (comme ONG) avec des valeurs plutôt humanistes – humanitaires – humaines.

27§. Selon moi, le fondement de Sôka gakkai est double : il s’agit de développer le potentiel humain (valeur humaniste) qui se trouve être au fond la nature de Bouddha (valeur religieuse). Ce double héritage, ce double patrimoine génétique fait que par exemple, la figure du maître comporte une dimension pédagogique laïque et une dimension d’initiation religieuse.

28§. SG joue ainsi sur les deux registres, mettant en avant l’un ou l’autre selon le contexte, en sachant que les deux sont liés. On peut illustrer ce phénomène d’ambivalence dans la définition du concept de la « diffusion large » kôsen rufu 広宣流布.
L’origine du terme est religieuse puisque l’expression figure dans le chapitre 22 en sanscrit, 23 en chinois du Sutra du Lotus. Il s’agit de répandre largement le chapitre – et sans doute plus généralement les enseignements du Sutra du lotus - pendant les 500 dernières années |de la décadence de la Loi bouddhiste] : cet enseignement préviendra la souffrance de la vieillesse, de la maladie et la mort prématurée, dit le chapitre.
Or SG va reprendre ce concept en lui donnant une définition humaniste : ainsi Akiya Einosuke秋谷 栄之助, 5e president of the Soka Gakkai de 1981 à 2006, reformulait ainsi le concept de la « diffusion large » :

Pour les membres de SG International, kosen rufu désigne l’effort sans relâche en vue d’augmenter la valeur de la dignité humaine, d’éveiller le sens de leur valeur et de leur potentiel infinis chez toutes les personnes. [7]

29§. Cette reformulation inclut cependant indirectement une connotation religieuse car elle emploie des termes comme « éveiller » et « potentiel » à valeur religieuse (l’Éveil bodhi, le potentiel de la Nature de Bouddha).

30§. Versatilité du discours donc, qui permet de susciter l’intérêt et la sympathie tant pour les personnes en recherche de développement personnel sans visée religieuse que pour les personnes en quête de transcendance, de spiritualité.

31§. Histoire à la fois riche et contrastée d’un mouvement versatile qui a montré sa capacité à s’adapter, à absorber les chocs.
Comme pour les autres NMR, c’est l’avenir qui avèrera la viabilité de la Sôka gakkai.


esperer-isshoni.info, décembre 2014

[1Notre traduction de : “I believe that both St Francis and Jesus belong in what we Buddhist call the Bodhisattva World.”

[2L’école monastique Nichiren shôshû considère que le fait de se défaire de leur rouleau revient à manquer de respect envers le Bouddha ; ceux qui acquièrent le nouveau vont subir des calamités, disent-ils (nous retrouvons l’aspect tranché, pour ne pas dire violent, de la prédication telle que la voyait Nichiren lui-même).

En 1998 le patriarche de la branche monastique Nichiren shôshû a fait démolir la salle centrale du Tai seki qui avait été construite avec l’aide financière de Sôka gakkai. Cela dit au minimum l’ampleur de la rupture entre les deux parties.

Dans le registre de la petite histoire toujours, signalons que les deux parties se sont alors engagées dans des campagnes de dénigrement réciproque peu flatteuses.

[3Pour un Japonais, le rituel funéraire est important. Il est généralement célébré sous une forme bouddhiste

[4Nichiren était convaincu que si la religion est mauvaise, les divinités protectrices du pays ne feront plus leur travail, laissant le champ libre aux divinités malveillantes qui provoqueront malheurs sur malheurs dans le pays, sur le plan politique avec des invasions et des guerres civiles, sur le plan naturel avec des catastrophes naturelles et des récoltes anéanties, des épidémies, des famines. Il s’agit d’une vision politico-religieuse du monde, où les deux sont liés mutuellement.

[5Nous traduisons le site anglais tricycle de l’hiver 2008 :
Buddhism is inherently revolutionary. I can’t think of anything more radical than enlightenment. It is both a return to our most natural state and a dramatic change. To quote Nichiren, “There is definitely something extraordinary in the ebb and flow of the tide, the rising and setting of the moon, and the way in which summer, autumn, winter, and spring give way to each other. Something uncommon also occurs when an ordinary person attains Buddhahood.”

[6nous traduisons : Discover your potential 自分力の発見.
L’université Sôka décline l’esprit qui a présidé à sa fondation en trois points :

-# 人間教育の最高学府たれ Be the highest seat of learning for humanistic education « Constituer l’académie universitaire la plus élevée dans le domaine de l’éducation humaniste »
-# 新しき大文化建設の揺籃たれ Be the cradle of a new culture Devenir le berceau de la formation d’une nouvelle grande culture »
-# 人類の平和を守るフォートレス(要塞)たれ Be a fortress for the peace of human kind « Devenir la forteresse qui abrite la paix pour l’humanité »

[la traduction en français est de notre fait.]

[7Nous traduisons [du site en anglais http://www.sgi.org/buddhism/buddhist-concepts/kosen-rufu.html] :
For the members of the SGI, kosen-rufu means the ceaseless effort to enhance the value of human dignity, to awaken all people to a sense of their limitless worth and potential”


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