Esperer-isshoni.info

Quand le sinologue jésuite Yves Raguin (1912-1988) parle de l’inculturation de la foi chrétienne

mercredi 5 novembre 2014 par Phap

Nous partons de l’expérience du sinologue jésuite Yves RAGUIN, qui était aussi un grand spirituel [1]


1. Ce que nous en avons retenu

Dans un article de 1963 [2], Raguin s’interroge sur le geste du missionnaire. Pour Raguin, le missionnaire fait passer le message chrétien d’une culture, la sienne, à une autre, celle du peuple auquel il est envoyé.

1. Raguin affirme la nécessité de ce passage : l’évangélisation ne consiste pas à reproduire en Chine l’expression occidentale de la foi chrétienne [3], dans ses composantes dogmatique (ce qu’il faut croire), morale (ce qu’il faut faire dans la société), rituelle (comment rendre le culte à Dieu dans la liturgie), faute de quoi on rend les communautés chrétiennes étrangères à leur propre culture, à leur propre pays, ce qui constitue une « aberration" [4].
La visée du missionnaire n’est pas de faire adhérer à un corps de textes et de rites, marqué par sa particularité culturelle, mais de faire rencontrer le Christ, le Verbe Incarné [5].

2.Il est bien entendu que la Vérité n’est pas accessible telle quelle, en dehors de toute médiatisation culturelle. Ainsi, Raguin maintient la validité de l’expression dogmatique occidentale, mais il affirme que la rencontre d’autres cultures pourra enrichir cette expression : le concept de Tao, de Voie, peut enrichir notre expression dogmatique actuelle du Verbe, élaborée dans le cadre de la conceptualité grecque [6].

3. Raguin justifie théologiquement sa position, en s’appuyant à la fois sur la christologie et la pneumatologie.

L’Incarnation du Verbe nous rappelle que l’accès à Dieu passe par la médiation d’un homme né d’une femme, dans une famille, dans une culture particulière [7] ; l’Incarnation nous rappelle aussi que l’homme est capable de Dieu, homo capax Dei. De même, le message évangélique n’est jamais donné pur, il passe par une inscription dans une culture.
Encore faut-il que celle-ci puisse servir de « réceptacle » : or, dit Raguin, l’expérience montre que le « monde est capable de Dieu » [8].
Si Raguin fait preuve d’optimisme, il reste cependant réaliste : le message évangélique exige une « purification » de la culture qui le reçoit [9], en particulier en matière de moeurs (concernant par exemple les concubines, le mariage des enfants).
Si l’expression de la foi chrétienne est marquée par une culture, cela ne signifie pas qu’elle se laisse contenir par elle et qu’elle n’y opère pas des ruptures.

Le travail de l’Esprit permet à la chair, chair du corps, chair du texte, d’échapper à sa particularité, aux conditionnements de son contexte, dit Raguin : il retrouve à l’oeuvre cette loi dans le tombeau vide, qui renvoie à la Résurrection et à l’Ascension du Christ [10] : les disciples ne peuvent plus mettre la main sur le corps qui particularisait Jésus, désormais ils ont accès à lui par son Esprit et non plus par sa corporéité historique : désormais, Jésus ressuscité embrasse toute l’histoire, il est trans-historique (Raguin utilise le terme « supra-temporel » [11]) et, dans l’Esprit, il peut inspirer toutes les cultures du monde sans qu’aucune n’ait l’exclusivité de son expression [12].

A la Pentecôte, l’Esprit est envoyé sur les disciples afin que l’Évangile soit proclamé dans le monde entier, en ne restant pas prisonnier des formes culturelles qui l’expriment [13] : il s’agit de rejoindre toute l’expérience de l’humanité, et, dit Raguin, nous n’en avons pas encore fait le tour puisqu’une petite partie seulement de l’humanité, la partie occidentale, a exprimé le message évangélique dans sa culture [14].

4. De ces considérations théologiques, Raguin en déduit les applications pratiques.
Il commence par dénoncer les pratiques missionnaires orgueilleuses, qui se refusent à prendre en compte les cultures locales, qui confondent l’esprit évangélique et son expression en lettres occidentales.
Il promeut ensuite la figure du missionnaire humble : celui-là fait la part entre la lettre et l’esprit, et il cherche à passer de la lettre alphabétique à l’idéogramme chinois.

5. Pour décrire ce passage entre les deux cultures, Raguin utilise une image qui évoque à la fois la montagne où Dieu a révélé à Moïse sa Loi, et la montagne où Jésus a été transfiguré :

« Étant monté jusqu’à Dieu dans notre propre culture, nous devons redescendre de ce Sinaï sur l’autre versant et montrer Dieu aux païens dans la leur. Comme toutes les grandes transmutations spirituelles, celle-ci se fait, et ne se fait que dans cette nuit de Dieu, où trop peu d’apôtres osent se risquer ». (p.510)

Le passage suppose de remonter au delà de la forme alphabétique et de la plume, pour atteindre le fond (le sommet), d’où l’on redescendra pour composer au pinceau en caractères chinois. Ce passage suppose l’entrée dans une « nuit » mystique [15], où l’on est dessaisi de ses certitudes et de ses connaissances, marquées du sceau de sa propre culture [16].
Le travail se fait alors au delà des représentations, au delà du « monde conscient » [17]. Il y a une souffrance [18] inévitable dans ce geste, qui est celui du missionnaire mais aussi, et Raguin le rappelle avec raison, celui des premiers baptisés : ils sont le « creuset » où se rencontrent, dans la flamme de l’Esprit, les deux cultures [19].

6. L’effort sera douloureux, il sera aussi long. En effet, il s’agit de jeter dans le creuset les éléments fondamentaux de la culture à évangéliser.
Raguin prend pour exemple Ricci, qui a creusé la culture chinoise afin de retrouver ses ressorts originels, à savoir le confucianisme, dégagé des scories accumulées au cours du temps, en particulier sous l’influence du bouddhisme qui a provoqué des déchirements dans la culture chinoise, selon Raguin [20].

7. Sans ce long effort, dit Raguin, le résultat qui sortira du creuset comportera des éléments culturels superficiellement intégrés à la foi chrétienne : il sera comme une église avec des décorations à la chinoise, qui joueront comme des pièces rapportées et accessoires, sans participer de la structure porteuse de l’église [21].
Ou alors, ces éléments, insuffisamment intégrés dans l’organisation de foi chrétienne, continueront en sous-main à faire jouer la tradition dont ils proviennent : l’apparence sera alors chrétienne, tandis que le fond continuera d’être « païen ».

8. Raguin rappelle qu’il ne s’agit pas pour le missionnaire de travailler à la surface de la culture, en l’enduisant simplement d’une couche de couleur chrétienne ; il s’agit de provoquer la transformation en profondeur de la culture, sous l’effet de l’Esprit – Raguin va jusqu’à parler de renaissance [22].
Ce travail n’est possible que si le missionnaire rejoint les couches profondes de la culture, là où s’éprouvent les « aspirations » fondamentales de cette culture [23] : l’image n’est pas celle de l’emplâtre, qui reste extérieur au corps, mais de la greffe qui finit par en faire partie et à être indissociable de lui [24].
Au cours du temps, les éléments étrangers, inévitables au début, seront assimilés par la culture ainsi transformée de l’intérieur [25], revivifiée – « renée » - par le principe de la vie du « Christ qui ne meurt pas » [26].


2. Nos réactions

9. L’article de Raguin témoigne d’une conception de la mission à son époque dans l’Église catholique : il s’agissait de montrer la "supériorité" [27] de la foi chrétienne (catholique) par rapport aux autres religions [28].
La démarche de Raguin s’inscrit dans une visée apologétique ; les religions « autochtones » seront supplantées par la foi catholique, dit-il [29], parce que cette dernière peut combler les « aspirations » les plus profondes des cultures ; encore faut-il que le missionnaire creuse sa connaissance des cultures et des religions qu’il trouve en face de lui, afin de mettre à jour ces « aspirations » [30].

10. La mission se concevait à l’époque (1963) comme « adaptation », mot repris vingt-trois fois par Raguin dans son article sous sa forme nominale ou verbale. Raguin critique une conception superficielle de l’adaptation, qui ne perçoit pas l’enjeu de la mission. Pour Raguin, l’enjeu consiste non pas à habiller à la chinoise l’expression occidentale de la foi chrétienne – on en reste alors à l’épiderme – mais à atteindre le coeur de la culture chinoise, afin que le principe vivifiant divin puisse y venir reprendre ses ressorts les plus profonds (ses « aspirations » les plus profondes [31]), et que la culture ainsi vivifiée puisse produire de nouveaux fruits.

11. Raguin, sans le savoir, définit un concept qui apparaîtra plus tard en missiologie, l’ « inculturation » : la définition qu’en donne Pedro Arrupe en 1977 [32] reprend les éléments que Raguin attendait de l’adaptation :

  • créativité (on ne reproduit pas à l’identique),
  • inspiration (l’Esprit aura rejoint l’effort du missionnaire dans l’expression « autochtone » de la foi).

Raguin a bien saisi que ce qu’il appelle l’ « adaptation créatrice » n’est pas la seule oeuvre du missionnaire, mais que les convertis eux-mêmes portent cette charge ; enfin, en mobilisant la christologie, Raguin annonce déjà la comparaison de l’inculturation à l’Incarnation du Verbe.

12. Nous apprécions chez Raguin son regard positif sur les cultures non occidentales et sa critique de l’européocentrisme [33].
Sa vision dynamique des cultures comme des corps vivants qui échangent entre eux [34], permet d’échapper à une conception des cultures comme des corps clos, cherchant à se reproduire à l’identique et n’échangeant avec l’extérieur que par intérêt ou sous la contrainte.
Appliquant cela à la culture chrétienne occidentale, Raguin affirme que l’expression chrétienne occidentale peut s’enrichir de son échange avec des cultures autres : il y a réciprocité des échanges entre l’Occident d’où vient le missionnaire, et l’Asie, même si au départ cet échange est dissymétrique.

Nous émettrons cependant un bémol sur sa distinction entre culture et religion, dans la mesure où il s’en sert pour séparer ce qui doit disparaître (être supplanté) , c’est-à-dire les autres religions, et ce qui est appelé à être transformé, la culture, sous l’effet du christianisme [35]. Il ne nous semble pas qu’une culture se laisse ainsi analyser en strates isolables, mais bien plutôt qu’il s’agit d’un tout qui fait système : on ne peut détacher un élément de l’ensemble sans le déséquilibrer.

13. Nous apprécions son optimisme sur la capacité des cultures à accueillir l’Esprit du Christ. En cela, Raguin, et nous avec lui, montre qu’il adhère au « principe catholique » de Tillich. Plus que d’optimisme, il nous semble qu’il faut parler de la vertu théologale d’espérance : Raguin travaille à faire advenir le Royaume qui vient au milieu des hommes, il sait tirer du passé des leçons pour l’avenir, sans avoir peur des nouveautés – il n’a pas peur car il sait que la résurrection a établi Jésus Seigneur au ciel, sur la terre et aux Enfers.

14.Nous apprécions son portrait du missionnaire comme d’un mystique, portant dans sa chair le travail de (re)naissance de la culture à laquelle il est envoyé, requis d’être humble (il ne possède pas la vérité) et patient (seul le temps permet les assimilations du message évangélique en profondeur par une culture). Le missionnaire apparaît comme un serviteur humble, qui ne comprend pas la vérité comme quelque chose à avoir [36] mais comme une personne à rencontrer, à écouter, à servir.
On retrouve ici la consigne qu’Ignace donne aux accompagnateurs des Exercices spirituels : ne pas faire obstacle à l’échange entre la créature et son Créateur. Le passage par la nuit permet de sortir du seul calcul humain, de la seule planification à vue humaine, du pur volontarisme, en laissant une place décisive à Dieu dans la réalisation de sa volonté.

15. Nous suivons Raguin quand il dit que les expressions culturelles sont toujours subordonnées à la réalité qu’elle désignent ; l’Esprit, qui inspire les créateurs chrétiens dans leur propre culture, peut les amener à remettre en question certaines formes jusqu’alors évidentes (cf. Paul, affronté à la question de la circoncision chez les païens). Il conviendra cependant de savoir discerner ce qui vient de l’Esprit, et ce qui peut provenir d’ailleurs, quand telle ou telle forme se verra remise en question. Le discernement ignatien sera sans doute alors sollicité.


esperer-isshoni.fr, juin 2007
esperer-isshoni.info, novembre 2014

[1Nous nous appuyons sur son article : RAGUIN Yves, « Les cultures et la transmission du message chrétien » dans Christus, Le devoir missionnaire, Tome 10, octobre 1963, p.494-513

[2RAGUIN Yves, « Les cultures et la transmission du message chrétien » dans Christus, Le devoir missionnaire, Tome 10, octobre 1963, p.494-513

[3Cf. en ce sens la déclaration de 1659 de la congrégation Propaganda Fidei :

« Quoi de plus absurde que de vouloir transférer en Chine la France, l’Espagne, l’Italie ou une partie quelconque de l’Europe ? Ce n’est pas œ genre de chose que vous devez apporter, mais la Foi qui ne rejette ni n’endommage les rites et coutumes d’un peuple quelconque, pour autant que ceux-ci ne soient pas dépravés. »

cité dasn Bosch David J., Dynamique de la mission, Histoire et avenir des modèles missionnaires, Haho Karthala Labor et Fides, 1995, p.601)

[4« Souvent les missionnaires imposèrent aux convertis des habitudes qui les retiraient de leur milieu. C’était une sauvegarde pour leur foi, mais un obstacle à la conversion des autres païens. Ceci nous semble une des plus grandes aberrations de l’histoire de l’évangélisation du monde. Religion, vie sociale et culture se trouvaient pratiquement identifiées. » article cité p.500

[5

« Ce qui permet au christianisme d’affronter de nouvelles cultures, même profondément imprégnées de religion, c’est sa constitution même. Il n’est pas lié à des formes culturelles. Il n’est attaché à une formulation dogmatique que comme expression de la réalité objective qu’est le mystère divin. Ce qui fait de lui ce qu’il est, ce qui le définit essentiellement et substantiellement, c’est la personne du Christ. Ce Christ, Verbe incarné, est toute la révélation du Père. »

p.497

[6article cité p.497

[7p. 495

[8p. 513

[9p. 508

[10p.496

[11p. 506

[12Nous aimons retrouver cette universalité dans l’inscription trilingue accrochée sur la croix de Jésus. La proclamation de la royauté de Jésus atteint ainsi une lisibilité universelle.

[13p. 496

[14p. 497

[15p. 513

[16p. 511

[17p. 509-510

[18évitons le dolorisme : cette souffrance est celle qui donne la vie, non celle qui mutile, qui aliène, et que Dieu abomine tout autant que l’homme.

[19p. 510.
Signalons que Raguin donne Paul comme exemple de missionnaire, à la jonction entre le monde juif et le monde grec (p. 499)

[20p.502-503

[21p. 505

[22p. 508

[23p. 511

[24p. 508-509

[25p. 502

[26p. 506

[27p. 511

[28- En disant « autres », on sous-entend que le christianisme est une religion à côté des autres. Contre cette position, Barth dira que la foi chrétienne n’est pas une religion et qu’il n’y a donc aucune raison de la comparer aux gestes humains d’autojustification qui s’appellent « religions »(n.d.l.r.).

[29p. 511

[30Nous retrouvons cet argument à propos de la prière dans un document magistériel :

« Si l’on considère ensemble ces vérités, on découvre avec un profond émerveillement que dans la réalité chrétienne, toutes les aspirations présentes dans la prière des autres religions sont comblées, sans pour autant que le moi personnel et son caractère de créature doivent être annulés et disparaître dans l’océan de l’Absolu. »

Cardinal RATZINGER, Quelques aspects de la méditation chrétienne, Lettre de la Congrégation pour la Doctrine de la foi du 15 octobre 1989, n°15

La constitution pastorale Gaudium et spes disait déjà cela, en l’articulant au Dieu créateur :

« L’Église sait parfaitement que Dieu seul, dont elle est la servante, répond aux plus profonds désirs du coeur humain que jamais ne rassasient pleinement les nourritures terrestres. Elle sait aussi que l’homme, sans cesse sollicité par l’Esprit de Dieu, ne sera jamais tout à fait indifférent au problème religieux, comme le prouvent non seulement l’expérience des siècles passés, mais de multiples témoignages de notre temps. L’homme voudra toujours connaître, ne serait-ce que confusément, la signification de sa vie, de ses activités et de sa mort. Ces problèmes, la présence même de l’Eglise les lui rappelle. Or Dieu seul, qui a créé l’homme à son image et l’a racheté du péché, peut répondre à ces questions en plénitude. Il le fait par la révélation dans son divin Fils qui s’est fait homme. Quiconque suit le Christ, homme parfait, devient lui-même plus homme. » (n°41,1)

[31p.495

[32L’inculturation vise à être un « principe d’inspiration, à la fois norme et force d’unification, qui transforme et recrée cette culture, étant ainsi à l’origine d’une nouvelle création ». (cf BOSCH DAVID J., Dynamique de la mission.., p.610)
Bosch rappelle que « c’est J. Masson qui le premier a façonné l’expression catholicisme inculturé en 1962. » (BOSCH DAVID J., Dynamique de la mission.., p. 599

[33p.495

[34p. 503

[35Nous ne pouvons nous empêcher de trouver un écho de son geste dans l’attitude de Ricci, l’illustre prédécesseur de Raguin en Chine.
Ricci admirait le confucianisme chinois tout en professant le plus grand mépris pour le bouddhisme. (Nous savons que Ricci avait adopté au départ la posture du bonze d’Occident, avant de l’abandonner quand il découvrit le mépris des hommes de lettre chinois pour les bonzes).
Pour plus de détails, voir J. Gernet, Chine et Christianisme, Action et réaction, NRF, Éditions Gallimard, 1982

[36« Or sur ce plan, le grand obstacle est certainement un manque d’intelligence du mystère du Christ, Dieu et homme. Trop souvent, la Vérité est possédée et donnée comme une chose, et non comprise comme la révélation vivante de Dieu dans le Christ. » (p.513)


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 248 / 79002

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Quand le chrétien parle l’homme  Suivre la vie du site Histoire du christianisme   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.0 + AHUNTSIC

Creative Commons License