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Cartographie de l’espace inter-religieux - les progressistes

jeudi 6 février 2014 par Phap

Voir aussi :
Cartographie de l’espace inter-religieux dans la déclaration Nostra Aetate de Vatican II (1965)
Cartographie de l’espace inter-religieux - les conservateurs


1§ Des théologiens, que nous qualifierons de « progressistes », ont proposé de revoir la cartographie de l’espace religieux proposé par la déclaration Nostra Aetate du concile Vatican II. Pour eux, il s’agissait d’aller plus loin. C’est ce que nous allons voir maintenant en nous appuyant sur un article représentatif de cette ligne de pensée.

2§ Il s’agit de l’article intitulé «  De l’écclésiocentrisme au christocentrisme et au théocentrisme » de Paul Knitter. Paul Knitter a écrit cet article dans le n°156 de juin 1980 pour la revue Concilium [1]

3§ Knitter cite une question posée un missiologue, le père H. Maurier :

« Si le christianisme est la vérité définitive, l’absolu de la révélation de Dieu à l’humanité, il ne reste aux autres religions qu’à se convertir au christianisme... Ce que nous avons, en fait, c’est un dialogue entre l’éléphant et la souris ».

4§ [Un autre théologien progressiste, John Hick, étend cette difficulté de positionnement aux autres religions :

« De la même manière, la militance musulmane a montré à certains moments une attitude fortement exclusiviste, alors qu’elle n’avait pourtant aucun fondement dans le Coran. De même, les juifs chérissent leur identité ethnique exclusive de peuple élu de Dieu. Les hindous révèrent les Veda comme éternels et absolus, et les Bouddhistes ont souvent considéré les enseignements de Gautama comme le seul dharma capable de libérer les êtres humains de l’illusion et de la misère » (J. Hick  [2].)

5§ De fait, si, dans la lignée de Nostra Aetate, vous dites que les chrétiens ont la vérité pleine et entière, quel type de dialogue peuvent ils avoir avec les autres religions qui sont alors nécessairement incomplètes et partielles ? Si les autres religions ne brillent que d’un rayon de la lumière du Christ, et si par ailleurs cette lumière ne brille entièrement et complètement que dans le Christ et son Église, les chrétiens ne risquent-ils pas de regarder de haut, avec une certaine condescendance, ceux avec qui ils prétendent dialoguer. L’ordination dont parlait le concile Vatican II ressemblerait alors à une subordination, et le dialogue à une stratégie de séduction.

6§ Disons-le tout de suite, ce soupçon de Maurier et de Knitter nous semble infondé : Vatican II parle d’une ordination des religions non-chrétiennes au Christ et à son corps mystique qui est l’Église, Vatican II ne parle pas d’une subordination au christianisme ou à l’appareil ecclésiastique romain.
Selon nous, Maurier effectue un raccourci qui sert son propos, mais qui ne rend pas compte de l’esprit du Concile : contrairement à ce que leur attribue Maurier, et Knitter avec lui, les pères auraient écrit que « le Christ [et non « le christianisme »] est la vérité définitive, l’absolu de la révélation de Dieu à l’humanité », ils auraient aussi écrit de « se convertir au Christ dans son Église [et non « au christianisme »].

7§ Cela dit, voyons quelle solution Knitter propose à un problème qu’il a, selon nous mal posé. Le titre qu’il a choisi montre qu’il propose de réviser la cartographie de l’espace religieux : Knitter parle d’effectuer des décentrements successifs : passer de l’Église comme centre au Christ comme centre, puis, dans un deuxième temps, passer du Christ comme centre au « théocentrisme », à theos – Dieu, du dieu, du divin ? - comme centre.

8§ Pour faire simple, Knitter propose :

  • que les croyants chrétiens se donnent comme centre la personne vivante, trans- et meta-historique de Jésus-Christ ressuscité qui ne meurt plus, plutôt que la médiation sociale et historique de l’institution ecclésiastique appelée « Église » ;
  • puis qu’ils passent de ce centre personnel marqué par des caractéristiques historiques : juif de sexe masculin, né dans l’Empire romain en Palestine, à l’absolu non qualifié, universel parce que non déterminé historiquement, que Knitter désigne par theos.

9§ Ce changement de vision par un décentrage reprend le modèle de la révolution copernicienne [3], explicitement invoqué par Knitter : il s’agit, selon lui, de changer notre vision du monde, ou plutôt de l’espace (inter)religieux, il s’agit de remettre en question un modèle qui semblait évident jusqu’alors mais qui a perdu sa pertinence dans un monde maintenant pluriel (la pluralité est un fait qui s’impose de nos jours) et pluraliste (le pluralisme est une valeur d’une culture qui se veut dominante).

10§ L’histoire des sciences a montré que Copernic (1473-1543) avait opéré un changement de « paradigme » dans la représentation de l’espace cosmique. Pour le sens commun, il était évident que le soleil tournait autour de nous – le soleil se lève à l’est, il parcourt une orbe qui le fait se coucher à l’ouest, et ainsi de suite. Cet auto-centrage sur la Terre se généralisait aux autres planètes, qui, elles aussi, semblaient tourner autour de la Terre – autour de nous.

Copernic avait émis une hypothèse qui allait à l’encontre de nos sens : et si ce n’était pas le soleil qui tournait autour de nous, mais si c’était nous qui tournions autour du soleil ?

11§ Au XVIe siècle, Copernic opérait un décentrage dans la représentation de l’espace inter-planétaire en déplaçant le centre de gravité de la Terre au Soleil.
Ce faisant, la Terre perdait sa position privilégiée, elle devenait elle aussi une planète qui, comme les autres, avec les autres, tournait autour du soleil.

12§ Il est facile de décliner le geste copernicien non plus dans l’espace inter-planétaire, mais dans l’espace inter-religieux. En suivant Knitter, contre notre évidence première et naïve à nous qui sommes nés sur la planète chrétienne, nous changerons notre façon de voir négativement et positivement :

  • négativement, nous cesserons de dire que les autres planètes – les autres religions – tournent autour de notre planète (identifiée par Knitter au christianisme, à l’Église catholique) ; nous cesserons de dire que nous occupons une position privilégiée dans l’espace inter-religieux, nous cesserons de dire, par exemple, que l’Absolu, le Mystère, Dieu, etc.. se révèle entièrement et sans reste dans notre religion et elle seule – nous cessons de prétendre à un statut spécial pour notre religion ;
  • positivement, nous nous reconnaîtrons comme une religion parmi d’autres, avec nos spécificités, nous reconnaîtrons qu’ensemble avec les autres religions, nous essayons avec notre façon propre de vivre le mystère et de l’exprimer autant que nous le pouvons (et autant que cela nous est donné), et qu’il y a d’autres façons de le faire qui ne sont pas moins authentiques.

13§ De fait, si l’on adopte l’analogie proposée par Knitter, on doit alors reconnaître que le régime de vérité change : il devient impossible de prétendre à une vérité absolue indépendante de tout contexte, la vérité devient relative – le mot est lâché – au référentiel dans lequel elle s’exprime et nous nous trouvons dans un nouveau régime de vérité, qui n’est plus le régime unique de LA vérité, mais le régime pluriel DES vérités contextuelles.

14§ Ainsi, dans l’espace interplanétaire, il est faux de dire de manière absolue : « le Soleil tourne autour de la Terre », comme s’il s’agissait d’une vérité vraie indépendamment de l’endroit où l’on se trouve, une vérité déliée, absoute - au sens étymologique du mot « absolu » – de toute considération de lieu. En effet, pour l’habitant de Vénus ou de Mars, le soleil ne tourne certainement pas autour de la Terre.
Par contre, il est vrai de dire de manière relative que « le Soleil tourne autour de la Terre pour quelqu’un qui habite la Terre ».

15§ Et il n’est plus possible de parler de la vérité, il faut parler de vérités qui coexistent au lieu de s’exclure : le Terrien dit vrai quand il dit que le Soleil tourne autour de sa planète Terre, de même que le Vénusien dit aussi et pas moins vrai quand il dit que le Soleil tourne autour de sa planète Vénus.
Pour en arriver à cette reconnaissance mutuelle des vérités terrestre et vénusienne, il a fallu que le Vénusien et le Terrien aient cessé de vouloir s’imposer mutuellement leur propre vérité, il a fallu qu’ils se décentrent par rapport à leur évidence naïve première, par rapport à leurs représentations non critiquées – nous retrouvons là le geste critique de la pensée moderne dont Kant, cité par Knitter, a été le héraut.

16§ Knitter déduit de l’analogie entre espace inter-planétaire et espace inter-religieux que chaque religion tourne autour du même « Mystère », qui est commun à toutes mais dont chacune a une vision propre, qui, pour elle – relativement à elle mais à elle seule – est absolue, du soleil.
Ce « Mystère » sera perçu comme le Dieu de Jésus Christ dans le christianisme, le Nirguna Brahma, dans l’hindouisme advaïtique, etc.. au final, il s’agira d’appellations différentes du même absolu.

17§ Ici, les vérités deviennent relatives. Relatives à quoi ? relatives au contexte au référentiel dans lequel vous les prononcez. Knitter dira oui, l’absolu est Allah pour les musulmans, oui, l’absolu est Jésus Christ pour les chrétiens. Mais il dira aussi que l’absolu est plus grand que ce que nous disons de Jésus Christ, plus grand que le concept d’Allah, plus grand que Nirvana et Éveil suprême et sans supérieur, plus grand que Saguna Brahma ou Nirguna Brahma, de même que la réalité du Soleil dépasse les visions partielles et limitées que l’on peut en avoir sur Terre, sur Vénus ou sur Mars.

18§ John Hick participe de la même veine, qui écrit :

Ainsi les différentes personnes divines rencontrées dans l’histoire des religions, qu’il s’agisse de SEIGNEUR, de Siva, de Visnu, d’Allah révélé dans le Coran, Dieu le Père de Jésus-Christ, ces différentes personnes donc apparaissent à l’interface entre le Réel et les différentes communautés humaines de foi.
De fait, le fait d’être une personne se tient essentiellement dans l’inter-personnalité : elle résulte des configurations changeantes faites de relations personnelles. En conséquence, chaque personne divine possède un caractère lié à l’histoire.
Ainsi, le SEIGNEUR de la Torah et du judaïsme rabbinique existe en lien avec le peuple juif et ne peut être considéré comme cette même personne divine en dehors de ce contexte. Il fait partie de l’histoire juive et le peuple juif fait partie de son histoire  [4]


19§ L’analogie est séduisante. Mais si vous suivez Knitter, vous serez entraînés à dépasser la cartographie de l’espace inter-religieux dessinée par Nostra Aetate. L’espace n’est plus ecclésio- et christo-centré, il devient à la fois multi-centré – autant de centres que de religions - et recentré – sur le « Mystère », distingué de ce qui s’en exprime dans la figure du Christ.

20§ Et là, il y a un ajustement à faire. D’abord par rapport au Magistère romain qui condamne ce qu’il appelle le « relativisme ». Ce premier ajustement est lié intrinsèquement à un second : le rapport au donné traditionnel chrétien dans lequel les chrétiens ont exprimé leur expérience christique : dans l’évangile de Jean, le Verbe-fait-chair dit : « Je suis le chemin, la vérité et la Vie et nul ne va au Père si ce n’est par moi ». Sauf à dire que le Père est lui-même une figure du Mystère  [5], vous avez là quelque chose qui résiste.

21§ En fait, il s’agit de la capacité des images à s’imposer à nous, ici dans l’analogie avec la cosmologie et la représentation spatiale qui en découle. Si vous acceptez l’analogie, vous devez alors aménager la représentation de l’espace inter-religieux ou en proposer une autre.

22§ A vos cartons à dessin. Je vous propose une piste : ces auteurs ont mal lu « Nostra Aetate » qui met au centre le Christ et son Corps mystique, et non le christianisme – cf. §6

... Et "en lui habite toute la plénitude de la divinité, corporellement"  [6] .


© esperer-isshoni.fr, juillet 2012

[1Rappelons que cette revue s’était donnée pour mission de promouvoir Vatican II. Elle avait été fondée en 1965 entre autres par Yves Congar op, Edward Schillebeeckx op, Hans Kung, Karl Rahner sj.

[2Nous traduisons de l’anglais l’article de John Hick sur le « pluralism » dans l’Encyclopedia of Religions éditée par Mircea Eliade. Voici le texte original :

« Likewise, Muslims in their more militant moments have exhibited a powerfully exclusivist outlook, even though such an outlook lacks any clear Qur’anic basis. And Jews cherish their ethnically exclusive identity as God’s chosen people. Hindus revere the Vedas as eternal and absolute, and Buddhists have often seen Gautama’s teachings as the dharma that alone can liberate human beings from illusion and misery. »

[3Pour d’autres revendications du patronage de Copernic, voir le thème de la révolution copernicienne chez Kant et Freud

[4nous traduisons de l’anglais :

"Thus the various divine personae known in the history of religions— including LORD, Siva, Visnu, Allah the Qur’anic Revealer, God the Father of Jesus Christ — occur at the interface between the Real and the different human communities of faith. For personality is essentially interpersonal : it exists in changing systems of personal relations. Accordingly each divine persona has a historical character.

For example, the LORD of the Torah and of rabbinic Judaism exists in relationship with the Jewish people and cannot be conceived as the same divine personality outside that context. He is a part of Jewish history, and the Jewish people are a part of his history. " Hick, art. Puralism" dans l’Encyclopedia of Religions éditée par Mircea Eliade

[5– comme le Nirguna Brahma serait lui aussi une figure du Mystère, pour les hindous -

[6Lettre de saint Paul aux Colossiens chapitre 2 verset 9, en abrégé Col 2,9.
La citation complète est la suivante :

Poursuivez donc votre route dans le Christ, Jésus le Seigneur, tel que vous l’avez reçu ; 7 soyez enracinés et fondés en lui, affermis ainsi dans la foi telle qu’on vous l’a enseignée, et débordants de reconnaissance. 8 Veillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l’enseigne de la tradition des hommes, des forces qui régissent l’univers et non plus du Christ. 9 Car en lui habite toute la plénitude de la divinité, corporellement, 10 et vous vous trouvez pleinement comblés en celui qui est le chef de toute Autorité et de tout Pouvoir.
[col 2,6-10 dans la traduction œcuménique de la Bible]


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