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Figures spirituelles chrétiennes - Augustin, le rhéteur devenu pasteur

vendredi 17 octobre 2014 par Phap

Table des chapitres

1. Une relecture confessante : Les Confessions
2. Une histoire d’amour mouvementée : la philosophie
3. Le retournement de l’intelligence : Toi qui m’as donné à voir
4. Le retournement de l’affectivité : Prends et lis !
Conclusion sur un sujet chaud : Augustin et la chair


Après Paul de Tarse, nous abordons maintenant un autre géant du christianisme, Augustin d’Hippone ( 354-430). Il fait partie des quatre Pères de l’Église catholique latine : en dehors de Grégoire le Grand (v. 540 – 604), les deux autres étaient contemporains d’Augustin : Ambroise de Milan (v. 340 – 397 de l’ère chrétienne) et Jérôme de Stridon (v. 347 - 420). Augustin a entendu Ambroise prêcher et il a correspondu avec Jérôme [1].

2§ Augustin, comme Paul de Tarse mutatis mutandis, est habité par deux mondes, deux dynamiques culturelles.
Augustin est d’abord un homme de l’ancienne culture « païenne », en train de s’effacer. Il en a reçu le meilleur, tant dans la forme (il est un excellent rhéteur) que dans le fond puisqu’il s’est frotté aux courants philosophiques antiques de son époque. Précisons qu’Augustin hérite surtout des trésors de la culture antique latine, dans la mesure où il éprouve des difficultés avec le grec.

3§ Augustin a connu la vie de père de famille avec sa concubine et l’enfant « naturel » qu’elle lui a donné ; son talent de rhéteur l’avait fait remarquer et il était appelé à un mariage qui l’aurait élevé dans la société : il aurait sans doute terminé sa carrière comme haut fonctionnaire de l’Empire romain d’Occident. Mais Augustin va vivre un évènement qui va changer le cours de sa vie : Augustin entrera dans le nouveau monde chrétien, dans la nouvelle culture chrétienne en train de se forger [2], et dont il sera un des acteurs majeurs en Occident latin : Augustin va devenir un quasi-moine, puis un pasteur d’âmes (comme prêtre et comme évêque) et un théologien qui aura à expliciter la foi chrétienne en termes philosophiques.

4§ Un homme d’une grande richesse donc, un homme habité par une double appartenance articulée par un évènement de conversion, à l’instar d’un Paul de Tarse. Augustin comme Paul occupent dans l’histoire du christianisme le rôle de passeurs : leur position à la frontière, alliée à leur génie propre, leur permettra d’élaborer une synthèse des deux cultures antique et biblique qui s’avèrera stable.

5§ Rappelons que l’’œuvre latine d’Augustin constitue le plus gros corpus latin, attribué à un auteur, qui nous soit parvenu. Nous disposons en particulier de cinq cents de ses sermons : sans doute le fait qu’ils aient été mis par écrit montre combien l’ancien rhéteur païen savait mettre au service de la Parole son art oratoire, au point que ses auditeurs désiraient couchaient par écrit ses sermons ?

6 Traçons à gros traits les étapes de sa vie : elle s’est déroulée presque entièrement en Afrique, hormis un intermède important : Augustin quitte l’Afrique pour continuer sa carrière de rhéteur à Rome puis à Milan où il va vivre l’événement de conversion.

Il naît à Thagaste en 354 ; il part étudier à Carthage en 370. En 372, il prend concubine. Il embarque pour Rome en 384 où il obtient un poste de professeur, avant de partir pour Mediolanum (Milan). Il vit là sa conversion en 385-386, il y reçoit le baptême puis il retourne définitivement en Afrique à Thagaste, en 388. Il sera ensuite ordonné de force en 391 à Hipone la royale, Hippo Regius, où il mourra en 430, alors que la ville est assiégée par les Vandales [3].

7§ Rappelons le contexte historique.
En 313, Constantin avait autorisé la religion chrétienne par l’édit de Milan. A partir de 380, Théodose va plus loin en décrétant la religion chrétienne religion d’état et en interdisant le « paganisme » (et donc sont interdits les sacrifices publics aux dieux de la cité et les cultes privés païens).
Le christianisme de masse vient recouvrir un arrière plan païen encore vivace : les convertis en masse se souvenaient de leurs grands parents qui offraient des sacrifices. Le substrat marqué par l’ancienne culture païenne est toujours là, et le christianisme doit le prendre en compte.

8§ L’ Empire doit contenir la pression à ses frontières de peuples venus du Nord et de l’Est. En 430, Augustin mourra dans une ville assiégée par les Vandales : il aura préféré rester près de son peuple plutôt que de fuir.
En 410, soit 20 ans auparavant, en Italie, Rome était tombée aux mains des Wisigoths d’Alaric. Si l’on se rappelle la chronologie précédente, on peut attribuer la responsabilité de la chute de Rome à l’abandon du culte « païen » en 380 : « Voyez, si on avait continué de rendre un culte à la déesse de la Victoire au Sénat, Rome ne serait pas tombée » peuvent soutenir les nostalgiques de l’ancien monde antique. Augustin leur répondra en rédigeant en 412 la Cité de Dieu.


1. Une relecture confessante : Les Confessions

9§ J’essaierai de vous donner un aperçu de la pensée d’Augustin à travers sa vie. On la connait principalement grâce une œuvre majeure, encore éditée et lue, les Confessions. Il s’agit peut-être du premier livre où quelqu’un parle en première personne, avec la mise en scène d’un moi décrivant sa subjectivité et ses réactions face à ce qui lui arrive.

« Vous êtes grand, Seigneur, et infiniment louable (Ps, CXLIV, 3) ; grande est votre puissance, et il s n’est point de mesure à votre sagesse (Ps. CXLVI, 5). »
Et c’est vous que l’homme veut louer, chétive partie de votre création, être de boue, promenant sa mortalité, et par elle le témoignage de son péché, et la preuve éloquente que vous résistez, Dieu que vous êtes, aux superbes (I Petr. V, 5 ) !

Et pourtant il veut vous louer, cet homme, chétive partie de votre création ! Vous l’excitez à se complaire dans vos louanges ; car vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous.
(Les Confessions -Livre 1 chapitre 1 )

10§ Ces premières lignes, qui constituent l’ouverture des Confessions, éclairent le sens complexe du mot « Confessions » : il s’agit certes de confesser sa propre indignité (le Moi qui avoue sa faute), mais en situant cet aveu sur l’horizon de la grâce divine qui suscite en retour l’action de grâce et de louange du « pécheur » qui s’éprouve pardonné et aimé (le Moi qui exulte dans la rencontre amoureuse de l’Autre). La confession est donc à double détente, la rencontre du Dieu créateur et sauveur fait naître à la fois et simultanément la confession de sa propre petitesse et la confession de la grandeur divine.

11§ Il nous semble juste de dire que ce qui est premier dans les Confessions d’Augustin, c’est d’abord la louange de Celui qui a illuminé sa vie ; ensuite seulement vient la reconnaissance de la faute, que révèle la lumière avant de la faire disparaître.
Notons aussi que les Confessions commencent par une invocation : « Toi », et non « Moi » ou « Je ». Augustin ne produit pas une autobiographie centrée sur lui-même, il ne s’agit pas du monologue d’une âme coquette qui rit de se voir en son miroir, mais d’un dialogue adressé à quelqu’un qu’Augustin appelle son Dieu et qui constitue le véritable centre de l’ouvrage.

12§ Augustin naît à Thagaste, d’une mère chrétienne Monique, et d’un père « païen », Patrice qui se convertira au christianisme sous l’influence de son épouse. Pour une raison que j’ignore, Monique ne fait pas baptiser son fils. A l’école, ce dernier va apprendre la mythologie antique ainsi que les fables latines ; il sera aussi formé aux arts oratoires.

13§ A 15 ans, Augustin part à Carthage pour ses études. En 372, à 17 ans, il prend une concubine dont il aura un fils, Adéodat. Il sera fidèle à cette femme – dont on ignore le nom - pendant 15 ans.


2. Une histoire d’amour mouvementée : la philosophie

14§ Il faut maintenant parler d’un événement qui va déclencher chez Augustin une quête qui trouvera son aboutissement lors de son baptême en 387 : à 19 ans, Augustin découvre l’ouvrage philosophique intitulé l’Hortensius de Cicéron (-106 ; -43 avant Jésus-Christ). Augustin y lit que le bonheur ne vaut que s’il est éternel. Cette découverte révolutionne la façon de voir d’Augustin :

C’est en telle compagnie que, dans un âge encore tendre, j’étudiais l’éloquence où je désirais exceller, à malheureuses et damnables fins, les joies de la vanité humaine. Et l’ordre suivi dans cette étude m’avait mis sous les yeux un certain livre de Cicéron, dont on admire plus généralement la langue que le cœur. Ce livre contient une exhortation à la philosophie, c’est l’Hortensius.

[Commentaire : noter qu’Augustin est mû par le désir d’exceller en rhétorique, mais la Providence (dirait Augustin) va se servir de cet attrait tout mondain pour l’aiguiller vers Dieu.]

Sa lecture changea mes sentiments ; elle changea les prières que je vous adressais à vous-même, Seigneur ; elle rendit tout autres mes vœux et mes désirs. Je ne vis soudain que bassesse dans l’espérance du siècle, et je convoitai l’immortelle sagesse avec un incroyable élan de cœur, et déjà je commençais à me lever pour revenir à vous.

[Commentaire : Augustin dit un retournement de son désir, qui se porte non plus sur les choses qui passent mais sur les biens d’en haut. Noter qu’il relit sa vie à partir des catégories chrétiennes : les Confessions ont été commencées en 397 et terminées vers 401, donc Augustin relit sa vie à 42 ans, dix années après son baptême.]
livre 3 chap 4

15§ Il convient de bien comprendre ce qu’Augustin entend par « philosophie » : ce mot est à prendre dans son sens littéral d’amour de la sagesse. La philosophie s’entendait alors comme art de (bien) vivre, et non dans le sens actuel de technique de discours abstrait à classer à côte des discours scientifique et littéraire. Il ne s’agissait pas d’abord de penser, de cogiter, mais de désirer, d’aimer ; la visée n’était pas la production d’un discours rationnel, d’un savoir, mais d’un goûter, d’une sagesse, de la sagesse.

16§ Augustin a l’intuition qu’il existe quelque chose qui peut combler totalement l’homme mais il découvre en même temps qu’il recherche les plaisirs, la gloire du monde : il se découvre donc tension, déchiré entre une aspiration à l’absolu, à quelque chose d’indépendant de ce monde qui passe, et en même temps un attachement à des choses qui relèvent de ce monde-ci.

17§ Augustin va chercher la réponse à sa quête. En 372, il devient manichéen [4]. Le manichéisme survivra jusqu’au XVe siècle en Europe, il a été présent en Chine jusqu’au 9e siècle. Il s’agit d’un mouvement religieux significatif qui a pu séduire des esprits comme celui d’Augustin.
Ce dernier a sans doute été séduit par le discours global, « holiste » du manichéisme, avec sa prétention à rendre compte de tout. Augustin adhérera au manichéisme comme « auditeur » et non comme « élu », autrement dit il ne s’engage pas entièrement dans la voie manichéenne dont il sortira en 383 : à cette date, il a rencontré l’évêque manichéen Faustus, qui le déçoit par ses réponses évasives aux questions qui tourmentaient Augustin.

18§ Le réseau manichéen va cependant rendre service à Augustin lorsqu’il quitte l’Afrique en 384 pour Rome, en l’introduisant auprès du préfet de Rome, Symaque.. Augustin espérait trouver des étudiants moins turbulents que ceux de Carthage mais il devra en disconvenir : les étudiants romains sont peut être plus sages, mais ils paient mal. Il quitte pour Milan en 384 à 29 ans, où Symaque lui a procuré une chaire municipale de rhétorique.

19§ A Milan, il rencontre Ambroise. Le processus souterrain de conversion va alors progresser d’une étape supplémentaire : après Cicéron et l’Hortensius, Ambroise et la Bible.

20§ Là encore, c’est l’amour du beau langage, de la rhétorique, qui va être à l’origine de cette nouvelle découverte. Augustin va écouter les sermons de l’évêque Ambroise qui avait lui aussi hérité du meilleur de la culture antique et qui était représentatif de cette classe de hauts fonctionnaires impériaux à laquelle Augustin aspirait sans doute d’appartenir.

21§ Augustin entendait simplement mesurer le talent oratoire d’Ambroise, Or, à travers la beauté de ses sermons, Ambroise va lui transmettre une méthode de lecture de la Bible, la méthode allégorique, qui va réhabiliter cette dernière aux yeux d’Augustin.
Écoutons Augustin raconter cette découverte.

Indifférent à la vérité, je n’étais attentif qu’à l’art de ses discours. Et, en moi, ce vain souci avait survécu, l’espoir que la voie qui mène à vous fût ouverte à l’homme. Toutefois, les paroles que j’aimais amenaient à mon esprit les choses elles-mêmes dont j’étais insouciant. Elles étaient inséparables, et mon cœur ne pouvait s’ouvrir à l’éloquence, sans que la vérité y entrât de compagnie, par degrés néanmoins. Je vis d’abord que tout ce qu’il avançait pouvait se défendre, et la foi catholique s’affirmer sans témérité contre les attaques des Manichéens, que j’avais crus jusqu’alors irrésistibles. Je fus surtout ébranlé, à l’entendre résoudre suivant l’esprit plusieurs passages obscurs de l’Ancien Testament, dont l’interprétation littérale me donnait la mort.

Livre 5, chapitre 14

22§ Il faut en effet s’imaginer comme l’esthète Augustin devait considérer la Bible avant sa rencontre avec Ambroise : la Bible n’avait pas encore été traduite par Jérôme, elle devait être lue dans une traduction latine médiocre. De plus, elle apparaissait aux yeux des païens cultivés comme une littérature de fables écrites par des bergers issus d’une nation sans éclat face aux civilisations brillantes de l’Égypte ou de la Perse. De fait, Augustin dit bien le peu d’apprêt qu’il pouvait éprouver pour la Bible avant qu’Ambroise ne lui fasse dépasser la lecture littérale de la Bible :

elle [l’Écriture sainte] me semblait indigne d’être mise en parallèle avec la majesté cicéronienne. Mon orgueil répudiait sa simplicité, et mon regard ne pénétrait pas ses profondeurs. Et c’était pourtant cette Écriture qui veut croître avec les petits : mais je dédaignais d’être petit ; et enflé de vaine gloire, je me croyais grand.
(livre 3, chap. 5)

23§ En 385, il renvoie sa concubine qui a partagé quinze ans de sa vie et lui a donné un fils. Que s’est-il passé ? Sa mère, Monique, a débarqué en Italie et lui a trouvé une fiancée, d’un rang social supérieur. Augustin dira sobrement la douleur que provoqua la séparation :

Cependant mes péchés se multipliaient ; et quand on vint arracher de mes côtés, comme un obstacle à mon mariage, la femme qui vivait avec moi, il fallut déchirer le cœur où elle avait racine, et la blessure saigna longtemps. Mais elle, à son retour en Afrique, vous fit vœu de renoncer au commerce de l’homme. Elle me laissait le fils naturel qu’elle m’avait donné.
Et moi malheureux, incapable d’imiter une femme, impatient de cette attente de deux années pour obtenir la main qui m’était promise, n’étant point amoureux du mariage, mais esclave de la volupté, je trouvai une autre femme, comme pour soutenir et irriter la maladie de mon âme, en lui continuant cette honteuse escorte de plaisirs jusqu’à l’avènement de l’épouse.
Ainsi la blessure dont la première séparation m’avait navré, ne guérissait pas : mais après de cuisantes douleurs, elle tournait en sanie : et le mal, plus languissant, n’en était que plus désespéré.
Livre 6, chapitre 15

24§ En attendant que la fiancée soit en âge de se marier, Augustin a assouvi ses pulsions sexuelles de manière peu satisfaisante à l’en croire. Un historien, Peter Brown, soutiendra que cette période peut expliquer la vision négative qu’aurait Augustin de la sexualité. Peter Brown nous amènera à nous demander si Augustin tient ou non un discours négatif sur la sexualité. Pour l’instant, signalons simplement ce chantier polémique.


3. Le retournement de l’intelligence : « Toi » qui m’as donné à voir

25§ Déçu par l’échec du manichéisme, si rationnel en apparence, à rendre compte de tout, Augustin a cessé d’attendre de la raison l’accès à la vérité absolue. Il semble avoir renoncé à l’aspiration vers le haut qu’avait suscité sa lecture de l’Hortensius à 19 ans. En 386, il découvre les livres néoplatoniciens en latin (rappelons qu’il lit mal le grec). Il découvre en particulier des « exercices spirituels », qui ressortent du mouvement d’abstraction ou de déduction que proposait déjà le philosophe antique Platon : en partant de la saisie esthétique d’objets beaux (une belle œuvre, un beau tableau, une belle femme, un bel homme), l’exercice visera à abstraire l’idée de beauté de ces objets : qu’est ce qui fait que cet objet est beau ? C’est la beauté. Il s’agit de dépasser les instances particulières de la beauté pour atteindre LE BEAU.

26§ Si j’arrive à l’idée du beau, j’arrive à quelque chose d’éternel, non lié à des formes particulières toujours provisoires, et qui est sur ce quoi se modèlent les objets beaux : les objets sont beaux parce qu’ils participent du paradigme de l’idée de la beauté. Platon substantialise le beau dont dérivent les objets beaux, comme idée éternelle, indépendante du temps et de l’espace, incorruptible.

27§ Augustin apprend à s’émanciper des formes dans un exercice d’intériorisation pendant lequel les canaux sensoriels sont fermés. Et il se passe alors quelque chose. Mais écoutons le :

Ainsi averti de revenir à moi, j’entrai dans le plus secret de mon âme, aidé de votre secours.
[28§ commentaire : Augustin relit l’événement à partir de sa foi chrétienne et il y voit la main invisible de Dieu qui le guidait à son insu. Il est bien évident que, sur le moment, il ne le pensait pas ainsi.]
J’entrai, et j’aperçus de l’œil intérieur, si faible qu’il fût, au-dessus de cet œil intérieur, au-dessus de mon intelligence, la lumière immuable ; non cette lumière évidente au regard charnel, non pas une autre, de même nature, dardant d’un plus vaste foyer de plus vifs rayons et remplissant l’espace de sa grandeur.
[29§ Commentaire : Notons que jusqu’ici, il s’agit d’un homme, Augustin, qui pratique un exercice spirituel et qui arrive par ses propres efforts, en mettant en pratique le meilleur de la philosophie « païenne », à apercevoir une lumière spéciale.]

Cette lumière était d’un ordre tout différent. Et elle n’était point au-dessus de mon esprit, ainsi que l’huile est au-dessus de l’eau, et le ciel au-dessus de la terre ; elle m’était supérieure, comme auteur de mon être ; je lui étais inférieur comme son ouvrage. Qui connaît la vérité voit cette lumière, et qui voit cette lumière connaît l’éternité. L’amour est l’œil qui la voit.
[30§ Commentaire : cette lumière est spéciale car elle diffère non pas seulement quantitativement mais qualitativement des lumières ordinaires : elle ne résulte pas d’une purification des lumières existantes, elle ressort d’un autre ordre. Augustin pourrait dire qu’elle est la lumière rendant possible toutes les autres lumières. Augustin, comme croyant, interprète la rupture ontologique entre cette lumière et les autres lumières comme la différence entre le créateur et l’ordre créationnel. Là encore, il s’agit de la relecture après l’événement de ce qui s’est passé : Augustin reprend en l’interprétant ce qui lui est arrivée en 386, soit à 11 ans de distance.]

O éternelle vérité ! ô vraie charité ! ô chère éternité ! vous êtes mon Dieu ; après vous je soupire, jour et nuit ; et dès que je pus vous découvrir, vous m’avez soulevé, pour me faire voir qu’il me restait infiniment à voir, et que je n’avais pas encore les yeux pour voir. Et vous éblouissiez ma faible vue de votre vive et pénétrante clarté, et je frissonnais d’amour et d’horreur.
[31§ commentaire : à plus de onze ans de distance, Augustin interprète cet événement comme une rencontre entre lui et quelqu’un qui l’attendait, qui attendait de se révéler à lui ; « dès que je pus vous découvrir. ». Il a fallu un long parcours par lequel son désir s’est affiné en passant par différentes figures : l’Hortensius, le manichéisme, l’académie, le néoplatonisme, pour ne parler que de l’itinéraire intellectuel.

32§ Il faut noter que, sans l’aide de ce « quelqu’un », de ce « toi », Augustin considère qu’il n’aurait pas pu atteindre à cette hauteur : il a été soulevé, autrement dit son mouvement ascensionnel (qui paradoxalement est un mouvement d’entrée en soi, donc quelque chose qui ressort plus de la profondeur que de la hauteur – mais dans les deux cas, il s’agit bien d’un axe vertical et non horizontal), ce mouvement ascensionnel donc est relayé, prolongé par une force extérieure qui supplée à la faiblesse d’Augustin. Faiblesse de l’œil, non celui des sens mais celui de l’intelligence : Augustin considère avec Paul que la foi seule – qui est une puissance, une « vertu » venant de Dieu dans la tradition chrétienne – peut faire entrer dans le mystère divin : les yeux qui manquent sont sans doute ceux de la foi.

33§ L’excès de cette révélation provoque un mouvement contradictoire en Augustin : l’horreur, autrement un sentiment de répulsion (le Tout Autre effraie, la créature ne tient pas devant son créateur qui fait fondre les montagnes quand il vient selon le psalmiste, autrement dit le Créateur ébranle les fondations de sa Création quand il vient : Moïse dit que nul homme ne peut voir Dieu sans mourir [5]). Horreur aussi, car Augustin fait l’expérience de la rencontre de ce qui est tout autre au plus intime de lui-même, là où personne d’autre que lui ne pouvait se rendre ; pour le dire autrement, en entrant en lui-même, il se découvre rejoint là-même par ce qui n’est pas lui, par ce qui n’est rien de ce monde : cela est en soi effrayant.
34§ Horreur donc, mais aussi et en même temps amour, autrement dit une attirance, une attraction et non plus une répulsion. Amour de se sentir saisi et élevé et attiré à soi par le Créateur ? C’est sans doute l’amour qui prime ici en tout cas, car ce paragraphe, qui vient interrompre la narration, est une exclamation de louange, de jubilation. « Toi ! », « Toi ! », avec un accent plus amoureux qu’horrifié.

35§ Noter qu’Augustin dit qu’il en frissonne : la rencontre a lieu dans les profondeurs, et fait vibrer Augustin de la tête aux pieds pourrait-on dire. 36§ Cette rencontre n’a pas assouvi le désir d’Augustin, elle n’a pas éteint son désir : il est désormais enflammé d’amour par cette première expérience : « après vous, je soupire jour et nuit ». Oui, l’amour l’emporte sur l’horreur manifestement. « Vous êtes mon Dieu » : nous sommes bien dans le registre de la confession, de l’aveu mais un aveu amoureux. Augustin lie vérité, éternité et charité dans des combinaisons binaires entre adjectif et nom : « O éternelle vérité ! ô vraie charité ! ô chère éternité ! » ? Faut-il y lire une intention théologique, au delà de l’effet de style ? Un écoulement incessant entre vérité, charité et éternité qui verseraient l’un dans l’autre sans fin ?]

Et je me trouvais bien loin de vous, aux régions souterraines où j’entendais à peine votre voix descendue d’en-haut : « Je suis la nourriture des forts ; crois, et tu me mangeras. Et je ne passerai pas dans ta substance, comme les aliments de ta chair ; c’est toi qui passeras dans la mienne. »
[37§ commentaire : la traduction ici pèche. Il s’agit des régions de la dissemblance, et non des « régions souterraines ». La distance entre Dieu et Augustin n’est pas rendue selon la géographie, la distance spatiale, mais l’ontologie, la différence d’être. Voir la vérité – charité – éternité -, entraîne de devenir comme elle ; ne pas la voir résulte de la différence d’être diraient les philosophes, les amants de la Sagesse antique. Augustin reprend sans doute cette expression de la dissemblance pour la faire résonner avec l’affirmation biblique de l’homme fait à la ressemblance et à l’image de Dieu [6].
38§ Dans l’argument de l’aliment qui transforme et qui n’est pas transformé, nous pouvons entendre l’écho du sacrement de l’eucharistie pendant lequel le pain et le vin sont transformés en le corps et le sang du Christ ; le communiant est assimilé au Corps du Christ qu’est l’Église.

39§ Augustin découvre à la fois le fossé ontologique qui le sépare de son Dieu créateur, et il découvre en même temps que ce fossé peut être franchi de la créature vers le Créateur. Pourquoi ? Parce que Dieu le premier en son fils a franchi ce fossé dans l’autre sens, en se faisant homme. Augustin, onze ans après, interprète l’évènement à partir de sa conception du Christ, médiateur entre l’homme créé et Dieu créateur parce qu’à la fois tenant de l’homme et tenant de Dieu en tant que Fils.
« Mange le corps de mon fils et tu entreras dans mon intimité, tu deviendras fils », peut-on entendre. Pour se maintenir à cette hauteur, pour passer de l’autre côté, Augustin a besoin du médiateur, car ce ne sont pas la philosophie humaine ni le raisonnement humain qui lui ont permis d’apercevoir fugacement l’éternité qu’il cherchait depuis l’âge de 19 ans, depuis la lecture de l’Hortensius de Cicéron. Pour vivre et cohabiter avec la Sagesse, il a besoin d’adhérer au Christ.

40§ Voilà pourquoi on peut reconnaître Augustin dans son titre de « docteur de la grâce » : avant même de l’avoir théorisée, de l’avoir conceptualisée, il avait vécu dans sa chair l’irruption de la grâce : j’ai essayé d’atteindre l’éternité, j’y suis arrivé parce que toi, tu m’as soulevé. Sans ton secours, laissé à moi- même, je n’aurai pu atteindre l’éternité et donc le vrai bonheur.
41§ Notons qu’ici la vérité et l’éternité et la charité constituent une réalité personnalisée avec laquelle on peut échanger, il y a un « moi » et un « toi » qui échangent, dans une relation dissymétrique où celui qui est en bas éclate dans la louange de Celui qui se tient en haut, louange admirative et reconnaissante. ]

Et j’appris alors que vous éprouviez l’homme à cause de son iniquité, et qu’ainsi « vous aviez « fait sécher mon âme comme l’araignée ( Ps. XXXVIII, 12). »
[42§ commentaire : face à ce Quelqu’un, il y a un devoir de justice à rendre : une justice à visée horizontale, justice envers le prochain et envers la terre confiée à l’homme, mais aussi une justice à visée verticale, la justice envers Dieu.
43§ Nous avons quitté l’horizon de l’ontologie, de la réflexion sur l’être pour entrer dans le domaine de la morale, du jugement de valeur : l’homme injuste est corrigé et repris par Dieu, mais il ne le sait que si on le lui apprend. L’incapacité pour l’homme à atteindre la hauteur divine résulte d’une dissemblance provoquée par l’injustice, par le fait de ne pas rendre à Dieu l’honneur qui lui est dû ni aux hommes et à la Création le service qui est demandé.
44§ Nous ajouterons que le premier acte d’injustice a été fait contre Dieu, lorsqu’Adam et Ève ont désobéi à l’ordre divin, avec l’injustice mutuelle qu’ils se sont faits ensuite, avec Eve puis Adam qui refusent d’assumer leur responsabilité personnelle et qui se mettent à se convoiter mutuellement.]

Et je disais : N’est-ce donc rien que la vérité, parce qu’elle ne s’étend, à mes yeux, ni dans l’espace fini, ni dans l’infini ? Et vous m’avez crié de loin : Erreur, je suis celui qui est ( Exod. III, 14) !
Et j’ai entendu, comme on entend dans le cœur, Et je n’avais plus aucun sujet de douter. Et j ‘eusse douté plutôt de ma vie que de l’existence de la vérité, « où atteint le regard de l’intelligence à travers les créatures visibles (Rom. I, 20). » Livre 7 chapitre 10

[45§ commentaire : Augustin doutait, et cette expérience lui a ôté ce doute. Il doutait qu’il puisse exister quelque chose qui soit sans forme, sans étendu, quelque chose qui puisse se tenir à l’extérieur de ce monde. Autrement dit, Augustin ne voyait pas comment quelque chose pouvait échapper à un monde qui constituait alors pour lui la totalité de ce qui est. On peut dire qu’Augustin se débattait avec une conception immanentiste, où tout ce qui est doit ressortir de ce monde-ci, qui apparaît comme clos et indépassable.

[46§ Or l’expérience qu’il fait est une expérience de rupture, de brèche faite dans cet horizon clos . Quelqu’un est venu d’ailleurs et l’a élevé un court instant à la hauteur de cet ailleurs.
L’expérience s’impose tellement comme une évidence à Augustin que le doute s’inverse s’il est possible : Augustin était certain de l’existence de ce monde-ci et de son existence propre à l’intérieur de ce monde, et il doutait qu’il puisse y avoir un au-delà de ce monde. Désormais, l’évidence est celle de l’existence de Celui qui s’est révélé à lui comme étant au delà de toute forme et de toute étendue, et s’il devait y avoir doute, ce serait l’existence de ce monde-ci et d’Augustin à l’intérieur de ce monde.

47§ Augustin traduit par un dialogue cette évidence qui s’impose à lui : à lui qui veut raisonner, qui demande une argumentation rationnelle à son doute exposé à la manière philosophique, Dieu lui répond par une affirmation sur lui-même qui sonne aussi comme un haussement d’épaule devant une question qui s’en trouve balayée. « Y a t-il..., existe-t-il... ? » demande Augustin. La réponse déplace le niveau de la question et de ce fait, la dissout : « Je suis celui qui est », autrement dit Dieu est celui qui fait qu’il peut y avoir du « il y a », « il existe ». Il n’y a pas Dieu comme il y a une chaise ou une table, Dieu ne fait pas nombre avec les étants, il n’est pas une chose à côté d’une chose, il est ce qui fait qu’il y a des choses, mais sans en être une lui-même.

48§ Notons qu’Augustin se réfère à un passage souvent utilisé par les théologiens désireux de penser en termes philosophiques le contenu de la foi TOB Exode 3,14 Dieu dit à Moïse : « JE SUIS QUI JE SERAI. » Il dit : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : JE SUIS m’a envoyé vers vous. » [7].

49§ Cette expérience a changé l’intelligence d’Augustin qui a reconnu que la Sagesse à laquelle il aspirait depuis ses 19 ans avait un visage, celui du Dieu de Jésus-Christ. Cette expérience va donner à Augustin un visage de Dieu, celui d’un Dieu à la fois immanent et transcendant, un Dieu qui se tient à la fois au plus profond du cœur, un lieu intime inaccessible à toute créature et que seul le Dieu créateur peut atteindre : un lieu où résonne en permanence l’appel à l’être qui vient de Dieu, que prononce Dieu dans une genèse continuelle, dans un acte de création continuel : « sois ». Immanent, au plus profond de la créature et pourtant en même temps et simultanément au delà de tout le créé, transcendant tout ce à quoi on pourrait le comparer ; semper major, toujours plus grand que ce que la créature peut en percevoir, parce que ne relevant pas de cet ordre créationnel.

50§ Ce visage de Dieu paradoxal, il nous semble qu’il est exprimé parfaitement dans la formule d’Augustin : « tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo  » [8], soit, dans ma traduction ; « mais toi, tu étais plus intérieur à moi-même que mon [plus] intime et tu étais plus élevé que ce que j’avais de plus haut [à savoir, dans l’anthropologie antique pré-chrétienne, ma mens, mon intelligence par laquelle je prends conscience de l’ordre cosmique, du logos immanent au monde].


4. Le retournement de l’affectivité : Prends et lis !

51§ Cet événement rend Augustin joyeux et enlève un poids de son intelligence. Mais une chose est de voir de loin la patrie, une autre de parcourir le chemin qui en sépare : ce que les yeux de l’intelligence assistée par la foi ont aperçu brièvement de loin par grâce spéciale de Dieu, il reste encore à l’inscrire dans la vie même, dans la chair pour pouvoir un jour y résider pour toujours [9].

52§ Augustin a vécu une conversion de son intelligence à Dieu, il lui reste à vivre une conversion de son affectivité, de son désir. En effet, Augustin entend vivre entièrement donné à la Vérité qu’il a deviné à 19 ans avec l’Hortensius, et entraperçu à 30 ans. Or son désir est tiraillé entre une aspiration à une vie entièrement consacrée à la quête de l’absolu et des désirs très forts de gratification mondaine soit dans le domaine sexuel soit dans le domaine de la renommée.
Pour Augustin en effet, l’amour de la Sagesse doit être pratiqué à l’exception de ce qui l’en éloigne, à savoir en particulier l’attachement aux plaisirs charnels et à la gloire qui vient des hommes [10].

Or Augustin doute qu’il lui soit possible de s’arracher à cet attachement, il doute que sa consécration à la Sagesse puisse lui apporter le bonheur. Voici comment il décrit comment cet attachement se manifestait à lui :

« Et ces bagatelles de bagatelles, ces vanités de vanités, mes anciennes maîtresses, me tiraient par ma robe de chair, et me disaient tout bas : Est-ce que tu nous renvoies ? Quoi ! dès ce moment, nous ne serons plus avec toi, pour jamais ? Et, dès ce moment, ceci, cela, ne te sera plus permis, et pour jamais ?

Et tout ce qu’elles me suggéraient dans ce que j’appelle ceci, cela, ce qu’elles me suggéraient, ô mon Dieu ! que votre miséricorde l’efface de l’âme de votre serviteur !

Quelles souillures ! quelles infamies !
Et elles ne m’abordaient plus de front, querelleuses et hardies, mais par de timides chuchotements murmurés à mon épaule, par de furtives attaques ; elles sollicitaient un regard de mon dédain. Elles me retardaient toutefois dans mon hésitation à les repousser, à me débarrasser d’elles pour me rendre où j’étais appelé.
Car la violence de l’habitude me disait : Pourras-tu vivre sans elles ? »
Livre 8 chapitre 11

53§ Augustin pleure de son indécision d’autant plus que des gens simples avaient répondu immédiatement à l’appel, tandis que lui, l’esthète savant, hésitait : Augustin avait entendu parlé d’Antoine qui a renoncé à tous ses biens pour vivre une vie d’ermite au désert, après avoir entendu – par hasard ou providentiellement – l’appel de Jésus adressé à l’homme riche dans l’Évangile : « va, vends tous tes biens et suis moi ».
Vexé au plus profond de lui-même, Augustin s’était alors écrié devant son ami Alypius :

Eh quoi ! que faisons-nous là ?, N’as-tu pas entendu ? Les ignorants se lèvent ; ils forcent le ciel, et nous, avec notre science, sans cœur, nous voilà vautrés dans la chair et dans le sang ! Est-ce honte de les suivre ? N’avons-nous pas honte de ne pas même les suivre ? Livre 8 chapitre 8

54§ Et c’est en s’inspirant d’Antoine qu’Augustin recevra la force qui vaincra son indécision, dans la célèbre scène du jardin à Cassiacanum.

Je disais et je pleurais dans toute l’amertume d’un cœur brisé. Et tout à coup j’entends sortir d’une maison voisine comme une voix d’enfant ou de jeune fille qui chantait et répétait souvent : « PRENDS, LIS ! PRENDS, LIS ! »
Et aussitôt, changeant de visage, je cherchai sérieusement à me rappeler si c’était un refrain en usage dans quelque jeu d’enfant ; et rien de tel ne me revint à la mémoire.
Je réprimai l’essor de mes larmes, et je me levai, et ne vis plus là qu’un ordre divin d’ouvrir le livre de l’Apôtre, et de lire le premier chapitre venu.
Je savais qu’Antoine, survenant, un jour, à la lecture de l’Évangile, avait saisi, comme adressées à lui-même, ces paroles : « Va, vends -ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; viens, suis-moi ( Matth. XIX, 21) ; »et qu’un tel oracle l’avait aussitôt converti à vous.
Livre 8 chapitre 12

55§ Il faut comprendre ici le ressort qui est en jeu : Augustin croit à la Providence divine, autrement dit cette voix qui dit : « Tolle, Lege, Tolle, Lege » lui est adressée providentiellement alors qu’il est au comble du désespoir, alors que son tiraillement écartèle au plus haut point sa personne. Il faut aussi comprendre que cette même Providence va lui faire ouvrir à l’endroit qu’il faut le livre de Paul – et non l’Évangile, à la différence d’Antoine. Il faut enfin comprendre que le livre de Paul ressort des écrits inspirés, et que la Parole qui y retentit est celle de Dieu à qui rien n’est impossible en ce monde, parole créatrice et transformante.

56§ Que lit Augustin ?

Je revins vite à la place où Alypius était assis ; car, en me levant, j’y avais laissé le livre de l’Apôtre. Je le pris, l’ouvris, et lus en silence le premier chapitre où se jetèrent mes yeux :
« Ne vivez pas dans les festins, dans les débauches, ni dans les voluptés impudiques, ni en conteste, ni en jalousie ;
mais revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
et ne cherchez pas à flatter votre chair dans ses désirs. » (Rom 13,13b-14) [11]

Je ne voulus pas, je n’eus pas besoin d’en lire davantage. Ces ligues à peine achevées ; il se répandit dans mon cœur comme une lumière de sécurité qui dissipa les ténèbres de mon incertitude.
Livre 8 chapitre 12

57§ Après la conversion de l’intelligence désormais tournée vers Dieu, celle de l’affectivité, qui, désormais, ne veut plus désirer que Dieu et tout le reste en lui.
A chaque fois, Augustin a dû surmonter un doute qui faisait barrage : doute de pouvoir atteindre la vérité (au delà du doute que quelque chose puisse exister qui soit sans forme et sans étendue) ; doute de pouvoir consacrer son existence à la Vérité en renonçant aux plaisirs mondains.

58§ A chaque fois, le dénouement survient après un travail sur soi-même (exercice intellectuel, auto-flagellation morale) qui est relayé par une force extérieure (l’élévation de l’œil de son intelligence, la voix qui s’élève apparemment de nulle part) ; le résultat de ce travail est le dénouement du doute qui s’évanouit et qui est remplacé par quelque chose qui s’impose comme une évidence et qui est indiscutable : Augustin éprouve alors une certitude tranquille, d’autant plus tranquille qu’il sait maintenant que, pendant tout ce temps, Dieu veillait sur lui sans qu’il le sache.

59§ Désormais unifié dans son intelligence et son affectivité, Augustin recevra le baptême d’Ambroise puis quittera l’Italie.
Avec ses amis, il fondra à Thagaste une communauté de chercheurs de Dieu, méditant, priant et « philosophant ». Cette réclusion prend fin quand l’éveque de Thagaste ordonne Augustin prêtre puis, plus tard, évêque. Augustin devra alors inventer une façon de vivre qui concilie la recherche dans une communauté priante d’une part, et la charge pastorale et civile dans le diocèse d’autre part : on pourrait l’appeler un mode de vie canonial (de chanoine), à distinguer du mode de vie monastique. Ce mode de vie trouve sa règle dans ce qu’on appelle la « régle de saint Augustin », qui régira la vie des chanoines de l’ordre des Prémontrés et qui sera reprise dans les Constitutions de l’ordre des Prêcheurs fondé par Dominique au treizième siècle.

60§ Augustin déploiera alors une intense activité au service de l’Église d’Afrique en la consolidant face au schisme donatiste en particulier. Il luttera aussi pour définir l’orthodoxie, le droit en matière de doctrine et de morale, et son travail aura une influence déterminante dans la théologie et le patrimoine dogmatique de l’Église latine – cela non sans que son autorité ne soit contestée.


Conclusion sur un sujet chaud : Augustin et la chair

61§ La théologie latine doit beaucoup à Augustin et à son génie. Un mauvais génie, diraient certains qui lui reprochent d’avoir substantialisé le péché d’Adam, d’en avoir fait une réalité objective transmise par l’acte de génération ipso facto. Nous parlons ici de la théorie augustinienne du péché originel.

62§ Il a été reproché en particulier à Augustin d’avoir développé une vision négative de la sexualité. Il nous semble que le procès qui lui est fait n’a pas toujours été juste. Augustin, en homme de la Bible, n’a pas pu soutenir que la Création est mauvaise, que le corps de chair, avec sa dimension sexuée, est mauvaise. En effet, le premier livre de la Genèse nous montre un Dieu trouvant bon tout ce qu’il fait. Ce qu’Augustin a soutenu, c’est que la chair devient mauvaise quand elle se met à convoiter ce qu’il n’est pas licite de convoiter, quand elle convoite un bien inférieur au détriment d’un bien supérieur. Augustin critique un désir désordonné, autrement dit non ordonné au bien suprême qui est Dieu : ce désir désordonné est une désobéissance à Dieu, il fait commettre l’iniquité, l’injustice : ce qui est dû au prochain et à la Création, ce qui est dû à Dieu, n’est pas rendu, et l’homme inique mérite le châtiment divin.

63§ La chair n’est donc ni bonne ni mauvaise en soi, tout dépendra de la façon dont l’âme en use, de manière ordonnée ou désordonné. Augustin ne dira pas que la chair est mauvaise, ni la sexualité ; au contraire, il dira que le mariage sanctifie les époux dans la mesure où le plaisir conjugal est ordonné à la volonté de Dieu.

64§ Cela dit, Augustin nous semble marqué par sa culture antique : il reçoit la problématique grecque de la question de l’être, immuable, éternel, contredistingué du devenir, problématique qui n’est pas biblique. Dans le cadre de cette culture antique, non chrétienne, la fine pointe de l’âme, le noos grec, la mens latine, à savoir l’intelligence, parce qu’elle ressort de l’éternité, doit commander aux niveaux inférieurs, dont l’affectivité. Or, dit Augustin, pendant l’orgasme sexuel, le niveau inférieur de la chair (affectivité liée au corps « matériel ») prend la main sur l’intelligence, ce qui n’est pas l’ordre normal, ce qui est injuste. Et Augustin considère que le mariage, légitime, souffre de ce désordre qu’il attribue à la faute d’Adam et d’Ève.

65§ Avec Augustin en particulier, dans l’Occident latin, le message évangélique a trouvé à se dire dans une synthèse entre philosophie antique et Bible. La philosophie a été évangélisée, le logos immanent est désormais aussi le logos transcendant, le Verbe, deuxième personne de la Trinité (cf. prologue de l’Évangile de Jean). Inversement, avant Augustin même, la dynamique proprement hébraïque avait été infléchie par la philosophie grecque, le Dieu personnel portant un nom personnel (le tétragramme) est devenu le theos grec, le deus latin.

Il y a là une négociation à faire, dans la mesure où le message critique les cultures humaines : le langage de la Croix sera toujours folie pour les Grecs et scandale pour les Juifs, mais salut pour tout homme qui croit, le Juif d’abord, le Grec ensuite [12]. Ni la culture hébraïque ni la culture antique ne sortent indemnes de la rencontre avec Jésus Christ crucifié, mort et ressuscité. Ne demandons pas à Augustin plus que ce qu’il peut donner, et avançons plus loin que lui, en n’oubliant pas que nous sommes des nains juchés sur les épaules de géant.


© esperer-isshoni.fr, décembre 2011
© esperer-isshoni.info, octobre 2014


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