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Pour une valorisation critique des formulations dogmatiques des premiers Conciles

jeudi 16 octobre 2014 par Phap

Table des matières

I. L’activité dogmatique en contexte

II. L’activité dogmatique en question

Bibliographie


Exergue

« Je recommande donc, avant tout, que l’on fasse des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâce, pour tous les hommes, pour les rois et tous ceux qui détiennent l’autorité, afin que nous menions une vie calme et paisible en toute piété et dignité. Voilà ce qui est beau et agréable aux yeux de Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité.
Car il n’y a qu’un seul Dieu, un seul médiateur aussi entre Dieu et les hommes, un homme : Christ Jésus, qui s’est donné en rançon pour tous.
Tel est le témoignage qui fut rendu aux temps fixés, et pour lequel j’ai été, moi, établi héraut et apôtre — je dis vrai, je ne mens pas —, docteur des nations dans la foi et la vérité. »
Première lettre de Paul à Timothée chap. 2, versets 1 à 7 [1]

Il s’agit ici de proposer une valorisation critique des formulations dogmatiques élaborées par les premiers conciles œcuméniques de l’Église.


I. L’activité dogmatique en contexte


I.1. Rappel du contexte historique : le politique et le religieux imbriqués

1§ Rappelons le contexte. Le pouvoir politique impérial romain, depuis Constantin [2], entend faire de la religion chrétienne la religion de l’Empire. Les querelles théologiques entre les différents pôles ecclésiastiques de l’Empire apparaissent dans ce contexte comme des problèmes politiques, dans la mesure où les divisions entre les patriarcats risquent de se traduire par des divisions politiques. Le pouvoir politique convoque alors ce qu’on appelle les « Conciles œcuméniques » afin de rétablir l’unité et la paix parmi ses sujets, tous requis de pratiquer la religion chrétienne correctement sous peine de devenir de mauvais sujets punissables par le pouvoir impérial qu’ils offensent.

2§ Le pouvoir impérial assume un rôle important dans l’activité des Conciles :

  • En amont, il prend l’initiative de les convoquer ;
  • il finance les frais occasionnés par la tenue des conciles ;
  • à la clôture, il enregistre et fait proclamer dans l’Empire les définitions conciliaires ;
  • il punit les contrevenants désignés par les anathèmes conciliaires.

3§ Trois notes brèves sur l’articulation entre politique, ecclésiastique et théologique :

  1. Les polémiques éclatent en Orient, et mettent aux prises des patriarcats d’aires géographiques et culturelles différentes sinon antagonistes : patriarcat d’Alexandrie, situé en Égypte, patriarcat d’Antioche en Asie Mineure, patriarcat [3] de Constantinople – le patriarcat de Jérusalem ne fait pas parler de lui, semble-t-il. Les crises qui secouent les hiérarchies orientales, et quelquefois même l’opinion publique d’Orient, semblent avoir eu peu d’impact interne sur le patriarcat de Rome : le pape de Rome intervient pour soutenir l’un ou l’autre des protagonistes, mais la question n’a pas d’impact sur son territoire semble-t-il : elle reste du domaine des « affaires étrangères » pour lui, semble-t-il, d’un point de vue politique.
  2. L’histoire montre que les Conciles n’ont pas toujours eu l’effet escompté par les Empereurs, à savoir la pacification et le maintien de l’unité de l’Empire romain chrétien : la définition de ce qui était orthodoxe et de ce qui ne l’était pas lors du concile de Chalcédoine [4] a provoqué l’aliénation de ceux qui se trouvaient étiquetés comme « monophysites », de même qu’auparavant le concile d’Ephèse [5] avait aliéné les « nestoriens ».
  3. L’enjeu politique des querelles théologiques a provoqué un interventionnisme certain des empereurs dans le débat théologique. Les hiérarchies ecclésiastiques se sont alors positionnées différemment face à la pression politique impériale : nous ne développerons pas ici cette question.


I.2. La hiérarchisation des discours normatifs  [6]
4§ Les définitions conciliaires se veulent des éclaircissements d’un donné de foi immuable qui ne peut pas et ne doit pas être remis en question.

5§ Ce donné de foi s’exprime dans les Écritures telles qu’elles sont recensées et ordonnées dans le Canon qui finissait de se dégager à l’époque. Ce donné de foi trouvait son expression liturgique dans les symboles baptismaux utilisés par l’Église quand elle s’agrégeait un nouveau membre : la structure ternaire de ces symboles correspondait à l’envoi en mission dans Matthieu, avec le commandement de baptiser :

Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » (Mt 28,18-20)

6§ Selon cette logique, il convient donc de marquer une différence qualitative entre le donné de foi (Écritures et Symboles) d’un côté, et son explicitation en termes de « dogmes » (les définitions conciliaires), qui se veulent des interprétations visant positivement à dire ce qui est droit et négativement à interdire ce qui est erroné – en réaction à des interprétations fauss(é)es du donné de la foi [7]. Pour le dire autrement, nous sommes dans un discours normatif, où il convient de distinguer une hiérarchie de niveaux entre une norme normante «  norma normans », (Écritures canoniques et Symboles) qui norme sans être elle-même normée, et une norme normée « norma normata » qui norme en étant normée (les dogmes).

7§ La subordination des formulations dogmatiques apparaît dans le fait que le premier concile s’appuie sur un symbole baptismal local, celui proposé par Eusèbe de Césarée.


I.3. Une expression dogmatique marquée culturellement et historiquement

8§ Actuellement, il est convenu de souligner l’enracinement culturel hellénistique des formulations dogmatiques conciliaires. Les questions que les conciles ont voulu traiter, et les réponses qu’ils leur ont apportées s’expriment dans la conceptualité hellénistique du temps : le vocabulaire (prosopon, hypostasis, fusis, traduit en latin respectivement, par « personne », « nature » ou encore homoousios, traduit par « consubstantiel ») ressort de la manière de la philosophie hellénistique, de même que la grammaire (articulation entre devenir et être, « logique » comme méthode et comme principe d’intelligibilité).

9§ On soulignera ainsi le peu de place laissé à l’événement de Jésus de Nazareth, la quasi-absence de dimension narrative dans les formulations dogmatiques, à la différence des Évangiles ou du deuxième article des Symboles (des credo  », « je crois » en latin) qui donnent par exemple des indications de lieu et de temps : « sous Ponce Pilate ». Athènes l’a emporté sur Jérusalem, pourrait-on alors dire dans une formule qui aurait réjoui l’empereur que les chrétiens appelaient « Julien l’apostat » [8].

10§ On pourra alors se poser la question de la pertinence de ces définitions pour des cultures faisant appel à d’autres rationalités : le malgache, le vietnamien, doivent-ils passer par le grec pour participer d’une « orthodoxie », d’un enseignement droit ? Mais d’abord, pourquoi devraient-ils faire des efforts pour entrer dans des réponses à des questions qu’ils ne se posent pas, ni individuellement ni collectivement ?

11§ La question est redoublée quand on la pose non plus en termes de distances géographiques mais temporelles : l’occidental post-moderne [9] vit dans une culture qui se pense comme émancipée de la culture hellénistique : sa culture est une culture historicisante, selon laquelle n’est que ce qui advient en histoire ; dans une culture de ce type, tout ce qui peut ressembler à ce qu’elle étiquette comme « essentialiste » est disqualifié.


II. L’activité dogmatique en question

12§ Le chapitre précédent a positionné les formulations dogmatiques issues des premiers conciles œcuméniques à l’intérieur de leur « contexte », de leur « milieu de vie ». Cette contextualisation amenait logiquement à se poser la question de la pertinence de ces formulations pour maintenant et/ou pour d’autres cultures.

13§ Nous proposerons une réponse personnelle à cette question. Il nous semble qu’au-delà de leur expression – qui, pour nous, est effectivement dépendante d’un contexte particulier – mais comment ne pourrait-elle ne pas l’être ? -, les formulations dogmatiques conciliaires des premiers siècles de l’Église entendaient dire à leur manière que Jésus sauve. Et en ce sens, elles sont indispensables pour les chrétiens.

14§ L’intuition fondamentale, radicale : l’événement indépassable de Jésus Christ, tel que le relate le deuxième article des symboles :

Je crois (…) en Jésus-Christ, Son Fils unique, Notre Seigneur,

  • Qui a été conçu du Saint Esprit, est né de la Vierge Marie,
  • A souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli, est descendu aux enfers.
  • Le troisième jour est ressuscité des morts, est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu, le Père tout puissant
  • D’où il viendra juger les vivants et les morts

15§ Cet événement constitue pour le disciple du Christ un événement indépassable dans l’histoire parce que là et là seulement – nous parlons ici à partir d’un registre de confession croyante – se donne l’offre de salut de celui que nous appelons « Dieu » à tous les hommes de tous les temps – plus encore, à tout l’ordre créé – et cette offre est unique et indépassable parce que celui qui vit cet événement est vraiment homme ET vraiment Dieu.

Vrai homme ET vrai Dieu. A notre sens, l’intuition fondamentale se trouve là : la prétention, exorbitante il faut bien le dire, que ce que vit cet homme, Jésus de Nazareth en Galilée, concerne tous les hommes et tout l’homme, et plus même, tout l’ordre créé, - cette prétention s’enracine dans l’expérience que cet homme-là est vraiment homme ET vraiment Dieu parce qu’il peut sauver tout homme et qu’en particulier il me sauve moi, maintenant, en tout ce que je suis, comme chair animée, inspirée, aimable.

16§ [en forme de petit dialogue]

(l’un) : 100% homme, 100% Dieu.
(l’autre) : Ça ne marche pas.
(l’un) : Non, çà ne marche pas.

[Silence]

(l’un) : Redites le.
(l’autre) : Ça ne marche pas.
(l’un) : Si, çà marche.

[Silence]

17§ Une intuition et une conviction fondamentale : Jésus me sauve en tant qu’il est le médiateur entre moi et celui que nous appelons Dieu, le Père invisible qui a voulu l’ordre créationnel en face de lui et qui l’a trouvé « très bon ». Médiateur : il se tient entre moi et celui qu’il me donne d’appeler avec lui : « mon père ». Médiateur : je ne peux ni voir ni toucher le Père au-delà du créé, je peux toucher et voir cet homme-là en qui Dieu s’est donné à voir et à toucher entièrement et sans reste [10] - et ce faisant je passe du visible à l’invisible : le Médiateur ou, comme le dit l’évangile de Jean, le chemin, la porte - lieu de passage et action de passer tout ensemble, arche entre l’ici et le là-bas.

18§ A notre sens, la légitimation de la vénération des icônes trouve là son ancrage : l’invisible s’est donné à voir dans le visible qui renvoie vers lui comme vers son prototype. Il y a un au-delà du sensible, et la merveille est que cet au-delà du sensible a voulu se rendre sensible pour nous les hommes et pour notre salut, qu’il l’a fait, et que désormais ce sensible-là donne l’accès à l’au-delà du sensible. [Bien noter : nous disons "l’au-delà", et non "l’en-deçà"].

19§ Pas un intermédiaire. Pas un intermédiaire parmi d’autres : pas une créature intermédiaire, angélique ou autre, entre l’être humain et Dieu ; pas une enveloppe matérielle qui serait animée par Dieu comme un marionnettiste animerait un assemblage de bois, de verre et de tissu, une poupée ; pas un homme parmi d’autres, qui serait exceptionnel par son degré de fidélité à Dieu quoi qu’il en coûte, et qui aurait mérité par cette vie donnée exemplaire d’être adopté comme son fils par Dieu.

20§ Le médiateur entre l’être humain (l’être humain qui représente bien plus que lui-même, l’homme comme représentant l’ensemble de la création) et celui que nous appelons Dieu.
Le médiateur, unique, vrai Dieu et vrai homme.

21§ Comment çà se fait-il ? On peut en discuter, c’est ce que font les formulations dogmatiques, c’est ce que doivent faire les cultures croyantes, qu’elles soient malgache, vietnamienne, avec leur langage propre, vocabulaire et grammaire tout ensemble.

22§ Mais c’est donné : çà ne se discute pas, çà s’éprouve et çà se déploie en faisant sens avec le tout de nos vies comme rien d’autre ne peut le faire. Et çà provoque la confession aimante et émerveillée : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Et l’on s’agenouille – pas dans l’humiliation, non, mais dans l’humilité aimante et confiante - pas dans le calcul et la peur servile, non, dans la spontanéité heureuse de celui (celle) qui a trouvé enfin ce qu’il (elle) n’a jamais cessé de chercher, d’espérer et de désirer.


Bibliographie

  • CAMELOT, Piettre-Th., MARAVAL, Pierre, “Les conciles oecuméniques – I Le premier millénaire”, Desclée, 1988, 90 p
  • Histoire du Christianisme (des origines à 250), Tome 1 Le nouveau peuple (des origines à 250), Luce Pietri (dir.), Desclée, 2000, 938 p.
    • SESBOUE, Bernard, « L’histoire des professions de foi (IIe III e siècles) », p. 759-776

© Esperer-isshoni.fr, novembre 2010
© Esperer-isshoni.info, octobre 2014

[11 Tim 2,1 -7 dans la traduction de la T.O.B.
Voir sur site Internet : http://lire.la-bible.net/index.php

[2en 313, celui qui allait devenir l’empereur Constantin le Grand autorise le christianisme par l’édit dit « de Milan » ; en 392-393, l’empereur Théodose interdit le culte païen et fait du christianisme la religion officielle de l’Empire romain

[3nous nous référons à la notion de "pentarchie", explicitement formulée au concile de Chalcédoine de 451 ap. J.C.

[4en 451 après Jésus-Christ, consacrant la victoire posthume du patriarche Flavien d’Antioche, soutenu par le pape Léon, contre le patriarche d’Alexandrie Dioscore

[5en 431 ap. J.C., consacrant la victoire de l’évêque d’Alexandrie, Cyrille, sur Nestorios, patriarche de Constantinople

[6Nous avons été particulièrement éclairé par l’article « L’histoire des professions de foi (IIe - III e siècles) » de Bernard SESBOUE dans : Histoire du Christianisme (des origines à 250), Tome 1, Le nouveau peuple (des origines à 250), Luce Pietri (dir.), Desclée, 2000, p. 759-776

[7Voir Chalcédoine :
Or donc, pour une connaissance complète et une confirmation de la religion [pietatis en latin], il eût suffi de ce sage et salutaire Symbole de la grâce divine car il donne un enseignement parfait sur le Père, le Fils et le Saint- Esprit et il expose l’Incarnation [inhumanationem] du Sauveur à ceux qui la reçoivent avec foi. Mais voici que ceux qui tentent de rejeter la prédication de la vérité par leurs propres hérésies ont donné naissance à des nouveautés (…) » Denzinger 300, 1996

[8L’empereur Julien avait tenté de rétablir l’ancienne religion romaine, détrônée par le christianisme. En 363, blessé à mort pendant la bataille de Ctésiphon contre les Perses, il aurait dit, selon un auteur chrétien : « Tu as vaincu, Galiléen ! » (Vicisti, Galilæe). Le galiléen désigne ici Jésus de Nazareth en Galilée, et par extension le christianisme que Julien avait combattu en vain.

[9celui qui vient après la faillite supposée de l’Aufklärung, ce projet totalisant – sinon totalitaire - d’éclairer le monde par la raison de type scientifique, supposée de portée universelle

[10Voir Col 2,9. Citons largement :
6 Poursuivez donc votre route dans le Christ, Jésus le Seigneur, tel que vous l’avez reçu ; 7 soyez enracinés et fondés en lui, affermis ainsi dans la foi telle qu’on vous l’a enseignée, et débordants de reconnaissance. 8 Veillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l’enseigne de la tradition des hommes, des forces qui régissent l’univers et non plus du Christ. 9 Car en lui habite toute la plénitude de la divinité, corporellement, 10 et vous vous trouvez pleinement comblés en celui qui est le chef de toute Autorité et de tout Pouvoir.


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