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De la naïveté première à la naïveté seconde avec Paul Ricœur (1913-2005)

jeudi 7 septembre 2017 par Phap

Kant puis Freud ont explicitement établi un parallèle entre leur "critique" de la pensée de leur époque et la révolution copernicienne [1]

Il nous semble opportun de mentionner un passage de Paul Ricœur où ce dernier propose lui aussi de passer à une "seconde révolution copernicienne" [2], et ce pour trois raisons :

1. Ricœur nous semble analyser de manière juste le geste "critique" qui domine la pensée occidentale depuis - disons - Copernic ;

  • le geste "critique", si prégnant en occident depuis le XVI e siècle, comporte une dimension de destruction, de déconstruction de ce qui se donnait auparavant comme évident, indiscutable : il dissipe la "naïveté première" dans laquelle la conscience occidentale évoluait ;
  • cette naïveté première s’articule selon nous comme une pensée du centre : il y a un seul centre autour duquel tout gravite, et, au fait, et çà tombe bien, c’est moi, c’est nous qui l’occupons ! Cette pensée centrée peut se décliner ainsi : il n’y a qu’une seule religion vraie, la nôtre ; une seule façon d’être humain et de vivre en société, la nôtre. Cette pensée du centre reléguait à la périphérie l’autre, la manière de faire et de vivre autre, perçus comme curieux ou même monstrueux, mais de toute façon marginaux ; cette pensée (auto)centrée se retrouvait dans la vision géo-centrée du cosmos, vision selon laquelle la terre (là où il y a l’homme) est au centre, avec le reste du cosmos gravitant autour ;
  • selon nous, le geste critique de Copernic, tel que le perçoit Kant, va consister à aller à l’encontre de l’évidence en introduisant la référence au sujet qui observe : je dis que le soleil tourne autour de la terre parce que je suis sur la terre - mais il n’est pas évident que je dirai cela si j’étais - mettons sur Mars. Kant critique donc l’exclamation précédente : "çà tombe bien, c’est nous qui sommes au centre !" : le fait que nous nous tenions au centre n’a rien à voir avec quelque chose comme le hasard ou la providence - si nous nous tenons au centre, c’est parce qu’il ne peut pas en être autrement, puisque ce centre résulte de notre activité de sujet qui construit son monde à partir de lui-même.

2. Ricœur nous semble intéressant dans la mesure où il accepte ce moment de la pensée occidentale qui, selon lui, doit être pris en compte et assumé par respect pour l’honnêteté intellectuelle. Selon Ricœur, on ne peut plus revenir en arrière en faisant comme si le geste critique ne s’était jamais exercé, et même on ne doit pas essayer de le faire ;

3. mais Ricœur va plus loin en demandant à la critique de s’exercer sur elle-même, autrement dit il fait appel aux ressources mêmes de celle-ci, (à ce qu’elle a de meilleur dirions-nous en introduisant un jugement de valeur), pour se dépasser elle-même. Ricœur propose donc d’entériner la dissipation de la "naïveté première" par le geste critique, mais c’est pour lui faire succéder une "naïveté seconde" introduite par cette critique même ; ce faisant, la critique se sauvera elle-même en sortant de l’idolâtrie du geste réflexif et en laissant la possibilité à autre chose de parler.


Nous nous permettrons de conclure sur des jugements de valeur :

  • nous dirons que cette "naïveté seconde" sera plus féconde et bénéfique à l’homme contemporain que la "naïveté première", dans la mesure où elle retrouvera cette dernière, mais sur un mode plus élevé, (comme si cette naïveté avait été purifiée et éprouvée au creuset de la critique) ; et aussi dans la mesure aussi où elle aura fait droit positivement au travail de la pensée critique occidentale depuis 5 siècles ;
  • si l’on veut continuer le parallèle avec la science astronomique et avec Copernic, disons que, de même que le modèle copernicien englobe et dépasse le modèle ptoléméen, de même la naïveté seconde permet de revisiter et de reprendre la naïveté première, mais en explicitant ses présupposés et en permettant de faire une meilleure place à l’autre, en étant capable de comprendre pourquoi lui aussi se considère comme centre ;
  • nous avons ainsi gagné une vision à la fois centrée et décentrée, qui nous rendra sans doute aptes à mieux répondre à notre vocation d’habiter-ensemble-l’univers.

© esperer-isshoni.fr, septembre 2008
© esperer-isshoni.info, mai 2014

[1Voir pour Kant :
- en allemand : KANT, Immanuel, Kritik der reinen Vernunft, Verlag von Felix Meiner in Hamburg, 1956, 766 p.
- en français : KANT, Immanuel, Critique de la Raison Pure, Traduction de Jules Barni revue par P. Archambault, Garnier Flammarion, 1976, 720 p.

Pour Freud, voir :
- en allemand : FREUD, Sigmund, Studienausgabe, Band I, Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse Und Neue Folge, S. Fischer Verlag, 1969, 662 p.
- en français : FREUD, Sigmund, Introduction à la psychanalyse, traduit par S. Jankélévitch, Payot, 1974, 443 p.

[2Voir dans : RICOEUR, Paul La symbolique du mal, tome II finitude et culpabilité, Paris, Aubier-Montaigne, 1960, p. 323-332


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