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Notes de conclusion suite au cycle d’études "Rencontre Asie - Occident"

jeudi 29 mai 2014 par Phap

Table des matières

1. Points de méthode

2. Points de doctrine chrétienne

3. A propos des rites


Après avoir rencontré les différentes traditions religieuses d’Asie, il peut être bon de faire le point sur cette expérience du point de vue de la méthode, de la doctrine chrétienne et des rites.


1. Points de méthode


1.a) l’arrière plan commun de la modernité.

Selon moi, les rencontres des religions se font sur l’arrière-plan culturel commun de la modernité, entendue depuis le siècle des Lumières comme l’émancipation de la raison humaine par rapport à des tuteurs (la religion, la pensée mythique, la métaphysique) devenus inutiles.

  • Le projet universaliste du siècle des Lumières est celui d’une humanité parvenue au stade adulte, responsable et maîtresse d’elle-même, unie pour réaliser l’entente sur terre [rappelons que les penseurs des Lumières ont été marqués par la férocité des « guerres de religion » qui se sont déroulées en Europe]
  • Le geste typique des Lumières est celui de la critique qui n’admet rien par voie d’évidence ou d’autorité et qui soumet tout à l’analyse de la Raison [1].

Cet horizon culturel désormais universel surplombe notre geste de rencontre des religions d’Asie et le conditionne : il faut en avoir conscience et s’efforcer dans un premier temps de le mettre entre parenthèses (geste de suspens, d’epoche [2]), si l’on veut pouvoir entendre la cohérence de grandes religions nées avant la modernité et son geste critique.


1.b) La complexité de l’objet religieux
En second lieu, je voudrais souligner la complexité de toute tradition religieuse : y jouent des éléments en tension qui entraînent des possibilités d’interprétation multiples.
Au niveau d’un premier contact avec l’hindouisme, le bouddhisme ou la religion chinoise, l’enseignant doit travailler en « première approximation » et simplifier son objet en choisissant une interprétation de base et en évitant d’égarer ses étudiants dans des niveaux de détail : s’il arrive à dessiner les grands équilibres, les lignes de force principales, si les étudiants disposent en sortant de son cours d’une vision d’ensemble, ce sera déjà bien.
[Certains étudiants éprouvent alors un sentiment de frustration et regrettent que le cours n’ait pas été plus long. Je leur réponds souvent par l’image d’un mur qu’on repeint : la première couche de peinture constitue le préalable pour les couches suivantes, elle commence à imbiber le mur mais elle n’est pas suffisante. Il faut cependant attendre qu’elle ait fini de sécher pour passer la seconde couche.]


1.c) Quand la foi perd sa naïveté première [3]
Enfin, je voudrais positionner les différentes attitudes possibles quand on est confronté à une tradition religieuse différente de sa propre foi.
Face à la richesse et la cohérence qu’on découvre dans les autres traditions, on se retrouve comme l’enfant qui a perdu sa naïveté première en découvrant qu’il existe d’autres langues qui sont tout aussi capables de dire le monde, tout en le disant de manière différente.
La naïveté première de croire que notre religion est la seule, simplement parce qu’on l’avait absorbée en même temps que le lait maternel, cette naïveté première donc est menacée par la rencontre des autres religions.

  • L’on peut réagir en voulant conserver cette naïveté – et l’on risque de se replier sur soi en refusant d’être changé par la rencontre ;
  • on peut aussi par déception abandonner cette même foi d’enfant – et l’on risque d’en rester à une attitude spirituelle superficielle, faite de rencontres de passage.

Selon moi, il s’agit plutôt de ressaisir l’évidence de notre foi d’enfant en l’enrichissant de ces rencontres et des déplacements qu’elles provoquent. Cela suppose une foi capable de grandir et de changer tout en restant elle-même [4].

Pour parler en images, on peut opter entre la méduse (se laisser porter sinon emporter par l’extérieur parce qu’on ne sait ni d’où l’on vient ni où l’on veut aller) et le crustacé (refuser de se laisser déplacer, un cœur enclos dans sa carapace ému par rien de l’extérieur).
Face à ces positions extrêmes certes caricaturales, il est peut-être plus juste de se comporter en vertébré doté d’un endosquelette : ni absence de squelette comme la méduse, ni exosquelette qui caparaçonne la chair, mais une chair sensible portée par un squelette. On peut alors vibrer avec les autres traditions, les accompagner tout en conservant son cap.

Ce dernier point présuppose que je peux recevoir des autres traditions, que j’accepte d’être déplacé par elles en étant capable de maintenir ma foi – ici de disciple du Christ. Si je l’accepte, c’est parce que j’estime que la rencontre me permettra d’enrichir ma foi, d’entrer encore plus dans la compréhension du mystère qui se déploie dans le monde à partir de la personne du Christ et de son Église.


2. Points de doctrine chrétienne


2.a) Un Dieu engagé dans l’histoire
Je voudrais souligner une des caractéristiques de la figure de l’absolu dessiné par la religion chrétienne (je ne me prononce pas sur le judaïsme et l’islam). L’absolu chrétien, appelé communément Dieu, s’engage dans l’histoire du monde et lui donne un sens.
Dieu a créé le monde par la médiation de son Verbe en la faisant participer de sa bonté. Par des élections et des alliances successives, il fait progresser l’histoire jusqu’à un accomplissement, une plénitude, le Royaume de Dieu constitué par une création réconciliée avec elle-même et avec son Créateur et où règnent la paix et la justice véritables, celles qui viennent d’en haut.
Cela, Dieu l’a annoncé d’avance, il l’a promis - il s’y est engagé.


2.b) Il peut y avoir du nouveau sous le soleil
L’histoire du monde a donc une réelle consistance, elle est tendue par la promesse de réconciliation prononcée par celui qui se tient en surplomb de l’histoire et qui en même temps s’y engage. A l’encontre d’une pensée de l’éternel retour – qu’on retrouve dans quid de nove sub sole (quoi de neuf sous le soleil) de l’Ecclésiaste dans la Bible [5] -, il est possible de faire du nouveau qui fait brèche dans l’ordre du monde en même temps qu’il le relance, mais plus haut. Il peut y avoir des premières fois, et même des « une fois pour toutes [6] » (apax en grec) : nous visons ici de manière éminente la geste du Christ.


2.c) L’être humain acteur d’une histoire
Pour le chrétien, l’histoire du monde a un sens parce que Dieu y engage sa Parole, le Verbe qui va jusqu’à se faire chair à un unique moment du temps. Dans cette histoire, l’homme est un partenaire de Dieu à part entière qui peut choisir de coopérer à l’accomplissement de la création ou au contraire de s’y opposer.
La liberté que Dieu a librement accordée à l’homme l’investit d’une responsabilité en même temps qu’elle introduit une tension dans l’histoire.


3. A propos des rites


3.a) La fonction de passage du rite en trois moments
Le rite pourrait se définir comme le passage ou la connexion de deux réalités situées métaphoriquement l’une en bas, l’autre en haut.

  • Le cœur du rite consiste en cette jonction des deux réalités, jonction sous la forme de l’union ou de la fusion, de la transformation, de l’identification.
  • Le cœur de l’action rituelle est encadré par un « sas d’entrée » - la préparation qui instaure une séparation avec le monde habituel – et un « sas de sortie » - qui prépare le retour au monde habituel, à la réalité « d’en bas ».


3.b) Le passage dans le baptême et l’eucharistie
En régime chrétien, les rites du baptême et de l’eucharistie [7] produisent une transformation qu’on pourrait qualifier de configuration au Christ ressuscité, personne méta et trans-historique (à la fois au delà de l’histoire et présente à elle).

  • Dans le baptême par immersion, le mouvement d’immersion dans l’eau correspond à l’entrée dans la mort de Jésus crucifié tandis que la sortie de l’eau correspond à la résurrection du Christ, si l’on suit Paul [8]. : le baptisé dans l’eau au nom du Père, du Fils et de l’Esprit renaît une seconde fois [9], cette fois-ci non plus comme créature « psychique » mais comme créature spirituelle [10] animée par le souffle de vie divine, l’Esprit saint et débarrassée du péché. Cette mort et renaissance sont reliés par Paul à la geste du Christ par laquelle il est passé de l’histoire à l’au-delà de l’histoire au moment de sa mort suivi de son relèvement d’entre les morts par le Père.
  • Lors de l’eucharistie, le pain et le vin, « transformés » lors de la consécration, deviennent corps et sang du Christ. Les disciples qui les ingèrent « communient » au Corps et au Sang : il s’agit d’une union commune à la personne vivante du Christ, étant entendu que ce ne sont pas les disciples qui assimilent le Christ mais que c’est lui qui les assimile dans son Corps mystique qui est l’Église [11].


3.c) La christification comme intégration, transfiguration des différences
Dans le rite du baptême comme celui de l’eucharistie, la réalité semble divinisée, christifiée, christification qui oscille entre le « déjà là » des prémisses et le « pas encore » de la récolte finale où « Dieu sera tout en tous » [12].

Cette christification semble abolir la personne du pratiquant croyant si l’on interprète littéralement les passages de Paul comme Gal 3,28 : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ » ou encore Col 3,11 : « là, il n’y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout et en tous ».

Une autre interprétation permet de maintenir les différences entre le Christ et le pratiquant croyant. Cette interprétation fait jouer Ep 2,13-16 [13] : le Christ par son sang abolit ce que Paul appelle le « mur de séparation », le mur qui divise : le Christ par sa croix n’abolit pas les différences mais le fait qu’elles servent à séparer, à diviser, à empêcher la communication – communion, l’amour fraternel. Les différences cessent de nourrir les « identités meurtrières » [14] parce qu’elles sont « subsumées », « transcendées », intégrées en même temps que dépassées, dans le Corps mystique du Christ animé par le souffle divin, l’Esprit Saint. Pour le dire simplement, le disciple du Christ, juif ou bien grec, homme ou bien femme, homme libre ou bien esclave, est – doit être - d’abord un frère pour ses frères en Jésus Christ avant d’être juif ou bien grec, homme ou bien femme, homme libre ou bien esclave.

Un autre passage semble aussi pointer vers une disparition du disciple en Christ, quand Paul dit en Gal 2,20 :

« ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. »

Si l’on est un peu attentif, on voit cependant que celui qui parle est Paul et non pas le Christ : le vis-à-vis est maintenu, l’altérité aussi. Paul vit en le Christ, mais c’est toujours Paul qui vit.


3.d) Le Christ en capacité de rejoindre tous les hommes et tout l’homme
Si la vie des disciples, transformée par la pratique croyante des rites, devient une vie avec le Christ, dans le Christ, en Christ, sans confusion ni mélange, sans suppression ni séparation, cela veut dire quelque chose de la personne du Christ : cela dit sa capacité à rejoindre tous les hommes et tout l’homme, cela dit l’universalité du salut qui se déploie en lui.

Merci de votre attention.


© esperer-isshoni.info, mai 2014

[1Selon moi, le postulat de base des Lumières en matière de connaissance est le suivant : le monde est rationnel, autrement dit tout phénomène du monde peut s’expliquer de manière causale par d’autres phénomènes eux aussi intra-mondains et il n’est pas nécessaire de recourir à des au-delà ou des en-deçà du monde. Les protocoles expérimentaux couplés à des métriques conventionnelles permettent de dégager les lois naturelles du monde et par conséquent de maîtriser la nature.

Cet arrière-plan est aussi travaillé par un autre courant, celui dit de la « post-modernité ». On pourrait la caractériser a minima comme le paysage culturel qui a succédé au traumatisme des deux guerres mondiales (l’Europe étant lourdement responsable dans leur déclenchement) et à la faillite morale et pratique des grandes utopies matérialistes (nées, rappelons-le, en Europe).
La faillite morale et pratique d’une Raison incapable de maîtriser les violences haineuses et qui s’est laissée instrumentalisée par des idéologies aberrantes (je pense au racisme) a été suivie d’un scepticisme théorique quant à la rationalité du monde qui semble plutôt régi par le hasard, la nécessité et le conflit. Le geste critique, qui n’est plus régulé par la foi dans l’ordre du monde, réduit à sa dimension négative, produit un monde atomisé sans vue d’ensemble ni balises d’orientation ni projet global.
Il est bien entendu que la post-modernité coexiste avec la modernité d’une part, et que le projet des Lumières, qui a sa grandeur, ne saurait se réduire à ses sous-produits dérivés d’autre part.

[2terme utilisé en phénoménologie

[3Nous nous inspirons de Paul Ricoeur dans son livre : La symbolique du mal, tome II finitude et culpabilité, Paris, Aubier-Montaigne, 1960, p. 323 332.
Voir De la naïveté première à la naïveté seconde avec Paul Ricœur (1913-2005)

[4on aura reconnu la transposition du Ecclesia semper ipsa, nunquam eadem – l’Église toujours elle-même, jamais la même

[5dans la traduction œcuménique de la Bible :

Paroles de Qohéleth, fils de David, roi à Jérusalem. 2 Vanité des vanités, dit Qohéleth, vanité des vanités, tout est vanité. 3 Quel profit y a-t-il pour l’homme de tout le travail qu’il fait sous le soleil ? 4 Un âge s’en va, un autre vient, et la terre subsiste toujours. 5 Le soleil se lève et le soleil se couche, il aspire à ce lieu d’où il se lève. 6 Le vent va vers le midi et tourne vers le nord, le vent tourne, tourne et s’en va, et le vent reprend ses tours. 7 Tous les torrents vont vers la mer, et la mer n’est pas remplie ; vers le lieu où vont les torrents, là-bas, ils s’en vont de nouveau. 8 Tous les mots sont usés, on ne peut plus les dire, l’œil ne se contente pas de ce qu’il voit, et l’oreille ne se remplit pas de ce qu’elle entend. 9 Ce qui a été, c’est ce qui sera, ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera : rien de nouveau sous le soleil !

[6« En fait, c’est une seule fois, à la fin des temps, qu’il a été manifesté pour abolir le péché par son propre sacrifice. »

[7en théologie chrétienne, on désigne ces rites par le mot de "sacrements"

[8cf. Rom 6,3-11 :

3 Ou bien ignorez-vous que nous tous, baptisés en Jésus Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ?
4 Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle. 5 Car si nous avons été totalement unis, assimilés à sa mort, nous le serons aussi à sa résurrection.
6 Comprenons bien ceci : notre vieil homme a été crucifié avec lui pour que soit détruit ce corps de péché et qu’ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché. 7 Car celui qui est mort est libéré du péché. 8 Mais si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui.

9 Nous le savons en effet : ressuscité des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus d’empire. 10 Car en mourant, c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes ; vivant, c’est pour Dieu qu’il vit. 11 De même vous aussi : considérez que vous êtes morts au péché et vivants pour Dieu en Jésus Christ.

[9cf. Jean, 3,3-6 :

3 Jésus lui répondit : " En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu. " 4 Nicodème lui dit : " Comment un homme peut-il naître, étant vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? " 5 Jésus répondit : " En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. 6 Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l’Esprit est esprit.

[101 Cor 2,14 ; 15,44.46 dans la traduction de la Bible de Jérusalem

[11cf. Augustin, référence à trouver

[121 Cor 15,28

[13traduction œcuménique de la bible (TOB) :

13 Mais maintenant, en Jésus Christ, vous qui jadis étiez loin, vous avez été rendus proches par le sang du Christ. 14 C’est lui, en effet, qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. 15 Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, 16 et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix : là, il a tué la haine.

[14titre d’un livre d’Amin Maalouf


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