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La réforme du pape Grégoire 7 (v.1020 - 1085) : 2. La réforme grégorienne et ses suites

lundi 26 mai 2014 par Phap

voir La réforme du pape Grégoire 7 (v.1020 - 1085) : 1. les antécédents de la réforme grégorienne


Table des matières

Libertas ecclesiae ou théocratie ?

Conclusion : Continuités et ruptures de la réforme grégorienne..


LA REFORME GREGORIENNE.

Libertas ecclesiae ou théocratie ?

Les réformateurs considèrent qu’il faut arracher l’institution ecclésiale à l’emprise de la société laïque, pour ainsi lui rendre sa liberté, liberté inaliénable et voulue par Dieu.
“L’Église a été rachetée par le sang précieux de Jésus-Christ et constituée libre ; il faut qu’à aucun prix elle ne retombe en servitude [1]”, dira le pape Pascal 2 en 1107.

A cet effet, les papes successifs vont déployer une énergie et une détermination sans faille. Mais ils agissent mus par l’idée que l’institution ecclésiale, identifiée par eux à l’Église, a la charge de réformer et de sauver la société laïque même, et que pour cela elle doit superviser toutes les activités temporelles. La liberté de l’institution ecclésiale par rapport au pouvoir temporel est donc revendiquée, mais c’est pour qu’elle puisse exercer sa paternelle sollicitude d’en haut sur ce même pouvoir.
La libertas ecclesiae nourrit une volonté théocratique dont nous allons examiner les soubassements idéologiques avant de montrer comment cette volonté s’est inscrite dans les faits.


1. Un même diagnostic.

Il faut noter la conception du monde qui imprègne les papes du onzième siècle.
Formés à l’école monastique pour la plupart, ils privilégient l’état de vie ecclésiastique sur l’état de vie laïque, et dans l’état ecclésiastique le mode de vie régulière sur le mode de vie séculier. On peut retrouver un tel état d’esprit dans sa forme outrée chez les moines clunisiens d’Hirschau ceux-ci prêcheront la continence même aux couples mariés [2], rejoignant en cela l’encratisme oriental des premiers siècles.

Le clergé séculier résiste à cette “régularisation” de leur état de vie. Pour preuve la réaction du clergé allemand en 1074 : “ils préféraient renoncer au sacerdoce plutôt qu’au mariage et, puisque le pontife romain avait horreur des hommes, il aviserait à se procurer des anges pour gouverner l’Église de Dieu [3]”.
La dévalorisation du monde temporel correspond à une survalorisation de la vie régulière, en particulier monastique.
L’idéal est de transformer le prêtre en chanoine, sinon en moine. Ainsi le canon 4 du concile du Latran de 1059 sous le pape Nicolas 2 recommande aux prêtres de vivre comme les apôtres, en menant une vie communautaire : refectorium, dormitorium et mise en commun des revenus de l’église. (Notons qu’inversement, les moines sont transformés en prêtres : le pape accordera aux moines de Cluny d’exercer la cura animarum  [4].)

Il va de soi que dans cette optique, le prêtre doit pratiquer la continence. Dans le cas contraire, le prêtre n’est plus digne de célébrer les sacrements.
Ainsi Pierre Damien, dans son “De celibatu sacerdotum” dédié au pape réformateur Nicolas 2 : pour lui, les prêtres mariés et concubinaires pratiquent “un véritable sacrilège envers le Christ qui, né d’une Vierge, ne veut être touché que par des mains vierges” [5].
Là encore, il faut noter que Pierre Damien avait été un ermite avant de devenir évêque d’Ostie. Les réformateurs participent d’une mentalité quasiment monastique, qui risque de confiner à l’angélisme.

Ainsi verra-t-on le pape Pascal 2 envisager de renoncer aux regalia temporelles du clergé allemand celui-ci réagira vivement à une telle tentative (cf. infra).
Cette vision exprime un pessimisme foncier sur la nature humaine laissée à elle-même, incapable de recevoir la vérité divine, la rejetant même.
Le pouvoir temporel s’avère violent, meurtrier et des hommes et de Dieu : Ponce Pilate n’a pas su reconnaître le Messie, c’est lui qui le fait mettre à mort, dit Grégoire 7 en substance à Hermann de Metz. Les rois ont les mains souillées de sang, dit Pascal 2 [6]. Meurtriers, les rois sont aussi remplis d’un orgueil démoniaque, orgueil qui mène à la damnation si le pape n’était là pour le combattre et ainsi sauver le roi.

Dans cette conception, le prêtre a la responsabilité de réformer le laïque afin qu’il échappe à la perdition à laquelle il est condamné si la grâce ne le secourt - via le prêtre. Terrible responsabilité qui fait que rien ne doit échapper à la supervision du prêtre, seul qualifié à juger de la valeur chrétienne des actes ; à cette responsabilité écrasante du pasteur, la brebis doit répondre par une obéissance confiante et diligente.

“La dignité apostolique et pontificale représentera les rois chrétiens, ainsi que tous les autres, devant le tribunal et rendra compte à Dieu de leurs fautes. (...) Si donc, au jour du terrible jugement, je dois vous représenter devant le juste juge (...) que votre sagesse juge elle même si je ne dois ou ne peux veiller très attentivement à votre salut et si vous, en vue de votre salut, ... vous ne pouvez et ne devez m’obéir sans retard” [A FLICHE - Op. cit. - p. 117.].

Cet extrait de la lettre de Grégoire 7 au roi d’Angleterre, Guillaume le Conquérant, datée du 8 mai 1080, trace la figure du Dieu terrible et fait jouer le registre du Jour de la Colère.
On peut l’appliquer mutatis mutandis à la relation entre le prêtre et son ouaille.
La survalorisation du spirituel sur le temporel va amener les papes à entreprendre un programme de réforme visant à la libertas ecclesiae

  • dégager les clercs des liens de la chair : lutte contre le nicolaisme
  • dégager les clercs des liens d’argent : lutte contre la simonie
  • dégager les clercs de la dépendance avec le pouvoir temporel : arracher l’investiture des mains des laïques.


2. L’inspiration du modèle clunisien.

Dans leur volonté d’émancipation de l’institution ecclésiale, les réformateurs peuvent s’inspirer du modèle clunisien.
Ce modèle repose sur l’exemption du pouvoir de l’ordinaire ad extra, sur un gouvernement centralisé ad intra.

  • Ad extra, l’abbé de Cluny dépend uniquement du Saint Siège, ni l’évêque ni le seigneur du lieu n’ont autorité sur lui. Cette liberté résulte de la charte de fondation, qui place l’abbaye sous la juridiction pontificale. En vertu de cette charte, le Saint Siège dispose du jus proprietati de l’abbaye.
    Les papes successifs confirment l’exemption de l’abbaye. Ils interdisent aux évêques toute mesure d’excommunication ou d’interdit sur les moines clunisiens. Lors des conflits avec les évêques, l’abbé de Cluny l’emportera toujours auprès de Rome.
  • Sur le plan interne, Cluny est à la fois la tête et le cœur du réseau des abbayes et prieurés qu’elle a fondés.
    L’abbé de Cluny est l’abbé de tous ses prieurés. L’abbé de Cluny nomme et dépose à volonté les abbés de ses monastères. A l’occasion, Cluny nommera des abbés issus de l’abbaye mère.
    Cluny envoie régulièrement des visiteurs pour vérifier le respect de la vie régulière.

- Ce gouvernement centralisé souffrira quelques entorses dans les pays de fondation comme l’Angleterre, l’Espagne et l’Allemagne, où l’abbé sera élu librement par les moines.
Ces mesures ad intra et ad extra ont assuré le succès de la réforme bénédictine grâce à la liberté ainsi conférée aux abbés. Cluny bénéficiera d’une lignée ininterrompue d’abbés qui sauront promouvoir la réforme avec fermeté et discrétion, le bon sens tempérant le rigorisme de la loi [7].
Ce modèle va inspirer les réformateurs pontificaux sur la façon de réaliser la réforme.

- Convaincus que la réforme ne peut provenir que de la tête, ils vont centraliser le gouvernement de l’institution ecclésiale dans le Siège Apostolique qui aura l’autorité législative et judiciaire suprêmes. Sur le plan exécutif, le pape pourra nommer et déposer les clercs. Par les missions de ses légats (le pendant des visiteurs clunisiens), les réformateurs sanctionneront la mise en œuvre de la réforme.

- Les réformateurs chercheront à émanciper l’institution ecclésiale de toute ingérence extérieure, en refusant l’investiture laïque.
Mais alors que la réforme clunisienne concerne d’abord la communauté régulière des moines, les réformes pontificales vont remettre en question l’organisation politique même de l’Empire.


3. Le programme de réforme la charte des 27 Dictatus papae.

La charte des 27 Dictatus Papae date de Grégoire 7. On ignore la finalité de ce document pontifical aide-mémoire, décret officiel ?
Toujours est-il que cette charte trace le programme de réforme mis en œuvre de la manière la plus claire à défaut d’être la plus nuancée. A travers elle, on retrouve les axes de la réforme initiée par les pontificats successifs, avec des innovations propres à Grégoire 7.
En continuité avec ses prédécesseurs, Grégoire 7 continue la politique de centralisation et de subordination des évêques au pouvoir pontifical :


- 3 [8] Lui seul peut déposer ou absoudre les évêques.
- 4. Son légat dans un concile, commande à tous les évêques, même s’il est de rang inférieur, et seul, il peut prononcer une sentence de déposition.
- 5. Le pape peut déposer les absents.
- 21. Les causes importantes de toute l’Église doivent lui être rapportées.
- 25. Il peut, en dehors d’une assemblée synodale, déposer et absoudre les évêques.

Le pape selon Grégoire 7 a non seulement le pouvoir juridictionnel et disciplinaire sur les évêques, mais il a aussi le pouvoir administratif


- 7. Seul il peut, suivant les circonstances, établir de nouvelles lois, réunir de nouveaux peuples (diocèses), transformer une collégialité en abbaye ou inversement, diviser un évêché riche et unir des évêchés pauvres.
- 13. Il peut, quand la nécessité l’exige, transférer un évêque d’un siège à l’autre.
- 14. Il peut, où il veut, ordonner un clerc de n’importe quelle Église.
- 15. Celui qui a été ordonné par lui peut gouverner une autre Église, mais il ne peut pas y occuper un rang inférieur ; il ne peut pas recevoir d’un autre évêque un degré supérieur.

Le pape dispose du pouvoir législatif sur toute la chrétienté :


- 16. Aucun concile ne peut être appelé général sans son ordre.
- 17. Aucun chapitre et aucun livre ne peut être canonique sans son autorité.

La rupture se manifeste dans la prétention inouïe du pouvoir papal sur le pouvoir temporel des rois.


- 8. Seul il (l’évêque de Rome) peut porter des insignes impériaux.
- 9. Le pape est le seul dont les princes baisent les pieds.
- 12. Il peut déposer des empereurs.

Le pape est le recours judiciaire ultime :


- 18. Sa sentence ne peut être réformée par personne, et, seul, il peut réformer celle de tous.
- 19. Il ne peut être jugé par personne.
- 20. Personne ne peut juger quelqu’un qui a fait appel au Siège Apostolique.
- 24. Sur son ordre et avec son autorisation, il est permis aux sujets de porter plainte.

Pour asseoir cette prétention, Grégoire 7 a défini les moyens de coercition sur les rois :


- 6. On ne peut pas rester sous le même toit que ceux qui ont été excommuniés par lui.
- 26. Celui qui n’est pas en accord avec l’Église romaine n’est pas considéré comme catholique.

La justification d’un tel pouvoir repose sur une argumentation théologique.


- 1. L’Église romaine a été fondée par le Seigneur seul.
- 2. Seul l’évêque de Rome mérité d’être appelé “universel”.
- 10. Il est le seul dont le nom soit prononcé dans toutes les Églises.
- 11. Son nom est unique dans le monde.
- 22. L’Église romaine n’a jamais erré et, comme l’atteste l’Écriture, elle ne pourra jamais errer.
- 23. L’évêque de Rome, s’il a été ordonné canoniquement, devient indubitablement saint par les mérites de saint Pierre, sur la foi de saint Ennodius, évêque de Pavie, d’accord en cela avec de nombreux Pères, comme on peut le voir dans les décrets du bienheureux pape Symma que.

La riposte doctrinale des Impériaux déniera au pape le droit de juger le roi, “homme providentiel” choisi par Dieu et donc non justiciable devant les hommes - hommes dont le pape fait partie.
Vers 1076, Petrus Crassus, juriste à Ravenne, va innover en opposant le principe héréditaire au principe électif. Son “Defensio Heinrici Regis” vient étayer la position impériale.
“Le signe auquel se reconnaît le pouvoir qui émane de Dieu, c’est l’hérédité sanctionnée par l’assentiment des Romains. Du même coup, Henri 4 condamne la théorie grégorienne de la suprématie romaine et dénie au pape le droit de juger un roi institué par Dieu” [9].

Le Liber de unitate ecclesiae conservanda, écrit entre 1090 et 1092 sans doute par un moine de Hersfeld, va développer des arguments plus classiques : le roi est ministre de Dieu comme le pape, il peut donc être jugé par personne ; le pape peut lier et délier uniquement en matière de péché, pas en matière de serment.


4. La mise en œuvre du programme.


4.1 Une éclatante préface.
Grégoire 7 va venir couronner un mouvement d’émancipation qui commence paradoxalement par le coup d’éclat du roi germanique Henri 3 qui impose son candidat Clément 2 au concile de Sutri de 1046. Acquis à la volonté de réforme de l’appareil ecclésiastique, Henri 3 va imposer une série de papes réformateurs jusqu’à sa mort en 1056.
A Clément 2 succède Léon 9 en 1047. Le nouveau pape fait accéder au cardinalat l’un des théoriciens majeurs de la réforme pontificale, le moine Humbert de Moyenmoutier.
Lors du synode de 1049 à Rome, Léon 9 condamne les simoniaques et les nicolaïtes. La même année, au concile du Royaume de France à Reims, Léon 9 réitère ses condamnations et revendique les élections libres pour les évêques et les abbés. Il n’osera formulé cette revendication devant l’empereur Henri 3, se contentant de dénoncer les conséquences de l’investiture par les laïques.
Léon 9 annonce déjà la Querelle des Investitures. Il a aussi inauguré la pratique pontificale de diriger les conciles régionaux.
En 1055, Victor 2 succède à Léon 9. Il renouvelle les condamnations de la simonie et du nicolaïsme, mais ne reprend pas la question de l’élection libre.
En 1057, la réforme pontificale prend un tournant avec l’élection du pape Étienne 9. Le décret de 962 n’est plus respecté, puisque l’Empire n’a pas eu son mot à dire dans l’élection pontificale ; Rome a profité de la vacance du pouvoir impérial, Henri 3 étant décédé en 1056 et Henri 4 mineur étant représenté par la régente Agnès.
En 1059, le pape Nicolas 2 décrète au concile de Latran que le pape est élu seulement par les cardinaux-évêques, consacrant de jure l’émancipation de facto de 1057.
Ce décret sera appliqué en 1061 lors de l’élection du pape Alexandre 2. Cette élection s’est produite sous la protection des armes normandes, que Nicolas 2 avait su s’attacher au concile de 1059 : pour la première fois, un pape s’était comporté en souverain temporel lorsqu’il avait reçu l’hommage du normand Guiscard, fait Duc de Pouille et de Calabre par Nicolas 2. Ce faisant, le Pape affirmait son indépendance en matière de politique étrangère par rapport à l’Empire germanique.
Nicolas 2 comme Alexandre 2 promeuvent la lutte contre la simonie et le nicolaïsme dans toute la chrétienté latine.

Le concile de Latran condamne dans le canon 3 le nicolaïsme ; par le canon 6, il interdit l’investiture laïque, sans toutefois promulguer de sanction en cas d’infraction.

Face aux résistances des clergés locaux, Nicolas 2 et surtout Alexandre 2 s’appuieront sur leurs légats pour dynamiser sinon court-circuiter les hiérarchies locales dans l’application des réformes. Ces légats convoquent au besoin des conciles locaux, y rappellent les décrets du Saint Siège, y font juger et déposer les contrevenants, simoniaques ou nicolaïtes.

Les légats tranchent en matière ecclésiastique (suppression de la liturgie wisigothique en Espagne) et morale (lors du divorce d’Henri 4 d’Angleterre ? de France ?).

La papauté commence parallèlement à contrôler le corps des évêques : ceux-ci sont convoqués régulièrement à Rome, les visiteurs apostoliques viennent approuver les élections épiscopales. Au besoin, le pape nomme l’évêque sans retenir le candidat choisi par le clergé et le peuple.

La réforme grégorienne hérite donc d’un programme et de moyens déjà bien en place. Les papes ont réussi à libérer l’élection pontificale de l’influence impériale ; ils ont promulgué la réforme de l’institution ecclésiale et mis en place les relais locaux de cette réforme ; la centralisation pontificale est en marche, la curie se dote des moyens d’encadrer le corps épiscopal.

Grégoire 7 va continuer et amplifier le mouvement. Mais saura-t-il faire preuve de la même discrétion que ses prédécesseurs qui ont tempéré la rigueur des décrets par leur pragmatisme ?

- En Angleterre, en France, les rois continuent d’investir les évêques, malgré le canon 6 de Latran.
- Le Saint Siège s’est refusé à suivre les rigoristes qui voulaient invalider les ordinations effectuées par les simoniaques.


4.2. La réforme de Grégoire 7.
Le 22 avril 1073, Grégoire 7 est élu pape.
Il traverse une période de profond abattement, révélée par une lettre adressée à Hugues de Cluny : les évêques ne mènent pas une vie régulière en Occident, et l’Orient abandonne la foi catholique.

Son sursaut se traduit par un durcissement du programme de réforme de ses prédécesseurs :
en 1075, le Saint Siège reprend le canon 6 de Latran qui interdit l’investiture laïque ; l’interdiction est complétée par les sanctions, ce qui est nouveau : excommunication de la personne investie par simonie en 1078, puis en 1080 excommunication de la personne laïque qui confère l’investiture.

Henri 4 devenu majeur réagit violemment : l’interdiction de l’investiture remettait en cause le principe d’administration ottonien de l’Empire. Au Synode de Worms de 1076, les évêques allemands condamnent le moine Hildebrand.

Le pape Grégoire 7 ne pouvait rester sans réagir. Le mois suivant, au Synode de Rome, il lie par l’anathème le roi Henri 4 et délie les chrétiens de leur devoir d’obéissance à Henri 4, en vertu du pouvoir des clés qu’il tient de Pierre.
Le 28 janvier 1077, Henri 4 fait acte de soumission à Canossa. Pour peu de temps. En 1080, Grégoire 7 l’excommunie à nouveau. Mais en 1080, le rapport de force a changé, Henri 4 peut faire élire l’antipape Clément 3 au Synode de Brixen qui réunit les évêques allemands et lombards ;
en 1081, Henri 4 a maté les princes allemands et “descend” en Italie avec dans ses bagages l’antipape.
En 1084, Rome tombe aux mains d’Henri 4, qui y est couronné empereur par Clément 3.
Le 25 mai 1085, Grégoire 7 meurt en exil dans l’amertume, réfugié chez son vassal normand.

Grégoire 7 a radicalisé le programme de réforme dont il a hérité. Cette radicalisation s’est manifestée par les prétentions inouïes de pouvoir faire et défaire même les rois : en 1080, il dépose Henri 4, et dans le même temps il recommande Rodolphe de Souabe contre Henri 4, car Rodolphe est “humble” et “franc”.
A sa mort, les évêques allemands du parti de Grégoire sont démis. Est-ce la fin de la réforme ?


4.3. Urbain 2 ou la continuation victorieuse de l’œuvre grégorienne.

Le 12 mars 1088, Urbain succède au pape Victor 3, qui est mort quatre mois après sa consécration.
Urbain 2 a eu saint Bruno comme maître, et il a passé 4 ans à Cluny entre 1073 et 1077. Choisi par Grégoire 7, il affirme sa fidélité à la réforme et se désigne comme le “Gregorii pedisequus”.
Meilleur politique que Grégoire 7, il tempère d’abord la rigueur des canons par la dispense circonstanciée.

Cependant, après 1094, Urbain 2 a vaincu ses ennemis. Il va alors montrer plus de dureté.
Au concile d’Autun, tenu en octobre 1094, Urbain 2 excommunie l’antipape Clément 3, le roi de Germanie Henri 4. Il excommunie aussi le roi Philippe 10 de France pour son mariage illégitime avec Bertrade de Montfort en 1092. Urbain 2 aggravera encore cette mesure en 1097 en prononçant 1a mesure d’interdit partout où se trouve le roi de France.

Au concile de Clermont de novembre 1095, il promulgue le canon 17 qui interdit aux clercs et aux évêques de prêter un serment de vassalité à un roi ou un seigneur. Par là, il “achève d’isoler l’Église de la société féodale” [10].

A ce concile, pour la première fois, le pape va lancer une entreprise temporelle normalement du ressort de l’empereur : la croisade pour Jérusalem, dont le chef d’expédition est le légat du pape, l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil. Le pape se substitue ici à l’empereur défaillant qui a été excommunié.

En 1097, Henri 4, en lutte contre son fils Conrad rallié à Urbain 2, doit quitter l’Italie, abandonnant l’antipape Clément 3 qui se réfugie à Ravenne d’ou il ne sortira plus. Il mourra en 1100, un après son vainqueur Urbain 2, mort le 29 juillet 1099. Il faudra attendre 1106 pour voir mourir Henri 4, détrôné par un autre de ses fils révoltés, Henri 5.

Urbain 2 a brisé ses deux adversaires, Clément 3 et Henri 4. L’appareil curial romain exerce in pouvoir centralisateur toujours plus grand : Urbain 2 répartit les diocèses à volonté en France et en Espagne, les affaires ecclésiastiques sont remontées en nombre croissant au pape, de la création d’un nouveau cimetière à un conflit entre évêques. “On ne manque pas d’être surpris du nombre d’affaires qui vont chercher leur solution à Rome, alors que l’autorité métropolitaine ou même épiscopale aurait pu suffire pour les trancher” [11].

Concernant l’Église régulière, Urbain 2 a accentué le mouvement d’exemption des monastères : 1e Saint Siège affirme ses droits de propriété et de juridiction sur les monastères. Il prive ainsi les évêques d’une source de revenus non négligeable, tandis qu’il limite leur droit de regard sur les monastères.

Les effets négatifs de la réforme grégorienne commencent à poindre : la centralisation au niveau curial va entraîner le gonflement de l’appareil administratif de la Curie ; elle risque aussi d’entraîner une déresponsabilisation des niveaux intermédiaires (épiscopaux et métropolitains). A terme, c’est le conflit entre l’Église locale et la Curie qui se trouve en germe. Mais n’anticipons pas.

Fait majeur, Urbain 2 a radicalisé la querelle des Investitures en allant plus loin encore que Grégoire 7 : il interdit aux clercs de recevoir des mains d’un laïc non seulement l’investiture d’un bien spirituel mais même l’investiture d’un bien temporel. Cette radicalisation était-elle tenable dans une société féodale où le clergé séculier tirait sa subsistance des revenus accordés par les rois et les seigneurs ? L’avenir montrera que non.


4.4. Le compromis de deux adversaires.

Le 13 août 1099, Pascal 2 succède à Urbain 2. Lui aussi est un ancien moine de Cluny. Moins fin politique que son prédécesseur, il va être joué par Henri 5. L’attentat va se commettre en deux temps :

- Au concordat de Sutri de 1111, Pascal 2 accepte que les évêques renoncent aux regalia (“villes, duchés, marches, comtés, monnaies, tonlieux, marchés, avoueries, centains, châteaux” [12]) sous réserve que le roi Henri 5 renonce aux investitures.

- Le 12 février 1111, Henri 5 est proclamé empereur à Rome par Pascal 2. Avant le couronnement, Henri 5 annonce alors aux évêques allemands la part de l’accord papal. Ceux-ci réagissent mal à une mesure qui les réduit à la pauvreté évangélique. Dans le trouble qui s’ensuit, Henri 5 fait arrêter le pape. Celui-ci cède sous la pression et accorde au roi Henri 5 le privilège d’investir les évêques et les abbés “élus sans simonie et librement, mais avec l’assentiment royal” [13].

Le 18 mars 1112, au concile du Latran, le pape reprend courage et casse le privilège. Fait nouveau, il a pour lui le soutien de l’appareil ecclésiastique, signe que la réforme grégorienne a porté ses fruits. Le 21 janvier 1118, Pascal 2 meurt.
Lui succède le pape Gélase 2. Il a en face de lui l’antipape Crégoire 8 suscité par Henri 5.
Le 7 avril 1118, il prononce l’excommunication d’Henri 5 et de Grégoire 8. Chassé par une émeute romaine, il se réfugie en France où il meurt à Cluny le 29 janvier 1119.
Le 1 mars 1119, trois cardinaux évêques dont un seul à Rome désignent Guy de Vienne comme le nouveau pape Calixte 2.
Après l’excommunication d’Henri 5 prononcée au concile de Reims en 1119, le temps est à 1 a conciliation.
Le 23 septembre 1122, le pape Calixte 2 et l’empereur Henri 5 ratifient le Concordat de Worms. Henri 5 s’exprime en ces termes :

“Moi Henri, par la grâce de Dieu empereur des Romains auguste, (...) j’abandonne à Dieu, aux saints apôtres de Dieu, Pierre et Paul et à la sainte Eglise catholique toute investiture pai l’anneau et par la crosse et je promets que dans toutes les églises du royaume ou de l’Empire l’élection et la consécration seront libres.(...)”.

A quoi répond la déclaration pontificale :

“Moi Calixte évêque serviteur des serviteurs de Dieu, je vous accorde (...) que les élections des évêques et abbés du royaume teuton, qui appartiennent au royaume, auront lieu en votre présence, sans simonie et sans aucune violence ; (...) Que l’élu reçoive de vous les regalia, en dehors de toute contrainte, par le sceptre dans un délai de six mois et qu’il accomplisse les devoirs auxquels il est tenu envers vous selon le droit, exception faite des regalia qui appartiennent à l’Eglise romaine. (••) [14]”

En signe de réconciliation, le pape réintègre Henri 5 sans le soumettre à la pénitence, et sans prononcer d’absolution.

Le Concordat de Worms dissocie les attributs épiscopaux relevant du temporel de ceux relevant du spirituel. A partir de cette distinction, il devient possible de sauvegarder les prérogatives et de l’institution ecclésiale et du roi : celui-ci confère les regalia temporelles par le sceptre, symbole du pouvoir temporel. Le roi n’investit plus par la crosse et l’anneau, mais en retour l’évêque prête serment de vassalité pour les fiefs qu’il reçoit du roi, ce qui contredit le refus urbaniste de toute investiture au temporel comme au spirituel.

C’est l’aboutissement d’une réflexion récapitulée par Yves de Chartres en 1097, et condamnée officiellement lors des conciles de Ban (1098) et Rome (1099) par Urbain 2. Cette doctrine chartraine avait été cependant mise en application avec succès en Angleterre à partir de 1106, puis dans le royaume de France.

Ce compromis ne lève cependant pas toutes les difficultés.

  • En particulier, on peut se demander quel poids représente la présence du roi lors de l’investiture spirituelle. La frontière entre regalia romaines et regalia royales n’a pas été établie.
  • Plus grave, le principe de supervision du pouvoir temporel par le pouvoir spirituel tenu par le Saint Siège n’est pas abordé.

En fait, il s’agit d’un compromis tactique sur une question particulière, celle des Investitures. Elle règle provisoirement le statut de l’évêque, qui réunit en la même personne le serviteur du roi et le serviteur de l’institution ecclésiale. Il ne règle pas les deux prétentions hégémoniques antagonistes de l’empereur et du pape.


Conclusion : Continuités et ruptures de la réforme grégorienne.

Reprenons la problématique posée en introduction.
Contrairement à J. Meyendorff, nous ne parlerons pas d’une révolution. En effet, nous avons bien vu que le programme de Grégoire 7 ne fait que reprendre et prolonger des linéaments déjà développés par ses prédécesseurs pontificaux.

  • Ainsi de la réforme ad intra de l’appareil ecclésiastique. Ni la centralisation romaine, ni Ia supervision des évêques ne sont choses nouvelles. De même pour la volonté d’éradiquer la simonie et le nicolaïsme.
  • Ad extra, la volonté d’émancipation de la tutelle temporelle s’était déjà manifestée lors des élections des papes. Elle s’était étendue ensuite aux élections des évêques et des abbés : lle principe de l’interdiction de l’investiture laïque était déjà revendiqué par les papes précédant Grégoire 7. Grégoire 7 innove en ce qu’il assortit l’infraction d’une sanction, à savoir l’excommunication des simoniaques et de leurs commanditaires
    .
    Logique avec lui-même, Grégoire 7 excommunie l’empereur Henri 4. Cela n’est pas nouveau non plus l’évêque Ambroise l’avait fait avant lui.
    La papauté n’avait pas attendue Grégoire 7 pour prendre des initiatives dans le domaine temporel, empiétant ainsi sur le domaine de l’empereur : ainsi Nicolas 2 qui noue un lieu de suzeraineté avec un vassal temporel, le normand Robert Guiscard. Cette attitude sera reprise par Urbain 2 quand il lancera la première croisade.

La vraie nouveauté réside dans l’appel à la désobéissance des sujets de l’empereur et la déposition de ce dernier par Grégoire 7 : cela, aucun pape avant lui ne l’avait osé. Là se trouve la vraie rupture. Cependant, avec Arquillière qui est sensible à la continuité idéologique de la réforme (cf. Introduction), on fera remarquer que Grégoire 7 ne fait que reporter sur la tête du pontife romain ce qui reposait sur la tête de l’empereur du temps de Charlemagne.
Dans les deux cas, il s’agit d’une société où les ordres spirituel et temporel sont confondus, le spirituel ayant absorbé le temporel et lui assignant ses fins : “augustinisme politique” où évêques et rois sont les serviteurs de l’ordre chrétien interprété soit par l’empereur (au temps de Charlemagne), soit par le pape (dans la vision de Grégoire 7).

Avec Grégoire 7, le pape n’est plus le chapelain privé de l’empereur, c’est l’empereur au contraire qui est le bras séculier du pape ; ce n’est plus l’empereur qui fait et défait les papes, c’est le pape qui dépose l’empereur : simple renversement entre les deux têtes de la chrétienté au sein d’une même vision unifiée de la société.
Cela dit, il faut souligner que Grégoire 7 n’a jamais eu la prétention de « faire » les rois, ni de se substituer à ceux-ci dans l’exercice de leurs pouvoirs temporels. Par contre, il revendiquait le droit de juger - et de condamner - la validité chrétienne de leurs actes : ce droit, dans une société fonctionnant sur l’ « augustinisme politique” ne pouvait qu’être refusé par les rois, soumis à cette épée de Damoclès la sanction pontificale pouvait équivaloir à une “mort civile” pour l’excommunié.

Ce qui est certain, c’est que la réforme menée par les papes arrache l’appareil ecclésial à la société civile où il se trouvait pris. La simonie et le nicolaïsme ont été combattus au sein de l’appareil ecclésiale ; les clercs du bas et du haut clergé appartiennent désormais à ordre qui se veut et s’affiche hors et face de la société civile, vue de haut et considérée comme violente et imparfaite puisque ne pratiquant pas la continence sexuelle.

Posée en superviseur de la société chrétienne, l’institution ecclésiale reçoit de cette dernière les regalia qui lui permettent de vivre, et prête en échange le serment de vassalité concernant les impôts et le service militaire. Sur le reste, elle refuse toute ingérence temporelle dans son recrutement et son administration interne. C’est là un compromis par rapport à la tentative d’Urbain 2 qui, refusant l’investiture laïque même sur les biens temporels avait poussé à l’extrême la volonté d’indépendance de l’appareil ecclésiastique. La position maximaliste d’Urbain 2 était intenable, sauf à arracher aux rois la possession des regalia temporelles - ou sauf à renoncer à ces regalia.

Il faut remarquer que durant toute la querelle des Investitures, les papes ont surtout lutté contre l’empereur ; ils ont concédé aux rois des nations française et anglaise le droit d’investir les évêques e t les abbés à plusieurs reprises. Sans doute s’agissait-il pour les papes de ne pas ouvrir plusieurs fronts en même temps. De plus, le soutien des normands puis plus tard des français ont permis à certains papes d’échapper à l’arrestation impériale.

Dans notre récit, jusqu’à présent1 les nations n’ont pas encore fait entendre leur voix. Quand elles le feront, le tête-à-tête tumultueux entre l’Empire et le Saint Siège va s’en trouver radicalement modifié.


© esperer-isshoni.fr, mai 2007
© esperer-isshoni.info, mai 2014

[1A. FLICHE - Histoire de l ‘Église - 8 La réforme grégorienne et la reconquête chrétienne (1057-1123) - Bloud & Gay 1944 p. 354

[2A. FLICHE - Op. cit. p. 433

[3Paul CHRISTOPHE - L’Église dans l’histoire des hommes - Des origines au 15° siècle - Droguet et Ardant 1982 p. 309

[4Ainsi du canon 2 du Concile de Nîme du 8 au 12 juillet 1096 - Cf. FLICHE - Op. cit. p. 292

[5A FLICHE - Op. cit. p. 31

[6”Que des mains consacrées au corps et au sang du Seigneur soient, pour contracter une obligation, placées sous les mains d’un laie toutes ensanglantées par l’usage de l’épée, c’est une dérogation au sacrement de l’ordre et à l’onction sainte.” fait dire Pascal 2 au roi Henri 5 en 1107 (cf. FLICHE - Op. cit. p. 354)

[7On peut citer l’abbé Hugues qui succède à Odilon mort en 1049. Son influence sur les réformateurs n’est pas négligeable : ami de Grégoire 7, il sera le maître du futur pape Urbain 2.
Signalons qu’il jouera un rôle de réconciliation à Canossa entre Grégoire 7 et l’empereur Henri 4 dont il était le parrain. Saint Hugues décède en 1109. Il a été présent auprès des réformateurs du pape Grégoire 7 jusqu’au pape Pascal 2.

[8le numéro correspond au numéro de l’article dans la charte.

[9FLICHE - Op. cit. p. 155

[10FLICHE - Op. cit. p. 282

[11FLICHE - Op. cit. p. 328

[12FLICHE - Op. cit. p. 360

[13FLICHE - Op. cit. p. 363


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