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Shintô : une synthèse provisoire

vendredi 31 janvier 2014 par Phap

Nous proposons une synthèse du shintô selon trois axes : la doctrine, la sociologie et l’histoire avec l’extérieur.
Cette synthèse vaut provisoirement en l’état de nos connaissances actuelles.

Points de doctrine

1. Le shintô s’apparente à un polythéisme. Il compte 8 millions de "divinités", de kami sans qu’un seul soit différent qualitativement des 7 999 999 autres. Certes, il existe une hiérarchie :

  • les divinités célestes l’emportant sur les divinités terrestes, et
  • au sommet se trouve la kami solaire Amaterasu.Cette dernière traite avec les autres kami sans qu’il y ait une rupture fondamentale entre eux.

2. La mythologie shintô ne dit pas comment sont apparus les premiers kami, elle considère qu’ils résultent d’une génération spontanée et elle ne recourt pas à l’action créatrice d’une entité supérieure comme en monothéisme.

Les kami sont représentés souvent sous forme anthropomorphique mais il existe aussi des kami non humains qui semblent résulter d’une « divinisation » - une « kamisation » - de phénomènes naturels : vents (cf. les kami kaze, les kami -vents), arbre ou rocher de forme exceptionnelle, cours d’eau, cascade.
[Les frontières sont cependant poreuses : un kami sous forme non humaine - habitant un arbre par exemple - peut se manifester comme un beau jeune homme pour séduire une femme du village.]

Il existe aussi des rites d’exorcisme avec des amulettes et des talismans, et nous avons vu que certaines femmes s’apparentaient à des shamans dans l’ancien temps : le shintô comporte donc une dimension animiste en plus de la dimension polythéiste.

3. Les kami se comportent de manière humaine : ils ne sont ni omniscients ni omnipotents.

  • Izanagi commet l’erreur de s’impatienter alors que son épouse négocie dans le royaume souterrain ;
  • Amaterasu a été trompée par le miroir tendu par les kamis.
  • Les kami ont besoin de coopérer : on les voit tenir conseil lorsque Amaterasu se retire dans la grotte céleste.

Le shintô ne comporte donc pas d’entité surplombante, sachant tout et pouvant tout, au dessus des lois du monde, il ignore le concept du Tout Autre ou d’un au-delà de tout, à la différence du bouddhisme et du monothéisme.

4. Il existe un continuum entre hommes et kami  :

  • un homme peut devenir kami après sa mort (l’empereur Ôjin devient le kami de la guerre, Hachiman ; Michizane deviendra lui aussi un kami) ;
  • inversement, un kami peut descendre vivre sur terre et engendrer une descendance humaine.

Un kami peut aussi temporairement posséder un humain pour parler à travers lui (cf. l’impératrice Jingû).

5. On aurait pu imaginer un ordre cosmique où humains et kami vivent séparés, or ce n’est pas le cas : humains et kamis entretiennent des relations que nous allons tenter de préciser.
Le kami ne demande pas d’être aimé, il ne demande pas qu’on croit en lui. A l’homme, il est demandé de se tenir non pas à distance mais à la bonne distance avec le kami.

On se présente devant le kami en état de pureté par des rites de purification [1] : il s’agit finalement de se comporter de manière polie avec le kami (le même caractère 礼 renvoie tout à la fois à la politesse et au rituel). Rappelons que le caractère 上 se lit aussi « kami », autrement dit le kami se tient au dessus de l’homme.

Il s’agit de ne pas l’offenser et aussi de se concilier. On se concilie le kami par la fête 祭 (musique, danses, vin de riz appelé sake) – le prototype de la fête est la première grande fête qui a permis de faire sortir Amaterasu du grotte – la fête ré-insuffle de l’ordre, de l’énergie, de la lumière ; le kami qui protège le clan et qui fait pousser le riz se fatigue : la fête lui permet aussi de recharger ses accumulateurs.

Le sanctuaire, tout imprégné de la présence du kami, dispense des objets porteurs de cette présence (l’amulette o mamori 御守りà porter sur soi, le talisman o fuda 御札accroché à la maison, etc...) – souvenons-nous du omamori en forme de fraise : il y a un jeu de mots entre ichigo 苺 « fraise » et ichi go ichi e 一期一会 « la rencontre unique dans une vie ».

6. Qu’est ce qui provoque la colère du kami contre l’humain ? La faute, qui ne fonctionne pas comme en régime monothéiste où la faute s’entend comme un « péché » en régime monothéiste biblique.

Le péché est une faute morale révélant un fond intérieur mauvais : il y aurait au for interne en nous quelque chose de tordu, de perverti qui empêche la relation juste avec le Dieu créateur : péché comme ce qui est tapi au fond du cœur de l’homme et qui rend l’homme incapable de se tenir en présence de Dieu : il faut que Dieu change les cœurs pour que l’homme soit capable d’être à la hauteur de Dieu : dans le christianisme occidental latin, on est allé jusqu’à considérer que tout être humain est entaché par un « péché originel » dès sa conception – chosification de ce que les Juifs avaient constaté : la difficulté à obéir à Dieu et à son commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force, ... ».

En shintô, la faute consiste en une une salissure en surface : ce qui est demandé, c’est de se nettoyer, de se laver. En régime biblique, la conversion du cœur est demandée ; en shintô, est demandé le nettoyage.

En régime shintô, la faute constitue un acte d’impolitesse qui menace la vie, la fécondité : le kami offensé peut cesser d’accorder sa protection, laissant ainsi le champ libre à des influences négatives, des calamités, des maladies qui peuvent attaquer la personne offensante, la rizière, etc.. Il faut là encore se référer à la réclusion volontaire dans la grotte céleste du kami solaire Amaterasu, provoquée par les affronts répétés de son frère : il s’en est suivi le règne des ténèbres remplies du vrombissement des mouches.

7. il n’y a pas de culpabilité en shintô puisqu’il ne s’agit pas d’aimer le kami  : la faute n’atteint donc pas une quelconque relation affective entre le kami et l’homme qui n’a donc pas à éprouver de culpabilité.

8. Y a t-il un salut en shintô ? Le shintô n’a pas théorisé un au-delà de la mort. Dans le meilleur des cas, le mort devient kami, mais la réflexion s’arrête là. Le shintô attend des bénéfices ici et maintenant dans cette vie des avantages terrestres, matériels ; bonne récolte, santé, paix, pour le pays, le clan, la famille, ma personne.

Aspects sociologiques

1. Le shintô est ethnocentré : récit de création commençant par le Japon, les Japonais, la hiérarchie sociale. La Bible de son côté commence par la création du monde et de l’humanité : la création du peuple juif est abordée après cet événement fondateur universel de la création divine.

2. On peut interpréter la mythologie shintô d’un point de vue sociologique – réducteur - comme la légitimation de la suprématie d’un clan sur les autres : le récit du Kojiki, les « Chroniques du passé », reflèterait les luttes entre le Yamato et les autres clans, dont celui d’Izumo. L’empereur serait en fait le chef du clan du Yamato. La hiérarchie des kami reflèterait la hiérarchie des clans dont les kamis sont les divinités tutélaires.

3. Le shintô apparaît comme la religion d’une société agricole, et plus précisément rizicole. La riziculture demande la coopération du village entier : tous doivent travailler ensemble pour le bien commun (eau digues), bien commun dont chaque famille bénéficiera ensuite, chacune à son rang. D’où le périple du kami invité à descendre de la montagne au printemps pour protéger les rizières avant de remonter en automne : parmi les fêtes les plus importantes figure l’offrande des premières gerbes de riz récoltées en automne. Nous avons vu plus haut que la fête sert aussi à ré-insuffler de l’énergie au kami. Faute majeure quand Suzanoo a brisé les digues des rizières célestes

4. rôle des femmes officiantes, les miko 巫女, figures de shamanes possédées par le kami qui exprimait ses oracles à travers elles. Actuellement, les miko ont conservé la fonction essentielle de danser, à l’exemple du kami féminin lors de la fête prototypale.

5. Enfin, signalons que les rituels, les prières, les costumes et la musique trouvent leur fondement dans l’époque Heian.

Influences extérieures.

1. A partir de son implantation au VIe s., le bouddhisme a amené le shintô à prendre conscience de son identité, à se définir : il a dû se donner un nom : « shintô » 神道 (voie des kami, des divinités), des textes écrits, de bâtiments (les sanctuaires – auparavant les rites se déroulaient en plein air) – anecdotiquement des images sous forme de statues.

2. Le christianisme, arrivé au Japon à partir du XVIe siècle, a aussi bousculé le shintô en le critiquant : il l’a classé comme polythéisme, autrement comme une forme inférieure de la religion dont le monothéisme semblait la forme la plus évoluée.

Le shintô s’est vu aussi reprocher de pratiquer une morale superficielle, d’avoir une conception naïvement optimiste de la condition humaine. Il a aussi été critiqué pour son absence de réflexion sur ce qu’il y a après la mort, pour sa visée ethnocentrée.

Face à ce conflits sur les valeurs, les adeptes du shintô ont répondu sur le même terrain : "le polythéisme est tolérant, lui" ; "on a confiance en l’homme, nous", etc..

[Il ne s’agit pas ici de prendre partie mais de signaler que, là encore, le shintô a dû répondre répondre à des questions venant de l’extérieur dans un dialogue antagoniste.]

3. Question du retour à une « pureté originelle » du shintô : rappelons que le bouddhisme a effectué une sorte d’’OPA (offre publique d’achat) sur le shintô par la mise en œuvre d’un syncrétisme où le bouddhisme dominait [2]

En contrecoup de ce syncrétisme, à partir du XVI e siècle, des savants vont rechercher à retrouver l’état originel du shintô avant qu’il soit contaminé par les influences continentales.

Plus fondamentalement, il s’agira pour ces savants de retrouver l’ « âme du Japon », la langue originelle et la façon de voir le monde originelle du Japon : ils auront tendance à se fonder sur le mythe de l’origine solaire de la lignée impériale, pris au pied de la lettre, pour affirmer la différence – la singularité – la supériorité ? - du Japon à travers la figure de l’Empereur du Japon, 天皇 tennô.

4. Cette démarche intellectuelle et universitaire a été instrumentalisée par le nationalisme [3] politique pour unifier la nation autour de cette figure impériale magnifiée. L’idéologie ultra-nationaliste a entraîné un comportement arrogant et agressif envers les autres pays et à l’intérieur une intolérance vis-à-vis des nouveaux mouvements religieux qui ne reconnaissaient pas en Amaterasu le kami n°1 du panthéon japonais et semblant ainsi remettre en cause la figure impériale telle que la construisaient les ultra-nationalistes.


© esperer-isshoni.fr, novembre 2013

[1Rituel du « plumeau » onusa お幣, du lavement des mains et de la bouche à l’abreuvoir ou même immersion dans une rivière ou dans la mer (cf. la purification par immersion misogi 禊 d’Izanagi)

[2Nous distinguons deux stratégies successives du syncrétisme d’obédience bouddhiste.

  • En premier lieu, considérer que les kami sont eux aussi soumises au cycle de réincarnation et que donc ils désirent eux aussi entendre le message de libération du Bouddha de libération : les kami protègent les temples qui auront eu soin de bâtir des sanctuaires dédiés au kami du lieu.
  • En second lieu, de manière plus sophistiquée, l’on dira que les bouddhas et bodhisattva, dans leur infinie compassion pour le Japon, se sont manifestés sous forme de kami  : Amaterasu, « celle qui illumine le ciel », n’est jamais que l’équivalent de Dai Nichi 大日, « le grand jour », « le grand soleil » - Mahâ Vairocana en sanskrit.

[3Rappelons que le concept politique de nation tel qu’il s’entend à partir du XIXe siècle est d’origine occidentale : monde polycentré avec autant de centres que de nations, chacune cherchant à l’emporter sur les autres, contre la notion unifiée de la centralité impériale (chinoise) à partir de laquelle se diffuse la civilisation (chinoise) sur les pays tributaires à défaut des pays barbares aux marges.


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