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La mission du jésuite François-Xavier (1506-1552) au Japon - 1 - Le contexte

vendredi 16 mai 2014 par Phap

La mission du jésuite François-Xavier (1506-1552) au Japon - 1 - Le contexte
La mission du jésuite François-Xavier (1506-1552) au Japon - 2 - Sa vision des "bonzes"
La mission du jésuite François-Xavier (1506-1552) au Japon - 3 - Ce que François-Xavier ne savait pas
La mission du jésuite François-Xavier (1506-1552) au Japon - 4 - Le dialogue inter-religieux depuis Vatican II
La mission du jésuite François-Xavier (1506-1552) au Japon - 5 - Conclusion sur l’art de la rencontre


Introduction.

[1.] François-Xavier arrive au Japon, à Kagoshima sur l’île de Kyûshû, à bord d’une jonque chinoise, le 15 août 1549 [1]. Il est accompagné de trois japonais dont Anjirô, qui a pris le nom de baptême de Paul de la Croix, ainsi que de deux frères jésuites espagnols, le père Cosmes de Torres et le frère Juan Fernandez, ainsi qu’un Indien malabar du nom d’Amador [2].
Deux ans plus tard, en novembre 1551, François Xavier s’embarque sur un navire portugais au port de Funai, toujours sur cette même île de Kyûshû : il quitte le Japon pour ne plus y revenir. Restés au Japon derrière lui, ses deux frères continuent la mission.

[2.] Entre ces deux dates, François-Xavier a rencontré une grande tradition religieuse, dont il ignorait qu’elle s’appelait le bouddhisme [3].
Il avait quelques connaissances sur cette tradition avant d’arriver au Japon ; il savait qu’elle serait un vis-à-vis redoutable : ses informateurs lui avaient dit qu’elle était profondément installée au Japon, il savait aussi qu’un réseau d’« universités » (selon les propres termes de François-Xavier) faisait vivre un corpus doctrinal important, corpus écrit qui plus est, ce qui laissait augurer d’une civilisation sophistiquée (nous étaierons tous ces points plus bas).

[3.] Comment s’est déroulée cette rencontre ? Que nous dit cette rencontre sur la façon dont la mission chrétienne a rencontré une autre tradition, elle aussi à vocation universelle, elle aussi missionnaire ?
Ce n’était certes pas la première fois que le mouvement missionnaire chrétien rencontrait une tradition universaliste et missionnaire : il l’avait déjà fait lorsqu’il s’était confronté à l’Islam. Mais ici, nous sommes en dehors du cadre des religions monothéistes, cadre commun aux religions juive, musulmane et chrétienne : il n’y a pas d’ « air de famille » qui puisse jouer ici, ou alors il s’agira d’un quiproquo, comme nous le verrons.

[4.] Nous développerons notre étude en trois parties :

  1. nous étudierons les lettres de François Xavier : nous verrons quelle image il avait des « bonzes » avant d’arriver au Japon, puis nous étudierons comment sa perception a évolué une fois qu’il a été sur place [4] ;
  2. dans un deuxième temps, nous essaierons de reprendre et de « relire » (pour utiliser un terme ignatien) la rencontre de François-Xavier avec les « bonzes » et leur tradition, en faisant jouer des connaissances que François-Xavier ne pouvait avoir, à savoir l’histoire ultérieure de la mission jésuite au Japon mais aussi en Chine ; nous ferons aussi jouer la meilleure connaissance que nous avons en occident des doctrines bouddhistes.
  3. Enfin, nous nous efforcerons de prendre du recul par rapport à l’objet historique que représentent les deux années de rencontre de François-Xavier avec les bonzes du Japon. Nous revisiterons la position – globalement négative et polémique – de François-Xavier à partir de son présupposé, la question de la vérité : nous nous appuierons sur les évolutions de l’Église catholique sur cette question, depuis le Concile de Vatican II.

[5.] On le voit, nous serons amenés à faire jouer plusieurs histoires : histoire du Japon, histoire du bouddhisme, histoire de l’Église catholique latine.
Il est bien entendu que nous ne pourrons pas approfondir tous les dégagements que nous ferons à partir de ces différentes disciplines. Il nous a cependant semblé important de les aborder, afin de ne pas en rester au matériau brut des lettres de François-Xavier, interprété seulement dans le cadre restreint des deux ans de présence de François-Xavier au Japon.


Le cadre et les limites de la rencontre

[6.] Avant de commencer notre étude, il nous semble important de préciser le contexte et les limites de celle-ci.

[7.] Tout d’abord, il ne s’agit pas de réduire la rencontre avec les « bonzes » à la seule mission et à la seule personne de François-Xavier.
La rencontre avec les bonzes a déjà eu lieu avant François-Xavier, si l’on se rappelle que les commerçants portugais ont abordé les côtes japonaises, avant même le débarquement de François-Xavier à Kagoshima en 1549 : depuis 1542 et la découverte du Japon par les naufragés portugais à Tanegashima, petite île de la province du Satsuma de Kyûshû, les commerçants portugais ont nécessairement rencontré d’une manière ou d’une autre les « bonzes ».

[8.] En ce sens, il ne nous semble pas exact d’attribuer à François-Xavier la création du mot « bonze » (du japonais bôzu, 坊主), contrairement à ce que font H. Didier et J. Brodrick [5] : si l’on en croit le dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992 en deux tomes, ce mot est apparu en portugais en 1545, soit 4 ans avant l’arrivée de François-Xavier au Japon.

Un fait va dans le sens d’une antériorité du mot « bonze » à son utilisation par François-Xavier : la première relation décrivant les « bonzes » du Japon n’est pas de François-Xavier, elle provient d’un capitaine de navire, Jorge Alvares : il a écrit son « information » suite à la demande de François-Xavier [6], qu’il a rencontré à Malacca en 1547-1548. Cet écrit a atteint l’Europe en 1548, où il a circulé largement.
Or on y trouve explicitement l’appellation « bonze » [7]. Eu égard à la datation, François-Xavier n’est donc pas le premier à utiliser le mont « bonze », et il n’en est certainement pas le créateur.

[9.] La rencontre de François-Xavier avec les « bonzes » s’inscrit dans un contexte plus vaste, celui des échanges commerciaux entre le Japon et les portugais. Il s’avèrera que c’est d’abord l’aspect économique qui intéresse les daimyôs japonais, et non pas l’aspect doctrinal chrétien : quand le duc (daimyô) du Bungo fera venir François-Xavier, ce sera aussi parce qu’un navire portugais a abordé à l’un de ses ports [8].
Ce contexte économique n’est pas absent de la mission de François-Xavier : celui-ci a pu vivre sans travailler au Japon grâce à l’aide du roi catholique du Portugal [9], et l’on peut se demander si ce roi ne soignait pas aussi les intérêts temporels du Portugal [10].

[10.] Il faut aussi souligner le caractère géographiquement limité de la mission de François-Xavier au Japon : François-Xavier débarque au Kyûshû et c’est de là qu’il rembarquera ; entre temps, il sera allé sur l’île principale de Hondo, mais pour peu de temps et avec peu de résultats : à Kyôto 京都 (que François-Xavier appelle « Miyako  » - 京 ce qui signifie « capitale ») il ne réussira pas à voir le shôgun, ni à se faire admettre dans les monastères du Hieizan.
Quant à Yamaguchi, ville située sur l’île principale, où François-Xavier a abordé afin de rejoindre Miyakô, et où il a laissé deux frères jésuites, ceux-ci échapperont de justesse à la mort lors de la rébellion d’un vassal du daimyô Ouchi Yoshitaka, et ils devront se réfugier en toute hâte au Kyûshû [11].

[11.] Il ne faut pas donc exagérer la place de François-Xavier dans l’histoire de la rencontre de l’Occident avec les « bonzes » - et le bouddhisme – du Japon. Il ne faut pas non plus exagérer l’impact de la mission de François-Xavier dans l’histoire du Japon. Comme le dit l’historien du Japon, Sansom,

« il est bien naturel que les Occidentaux accordent une attention particulière à l’expansion du christianisme au Japon, mais d’un point de vue strictement historique l’activité des missionnaires ne constitue qu’un épisode dans l’histoire du pays- Qu’il s’agisse d’un épisode important, personne ne le niera, et l’étonnant succès des pères jésuites est d’un indéniable intérêt sur le plan de l’adaptation culturelle. Toutefois, on aurait du mal à prouver que la propagande chrétienne au XVI° siècle exerça une influence importante et durable sur l’évolution sociopolitique du Japon [12] . »

[12.] Pour le dire autrement, il s’agit de ne pas céder à la tentation de l’européocentrisme, tentation qui est inévitable puisque l’on parle toujours à partir d’un point de vue, ici celui d’un européen de religion chrétienne et de confession catholique.
Notons que cette tentation est renforcée par notre incapacité à lire les ouvrages japonais traitant du même sujet : comme le montre la bibliographie, nos références sont uniquement européennes ou américaines.

[13.] Il ne nous sera donc pas possible de faire jouer un autre point de vue, qui serait celui d’un moine Zen, d’un prêtre Jôdô, ou d’un historien japonais.
Lorsque nous parlerons du bouddhisme et des « bonzes », nous parlerons donc de l’ « extérieur » de cette tradition, à partir de problématiques et de filtres interprétatifs dérivés du christianisme ; nous nous exposons ainsi au risque de ne pas percevoir la cohérence propre de la tradition religieuse bouddhiste. Nous acceptons ce risque, en espérant que nous exposerons avec suffisamment de justesse les concepts et les notions bouddhistes.

[14.] L’autre difficulté sera d’éviter l’anachronisme : il s’agira de ne pas juger l’action évangélisatrice de François-Xavier à partir de la situation actuelle de l’évangélisation, situation marquée à notre avis par trois grands chantiers au sein de l’Église catholique latine :

  • la tentative de prise en compte de jure d’un « pluralisme » religieux qui est, lui, de facto ;
  • la pratique du dialogue interreligieux, articulée sur des essais de théorisation ;
  • la promulgation de la dignité humaine, avec comme conséquence particulière, la valeur reconnue de la liberté religieuse.

De ces trois chantiers émergent un certain nombre d’ « avancées » - sans que nous adoptions pour autant la vision progressiste de l’histoire. A la lumière de ces avancées, nous serions tentés de condamner la position de François-Xavier vis-à-vis des bonzes. Nous commettrions alors une erreur d’anachronisme, en projetant sur une époque passée des problématiques étrangères à l’époque.
Nous développerons ces avancées dans la troisième partie. Elles ont trait, nous semble-t-il, au rapport à la façon dont l’Église catholique a traité de la question de la vérité des traditions religieuses.


© esperer-isshoni.fr, avril 2007
© esperer-isshoni.info, mai 2014

[1« Jour de Notre Dame en août de l’an 1549 » (- Saint François-Xavier, Correspondance 1535-1552, Lettres et documents, traduction intégrale, présentation, notes et index de Hugues Didier, Christus, Desclée de Brouwer Bellarmin, 1987, ep. 90 du 5 XI 1549, p. 329 § 11).
Noter que François-Xavier donnera une autre date, celle du « 20 août 1549 », dans sa lettre du 29 I 1552 (ibid., ep. 96 p.360 §1)

[2Cf. ep. 84 du 20-22.VI.1549 dans - Saint François-Xavier, Correspondance 1535-1552, Lettres et documents, traduction intégrale, présentation, notes et index de Hugues Didier, Christus, Desclée de Brouwer Bellarmin, 1987, p. 306 §14

[3L’appellation au singulier du « bouddhisme » recouvre une réalité protéiforme, irréductible à tel ou tel courant du bouddhisme.

[4Nous utiliserons les lettres de François-Xavier dans leur traduction française (Didier) et dans leur version originale (Schurhammer et Wicki) – cf. bibliographie. Nous référencerons les citations en indiquant « Didier » ou « Schurhammer » pour indiquer leur provenance. N ;B. : la typographie dans les citations est de notre fait.

[5« en japonais : bôzu  : c’est Xavier qui fut le premier Européen à utiliser le terme » (- Saint François-Xavier, Correspondance 1535-1552, Lettres et documents, traduction intégrale, présentation, notes et index de Hugues Didier, Christus, Desclée de Brouwer Bellarmin, 1987 n.14 p. 331).
« Les Européens connaissaient depuis longtemps bien des choses sur la Chine, par les écrits de Marco Polo et d’autres voyageurs ; mais leurs premières idées précises sur le Japon, dépouillées de toute fantaisie, leur vinrent par les lettres de Xavier, où ils trouvèrent aussi pour leurs dictionnaires un mot nouveau, bonze. » (J. Brodrick s.j., Saint François Xavier (1506-1552), Traduit par J. Boulangé s.j. et Ch. Lambotte s.j., Spes, Paris, 1954 p. 357)

[6« A un marchand portugais qui est un ami mien [Jorge Alvares d’après Schurhammer, tome 1, p.392] et qui a passé un grand moment au Japon, au pays d’Anjirô, j’ai demandé de me fournir par écrit des informations sur ce pays et sur ses gens, sur ce qu’il avait vu et entendu auprès de personnes qui lui semblaient dire la vérité. Il m’a donné ces informations par écrit et si détaillées, que je vous les envoie avec cette lettre de moi. Tous les marchands portugais qui reviennent du Japon me disent que si j’y allais, j’y accomplirais un grand service de Dieu Notre Seigneur, plus grand qu’auprès des Gentils de l’Inde, car ce sont des gens très doués de raison. » Ep. 59 du 20 I 1548, p.208 §18

[7« Ces Japonais ont deux sortes de maisons de dévotion, et ces maisons ont des prêtres qui y vivent, et chacun a une cellule où il dort, et où il a ses livres. On les appelles bonzes, ils lisent à la manière chinoise, et ils ont plusieurs écritures des Chinois. Ils sonnent le minuit, les matines, les vêpres et toutes les heures canoniales, et la tombée de la nuit. » (Frois Luis, Traité de Luis Frois, s.j. (1585) sur les contradictions de moeurs entre Européens et Japonais, premières informations sur le Japon de Jorge Alvares & Nicolas Lanszollotto, traduit par X. de Castro et R. Schrimpf, présenté par J. Manuel Garcia, Éditions Chandeigne, 1993 p.170)

[8"Tandis que le P. Cosme de Torres, nous séjournions dans cette même ville de Yamanguchi, un très grand seigneur qui est duc de Bungo m’écrivit pour me dire de venir là où il se trouvait, car un navire portugais était arrivé dans son port et il était important pour lui de m’entretenir de certaines choses". In Didier, Ép. 96 du 29.I.1552, p 375.§36

[9« Pendant tout le temps que nous avons passé au Japon, c’est-à-dire plus de deux ans et demi, nous avons toujours vécu grâce aux aumônes que le très chrétien roi du Portugal ordonne de nous verser en ces contrées quand nous partîmes pour le Japon, il nous fit donner plus de deux mille cruzados. On ne peut croire combien nous sommes favorisés par Son Altesse, ni l’énormité des dépenses qu’il fait pour nous lorsqu’il fait de si larges aumônes pour des collèges, des maisons et pour tous les autres besoins ». (ep 96, Didier, p. 376 §40)

[10cf. la lettre 96 du 26.I.1549 adressée à ce même roi Jean III, qu’il menace – indirectement - de la damnation pour sa rapacité.

[11En 1583, Valignano recensera 25 000 chrétiens dans la région de Miyakô, contre 125 000 chrétiens sur l’île de Kyûshû (dans les régions du Shimo et du Bungo) ? Cf. Valignano Alexandre, Les Jésuites au Japon, Relation missionnaire (1583), traduction, présentation et notes de J. Besineau, s.j., Desclée de Brouwer Bellarmin, 1990p. 90-91.

[12G. Sansom, Histoire du Japon, traduit de l’anglais par E. Diacon, [titre original : A history of Japan, Tuttle, Vermont and Tokyo, 1974] Fayard, 1998, p.733.


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