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La visite de Marie à sa cousine Élisabeth comme métaphore chrétienne du dialogue inter-religieux

vendredi 31 janvier 2014 par Phap

Je voudrais vous parler du « dialogue inter-religieux ». Ce sujet a fait couler beaucoup d’encre dans l’Église catholique, sans qu’un consensus émerge entre les différentes sensibilités christologiques et théologiques. Une seule chose est sûre : la déclaration conciliaire « Nostra Aetate » « De la relation de l’Église avec les religions non chrétiennes » promulguée le 28 octobre 1965 par le pape Paul VI a ouvert officiellement le chantier du dialogue inter religieux dans l’Église catholique, en même temps qu’elle fixa une feuille de route programmatique.

Je m’attacherai ici à la Visitation  [1] qui a remporté un certain succès auprès des théologiens comme modèle (métaphorique) du dialogue inter religieux. Ce sera l’occasion pour nous en même temps de méditer ce mystère.

La Visitation en tant que telle. Petite méditation.

Marie part rejoindre sa cousine parce qu’elle a appris par révélation que cette dernière en était à son sixième mois de grossesse. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un envoi en mission, l’Ange ne lui a pas demandé de partir rejoindre sa cousine et Marie agit là de sa propre initiative semble-t-il. L’ange ne lui a pas non plus précisé le lien entre son propre enfant et celui d’Élisabeth, elle ignore que le futur Jean préparera le chemin de son fils en proclamant un baptême de conversion. Et elle part cependant. Pourquoi ? Peut-être tout simplement pour aider sa cousine dans sa grossesse.

Marie a appris par révélation qu’Élisabeth était enceinte. Réciproquement, Élisabeth reçoit elle aussi la révélation de la grossesse de Marie lorsque son fils tressaille en entendant la salutation de Marie. Ce tressaillement s’accompagne d’une inspiration de l’Esprit en Élisabeth qui lui révèle non seulement que Marie est enceinte, mais que l’enfant qu’elle porte est le Seigneur  [2].

C’est la simple salutation de Marie qui « éveille » Élisabeth et la fait bénir Marie et son enfant d’une voix forte. Marie n’a pas fait de grands discours, elle a seulement salué sa cousine – mais celle qui saluait savait la merveille que Dieu avait opérée en Élisabeth et j’imagine que cette salutation a été prononcée sur un ton de complicité joyeuse et fraîche. Alors Élisabeth a été saisie aux entrailles et son fils a bondi de joie en entendant la mère de Celui qu’il allait précéder.

Élisabeth semble avoir reçu la révélation de l’échange entre Marie et l’Ange, car elle bénit Marie pour avoir cru que la parole de Dieu s’accomplirait. Quelle parole ? Celle de la promesse du fils qui sera à jamais le juge et le roi de toute la terre, promesse inscrite dans l’Ancien Testament  [3] et qui est en train de se réaliser aujourd’hui. Si Marie est bénie entre toutes les femmes, c’est qu’elle a cru et que sa foi a rendu possible l’accomplissement de la promesse faite au peuple d’Israël. Élisabeth se réjouit de voir s’accomplir l’espérance de son peuple et elle loue Marie d’avoir accepté d’être la servante du projet de Dieu. Elle la célèbre comme la femme bénie entre toutes les femmes. Faut-il s’en offusquer ? Non, car Marie ne s’enfle pas de vaine gloriole, elle ne se réjouit pas de se savoir au-dessus des autres femmes, car elle sait déjà avant que son fils le dise, que celui qui veut être le premier dans le nouveau monde inauguré par le Christ devra être le serviteur de tous.

On peut entendre le cantique de Marie en ce sens : Marie répond à la bénédiction d’Élisabeth par une autre bénédiction, adressée à Dieu. Dans cette bénédiction qui baigne aussi dans l’exultation comme celle d’Élisabeth (et du futur Jean), Marie ne se centre pas sur elle-même, au contraire elle étend ce qui lui arrive aux humbles, aux affamés, au peuple d’Israël réduit en servitude  [4]. Marie relie son bonheur au bonheur des opprimés, des humiliés, auxquels elle s’identifie, et cet élargissement spatial se redouble d’un élargissement temporel quand elle relit son bonheur à la promesse faite à ses pères, à son peuple.

2. La Visitation comme métaphore du dialogue inter-religieux - un point de vue chrétien

- Tout ce qui suit exprime un point de vue chrétien et ne prétend pas s’imposer aux autres traditions religieuses. -

On peut voir en Marie la figure de l’Église, choisie par Dieu pour apporter la Bonne Nouvelle à toutes les nations. Élisabeth serait alors la figure des autres nations, des autres traditions religieuse, que l’Église irait visiter. Les autres religions seraient situées dans le même plan de salut que l’Église et la foi qu’elle porte, elles seraient elles aussi porteuses d’éléments de salut, de vérité, de sainteté et elles participeraient donc de la même histoire du salut qui englobe aussi celle du peuple juif et de l’Église.

Les autres traditions religieuses constitueraient une « préparation évangélique » à la venue de la Vérité pleine et entière dont nous, chrétiens, nous savons qu’elle n’est pas une doctrine mais une personne, le Fils de Dieu fait homme. C’est à l’occasion de la proclamation évangélique par l’Église que les éléments de sainteté et de vérité trouveraient leur sens accompli et dernier, leur plein développement dans la Vérité qui est Jésus-Christ.

Ce travail d’accomplissement repose sur la rencontre d’une Église qui salue, qui reconnaît les autres comme les membres d’une même grande famille, une Église qui rend visite et qui est accueillie comme on accueille une parente aimée et appréciée.

Cette Église qui se sait porteuse du Christ, qui se sait Corps mystique du Christ, Corps faisant l’eucharistie et fait par l’eucharistie, cette Église donc reçoit des autres traditions religieuses, l’échange n’est pas à sens unique : l’action de l’Esprit dont sa visite est l’occasion provoque une double exultation : dans l’autre tradition, mais aussi en elle. Dans cette exultation, il y a la joie de se voir ensemble admises à communier au même mystère de vie et de joie et d’être admises ensemble dans la louange, chacune avec sa voix propre. L’Église y découvre quelle est la puissance de salut qui se déploie dans l’événement de Jésus-Christ, quelle est la capacité inattendue de la parole du Christ à rejoindre tout l’homme et tous les hommes et à les convertir. Je ne peux pas m’empêcher de penser ici à la surprise de l’Église de Jérusalem quand elle apprend que la Bonne Nouvelle convertit les païens : Quoi, même les païens reçoivent l’Esprit Saint !

Merveille que la puissance de conversion de la Parole de Dieu. Et quelle merveille qu’elle nous soit confiée. Comment en tirer un quelconque sentiment de supériorité quand on perçoit combien elle nous dépasse – et pourtant sans nous écraser, au contraire ! Alors on ne peut qu’éclater de joie et s’écrier comme Marie : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur ».


© Esperer-Isshoni.fr, Juin 2013

[1Évangile de Luc, chapitre 1 versets 39 à 56 - en abrégé Lc 1,39-56

[2Luc affectionne ces révélations croisées qu’on retrouve dans les Actes des Apôtres avec Pierre et le centurion Corneille, ou avec Saul et Ananias

[3« Voici que la jeune fille concevra et elle enfantera un fils » dans le prophète Isaïe

[4Le cantique de Marie fait écho aux cantiques d’autres femmes du peuple juif, Myriam qui chante la défaite de l’oppresseur et du persécuteur lors de la sortie d’Égypte, Anne qui chante la joie d’être sauvée de sa stérilité qui lui valait tant d’humiliations de la part de la seconde épouse, Peninna. Chants de délivrance qui sont d’abord des chants de louange envers le Dieu qui délivre de la main des oppresseurs


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